LE CARDINAL DE RETZ
Paul de Gondi, cardinal de Retz, né à Montmirail en
octobre 1614,fut destiné dès son enfance à la carrière ecclé-
siastique, pour laquelle il était peu fait. Nommé en 1643
. coadjuteur de Tarchevêque de Paris, Henri de Gondi., &qo.
^ oï2cle, il se mit en 1648 à la tète du çewpVft Ôl^'^^^v^'^wv^^^
contre la régente Anne d'Autriche, eV ç.^wVx^ ^^x'aî«s\-
En 1652, après la défaîte des frondeurs à la bataille du Faubourg Saint- Antoine, il se rapprocha de la reine et recul en récompense le chapeau de cardinal. Maîtresse du pouvoir, Anne d'Autriche le fît arrêter. Il parvint à s'évadei de sa prison et à sortir du royaume. Rentré en France en 1664, il renonça à la politique et acheva sa vie dans la retraite, rédigeant ses Mémoires y un des modèles de ce genre d'histoire familière, si florissante au xvif siècle, et si conforme à Tesprit national. Il mourut à Paris le 24 août 1679.
La première édition des Mémoires parut à Nancy, 1717,
3 vol. in-12.
Ces mémoires figurent dans toutes les grandes collections de Mémoires sur l'histoire de France.
Les meilleures éditions sont celles d'Amsterdam, 1731,
4 vol. pet. in-18 ; de Géruzez, Paris, 1842, 2 vol. gr. in-8; celle de Ghampollion-Figeac, Paris, Charpentier, 1859, 4 vol. gr, in-18; et surtout celle de MM. A. Feillet et J. Gourdault, dans la Collection des Grands Écrivains, 8 vol. in-8, avec album.
JOURNÉE DES BABBIGADES 1
Ce mouvement fut comme un incendie subit et violent qui se prit du pont Neuf à toute la ville. Tout le monde sans exception prit les armes. L'on voyait les enfants de cinq et six ans le poignard à la main, on voyait les mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus de deux cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier Notre-Dame, je vis, entre autres, une lance traînée, plutôt que portée, par un petit garçon de huit ans, qui était assurément de Tancienne guerre des Anglais. Mais
1. Le 26 août 1648, au sortir du Te Deum pour la victoire de Lens, la reine iût arrêter le « bonhomme Broussel », coaseiller au Parlement, et le , président Blancméoil. Paris s'émut de ces arrestations; il y eut quelque désordrey qui, vers le soir, parut apaisé. Pendant la nuit, le coad{juteur de Retz, permettant « k ses ^«ûs ^t ^^Vam^t clwitouiller par le titre de. chef de parti, qu'il avait \.o\i\o\fl* \ioww^ ^^\i^ Vi."*» Vw ^ V\m.\.w^çiax»^ tra- ^ vailU à ranimer VimlaUon ^o^\iWvc^\ ^^ ^'^-^^^^'^^^ ^^^^^ îrmes et la Fronde comtnetw^iÀV.
Ile cardinal de retz 549
j*y vis encore quelque chose de plus curieux. M. Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel la figure du jacobin qui tua Henri III était gravée; il était de vermeil doré avec cette inscription Saint Jacques-Clément, Je fis une réprimande à l'officier qui le portait, et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur l'enclume d'un maréchal. Tout le monde cria : Vive le Roi; mais l'écho répondait : Point de Mazarin,
Un moment après que je fus rentré chez mof, l'argentier de la reitie y entra, qui me commanda et me conjura de sa part d'employer mon crédit pour apaiser la sédition, que la cour, comme vous voyez, ne traitait plus de bagatelle. Je répondis froidement et respectueusement que les efi'orts que j'avais faits la veille pour cet effet, m'avaient rendu si odieux parmi le peuple, que j'avais même couru fortune pour avoir voulu seulement me montrer un moment; que j'avais été obligé de me retirer chez moi, même fort brusquement; à quoi j'ajoutai ce que vous pouvez vous imaginer de respect, de douleur, de regret et de soumission. L'argentier, qui était au bout de la rue quand on criait Vive le Roi, et qui avait oui que l'on y ajoutait à toutes les reprises Vive le Coadjuteur, fit ce qu'il put pour me persuader de mon pouvoir; et quoique j'eusse été très fâche qu'il l'eût été de mon impuissance, je ne laissai pas de feindre que je la lui voulais toujours, persuader.
Le Parlement s'étant assemblé ce jouMà de très bon matin, et devant même que l'on eût pris les armes, apprit les mouvements par les cris d'une multitude immense, qui hurlait dans la salle du pa\a.is: Broussel! Broussel! et il donna arrêt par lequel il fut ordonné qu'on irait en corps et en habit au Palais-Royal, redemander les prisonniers; qu'il serait décrété contre Gomminges, lieutenant des - gardes de la reine; qu'il serait défendu à tous les gens de guerre^ sur peine de la vie, de prendre des commissions pareilles; et qu'il serait informé contre ceux qui avaient donné ce conseil comme contre des perturbateurs du repos public. L'arrêt fut exécuté à l'heure même. Le Parlement sortit au nombre de cent soixante officiers : il fut reçu et accompagné dans toutes les rues avec des acclamations et des applaudissements incroyables : toutes les barricades tombaient devant lui.
Le premier président * parla à la reine avec toute la liberté que l'état des choses lui donnait; il lui représenta au naturel le jeu que l'on avait fait en toutes occasions de la parole royale; les illusions honteuses et même puériles par lesquelles on avait éludé . mille et mille fois les résolutions les plus utiles et même les plus , nécessaires à l'État; il exagéra avec force le péril où le public se trouvait, par la prise tumultuaire jet générale des armes. La reine, qui ne craignait rien parce qu'elle connaissait peu, s'emporta, et elle lui répondit avec un ton de fureur plutôt que de colère • « Je
/ Mathieu Mole, né en 1584, mort en ift^ô,pT^m\w ^\<ksA««^. ^>i^^'î>^'^ment de Paris en i6ii.
sais bien qu*il y a du bruit dans la ville, m::s tous m'en répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes t:t vod eulauis. •> En prononçant cette dernière syllabe, elle rentra dans sa petite chambre grise, et elle en ferma la porte avec force.
Le Parlement s'en retournait, il était déjà sur les degrés, quand le président de Mesme, qui était extrêmement timide, faisant réfieiloo sur le péril auquel la compagnie s*allait exposer parmi le peuple, Texhorta à remonter et à faire encore un effort sur l'esprit de la reine. M. le duc d'Orléans i, qu'ils trouvèrent dans le grand cabinet, et qu'ils eithortèrent pathétiquement, les fit entrer au nombre de vingt dans la chambre grise. Le premier président fit voir à la leine toute Thorreur de Paris armé et enragé, c'est-à-dire qu'il essaya de lui foire voir; car elle ne voulut rien écouter, et elle se jeta de colère dans la petite galerie.
Le cardinal s'avança et proposa de rendre les prisonniers, pourvu que le Pariement promit de ne plus tenir ses assemblées. Le premier j président répondit qu'il fallait délibérer sur la proposition. On fiit sur le point de le feire sur-le-champ; mais, beaucoup de ceux de la compagnie ayant représenté que les peines croiraient qu'elle' avait été violentée, si Ton opinait au Palais-Royal, Ton résolut de s'assembler Taprèâ-dinée an palais, et Ton pria 3L le duc d'Oriétos de s>r trouver.
Le Parlement étant sorti dn Palais-Royal, el ne disant rien de la iberiè de Broossel, ne trouva d'abord qn>ui morne silence au lies des acclamations passées. CSomme il iîit à la banièi>e des Sergents, où était la preoùèie barricade, il j renoantra du mormure qo'il apaisa, en assurant que la reine lui avait promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième, qni était à la Croix-du-Tiroir, ne se voulat pas payer de cette monnaie, et un gardon rôtisseur, s'avançant avec deux cenb hommes, ^ mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit : « Tourne^ traître, si tu ne veux être massacré toi-même, ! ramène-noQS Broussel, ou le Maiarin ^ le cbanodio' en otage. • Vous ne doutex pas« à mon opinion, ni de la confusion, ni de h terreur qui saisissait presque tous les assistants. Cinq présidents 4 mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pou s'échapper. Le seul premier preisident. le i^os intrépide bomme, à mon Sken% qui ait paru dans son siècle, demeura feime et inébrankal*«e. U se donna le temps de r&Iiier ce qu'il pot de la compagnie : îl conserva toujours la dignité de la magistrature et dans ses paroles et dans ses démarches, et il revint aa FÉbis-Royal au petit pas, dans le feu des injures, des menaces, des exécrations et des
Cet homme avait une sorte d'éloquence qui lai était partienlière. n ne coanaîssait point d'interjections; il n'était pas congni * dans sa Ungtie^ mais i\ pax\ii\ %x«( \m^ \QiRfc <va^ sopplèait à iont cela;
!, Gast^a d\>ï^êa»^ tt«e 4t \^^ \SSV. — 'i.Cixt^îu
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ci il était naturellement si hardi, qu'il ne parlait jamais si bien que dans le péril. Il se passa lui-même lorsqu'il revint au Palais- Royal ; et il est constant qu'il toucha tout le monde, à la réserve de la reine, qui demeura inflexible.
Monsieur fit mine de se jeter à genoux devant elle; quatre ou cinq princesses qui tremblaient de peur s'y jetèrent effectivement.
;l.e cardinal, à qui un jeune conseiller des enquêtes avait dit en raillant, qu'il serait assez à propos qu'il allât lui-même dans les rues voir l'état des choses, le cardinal, dis-je, se joignit au gros de la cour, et l'on tira enfin à toute peine cette parole de la bouche de la
' reine : «, Hé bien, messieurs du Parlement, voyez donc ce qu'il eât à propos de faire. » On s'assembla en même temps dans la grande galerie; l'on donna arrêt par lequel il fut ordonné que la reine serait remerciée de la liberté accordée aux prisonniers.
Aussitôt que l'arrêt fut rendu, on expédia des lettres de cachet. Le premier président montra au peuple les copies qu'il avait prises en forme de l'un et de l'autre; mais l'on ne voulut pas quitter les armes que l'efifet ne s'en fût ensuivi. Le Parlement même ne donna point d'arrêt de les faire poser, qu'il n'eût vu Broussel dans sa place. Il y revint le lendemain, ou plutôt il y fut porté sur la tête des peuples avec des acclamations incroyables; l'on rompit les barricades, l'on ouvrit les boutiques, et, en moins de deux heures,
/ Paris parut plus tranquille que je ne l'ai jamais vu le vendredi saint.