‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 36 sur 232 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

de 1^ dire, mesme s'il en avoit tasté. Car, à la vérité, si ie compare tout le reste de ma vie, quoy qu'avecques la grâce de Dieu ie Paye passée doulce, aysée, et, sauf la perte d'un tel amy, exeinpte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'aultres; si ie la compare, dis ie, toute, aux quatre années qu'il m'a esté donné de iouyr de la doulce compaignie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que ie le perdis,

Quem sexnper acerbum, Semper honoratam (sic di Toluistis!) habebo 1,

ie no foys que traisner languissant; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous estions à moitié de tout; il me semble que ie luy desrobe sa part.

Née fas esse uUa me Toluptate hic frui

Decrevi, tantisper dum ille abest meus particeps 8.

Testois desia si faict et accoustumé à estre deuxiesme partout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.

Illam meœ si partem anim» tulit Matarior vis, quid moror altéra?

Nec carus œque, nec superstes Integer. Ille dies utramque Duxit ruinam '....

H n'est action ou imagination od ie ne le treuve à dire; comme à eust il bien fait à moy : car de mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute aultre suffisance et vertu» aussi faisoit-il au debvoir de l'amitié. {Essais, liv. I, chap. xxvii.) /

1. Virgile, Enéide, Y, 49. — 2. Térenee, HeautontimoroufMnos, acte I, ttèoei, vers 97. — 3. Horace, Odes, II, 17, 5.

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