D. DIÈGUE
Ah! Sire, écoutez-nous.
CBIHÉNB.
Je me jette & vos pieds.
D. DliOUB.
J'embrasse vos genoux.
CHIMÉNE.
Je demande justice.
, D. DIÈGUIS.
]Sn tendez ma défense.
chihèhe.
D'un jeune audacieux punissez l'insolence ; Il a de votre sceptre abattu le soutien, U a tué mon père.
D. DièGUE.
II a vengé le sien.
CHIHÈNE.
, Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
D. DlèOUE
Pour la juste vengeance il n'est point de supplice.
D. FERNAND
Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Ghimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon Âme atteinte. Vous parlerez après, ne troublez pas sa plainte.
^ CHIHÈNE.
Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles. Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur : Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le resté
/« Ze premier mol de Chimène est de demander justice contre u qu'elle SLdore : c'est peut-être la plus beUe Àe% ^yUiqXvoti^. ^c\\a\;
PIERRE OORNEILLÇ ' 98~
D. FERNAND
Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
CHIMÉNB.
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie; Son Ctanc était ouvert, et pour mieux m'émouvoîr, Son sang sur la poussière écrivait mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite ; Et, pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire^ ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence; Que les plus valeureux avec impunité Soient eitposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mo,n père est murt, j'en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance; ' Vous perdez en la mort d'un homme de son rang : Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non & moi, mais à votre couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne, Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentats
D. PBRNAMD.
Don Diègue, répondez.
D. DliGUE.
Qu'on est digne d'envie, Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie; Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux ! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire. Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront, et demeurer vaincu. Ce que n*a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n*a pu jamais Aragon, ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le comte en votre cour l'a fait presqu'à vos yeux, Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi Timpuissance de TAge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tanl de 1o\a« Ce bras Jadis l'effroi d'une année ennemie^
96 DIXrÔEPTIÈME SIÈCLE
Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi. Digne de son pays, et digne de son roi. Il m'a prêté sa main, il a tué le comte. Il m'a rendu Thonneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, Sur moi seul doit tomber Téclat de la tempête : Quand le bras a failli, Ton en punit la tète, Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, Il ne l'eût jamais fait, si je Teusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir* Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène : Je n'y résiste point, je consens à ma peine; Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret. Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
D. FKMIAKD.
L'afTafre est d'importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d'être délibérée.
Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
CHIMèlTE.
n est juste, grand roi, qu'un meurtrier périsse.
D. FBRNAITD.
Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
CBIlrtlfE.
M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. ACTE III, Scène IV K - D. RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE
D. RODRIGUE
Hé bien, sans vous donner la peine de poursuivre, Âssurez-vous l'honneur de m'empécher de vivre.
CHOlÈinE.
Elvire, où sommes^nous, et qu'est-ce que je voi? Rodrigue en ma maison I Rodrigue devant moil
1. « J'ai remarqué, aux premières représentations, qu'alors que ce
malheureux amaut se présentait devant Chimène, il s'élevait un certain
fréfflissemeot dans l'assemblée, qui marquait une curiosité mervBiAeùse, et
un redoablemeût â'Biteniïon pour ce qu'ils avaient à se dire dans un état
si pitoyable, n (CorneiHe, Examen du GH.)
PmkRE CORNEILLE 91
D. RODRIGUE
N^épargnez point mon sang, goûtez sans résistance La douceur de ma perte et de votre vengeance.
GHIMÈNE.
Hélas (
D* RODRIGUE
Écoute-moi.
CBiMENB.
Je me meurs. •
D. RODRIGUE
Un moment.
GHIMSNB.
Va, laisse-moi mourir.
D. RODRIGUE
Quatre mots seulement, Après, ne me réponds qu*avecque cette épée.
CBUàNE.
Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!
D. RODRIGUE
Ma Chimène !
CHIMÈNE
Ote-moi cet objet odieux, Oui reproche ton crime et ta vie à mes yeux^ '
D. RODRIGUE
Regarde-le plutôt pour exciter ta haine. Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.
cmMèNE.
Il est teint de mon sang.
D. RODRIGUE
Plonge-le dans le mieù, Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien ^«
CHIMiÈNB.
Âh! quelle Cruauté, qui tout en un jour tue Le père par le fer, la fille par la vue ! Ote-moi cet objet, je ne le puis soufi&ir; Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!
D. RODRIGUE
ié fais ce que tu veux, mais sails quitter Tenvie De finir par tes mains ma déplorable vie ; Car enfin n'attends pas de mon affection Un lÂche repentir d'une bonne action.
L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte
1. Le désespoir n*a point de réflexions si fines, e\ V^^^^^^ ^V^^Vçt ^\ fausses ; lïne épée est également rougie de quelque sauf^ (\\i<^ ^^ %^^^^ ^^ s'est poiat du tout une teiature di/Térente. (Voltaire^
DEMOGEOT, T
Déshonorait mon père et vàe couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur;
J'avais part à l'affront, j'en ai cherché lauteur :
Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J'ai pu douter encor si j*en prendrsùs vengeance.
Réduit à te déplaire', ou souffrir un affront,
J'ai retenu ma main» j'ai cru mon bras trop prompt,
Je me suis accusé de trop de violence :
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
A moins que d'opposer à tes plus forts appas
Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;
Que malgré celte part que j'avais en ton âme,
Qui m'aima généreux me haïrait infâme;
Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix.
C'était m'en rendre indigne, et diffamer ton choix*.
Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,
Sans cesse le penser, et sans cesse le dire;
Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père/
C'est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C'est pour t'offrir mon san;^ qu'en ce lieu tu me vois.
J'ai fait ce que j^ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime.
Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu'il a perdu
Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.
CHIMRNE.
Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie^ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie; £t de quelque f^çon qu'éclatent mes douleurs. Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage. Demandait à l'ardeur d'un généreux courage : Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire ; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire : Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger. Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas I ton intérêt ici me désespère ^ ;
y, Tûft intérêt signi&e ïû non pas l'intérêt que je te porte, mais la pai çae itt as dans mon malheur, le r6le q]a& lu 9â ^o\ié dans la cruelle aveu /are qui m*a ravi mon père.
Si qaetqne autre malheur m'avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur J'aurais senti ded charmes.
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;
Cet effort sur ma flamme & mon honneur est dû,
Et cet affreux devoir, dont Tordre m'assassine»
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n'attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition :
De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne^ .
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t'es en m'offensant montré digne de moi,
Je me dois par ta mort montrer digne de toi.
O. RODRIGUE
^e diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne :
U demande ma tête, et je te l'abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt,
Le coup m'en sera doux aussi bien que l'arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C'est reculer ta gloire autant que mon supplice»
Je mourrai trop heureux mourant d'un coup si beau»
CHnfÈNB.
Va, je suis ta partie et non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; (7est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir; Et je dois te poursuivre, et non pas te punir*
D» RODRIOUE.
De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne. Ta générosité doit répondre à la mienne, Et pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas : Ma main seule du mien a su venger l'offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
CHIHàKE.
Cruel) à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t^es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! le suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. ■ Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.
D. RODRIGUE
Rigoureux point d'honneur I Hélas I quoi que \q Usa^^ Ne pourrai-je à la un obtenir cette gràce*{ Au nom d'un père mort, ou de notre am\Uè, PunJB'inoi par vengeance f ou du moins pax p\\.\ë>
-V^- ' ' ' * ..-gs
iOO DIX-SEPTIÈME SiksLE
Ton malheureux amant aura bien moins de ^eine A moarir par la main, qa'à vivre avec ta haine.
cmMÉNis.
Va, je ne te hais point.
D. nOORIGlTE. <'
Tu le dois. '
CHIMÈNE
f Je ne puis.
D. BODBIGUE»
Crains-tu si pen le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime et que ta flamme dure. Que ne publieront point Tenvie et Fimposture I Force- les au silence, et sans plus discourir Sauve ta renommée en me faisant mourir.
CHIMÈNE
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie, Et je veux que la voix de la plus noire envie '' ,
Élève au ciel ma gloire, et plaigne mes ennuis, '"*' Sachant que je t'adore, et que je te poursuis. Va- t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ : Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard^ La seule occasion qu'aura la médisance, C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence; Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.