‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 55 sur 232 · CIN5A · texte numérisé non relu

CIN5A

Si l'amouf du pays doit ici prévaloir.

C'est son bien seulement .que vous devez vouloir;

Et cette liberté, qui lui semble si chère,

N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire,

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte à ses États.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense,

Ay^ discernement punit et récompense,

EÏf^pose de tout en juste possesseur,

Sans rien précijpiter, de peur d'un successeur.

Mais quand ]e,pepple est maitre, on n'agit qu^^TX VasaÀV^\

La voijc de Je raiêoa Jofnaia ije «e CQUSuUe,

'"-^TTI^*^

124 DIX-SEPTIËME SIÈCLE

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,

L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année,

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,

Des plus heureux desseins font avorter le frnit,

De peur de le laisser à celui qui les suit;

Gomme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent)

Dans le champ du public largement ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément,

Espérant à son tour un pareil traitement.

Le pire des États, c'est l'État populaire.

AUGUSTE

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants, <

Pour Tarracher des cœurs est trop enracinée.

HAXIMB.

Oui, seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée; '

Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison :

Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;

£t cette vieille erreur, que Cinna veut abattre»

Est une heureuse erreur dont il est idolâtre,

Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,

L*a vu cent fois marcher sur la tête des rois,

Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.

Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes?

J'ose dire, seigneur, que par tous les climats Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États; Chaque peuple a le sien conforme à sa nature. Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure ; Telle est la loi du ciel, dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité.

Les Macédoniens aiment le monarchique.

Et le reste des Grecs la liberté publique; Les Par thés, les Persans veulent des souverains, Et le seul consulat est bon pour les Romains»

GBfKA.

Il est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance. Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités.

Sous you9 i'État n'est plus en pillage aux armées; Les portes de-J&Qus par voa-mftùoâ sofkV l^m^^^^

PIERRE CORNEitLE 125

Ce ,qUe sons ses ton suis on n*a vu qu'tine fois, £t qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.

MAXIME

Les changements d'État que fait Tordre céleste

Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

CINITA.

i[^*est un ordre des dieux, qui jamaie ne se rompt,

De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font*

L'exil des Tarquins môme ensanglanta nos terres.

Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

MAXIME

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté?

CINNA

si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue^ Par les mains de Pompée il l'auroit défendue : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une ndarque étemelle à ce grand changement. Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme. D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur Tempêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde. Et que 'son sein, fécond en glorieux exploits. Produit dès citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'alTerjuir achetant des suffrages, Tiennent poinpeusement leurs maîtres à leurs gages, : Qui, par des, fers dorés se laissant enchaîner. Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues, Que lei^r ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marins Sylia devint jaloux; César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous : , Ainsi la liberté ne peut plus être utile Qu'à, former les fureurs d'une guerre civile. Lorsque, par un désordre à l'univers fatal. L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal '.

Seigneur,, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse* Si vous aimiez encore à la favoriser, Otez-lui les moyena de se plus diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée, N'a fait qu'ouvrir le champ & César et Pompée,

Nec quemqaam jam ferre potest, Gœsarve ptiotem, VompeiuBve pkrem,

( , (Luma, Pharsale, livre 11, New V^^.^ .

126 DiX-SEPTIËME SIËCLB

Que le malheur des temps ne nous édt pas fait voir. S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir. Qu*a fait du grand César le cruel parricide, Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé Tempire entre vos mains? Vous la replongerez, en quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire ; Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang, Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que Tamour du pays, que la pitié vous touche; Votre Rome k genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous ayez coûté : Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté. Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée; Mais una juste peur tient son âme effrayée : Si, jaloux de son heur et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder» S'il lui faut à ce prix en acheter un autre. Si vous ne préférez son intérêt au vûtre, Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et pour mieux assurer le bien commun de tous. Donnez un successeur qui soit digne de vous.

AUGUSTE

N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte. ^ Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, Je consens à me perdre afin de la sauver. Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire. Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire. Mais je lé retiendrai pour vous en faire part. Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de far Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne, Regarde seulement l'État et ma personne; Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits, Et vous allez tous deux en recevoir le prix. Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile ; Allez donner mes lois à ce terroir fertile : Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, Et que je répondrai de ce que vous ferez Pour épouse, Cinna, je vous donne iEmilie; Vous savez qu'elle tient la place de Julie, Et que si nos malheurs et la nécessité M*OBt fait traiter son père avec «évérité^ Mon épargne xiepuis en sa laveur ouvex>A

Doit avoir adouci Vaigreur de cette perte. A^oyez-'la de ma part, tâchez de la gagner : \^ou8 n'êtes point pour elle un homme à dédaigner; I3e ToiTre de vos vœux elle sera ravie, A.dieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie.

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