‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 54 sur 232 · UNE TROUPE DE COURTISANS AUGUSTE · texte numérisé non relu

UNE TROUPE DE COURTISANS AUGUSTE

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent^ à la réserve de Cinna et de M Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang *, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie. D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, 11 se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faite, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession, j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême : Le grand César mon père en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé. Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé :

1. « Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la. modeste simpli( laquelle SQétçfl^ le, (tépeiut. .» .CFénelpn, Lettre .^Jf ApoAéwwxft,;^ .

Mais PuiT^ cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; Ij'autre, tout débonnaire, au milieu >dù sénat A TU trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et Tautre me fait peur; Maisi l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur, Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées M'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me mçt en peine. Vous qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène *, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-môme; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république : Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen,.

CINNA

Malgré notre surprise, et mon insuffisance. Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance. Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher : Soufîrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire. Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis. Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre ', '

i. « Angaste eut en effet, dit-on, cette conversation avec Agrippa et Méténas : Dion Gassius les fait parler tous dea::; mais qo'il éit faible et rtériJe en con)paraisoO(.4|e Corneille I » (Voltaire.) — 2. «^ C^VX^ %R;>i^<& ^"^N. m traité do àroitàes gens.^La différeoce queCoriiei\W èU\>V\^. ^^Ufe'^^^s^a- ^tiûM et k tyrannii était me chose toute nousfiUe^.tl 4?JûW^;.Î^^^V^^

Qui 80U8 les lois de Rome a mis toute la terre; ; Vos armes Tout conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces^ GouTernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées; Un plus puissant démon veille sur vos années : On a dix fois sur vous attenté sans effet. Et qui l'a voulu perdre au môme instant l'a-fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; n est des assassins, mais il n'est plus de Brute : Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir mattre de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'esUme Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver,

Et qu'au pnx de son sang, au péril de sa tète,

U a fait de l'État une juste conquête :

Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter.

Qu'il accuse par là César de tyrannie.

Qu'il approuve sa mort : c'est ce que je dénie.

Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien. Chacun en liberté peut disposer du sien ; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire, Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, Esclave des grandeurs où vous êtes monté I Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent} Et faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. Votre Rome autrefois vous donna la naissance ; Vous lui voulez donner votre toute-puissance; Et Cinna vous impute à crime capital

n*avait étalé des idées politiques en prose aussi fortement que Go les approfondit en vers. » (Voltaire.) L'art de (^Mille est en effet rable, et Gbûsl parle en très habile %NOcai.^J|l|use qu'il soatiei resté pas moins mauvaise» ' ^

:HERIl£ CORNEILLE 423

La libén^Kié ver» le pays natal !

n appelle remords Tamour de la patrie!

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,

Et ce n^est qu*un objet digne de nos mépris^

Si de ses pleins effets Tinfamie est le prix!

Je yeux bien avouer qu'une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;

Mais coDooiet-on un crime indigne de pardon.

Quand la reconnaissance est au-dessus du don?

Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :

Votre gloire redouble à mépriser l'empire^

Et vous serez fameux chez la postérité.

Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême.

Mais pour y renoncer il faut la vertu môme ;

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,

Après un Sceptre acquis, la douceur de régner. Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,

Où de quelque façon que votre cour vous nomme.

On hait la monarchie: et le nom d'empereur.

Cachant celui de roi, ne fait pas moins d^horreur.

Il passe pour tyran quiconque s'y fait maître.

Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître :

Qui le souffre a le cœur lAche, moi, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines ; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient d'agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers : Il est beau de mourir maître de l'univers ; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

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