Acte V, Scène I. — AUGUSTE, CINNA
• AUGUSTE
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose 3 Observe exactement la loi que je t'impose :
1. « iVe vaut pas l'acheter par un prix si funeste. C'est ici le tour de phrase italien. On dirait bien non vale il comprar; c'est un trope dont Corneille enrichissait notre langue. » (Voltaire.) Ne vaut pas V acheter signifie ne vaut pas que tu l'achètes. Le mot le qui précède le verbe acheter n'est pas un article, mais un pronom régime du verbe. -^2. « Sede^ inquitt Cinna , hoc primum a te peto, ne loquentem interpelles. Ton le cette scène est de Sénèque le Philosophe. Par quel prodige de l'art Corneille a-t-il surpassé Sénèque, comme dans les Horaces il a été plus nerveux qae Tite-Live? C'est là le privilège de la belle poésie. » (Voltaire.) Montaigne, eu chapitre vm du livre 1 des £»ais, a \m\lë \«t^\\ ^^^^tiV^^^
Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours ;
D'aucun mot, d'aucun cri, n-en interromps le cours ;
Tiens ta langue captive, et si ce grand silence
A ton émotion fait quelque violence,
Tu pourras me répondre, après, tout à loisir : . ;
Sur ce point seulement contente mon désir.
ClllNA.
Je vous obéirai, seigneur.
AUGUSTE
Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. '
Tu vois le jour, Clnna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon përe> et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la naissance, Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main. Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître. Et rinclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti. Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te fis prisonnier pour te combler de biens; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens ; Je te restituai d'abord ton patrimoine, Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion; Toutes les dignités que tu m'as demandées^ Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire. De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine, Je te donnai sa place en ce triste accident. Et te fis, après lui, mon plus cher confident. Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis. Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. Bien plus, ce même jour je te donne iEmilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie, £^£ qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
DEMOOEOT, ' ^
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Qu^en te couronnant roi je t'anrais donné moins. Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas si tôt sortir de ta mémoire ; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Ginna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner!
CINNA
Moi, seigneur 1 moi, que j'eusse une âme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein....
AUGUSTE
Tu tiens mal ta promesse :
Sieds-toi) je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m'assassiner demain, au Gapitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte^ L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Âi-je de bons avis, ou de mauvais soupçons ? De tous ces meurtriers te dirai -je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé ; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé : Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter. Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. Tu te tais maintenant, et gardes le silence Plus par confusion que par obéissance.
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu ? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain Qui pour tout conserver tienne tout en sa maiu) Et si sa liberté te faisait entreprendre» Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État, Bans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? D'y régner en ma place? ' D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi^ Si jusques à ce point son sort est déplorablCi Que tu sois après moi le plus considérable, Et qvLB ce gi'and fardeau de V empire Tom«.m ^e puisse après ma mort tomber mVeu^ (^^^n \Ak't£v»\xv«
Apprends à te connaître, et descends eu toi-même : Cn t'honore dans Rome, on te courtise, on V&inie, Chacun trenvble sous toi, chacun t'oftre des vœux, la, fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux : niais tu ferais pitié même à ceux, qu'elle irrite. Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux; Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, ]L,es rares qualités par où. tu m'as dû plaire, £t tout ce qui Vélève au-dessus du vulgaire. Itfa faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient : £lle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne : lu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, £t pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie : Bègne, si tu le peux, aux dépens de ma vie. Mais oses- tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabien s, Et tant d'autres enfm de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux. Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parie, il est temps.
CINNÂ.
Je demeure stupide; Non que votre colère ou la mort m'intimide : Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, ' Et j'ea cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupée : Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; ' Le père et les deux fils, lâchement égorgés. Par la mort de César étaient trop peu vengés. C'est là d*ua beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose» N'attendez pas de moi d'infâmes repentirs. D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire ; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire : ' Vous devez un exemple à la postérité.
Et mon trépas importe à votre sûreté.
AUGUSTE
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, . Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
Voyons si ta constaoce ira jusque» au bout.
Tu sa/8 ce qui t'est dû, tu vois quô je bais louV. : Fa/s Ion arrêt toi-même et choisis teô BuppUc^*»
ScÈNÇ III. - AUGUSTE *
£n est-ce assez, 6 ciel ! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers : Je suis maître de moi comme de l'univers ; Je le suis^ je veux l'être. 0 siècles! 6 mémoire! Conservez à jamais ma dernière victoire ! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie : Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et malgré la fureur de ton lâche dessein. Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. • Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler, Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ; Apprends sur mon exemple & vaincre ta colère : Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
POLTEOCTE
Félix, gouverneur d*Arménie, a donné sa fille Pauline en mariage à Polyeucte, seigneur arménien, dont le crédit peut consolider sa fortune. Pauline aimait Sévère, général romain^ et elle n'a cédé qu'à regret aux ordres de son père.
Des édits cruels prescrivent au gouverneur de mettre à tnort les chrétiens. Polyeucte, converti par son ami Néarque, se fait chrétien et brise publiquement les images des fau^ dieux. Cependant Sévère, qu'on croyait mort, arrive e» Âl^ménie | il jouit de la faveur de l'empereur Décie. FélW effrayé fait arrêter Polyeucte. Pauline veut sauver l'épou^ qu'elle n'aime pas; Sévère unit ses efforts à ceux de Paulio< pour apaiser Félix. Ce vil ambitieux ne voit dans cette gé' nérosité qu'un piège, et se hâte de perdre son gendre pocij conserver SSL place. Polyeucte persiste à confesser sa foi; ^
i. AuguBlB vient d*apprendte quelle pwt ÈmiUô «i ^m^ vx vim^\si\.
eurt martyr ; sa mort achève la conversion de Pauline et ! Félix, et arrache l'admiration de Sévère.