IX. UNE HYPOTHESE SUR LA GENESE DU HOUROÙFISME
Maintenant que j'ai fini d'exposer même avec assez de détails les traits caractéristiques de cette religion, je pourrai me hasarder à esquisser une hypothèse sur l'origine, les causes et les circonstances multiples qui ont donné naissance à cette religion. C'est la seule partie de cette étude qui ne soit pas positive.
La conquête de la Perse fut vraiment néfaste pour la religion mahométane. Tout d'abord l'islamisme, étant au fond une religion sémitique, s'accordait très mal avec l'esprit aryen, quoique dans le Kor'ân il y ait des traces qui démontrent l'influence de l'aryanisme sur l'esprit de l'islamisme à l'état naissant; et puis la Perse, quoique vaincue, avilie par les armes et surtout par l'énergie, le zèle extraordinaire ^des néophytes de l'islam, était un grand Empire, ayant un passé de glorieuse civilisation, un passé de quinze siècles d'épanouissement presqu' ininterrompu. Par conséquent il n'était pas facile de la conquérir spirituellement; aussi la conquête politique a donné lieu à une lutte perpétuelle entre l'esprit éranien et la foi sémite, et cette lutte n'a même pas cessé de nos jours. Cette antipathie de race et d'âme a été la principale cause du schisme dangereux qui se produisit au sein de l'islamisme dès sa naissance. Lorsque ITmâm Hosseïn, le malheureux martyr de Kerbelâ, le fils cadet d'Ali et le petit-fils du Prophète, épousa la fille de l'infortuné Yezdiguird, o-So^-i , la belle et noble yjL j ii (Demoiselle du royaume), il en eut un garçon, Zein-el-'àbidîn, le seul survivant du martyr de Kerbelà. Ce fait ne contribua pas moins au dissentiment de l'islam, car les Persans le considérèrent comme le seul descendant de leur princesse, qui personnifiait à leurs yeux la gloire passée de leur chère patrie
souillée par la conquête arabe. Zeïn-el-'âbidîn était à moitié persan; voilà pourquoi ils prenaient son parti et l'adoraient. C'était un dédommagement; même plus, une revendication! Ce sentiment puissamment crânien fut le germe de plusieurs manifestations successives, qui furent considérées comme des hérésies abjectes par les partisans de la vraie tradition, c'està-dire de l'islamisme sémitiquement envisagé. M. S. de Sacy, dont l'érudition et la pénétration m'imposent beaucoup de respect, a bien compris le poids, la valeur de ces faits politiques et sociaux, et le rôle qu'ils ont joué dans la manifestation de tant de religions secondaires au sein de l'islamisme. En parlant de Hamzé, le plus influent parmi les fondateurs de la religion Druse, il dit :
tLe succès de Hamzé en établissant sa croyance basée sur sa folle divinité, -(l'est dû qu'à la corruption que le fanatisme politique des partisans d'Alî et celle des Perses, avaient introduites dans la simplicité primitive de V enseignement de V islamisme. Cette corruption était un milieu éminemment favorable. >
C'est une vérité; il en fut de même pour les ^»-t^ , les j^.*î39l. de toute sorte, pour les (cgil! ,jLc , pour les partisans de Hasan-i-Sabbâh, «le vieux de la montagne», pour les Noseïris, pour les Druses, et les houroûfis. Car toutes ces religions sont fondées' absolument sur le même principe, l'épiphanie ! . . . La force qui soutient le monde se manifeste en toute chose, et surtout elle se manifeste dans l'homme qui est le miroir de sa perfection. Cette conception, qui ne peut pas s'accorder avec la théologie du Korân, est à la base de la religion Druse, fondée quatre siècles avant le houroufisme(').
(') J'ai rencontré le nom et lu la biographie d'un certain (i^ ..-J lA*;^ i3l**i«wJJi dans le dictionnaire biographique de Ahmed Rirat, publié à Constantinople en A. H. 1299. C'est un vrai précurseur de Fadhl. Il vécut sous AWL .wVaaI' à Bagdad, où il proclama sa divinité, enseigna l'épiphanie, la
Si nous rappelons que les juifs de l'Arabie, de l'Egypte, et de la Syrie avaient exercé de tout temps une très grande influence sur l'esprit et la religion des nations voisines; si nous rappelons qu'avant dix-neuf siècles la Syrie était déjà gavée par la philosophie mystique de Philon, que la Cabbale y était connue, commentée, nous ne pourrons nous empêcher de reconnaître dans la naissance du houroûfisme la résurrection de cette philosophie éclectique qui avait de tout temps régné en Orient. Cet éclectisme est une combinaison d'idées hétérogènes qui forment par leur juxtaposition et leur ajustement plus ou moins maladroits une mosaïque qui représente l'apothéose de l'homme. Tout le reste n'est qu'arabesques et ornementation, et pour ce qui regarde le houroûfisme, pure logomachie !
Je voudrais noter encore quelques faits très significatifs qui pourraient être, sans injustice, considérés comme les facteurs circonstanciels qui ont joué un certain rôle dans l'apparition de Fadhl et de sa religion.
Sitôt après les grandes conquêtes politiques, l'islamisme avait senti son épuisement; le démembrement de la théocratie islamique était le résultat de la genèse des partis politiques, ennemis jurés les uns des autres. Il en fut de même dans le monde et le gouvernement spirituel de l'Islam. Les partis s'étaient formés, et sitôt que les écoles s'étaient constituées, la lutte intellectuelle se déchaîna. La scholastique prit une forme beaucoup plus déterminée, beaucoup mieux définie dans ses contours. Les docteurs de toutes les écoles rencontraient dans le Kor'ân des passages qui n'étaient pas
métempsychose, etc., et gagna à sa cause le Vizir du Khalife et bien d'autres
hauts personnages. Il fut saisi par *LJL« i^j-J^ jugé et exécuté en 322 de l'hégire; c'est à dire un peu avant l'apparition de Hâkim en Egypte et plus
de quatre siècles et demi avant l'apparition de jjw^ «J^ï (3>*i2S . Il a écrit plusieurs ouvrages qui ont été saisis, et sa religion s'était répandue.
clairs et les commentateurs ne pouvaient s'accorder sur l'interprétation. Tout ceci avait rehaussé la valeur de la sunnat, la tradition du Prophète ('); car on devait avoir recours aux paroles et aux actes du fondateur de la religion pour connaître dans quelles circonstances et pour quel motif un âyet quelconque était inspiré au Prophète. D'un autre côté la théologie était déjà une science d'une importance capitale. On y discutait les attributs de Dieu dans leurs rapports avec l'essence divine ; ce qui n'était pas chose facile, car elle donnait lieu à de dangereuses controverses. Il a été surtout question de savoir si le Verbe Divin (jJiit *^b') représenté par le Kor'ân était aussi éternel que Dieu lui-même, ou s'il était créé; s'il était une substance on un accident (^). C'était la question la plus importante du siècle; et chacun des docteurs se voyait obligé d'émettre ses idées personnelles, de faire profession de foi. Mais personne ne pouvait sortir de ce dilemme; les imâms craignaient d'autant plus que l'aveu de la non-éternité du Kor'ân ne créât une occasion favorable à des souverains despotes qui voulaient altérer le texte sacré. Les miidjtéhids, en musulmans honnêtes et sincères, soutinrent ouvertement que le *iJî ^i^ était *-jJ^ et nous savons qu'el-Mou'^tassim (le Khalife Abbâside) avait posé la même question à l'Imâm Ahmed ibn Hanbal, et l'avait sommé de se prononcer en faveur de la non-éternité du Kor'ân. Celui-ci ayant justement prétendu le contraire,
(') Ce qui nécessita la fabrication de plusieurs Hadtths faux et apocryphes qui font autorité chez les Bâtinitcs de tout genre.
(') Ce n'est qu'après cette étude analytique que j'ai pu comprendre le vrai sens de cette phrase que j'avais rencontrée dans le \,^\yA d'Al-Idji: —
sl^l b^lïj Xi>j a^lj' i-Jlftij A.*c> QÎjftJi :, -^Lii j^. Q-i ijf- Jj
Et si un grand philosophe comme Djâhiz n'a pas pu s'empêcher de tomber dans des absurdités pareilles, cela prouve qu'alors il n'y avait pas un moyen facile d'en sortir; c'était une atmosphère qui enveloppait les intelligences et les nourrissait.
el-Mou*^tassim (qui trouvait un joli prétexe dans cette question controversée pour écarter ou annihiler les personnages qui s'imposaient au nom du c-i à sa volonté despotique et capricieuse) condamna le grand juriste à la peine de la flagellation. Mais ce noble vieillard, âgé de soixante-dix-sept ans se laissa mourir sous les coups et soutint toujours la même
thèse en criant: oj^^ r-it-^ ^^ T^^f^^' F*^rishté-Oghlou s'adresse en ces termes à ces adeptes:
^\ ^^^j^y. ^j J^\ i^ <-:>'^ ^jj îi^ j\j>^\ J^'^^X
On voit bien que tous ces faits sociaux et intellectuels ont dû avoir un certain rôle dans la genèse du houroûfisme. La croyance en la venue prochaine du Messie, qui est au fond de presque toutes les religions, a eu de même à jouer un rôle prépondérant ; et c'était un mal inévitable, puisqu'il faisait non seulement partie de la croyance islamique, mais même le judaïsme et le christianisme avaient consolidé, ou pour mieux dire transmis cette croyance à l'islamisme. C'était une conséquence nécessaire, car aucun fondateur de religion n'avait pu réunir et ramener à une même source de foi le troupeau humain continuellement martyrisé par la soif de connaître la misère, les maladies et la souffrance morale. Aucune religion n'avait pu réaliser pratiquement l'utopie qu'elle avait prêché d'abord; et pour ne pas tuer l'espérance qui soutient la foi et fortifie le cœur, chaque religion avait eu soin de ne pas oublier son Mahdî. C'est bien cette attente prolongée qui favorisa l'apparition de Fadhl et de ses innombrables semblables. Le Mahdî est un phénix qui renaît de ses propres cendres; il est inutile de le tuer ; c'est la propagation des connaissances positives consolidées par une éducation sociale intégrale qui le tuera définitivement.
Ainsi le houroûfisme est un éclectisme, une nourriture spirituelle très indigeste pour satisfaire à cet appétit insatiable qui pousse l'intelligence humaine à dépasser les bornes que sa nature lui a imposées. Analytiquement envisagé, il y a un peu de tout; il y a du néoplatonisme, du kabbalisme juif, du schiîsme, du çoufisme, du trinitarisme, du monisme, et au fond c'est la religion des Druses. On n'a qu'à mettre à la place de Hâkim, ou Hamzé, Fadhl; et donner à son enseignement une teinture assez foncée de kabbalisme juif, on aura le houroûfisme ('). Quant à son ensemble, ce n'est qu'une caricature par rapport aux grandes religions. Il ne faut pas s'étonner que des dizaines de milliers d'individus puissent encore aujourd'hui en Turquie fonder leur espérance sur une telle religion, et croire à des absurdités si grotesques. La conscience populaire criera toujours: «Credo quia absurdum !» ; et ceux qui ont consciencieusement étudié l'histoire des religions, ont dû bien souvent remarquer que ce n'est pas l'absurdité d'une croyance qui fait obstacle à sa propagation. La conviction, l'inspiration, le zèle et le dévouement de son fondateur sont les premières conditions qui assurent la conquête des âmes, surtout quand la société tombe en léthargie après une période d'anarchie morale et intellectuelle ; ce ne sont pas tout d'abord les absurdités, voire même les monstruosités, d'une croyance nouvelle qui sont remarquables. Et un tel état d'âme est le meilleur terrain pour alimenter des champignons vénéneux.
Ainsi le Yezdan de la Science luttera encore longtemps avec l'Ahrîman de l'ignorance pour le chasser définitivement, de l'Orient où il règne encore en maître.
Il y a des savants, même de grands savants, qui ont prétendu
(') Fadhl n'est en effet que le dhôu-mdssa (Xwû/O jô) des Druses qui fut
Hâkim ou Hamzé. I.e nom importe peu, puisque c'est un être absolu en perpétuelle incarnation !
que les études concernant les monstrueuses hérésies du passé étaient inutiles. Moi, j'ose croire qu'il n'est pas moins intéressant d'étudier l'aberration mentale, que d'étudier l'aberration de sphéricité; et je ne regrette pas les deux années d'études que cette monographie m'a coûtées.
Df. Riz Tevfiq de Constantinople.
Pages