LA VIE DE JOUFFROY
L'une des mémoires les plus sympathiques aux esprits cultivés de notre temps est assurément celle du philosophe Jouffroy. Toutes les célébrités contemporaines qui l'ont personnellement connu en parlent avec la même estime. Ceux qui n'en connaissent que les ouvrages n'ont pas de peine à discerner dans l'écrivain et le penseur une intelligence d'élite et un noble cœur.
Le moment est peut-être venu pour ceux qui ont eu l'avantage de jouir de son intimité, et qui ne peuvent plus être aujourd'hui qu'en petit nombre, de recueillir leurs souvenirs et de mettre pour ainsi dire la dernière main à l'appréciation de l'homme et de son œuvre. C'est pour nous un devoir d'essayer cette tâche. Nous avons été mieux placé que beaucoup d'autres pour la remplir, et nous aimons
à penser qu'on verra du moins dans nos efforts le vif et pieux désir d'acquitter une dette contractée depuis bientôt un demi-siècle.
Il ne s'agit cependant pas ici d'un éloge où la vérité ne trouverait place qu'à demi; un pareil hommage serait indigne de l'homme qui avait un culte si profond pour tout ce qui lui semblait juste et vrai, et qui honorait la loyauté et la sincérité jusque dans leurs égarements. La critique se concilie parfaitement avec le respect et l'affection, alors surtout qu'elle n'a pas la moindre prétention à l'infaillibilité, et que, tout en croyant remarquer des imperfections, elle ne perd jamais de vue les qualités supérieures de l'œuvre.
Ces explications étaient nécessaires pour donner une juste idée de nos pensées et de nos sentiments.
Théodore-Simon Jouffroy naquit aux Pontets le 7 juillet 1796. Ses parents étaient des propriétairescultivateurs très aisés. Son père appartenait à cette forte race de montagnards comme on en voit encore en grand nombre dans le canton de Mouthe, dont le petit village des Pontets fait partie. Sa mère, dont •il avait les traits, les yeux et le regard, était une femme très distinguée pour sa condition. Ses qualités supérieures comme maîtresse de maison, comme ménagère même, se trouvaient rehaussées par un bon sens, un tact et une finesse rares. Elle dut, ainsi que beaucoup de mères d'hommes illustres, exercer une grande et salutaire influence sur l'âme encore tendre de son fils bien-aimé.
Le modeste village des Pontets est assis au
milieu d'un petit plateau dont l'horizon est peu étendu. Des rochers arides, des monticules, des bois, des exhaussements de terrains en forment comme l'encadrement irrégulier. Partout une nature sauvage et solitaire. Quel théâtre pour le refoulement de la pensée en elle-même, pour la rêverie, et quelles impressions sévères et profondes une jeune âme, comme celle de Jouffroy, devait recevoir d'une nature extérieure si déserte, si calme, si recueillie pour ainsi dire, et en même temps si fortement accentuée dans son austère variété! Aussi ces impressions furent-elles durables. Jouffroy aimait passionnément ce petit coin de terre perdu dans le monde; il allait s'y bâtir une nouvelle demeure, à côté de son berceau, lorsque la mort vint mettre fin à tous ses projets. 11 était heureux de trouver dans autrui l'écho des sentiments poétiques qu'il éprouvait pour le lieu de sa naissance.il aurait voulu que ses enfants eussent aimé son pays comme il l'aimait lui-même. Il tint à ce que son fils y reçût le sceau du chrétien, de la main même d'un prélat que le pays s'honore d'avoir vu naître, et qui avait quelque chose de l'âme doucement sentimentale et fénelonienne de son illustre compatriote. Il y avait même quelque parenté entre M 0 " Jouffroy, née Cart, mère du philosophe, et le digne évêque de Nîmes, que nous autres, ses condisciples ou contemporains, appelions encore l'abbé Cart.
Le temps des études vint enfin mettre un terme aux rêveries déjà philosophiques de l'enfant. Il fallut quitter le toit paternel, le petit village, la campagne
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pour la ville. Il fut donc envoyé à Lons-le-Saunier, chez l'abbé Jouffroy, son cousin, alors professeur de troisième au collège de cette ville, et qui devint plus tard chanoine de Saint-Claude, avec la charge de pénitencier épiscopal. Faute de romans ou d'autres livres plus en harmonie avec les aptitudes et les goûts de son âge, l'élève de troisième et de seconde dévorait la bibliothèque du théologien, surtout l'Histoire des Variations de Bossuet. Cette œuvre d'une dialectique si ferme, d'une érudition si vaste, était pleine d'attraits pour l'élève de troisième ou de seconde. Symptôme non douteux de dispositions peu communes pour les spéculations fortes et élevées.
Il se ressouvenait avec plaisir aussi de ses études mathématiques au collège de Lons-le-Saunier, ainsi que de ses exercices de latinité en rhétorique au collège de Dijon. Il conserva toujours un très bon souvenir pour les professeurs qui l'avaient initié à ces deux genres de connaissances. Nous avons connu l'un et l'autre, le professeur de rhétorique surtout. Si celui-ci n'était pas un Cicéron, pas plus que l'autre n'était un Euclide, le premier avait su toutefois distinguer l'invention et le talent naturel de son élève ; il en avait conservé des compositions relatives à quelque passage de Y Art poétique d'Horace.
Un inspecteur général, surpris de trouver dans cet élève une grande ouverture d'esprit, beaucoup d'instruction, lui conseilla de se présenter à l'École normale et prit bonne note du futur concurrent. Jouffroy fut admis à ce séminaire professoral en 181 3,
mais n'y entra qu'en 1814. Il s'y fit remarquer entre les plus distingués. Et son esprit, échauffé par l'éloquence ardente d'un jeune maître, se tourna vers la philosophie. La lecture de Y Histoire des Variations, des réflexions personnelles sur les principes et la méthode philosophiques, le besoin de se rendre compte de croyances qu'il avait jusque là reçues passivement de l'autorité religieuse, tout cela dut faire brèche à sa foi première. Il comprit alors que « les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle (1). » Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la raison, elle aussi, est plus habile à renverser qu'à reconstruire : « Ces lueurs s'éteignaient bientôt... J'étais incrédule, mais je détestais l'incrédulité ; ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, n'ayant plus la lumière de la foi pour la résoudre, il ne me restait que les lumières de la raison pour y pourvoir (2). »
Cependant ses maîtres se préoccupaient peu, directement et en apparence du moins, des problèmes de philosophie religieuse qui passionnaient son àme. Il n'apercevait pas encore le rapport qui lie la question de l'origine des idées à toutes les questions métaphysiques. Aussi faillit-il se dégoûter de la philosophie, qui n'allait ni assez directement ni assez vite au but qu'il était si impatient d'atteindre. Je ne décrirai point, d'après lui, les luttes inté-
(1) De l'Organisation des sciences philos., premier tirage, p. 116. (î) Ibid.
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rieures qu'il eut à soutenir. Esprit original et méthodique, il éprouvait déjà le besoin de s'écarter de la route tracée par ses maîtres et de rechercher la vérité à sa manière. Toutefois la méthode d'analyse scrupuleuse et lente qu'on lui faisait suivre était loin de lui plaire. Il finit cependant par en comprendre la sagesse ; il la goûta, la pratiqua et l'enseigna mieux que personne. Il était d'ailleurs satisfait et encouragé déjà par les succès qu'il obtenait en suivant cette voie. Il fut complètement affermi dans ses espérances lorsqu'il eut entrevu la liaison qui existe entre les études psychologiques et les études métaphysiques ; une seule chose cependant l'affligeait et aurait pu le jeter dans le découragement , c'était de voir que les plus grands génies avaient échoué dans les recherches qu'il allait entreprendre. Nous verrons ailleurs comment il sut résister à cette dangereuse tentation du désespoir.
Après deux ans d'études à l'École normale, il fut reçu docteur ès lettres. Sa thèse française avait pour sujet Le Beau et le Sublime, et sa thèse latine la Causalité (De Causalitate).
Pendant la troisième année qu'il passa, par exception, à l'École normale, il fut chargé de répéter à ses condisciples, moins avancés que lui, les leçons de philosophie de Thurot, qu'ils suivaient ensemble à la Faculté des lettres. Reçu agrégé en 1817, il fut la même année chargé par Royer- Gollard d'une conférence de philosophie à l'École normale et d'un cours élémentaire au collège Bourbon.
Ou voit dans ses Mémoires avec quelle anxiété il
débuta dans la carrière de l'enseignement. Sans doctrine arrêtée encore, au moins sur un très grand nombre de points, obligé cependant de dogmatiser, il dut en effet se trouver dans un grand embarras. Il fit de la méthode, de la psychologie ; il enseigna à philosopher, ce qui valait mieux qu'un dogmatisme prématuré et d'une valeur contestable.
Il remplit néanmoins cette lourde tâche pendant quatre ans. Les fatigues de ce double enseignement furent encore aggravées par la mort de son père. La nostalgie vint s'ajouter à cette affection morale et physique, un congé lui fut nécessaire, même après qu'il eut résigné ses fonctions de professeur à Bourbon. Mais le temps n'était pas éloigné où le pouvoir devait lui faire des loisirs forcés. En 1822 la suppression de l'École normale entraîna la disgrâce du jeune professeur. Il était trop en évidence déjà pour n'être pas directement frappé par un gouvernement peu ami de toute liberté de penser, alors même qu'il n'aurait pas dû succomber par le renversement de l'École dont il était une des gloires.
Ces nobles loisirs furent dignement remplis. Il devint un des principaux rédacteurs du Globe, journal philosophique et littéraire créé par son ami Dubois, atteint, lui aussi, presque au début de sa carrière. Jouffroy, qui aimait à enseigner , ouvrit chez lui un cours de psychologie. Ses leçons furent suivies par des jeunes gens d'élite au nombre desquels se trouvaient Duchàtel, Vitet, Sainte-Beuve, Hébert, qui écrivaient aussi dans le Globe. Cet état de choses dura cinq ans, de 1823 à 1828.
Pendant ces longues années de disgrâce, Jouffroy
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trouva le temps de faire un peu de tout dans le Globe, de la statistique, de la géographie physique, de l'histoire, de la littérature, mais surtout de la philosophie. Nous parlerons en leur lieu de ces différents travaux ; mais ce que nous devons signaler ici, ce sont deux ou trois lettres signées du pseudonyme de Gabriel Nicolas, lettres assaisonnées du sel le plus piquant. Cette fine raillerie contrastait à ravir avec l'érudition pédantesque et désordonnée du baron d'Eckstein, qui publiait alors les premiers numéros du Catholique.
Mais les articles du Globe n'étaient qu'un délassement d'occupations plus sérieuses. Dans ses leçons privées Jouffroy fit des cours de psychologie, de logique, d'esthétique et de morale.
A cette même époque il traduisait Reid, publiait de Dugald - Stewart les Esquisses de philosophie morale, en tête desquelles il fit paraître cette admirable préface qui contribua si fort à la réputation de l'auteur.
En 1828 Jouffroy rendit un autre service capital à la littérature philosophique en France, par la publication des œuvres de Th. Reid.' A la même époque un ministère un peu plus intelligent, dont Vatisménil faisait partie, rendit Jouffroy à l'enseignement public. Le traducteur de Stewart et de Reid fut nommé professeur suppléant de Milon à la Faculté des lettres de Paris. C'est là que nous l'avons entendu pour la première fois. C'est dans •cette* chaire de la Sorbonne, entouré d'abord d'un auditoire plutôt choisi que nombreux, qu'il nous faisait assister à cette méthode vivante de phi-
losopher qui éclaire sans éblouir, qui satisfait l'esprit sans laisser le cœur froid. Il n'était pas moins clair comme professeur que comme écrivain. Il tournait et retournait sa pensée sous toutes les faces, dégageant toujours avec un art merveilleux ce que chacune d'elles avait de propre. Mettant chaque chose à sa place, il était sans cesse préoccupé d'assurer sa marche, de lui donner un caractère logique irréprochable. Il ne se contentait pas de tenir ainsi dans sa main le fil du labyrinthe psychologique, il le mettait entre les mains de ses auditeurs et ne consentait à faire un nouveau pas qu'autant qu'il avait la certitude que tout le monde était orienté avec lui, et qu'on voyait nettement la liaison de ce qui précédait et de ce qui allait suivre. Cette liaison était ou semblait être d'un enchaînement si ferme, si solide qu'à la fin de la leçon la conviction de l'auditoire était entière. Tout avait été prévu ; toutes les objections avaient été résolues avec une aisance et un bonheur qui ne laissaient rien à désirer. Cette perfection logique, cette lucidité incomparable, ce calme, cette sérénité dans le débit , malgré l'intérêt croissant du fond, cette moralité dans l'investigation scientifique , produisaient sur l'auditoire un charme qui finissait souvent par de l'enthousiasme. Mais la parfaite discipline de l'esprit du professeur, sa raison supérieure que n'altérait jamais aucun mouvement passionné, sa marche toujours méthodique et sûre, . son imagination toujours sobre et discrète, formaient un ensemble d'une exquise perfection.
C'était l'idéal, ou peu s'en faut, de la parole ensei-
gnante. Point de déclamation, point de gestes étudiés, point de ces mouvements passionnés, de ces phrases à effet qui ne sont propres qu'à éblouir l'esprit par l'imagination ou à le troubler par le mouvement des passions. Non ; il commençait par mettre l'âme de l'auditeur dans le recueillement le plus propre à lui faire entrevoir et contempler la vérité, à l'initier doucement aux procédés les plus propres à parvenir jusqu'à elle. Ce n'était point la parole du professeur, — il le semblait du moins, — c'était la méthode avec , sa chaste beauté toute logique, c'était la vérité même qui échauffait insensiblement l'àme de l'auditeur et finissait parla remplir d'une pure et douce satisfaction.
Il y avait tant d'intelligence et pour ainsi dire de lumineuse clarté dans le regard de Jouffroy, qu'à travers son calme on -reconnaissait bien vite une grande activité intérieure, de la vivacité, une chaleur tempérée, une force réglée et contenue. Il y avait dans cette âme la passion de l'idée, la passion de la vérité, avec ses sages ardeurs. Cette passion Jouffroy la transmettait naturellement, sans y penser, sans le vouloir ; en le voyant, en l'entendant, on pensait, on sentait comme lui, tant cette âme d élite avait le talent de se mettre à découvert et de s'infuser dans son auditoire ! Il n'était cependant pas insensible à ce genre de succès, mais il s'en flattait beaucoup moins qu'il ne s'en réjouissait ; c'était • pour lui le triomphe de la vérité, ce n'était pas le sien.
Tel était Jouffroy enseignant.
Dans la conversation sérieuse, — et celle d'un
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homme distingué a ce caractère jusque dans le badinage et le paradoxe, — Jouffroy retenait encore quelque chose de ces qualités du professeur. L'originalité piquante de sa pensée, la netteté précise de son langage faisaient toujours une certaine impression : on cherchait comme malgré soi le côté sérieux de sa plaisanterie, le côté juste et vrai de son paradoxe. Jouffroy était du nombre de ces esprits qui peuvent avoir quelque chose d'étrange, mais qui n'ont rien de faux ; ils étonnent , ils imposent, ils font douter et réfléchir, mais ils n'inspirent jamais la défiance, et moins encore le ridicule.
En 1830, Cousin ayant succédé à Miion, Jouffroy fut adjoint à Royer-Collard , qui était chargé de l'histoire de la philosophie moderne à la Faculté des lettres. Cette chaire lui convenait déjà mieux que celle qu'il avait occupée d'abord, et qui avait pour objet l'histoire de la philosophie ancienne. Il aimait médiocrement l'histoire de la philosophie ; il la lisait moins pour y trouver des solutions que des problèmes; il lui fallait ses solutions à lui. Tout jeune encore, à peine sorti de l'École normale, mais après y avoir acquis l'habitude de la réflexion et de la méthode, après avoir déjà savouré les fruits d'une solide et personnelle investigation, « il perdit le goût d'aller chercher et emprunter ailleurs ce qu'il pouvait trouver et acquérir par lui-même. Les livres, les cours ne lui furent plus rien... J'en vins même à me convaincre, ajoute-t-il, que je ne comprenais véritablement que ce que j'avais trouvé moi-même ; une foule de choses que j'avais lues ou qu'on m'a-
vait enseignées, et que. j'avais cru entendre, m'étaient apparues sous une lumière si nouvelle et avec une clarté si supérieure quand je les avais retrouvées dans le cours de mes recherches personnelles , queje perdis toute foi à l'instruction transmise ; et dès lors je n'ai point changé d'opinion. Je puis dire que je n'ai jamais compris des philosophes que ce que j'avais compris avant de les lire ; aussi, depuis cette époque, j'ai pu devoir aux autres bien des excitations, bien des indications utiles, mais je n'ai rien su que ce que j'ai trouvé, et quand il m'est entré dans la tête des opinions qui étaient aussi les leurs, c'est que mes recherches, comme les leurs, y avaient abouti (1). »
Avec de semblables dispositions, JoufTroy dut convertir, d'une manière ou d'une autre , sa chaire d'histoire en une chaire de doctrine proprement dite. Aussi s'occupa-t-il beaucoup de psychologie intellectuelle et morale.
Cependant, rappelé en 1830 à l'École normale, il dut s'y occuper de l'histoire de la philosophie. Il quitta en 1832 ces nouvelles fonctions , pour succéder à Thurot au Collège de France. Là encore il dut enseigner l'histoire de la philosophie , mais il trouvait dans Ritter, dont la traduction n'était encore connue que de lui seul, un intérêt et un secours qui lui permirent de rester plus fidèle à la matière officielle de son enseignement.
Il était d'ailleurs parvenu à l'âge où les faits hu-
'1) Atout;. Mélnng. philos., p. 136 et 137 du premier tirage.
mains, considérés dans l'ensemble de l'histoire, présentent un très haut intérêt ; la philosophie de l'histoire le préoccupait depuis longtemps déjà ; l'histoire de la philosophie ne pouvait donc plus lui rester indifférente. C'est de la psychologie encore, non plus il est vrai celle d'un individu, mais celle d'un très grand nombre, de l'élite des hommes de leur siècle et qui le représentent dans ce qu'il a de plus élevé et de plus pur.
Jouffroy ne tarda pas cependant à revenir à la dogmatique. Nommé membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1833, il commença la même année, à la Faculté des lettres de Paiis, le Cours de droit naturel, dont nous n'avons que l'introduction en trois volumes. L'application détaillée des principes aurait sans doute été pleine d'intérêt, mais elle en aurait eu moins cependant que les généralités fécondes qui nous sont restées. Nous possédons d'ailleurs plus que nous ne croirions d'abord : « Tout mon cours, me disait-il un jour, est dans ma seconde leçon; » et il est vraisemblable qu'il ne serait jamais entré dans les détails d'application qui sont indiqués dans son plan. Nous croyons môme le lui avoir entendu dire.
Les fatigues d'un enseignement supérieur très relevé, un travail de cabinet sérieux, les occupations de la Chambre des députés, une constitution depuis longtemps affaiblie, des contrariétés de plus d'un genre mirent Jouffroy dans la nécessité d'aller chercher la santé et les forces sous un climat plus doux. Il passa tout un hiver à Pise. Il y fut accueilli avec l'empressement et la distinction qui s'attachent
à la célébrité, alors môme qu'elle veut être ignorée. Un jurisconsulte italien, dont la réputation avait franchi les monts, et qui professait alors à l'Université de Pise, Nicolini, profita du moment où il sut que notre illustre compatriote devait aller l'entendre, pour reproduire un discours sur la fameuse question de la peine de mort, discours qui était regardé en Italie comme un chef-d'œuvre. Je ne connais de ce discours qu'un petit nombre de fragments, et je ne puis dire si Joufïroy dut en être aussi satisfait que les Italiens.
Quoi qu'il en soit, Joufïroy ne resta pas inoccupé en Italie. Je ne parle pas de ses observations sur la nature, sur l'art et les hommes; il aurait cessé de penser plutôt que de cesser de philosopher ainsi : mais il composa pendant son séjour à Pise sa remarquable préface aux œuvres de Reid. Sa pensée avait marché , il avait compris toute la vanité des derniers systèmes de l'Allemagne philosophique et la nécessité absolue de revenir à la philosophie critique, qui n'est au fond que la philosophie psychologique ou expérimentale, la seule que puisse approuver la saine méthode fermement suivie. Mais nous devons remonter maintenant à quelques années plus haut.
En 1837 Joufïroy donna sa démission de professeur au Collège de France et passa de la chaire de l'histoire de la philosophie moderne, qu'il occupait comme adjoint à Royer-Gollard , dans la chaire de philosophie dogmatique devenue vacante par la mort de Laromiguière. Il fut en même temps nommé bibliothécaire de l'Université à la Sorbonne, comme
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l'avait été Laromiguière. Il en recueillit donc toute la succession universitaire, ni plus ni moins. En prenant possession de cet héritage , il fit l'abandon de 3,000 fr. de son traitement antérieur. Il put donc assez naturellement penser qu'une légère indemnité de 1,200 fr., je crois, sur les secours accordés aux gens de lettres n'était pas une compensation qui pût un jour lui être reprochée. C'est pourtant ce qui arriva, mais par suite de récriminations politiques nées de sa ligne de conduite à la Chambre (1).
En 1838 Joufïroy reprit son cours à la Faculté; il voulut le continuer en 1839, mais ses forces trahirent son courage. En 1840 des fonctions plus douces lui furent conférées. Cousin, devenu ministre de l'instruction publique, le nomma en sa place membre du Conseil royal de l'Université.
Il ne jouit pas longtemps de cette nouvelle position. La maladie faisait des progrès rapides, et le patient savait qu'il n'y avait plus d'espoir; ses derniers jours furent ceux du recueillement de la fin. Rousseau avait voulu voir le soleil avant d'expirer; Joufïroy ne voulut rendre le dernier soupir qu'en
(1) Jouffroy avait, outre sa place de professeur à la Sorbonne, une chaire au Collège de France qui lui valait 6,000 fr. — En donnant sa démission de cette dernière, pour les deux places qu'avait occupées Laromiguière, il perdait donc réellement 3,000 fr., puisque sa place de bibliothécaire n'était rétribuée que 3,000 fr., plus un logement exigu et malsain que Jouffroy ne pouvait pas occuper avec sa famille et qui n'allait pas à sa santé délicate. Ces 1,200 fr. représentaient donc les 3,000 fr. de différence sur le traitement, plus la valeur du logement dont Jouffroy fit l'entier abandon. J'ai dû parler de cet arrangement parce qu'il fut complètement dénaturé dans le temps, et que Joufïroy se sentit profondément blessé des accusations envenimées dont une partie de la presse opposante le poursuivit alors.
face de sa conscience et de Dieu; plusieurs jours avant sa mort, qui arriva le 4 février 1842, il fit fermer les volets de sa chambre et ne communiqua plus qu'avec sa femme et ses enfants.
Jouflroy passait pour être réservé, grave, un peu froid et mélancolique. 11 y avait effectivement de tout cela dans son caractère ; mais il y avait aussi de la franchise, de l'entrain, un certain abandon, une chaleur véritable mais contenue , et parfois une gaîté franche et presque enfantine. Ses moments, comme ceux de tout le monde, se succédaient sans se ressembler.
Il aimait la méditation et le travail ; mais il lui fallait ses heures pour écrire ; quand elles étaient venues, les idées coulaient de source, les expressions ne coûtaient rien à trouver, tout se présentait à l'esprit avec une abondance et une lucidité surprenantes. Un des morceaux les plus remarquables qui soient sortis de cette plume habile, Comment les dogmes finissent, fut déposé d'un seul jet, sans aucune rature, dans des tablettes que je vois encore.
Jouffroy trouva de bonne heure l'occasion de publier dans les journaux des réflexions en harmonie avec les idées et les besoins de son époque. Mêlé aux mouvements littéraires du temps et aux passions politiques contemporaines, il fut promptement initié aux grandes luttes de la pensée. 11 n'avait que vingt-trois ans lorsqu'il écrivait dans le Courrier français, à propos des lettres de Jacopo Ortis, ces phrases rapportées par Sainte-Beuve, qui les trouve dignes de Salluste : « Un peuple ne
doit tirer l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore ; s'il envahit leur territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus injuste. »
C'est à peu près à la même époque que l'imagination du jeune publiciste, prenant sa revanche contre cette mâle raison, se laissait entraîner à un roman de mœurs qui devait avoir pour théâtre le pays natal de l'auteur, et pour héros les rudes habitants de ces montagnes. Nous citerons encore quelques lignes prises à la même source que les précédentes ; elfes furent communiquées à Sainte- Beuve par Dubois. L'auteur y décrit avec une amoureuse mélancolie quelques-uns des phénomènes qui caractérisent plus particulièrement la physionomie 1 des lieux sauvages si chéris de son enfance : « Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, la modeste rougeur de nos fraises? Qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les. tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut de l'air; les loups sans asile hurlant de faim et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? 0 mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je !»
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Cet amour du pays ne fit que s'accroître avec les années. Sans renoncer tout à fait à un roman de mœurs locales, Jouffroy avait conçu, en avançant en âge, une œuvre plus grave, l'histoire du canton. Déjà même il en avait exécuté quelques parties avec un rare bonheur. Gomme son compatriote Joseph Droz, il avait fini par avoir une haute estime pour l'histoire, et par se persuader que sa vocation littéraire était là. S'il avait eu peu d'attrait pour l'histoire de la philosophie, il s'en était toujours senti beaucoup au contraire pour l'histoire proprement dite. C'était une sorte de contradiction; mais elle s'explique assez facilement : la psychologie de l'humanité tout entière l'intéressait plus que celle de quelques hommes, si grands qu'ils aient été par la pensée. Par une contradiction analogue, Jouffroy lisait beaucoup plus volontiers des romans que des traités de psychologie ; il y trouvait plus d'intérêt, plus de connaissance du cœur humain, et plus d'instruction.
Son goût précoce pour l'histoire, pour la politique, son talent d'écrivain l'avaient fait recommander, tout jeune encore, à Saint-Simon, pour lui servir de secrétaire. Je ne sais par quelles circonstances Augustin Thierry lui fut préféré. Que serait-il arrivé si notre jeune philosophe fût devenu le collaborateur du célèbre socialiste? Ses destinées auraient peut-être été différentes, mais son bon sens et sa belle àme n'en auraient sûrement pas souffert, et il n'aurait jamais été aussi loin que son maître en fait de bizarreries spéculatives et pratiques. En voici une entre autres que je tiens de la bouche même de
ce disciple manqué ; elle vaut la peine d'être rapportée. Un jour qu'il se promenait au jardin du Luxembourg avec Cousin, ils furent abordés par ce messie du XIX e siècle qui, s'adressant à Cousin en le prenant par un bouton de son habit, lui dit d'un ton d'illuminé : a Savez-vous, mon cher Cousin, que je suis un second Jésus-Christ? » — « Parbleu, je le crois bien ; et moi aussi, » répliqua Cousin d'un air sérieux. Saint-Simon, tout stupéfait en voyant qu'il pouvait y avoir plus d'un second Jésus-Christ ou qu'on pouvait douter qu'il le fût, quitta brusquement son interlocuteur sans plus mot dire.
Il est temps d'assigner la place de Joufïroy comme philosophe. Il tenait au XVIII e siècle ou à l'école expérimentale par son attachement pour la psychologie, par sa méthode d'observation, d'analyse et d'induction. Il s'y rattachait par Laromiguière, Royer-Collard, et par l'école écossaise. Il tenait au XIX e siècle par le caractère spiritualiste de sa foi, par ses sentiments, aussi bien que par une teinte de scepticisme ontologique ou métaphysique qui se fit jour sur la fin de sa vie. Par les ileux premiers de ces caractères il se rattachait à un autre de ses maîtres, Cousin ; par le troisième, il appartenait encore au XVIII e siècle, mais avec la vue nette et scientifique que le criticisme a jetée sur cette partie des études philosophiques. Joufïroy était au plus haut degré un naturaliste spiritualiste, le descripteur le plus fidèle et le plus complet du monde intérieur; c'était le jugement qu'en portait Cousin : « Nul, dit-il, ne posséda, nul surtout ne
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pratiqua mieux la vraie méthode philosophique, la méthode d'observation appliquée à l'âme humaine. Il interrogeait la conscience avec tant de bonne foi et de sagacité, il en exprimait la voix avec une telle fidélité, qu'en l'écoutant ou en le lisant on croyait entendre la conscience elle-même racontant les merveilles du monde intérieur de l'âme dans un langage exquis, pur, lucide, harmonieux. Son style, comme sa parole, éclaircissait, ordonnait, gravait toutes ses pensées. Il était sans contredit le plus habile interprète que la science pût avoir, non seulement dans l'école, mais auprès du monde ; solide et profond parmi les doctes , et en même temps accessible à tous. C'était là, parmi nous, le véritable rôle, le rôle original, grand et bienfaisant de M. Jouffroy. »
Après avoir parlé de l'homme (1), il nous reste à faire connaître ses œuvres : on les trouve non seulement dans les publications qui portent son nom, mais encore dans le Courrier français, dans l'an-
(4) On peut voir, comme complément de la biographie de Jouffroy, les articles publiés par Sainte-Beuve dans ses Portraits, et M. de Rémusat dans la Revue des Deux-Mondes; — la préface de Damiron, en tête des Nouveaux Mélanges ; un article de Garnier dans la Revue de l'instruction publique ; un autre article du même dans le Dictionnaire des sciences philosophiques; l'article Jouffroy dans l'Encyclopédie des gent du monde , par Dufay; une biographie spéciale par Dubois; Y Eloge de Jouffroy, par M. Mignet, 1853; Sainte-Beuve, Moniteur universel, 1853, et M. Riaux, ibid., même année; enfin notre article dans la nouvelle édition de la Biographie universelle. MM. Caro et Valfrey sont depuis revenus sur cet intéressant sujet, l'un dans la Revue des Deux-Mondes, l'autre dans les Mémoires de la Société d'émulation du Doubs.
cien Globe, dans Y Encyclopédie Cour tin, dans celle des Gens du monde, dans la Revue européenne, dans la Revue des Deux-Mondes et dans les Mémoires de V Académie des sciences morales et politiques. La meilleure partie des articles ainsi disséminés a été recueillie plus tard en deux volumes, sous le titre de Mélanges philosophiques; l'un de ces volumes a été publié par l'auteur, l'autre par Damiron, qui y a fait entrer en outre des morceaux jusque-là inédits. Nous classerons ces travaux divers et nous en parlerons en leur lieu.