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LA DOCTRINE DE THÉOD. JOUFKUOY

Si

De l'organisation des sciences philosophiques et de la méthode.

Quel est l'objet de la philosophie, quelles en sont les parties, dans quel ordre doivent-elles être étudiées et comment? Telles sont les questions préliminaires à l'étude desquelles Jouffroy s'était très particulièrement attaché. Il croit que si la philosophie est encore à se constituer, c'est parce qu'elle a manqué jusqu'ici la solution de ces questions préalables. Mais pourquoi l'a-t-elle manquée, quand toutes les autres sciences ont été plus heureuses? La différence ne tiendrait-elle pas à la différence même des objets, et la comparaison faite

entre la philosophie d'une part, les mathématiques et les sciences naturelles de l'autre, n'est-elle pas insuffisante, puisqu'elle n'aboutit pas à montrer la cause même de la différence dans les destinées des deux ordres de sciences? En réalité la philosophie est un ensemble d'une nature hétérogène, et la vérité est que certaiues parties de ce tout ne sont si peu avancées que parce qu'il est peut-être impossible qu'elles le soient davantage, c'est-à-dire parce qu'elles ne sont pas susceptibles d'être connues ; je veux parler des parties métaphysiques considérées objectivement. Quant à la partie expérimentale, telle que la psychologie, aux parties rationnelles, telles que la logique, la morale et le droit, elles sont pour le moins aussi avancées qu'aucune autre science étrangère à la philosophie.

Au surplus, l'objet de la philosophie fût-il nettement déterminé, les parties unanimement reconnues, la méthode à suivre parfaitement convenue, on ne pourrait espérer que les questions particulières recevront de tous les mêmes solutions. Estce à dire qu' « il faille nécessairement de deux choses Tune : ou que ces problèmes soient insolubles, ou que jusqu'à présent on s'y soit mal pris pour les résoudre? » Voici sur ce point notre opinion.

1° Il n'y a aucune nécessité absolue à ce que, tout en suivant une méthode légitime, on résolve de suite des problèmes d'ailleurs fort difficiles, et Ton ne peut assigner le nombre de tentatives infructueuses à faire avant de réussir. Il en est un peu de la philosophie comme du tir à la cible ; de ce que cent tireurs ont manqué le point, ce

n'est pas à dire ni qu'il soit impossible à atteindre, ni que les tireurs soient très maladroits, ni leur manière de s'y prendre mauvaise en soi. Le cent et unième pourra être plus heureux, quoique peut-être moins habile en général que les cent premiers, sans toutefois que le hasard fasse ici toute la différence. Ce n'est pas tout d'adopter une bonne méthode, il faut encore qu'à chaque pas qu'on fait on y reste fidèle. Or l'esprit le plus ferme peut-il répondre de n'avoir jamais bronché ? Un faux pas, un seul, dans une série d'opérations îogiques ou d'observations, suffit pour compromettre tout un résultat.

2° Il nous paraît que l'alternative où l'on nous place dérive d'un raisonnement qui pourrait manquer de justesse. Pourquoi veut-on qu'aucun problème philosophique n'ait été réellement résolu? Parce qu'aucune solution n'a été universellement adoptée. — On suppose donc que toute solution vraie doit être universellement reconnue comme telle; c'est là, ce nous semble, une grande erreur. Une solution peut être vraie, et cependant n'être pas universellement admise. Il suffit, pour qu'il en soit ainsi, ou que ceux qui en prennent connaissance ne la comprennent pas ou qu'ils la comprennent mal. La faute n'en serait donc ni à l'auteur de la solution ni à la méthode qu'il a suivie. Nous croyons donc qu'un grand nombre de questions philosophiques ont été bien résolues, et qu'en principe l'admission ou le rejet d'une solution par un plus ou moins grand nombre de penseurs ne prouve ni en faveur de la vérité de cette solution ni contre cette vérité. C'est tout au plus une simple présomption.

Disons donc premièrement que Pythagore et Démocrite, Aristote et Platon, Zénon et Epicure, Bacon et Descartes, Leibniz, Malebranche, Locke et Kant ont pu se tromper sans que ce soit une preuve que ceux qui viendront après eux se tromperont de même et de la même manière ; secondement, qu'ils ont pu avoir raison chacun en une foule de points, malgré les contradictions qu'ils ont essuyées tous.

Si l'on n'a pas réussi jusqu'à ce jour, c'est, d'après Jouflroy, parce que la méthode suivie a été défectueuse. Les plus grands philosophes s'en sont aperçus, car tous se sont vivement préoccupés de la méthode. Il suffit de rappeler presque tous les grands noms dont il vient d'être question. Mais est-il vrai de dire qu'aucun philosophe n'est parvenu à réformer les méthodes, ou que du moins de toutes les méthodes proclamées pour remédier au mal aucune ne l'a guéri? Est-ce donc que la philosophie expérimentale ou critique du XVIII e siècle, par exemple, n'est pas un progrès sur la scolastique du moyenàge? La scolastique elle-même n'est-elle pas un progrès sur le mysticisme alexandrin? De ce qu'une méthode n'aurait pas été universellement adoptée, de ce qu'elle aurait été mal appliquée par ceux qui l'ont reconnue, s'ensuit-il qu'elle soit fausse ?

Quoi qu'il en soit, c'est cette persuasion que la philosophie n'était pas encore constituée, qu'elle n'avait pas encore trouvé sa voie, qui explique la nature des travaux de Joufîroy. Il n'a cessé de s'occuper de méthode, et s'il a philosophé en

dehors de cette question préliminaire, c'est encore en se renfermant dans les faits, dans le point de départ de toute science philosophique, dans la psychologie. On lui en a plus d'une fois fait le reproche. Voici sa réponse : «. Pour les intelligences rigoureuses, il faut ou qu'elles renoncent à l'étude de la science, ou qu'elles se portent à ces questions organiques. Au lieu d'une science à apprendre, c'est donc une science à créer qu'elles

rencontrent et qu'elles acceptent On accuse

ces esprits fermes de ne produire aucune découverte, de ne rien faire pour la science. On leur reproche d'en être toujours à la préface et de ne point entrer. C'est qu'on se méprend, c'est que de loin on ne voit pas quelle est la tâche; c'est qu'on ne sait pas que, tant que la préface n'est pas faite, la préface est tout, et qu'avant de faire avancer la ^science, il faut d'abord qu'elle existe. Les esprits vulgaires, pour qui il n'y a point de préface, parce que tout leur est commencement, peuvent entrer sans hésitation;... ils n'ont point de doute, point de scrupule, et pour eux une science mal faite est aussi aisée à apprendre qu'une science bien faite. »

Evidemment Jouffroy repoussait par là une attaque personnelle.

Il raconte ensuite comment il fut conduit à l'étude de la philosophie , comment il se dirigea dans ce nouveau labyrinthe. Ce morceau de ses écrits tient tout à la fois des Mémoires et du Discours de la Méthode de Descartes.

Dans le Discours d'ouverture du cours de 1828,

Jouffroy, qui se trouvait chargé de l'histoire de la philosophie ancienne., fut conduit à traiter une autre question de l'organisation de la philosophie, à savoir, celle des rapports de la philosophie avec l'histoire de la philosophie.

11 fait voir que l'histoire d'une science doit avoir un caractère critique, et que, d'un autre côté,, la critique est impossible sans des principes arrêtés sur chaque partie de la science. En sorte que l'historien est obligé de faire de la doctrine ou de la supposer toute faite, pour pouvoir se livrer à l'histoire.

Il définit l'histoire d'une science : l'histoire des opinions successivement émises sur l'objet de cette science, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Les opinions sont les événements de cette sorte d'histoire. Les opinions, tel est donc le premier élément de l'histoire de la philosophie. La critique de ces opinions en est le second.

Quant au profit qu'une science peut tirer de sa propre histoire, il est double suivant Jouffroy : on voit comment l'esprit humain s'est égaré dans la recherche de la vérité, et par quel procédé il est parvenu à la découvrir. L'histoire d'une science est donc une leçon de méthode. C'est aussi un document important pour l'histoire de l'humanité.

Mais si l'histoire de la philosophie n'est possible qu'à la condition de la critique, et si la critique à son tour suppose la doctrine, il faut donc, pour aborder l'histoire de la philosophie, avoir la philosophie toute faite. Or, suivant Jouffroy, aucune vérité n'est encore trouvée en philosophie, aucun

des grands problèmes qu'elle soulève n'est encore résolu. La science n'existe donc pas. La critique des opinions philosophiques est donc impossible.

Le professeur en conclut qu'il pouvait, qu'il devait même changer la destination de sa chaire pour la rendre possible; c'est-à-dire qu'il devait d'abord faire de la philosophie seulement, afin de pouvoir s'occuper plus tard de l'histoire de cette . science.

Rien n'était plus logique. Mais était-il bien vrai qu'aucune vérité n'eût encore été découverte en philosophie, j'entends même aucune de ces grandes et fécondes vérités qui sont toute une solution à l'ensemble des questions d'un certain ordre? Si Jouffroy ne voulait accepter aucune des solutions antérieures, était-il bien sûr qu'après lui on accepterait les siennes? Et cependant il reconnaissait que la science ne doit pas varier suivant les individus qui la cultivent, qu'elle doit avoir quelque chose d'universel et d'absolu comme la vérité.

N'aurait-il pas été possible encore de prendre dans l'histoire un problème capital ou un autre, de voir la manière dont il avait été résolu, de classer même tous les problèmes qui ont été agités, de les étudier suivant leur ordre logique, d'examiner les solutions diverses qu'ils ont reçues, de rechercher soi-même les solutions vraies dont ils sont susceptibles, et de juger en conséquence toutes celles que nous offre l'histoire ? En d'autres termes, n'eût-il pas été possible de faire de l'histoire critique de la philosophie, tout en supposant que la philosophie elle-même était à créer? Il nous le semble.

28 THÊOD. JOUFFROY

Et c'est même ainsi que débuta le professeur, car nous l'entendîmes alors prendre son point de départ dans le Premier Alcibiade de Platon, et passer de là à la Psychologie.

Psychologie.

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