‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'EXTRAIT MORTUAIRE

L'année i 796 touchait à sa fin.

La comtesse Clarence de Vauxbuin , ou plutôt la citoyenne Vauxbuin ;, comme on disait alors ^ donnait à danser dans sa . laison du quai Voltaire.

Minuit allait sonner, et le bal était dans toute sa splendeur. Il y avait plaisir et surprise à voir

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toiirbilloiiner cette foule brillante de jeunes femmes à peine sauvée.<5 des effrois de la Terreur^ et déjà folles^ ineuses^ babillardes^, comme si jamais idée triste^ idée de sang et de mort^ ne fût entrée dans leurs âmes : jolis enfans qui^ les yeux encore chauds de larmes , ne savaient plus pourquoi ils avaient pleuré !

Elles dansaient de tout leur cœur^ vraiment! Elles y mettaient de l'extravagance . Il fallait qu'elles eussent bien souffert pour s'amuser ainsi ; il fallait que leur existence privée fut bien malheureuse : car c'est une sûre comparaison à faire que celle-là^ et la turbulence ou la tranquillité d'une femme au bal donnera toujours l'exacte mesure du chagrin ou de la joie qui l'attend au seuil de sa chambre à coucher.

En \ 796 y un bal était une chose rare et précieuse ;, une occasion de plaisir qu'il fallait prendre aux cheveux. Les réunions particulières n'avaient point encore reparu^ ou , s'il en existait, empoisonnées de discussions politiques, finissant toujor 3 par quelque scène affligeante, par des ruptures de mari et de femme, de frère et de sœur, de père et de fils, chacun s'en gardait avec soin, et courait chercher de moins

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dangereuses distractions dans les bals et les concerts par abonnement des hôtels Richelieu , Thëlusson ou autres. Là^ mais seulement là, toutes les classes ^ toutes les opinions jasaient , riaient et sautaient confondues ^ avec une liberté;, une égalité , une fraternité, vraiment admirables.

Le bal de la comtesse Clarence pouvait donc être considéré comme un événement , d'autant plus que , seule entre toutes les dames du faubourg Saint-Germain, la comtesse avait osé braver le préjugé politique d'alors y qui frappait d'une proscription souvent mortelle quiconque se faisait voir, dans la rue autrement qu'en voiture de place, et chez soi sans toute l'austérité des mœurs républicaines. Une sorte de privilège semblait protv^ger la citoyenne Vauxbuin ; et , bien que son luxe excitât, ici l'étonnement , là le scandale , ailleurs l'admiration, les puissans du jour ne s'en effarouchaient pas. Au contraire , en assistant euxmêmes aux somptueuses soirées de l'hôtel du quai Voltaire , ils semblaient approuver la conduite deClarence, etencourager ceux qui seraient

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tentés de faire comme elle. Oh ! c'est que la citoyenne était bien à la cour directoriale !

Les salons étaient magnifiques. Une décoration grecque, en draperies écarlates semées de couronnes de chéne^ les parcourait, attachée de distance en distance par des trophées éblouissans de dorures. De superbes girandoles , d'où jaillissaient des gerbes de bougies parfumées , descendaient^ sveltes et gracieuses, de trois plafonds en dôme , enrichis de peintures ravissantes. Quoique Ton fut au mois de décembre, des corbeilles de fleurs aux vives couleurs, à la fraîche verdure, couvraient les consoles, et l'on marchait entre deux allées d'orangers, de rosiers et de myrtes. Comme les femmes paraissaient plus belles, les danseuses plus séduisantes , à travers cette atmosphère embaumée , éclairées de ces lueurs blanches, que voilait une vapeur magique ! Comme la fatigue du bal, cette fatigue qu'on ne sent pas, animait et rougissait les teints, rendait les regards voluptueux et les poitrines palpitantes ! Comme les mains s'abandonnaient molles et brûlantes aux amoureuses étreintes des cavaliers préférés , élégans

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danseurs, plus vifs que la sautillante mesure de la valse, plus ardens que la flamme du punch qui ruisselait autour d'eux !

L'une de ces femmes , belle comme l'idéal de la sculpture, grande comme il n'est permis qu'aux beautés irréprochables de l'être , semblait régner en souveraine sur la foule enchantée qui l'en tournait. Les autres étaient jalouses d'elle : on le voyait dans leur sourire j mais où trouver des mots pour exprimer cette jalousie par une critique? Elles se taisaient, les rivales, et leur silence pouvait à la rigueur passer pour de l'admiration. Cette femme était drapée à l'antique d'une robe de mousseline des Indes , que deux camées précieux agrafaient sur ses épaules d'albâtre. Une ceinture d'or uni, que fermait un autre camée , glissait sur sa taille divine , et des bracelets semblables entouraient ses bras nus. Un fastueux diadème étalait son ruisseau de pierreries sur son front si blanc et si pur; et c'était vraiment dommage, car les beaux cheveux noirs de cette femme eussent bien mieux encadré son charmant visage qu'un bandeau de diamans qui faisait mal aux yeux. Un grand clîàle de cachemire rouge, une mer-

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veille alors^ complétait ce majestueux ensemble^ jeté sur le reste de l'habillement avec une négligence d'artiste. Qu'elle était superbe ainsi ^ Thérésa l'espagnole^ Thérésa Cabarrus^ madame Tallien !

Une autre femme ^ dans un salon voisin, faisait foule comme Thérésa; une bonne mère avec sa fille, bel enfant blond et rose. Et d'abord en regardant cette autre femme , on ne savait pas bien si c'était elle ou sa fille qu'il fallait admirer. Sa fille, jeune et timide créature, toute frêle, toute légère, ce qu'on appellerait une sylphide aujourd'hui, était bien plus jolie, bien plus fraîche qu'elle. Mais il y avait répandu sur la physionomie de la mère un charme indéfinissable; ses traits jouaient d'une façon enchanteresse : on se sentait de la sympathie pour elle ; elle donnait envie de sourire en la voyant : et puis elle s'appelait madame Bonaparte , et son mari était général à l'armée d'Italie.

Autour de ces reines du bal papillonnaient les inutiles du jour , les incroyables de i 796 , tout aussi ridicules que les nôtres. Les uns avaient un habit gris, une cravate verte vo-

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lante^ et les cheveux en oreilles de chien, poudrés. A d'autres, on voyait l'immense cravate blanche d'un pied, la cadenette et le débraillé complet. Dans une embrasure de croisée, causaient gravement deux jeunes Athéniens, le menton dans la main droite , enveloppés d'une longue et large toge blanche bordée de rouge, qui se plissait statuairement autour d'eux. Et le langage inimitable de l'époque : ma paole pafumée; ma paole panachée ! Et les calembours ! Et les coqs-à-l'âne ! Et les jeux de mots ! Et tout cet esprit faux du Directoire , esprit de balivernes et de grosses bêtises , bien fait à l'usage de ce temps , où l'on était affamé de rire !

Minuit allait sonner , et tandis que dans les salons de l'hôtel le plaisir animait, remuait, transportait tout le monde. . . un pavillon s'était ouvert au fond du jardin. Un homme en était sorti, sans doute pour venir écouter cette musique de bal qui l'importunait cependant, et le troublait de ses refrains, brisés par la bise de décembre.

Cet homme pouvait avoir trente ans. Il était d'une haute et riche stature. Son costume n'avait rien de l'extravagante recherche des cos-

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tûmes à la mode; simple et sévère, il allait bien à sa physionomie grave , à la pâleur de ses joues, aux rides prématurées de son front. Appuyé contre un vieux marronnier que la lune argentait de ses froids rayons, les bras croisés , son chapeau rabattu sur ses yeux , il prêtait machinalement l'oreille au bruit de l'orchestre, aux éclats de rire, aux cris de joie qui lui venaient par fragmens, par débris, à travers la triple clôture desrideaux, des vitres et des volets.Ses regards semblaient exclusivement fixés sur une fenêtre du premier étage de l'hôtel ; ils n'en descendaient que pour se porter au cadran d'une montre qu'il tenait suspendue à son cou , et dont les aiguilles allaient tout à l'heure se réunir sur le plus haut chiffre.

Bientôt la voix cassée d'un coucou de cuisine cria minuit par une lucarne ouverte au niveau du sol 5 presque au même instant la fenêtre du premier étage s'éclaira , et laissa voir une forme humaine qui se dessinait rapidement sur les blancs rideaux de mousseline.

— « La voilà ! dit entre ses dents l'homme du pavillon. »

Et se détachant lentement de l'arbre qui le

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soutenait, il marcha vers une porte basse, cachée par un bouquet de rosiers alors tout blancs de neige. Il l'ouvrit. On entendit dans l'escalier dérobé le bruissement d'une mante de soie : une femme descendait portant une petite lanterne. Quand elle fut en bas, elle l'éteignit , et prit la main que lui tendait l'homme qui avait ouvert la porte. Ils traversèrent le jardin, faisant crier sous leurs pieds le gazon durci par les frimas, et se jetèrent précipitamment dans le pavillon. On entendait toujours le bruit de l'orchestre, et les éclats de rire et les cris de joie.

Quand ils furent entrés , l'homme ferma la porte. Il aida sa compagne à franchir cinq à six degrés qu'éclairait une bougie placée sur le dernier; puis, poussant une autre porte, ils se trouvèrent à l'entrée d'une pièce arrangée en cabinet de travail , et dans laquelle brûlait un bon feu . L'homme tira une bergère près de la cheminée; la femme s'y assit, et, rejetant en arrière le capuchon de sa mante, fit voir à l'habitant du pavillon les traits connus de la comtesse Clarence de Yauxbuin.

— Bonsoir , Thadéus , dit - elle d'une voix

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altérée ; car elle avait pris froid en passant de Tair chaud des salons à l'air glacé du jardin.

— Bonsoir^ Clarence^, répondit Thadéus.

Il y eut une pause. Chacun des deux interlocuteurs semblait attendre que l'autre l'interrogeât. Il y avait évidemment gêne des deux parts. Thadéus , debout , les bras croisés , regardait la comtesse. Enfoncée dans les coussins de la bergère , les pieds sur les chenets^ la comtesse regardait le feu ^ tout occupée en apparence des rumeurs fugitives du bal que le vent apportait de temps en temps ^ presque éteintes par la distance.

Enfin Thadéus fit un [pas vers la cheminée; il posa son coude sur la tablette , et le corps à demi tourné vers Clarence ^ il dit , après avoir toussé légèrement :

— Vous avez quitté votre monde Ne

craignez-vous pas que votre absence soit remarquée ?

La voix de Thadéus avait fait tressailhr madame de Vauxbuin.

— Non, répondit - elle avec embarras, les veux toujours fixés sur les tisons. Le souper est

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pour une heure ; on me croit occupée à donner de^ ordres.

— Pour une heure ! Alors le temps doit

vous être précieux Vous m'avez fait prier

de ne point partir sans vous avoir vue, devons

attendre ce soir jusqu'à minuit J'ai obéi.

Qu'avez-vous à me dire? J'écoute.

— Je vous dérange peut-être, dit d'une voix sourde la comtesse.... J'aurais pu remettre à demain ou même vous écrire.... Oui,

je crois que je ferai mieux de vous écrire.

Elle fit un mouvement pour se lever.

— Pourquoi? répondit Thadéus. Il faut que le sujet soit important, puisque vous avez tantôt choisi cette heure, et que votre fête n'a point été un obstacle au rendez-vous. Parlez donc, je vous en prie. Moi aussi, j'aurai à vous entretenir d'une affaire grave. Autant vaut la nuit que le jour , et la correspondance entraîne toujours des lenteurs.

En achevant ces paroles , il alla pousser le verrou de la porte. Quand il revint, la comtesse avait pris son parti.

— Thadéus, dit -elle, je ne vous reprocherai point la froideur, l'indifférence que

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vous me témoignez depuis quelque temps.

Vous avez pour vous conduire ainsi à mon égard des motifs dont nous discuterons plus tard la valeur. Ce n'est point une explication sentimentale que je viens provoquer entre nous : l'amante abandonnée, plaintive^ n'a rien à faire ici. Je suis une femme ^ Thadéus^ et vous êtes un homme. Nous sommes libres tous deux de faire de nos cœurs ce que bon nous semble;, et j'aurais aussi mauvaise grâce à vouloir retenir l'élan du vôtre que vous l'élan du mien, n'est-il pas vrai, mon ami?

— Je ne sais à quoi tend ce discours , répondit Thadéus : cependant, si vous avez besoin d'être tranquillisée sur le point que vous venez de toucher, je puis vous jurer qu'aucune autre femme

— Il ne s'agit pas de votre fidélité , interrompit en souriant la comtesse Me croi-

riez-vous jalouse, par hasard? J'ai trop d'amour-propre pour cela. Tenez, puisqu'aussi bien il faudrait le faire tout à l'heure, établissons notre conversation sur son véritable terrain. Thadéus, je suis enceinte.

— Enceinte ! ! !

— l'extrait mortuaire. — t'3

— Oui Comment pensez- vous que je

doive traiter cet événement ?

—-Comme un malheur, Clarence, ditThadéus avec énergie, comme un grand malheur!

— Pourquoi donc? Ce n'est pas ainsi que je vois les choses , moi. C'est un moyen qui nous arrive de resserrer les liens un peu lâches qui nous unissent Tun à l'autre; mon enfant sera notre centre d'affections^ notre but, notre ambition, notre avenir : nous serons heureux de lui et par lui.

— Vous l'aimerez donc? dit amèrement Thadéus.

— Si je l'aimerai ! Ne me viendra-t-il pas de vous?

Et Clarence , en parlant ainsi, leva les yeux

sur son amant. Il y avait dans son regard une

^singulière expression , un mélange de sentimens

les plus opposés. Le trouble de Thadéus en fut

augmenté.

Au bout d'une minute, la comtesse reprit :

— Eh bien ! vous ne me parlez pas? Qu'a vezvous l'intention de faire? Ce n'est pas pour rien, ce me semble, que je suis venue au milieu de la nuit vous confier mon secret ! Une

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femme attend quelque chose de Thomme à qui elle dit : Je suis enceinte de toi !

— Clarencc , dit lentement Tliadéus^ je vous Tavouerai : ce que je viens d'entendre îu'a terrassé comme un coup de tonnerre. J'hésite encore à croire que ce soit vrai; et ( ependant quel motif auriez-vous de me mentir à cet égard? Aucun. Il faut donc que j'accepte le malheur comme réel , et que je le déplore. . . . car notre position l'un envers l'au tre est si bizarre, n'est-ce pas ? Laquais et maîtresse , n'est-ce pas , Clarence ? Le secrétaire d'une comtesse n'est guère plus que le valet d'une bourgeoise.

— Oh ! c'est mettre les choses bien au pis !

— Croyez- vous? Au fait, on dit le citoyen Thadéus comme on dit la cito venue Vauxbuin. Nous sommes égaux devant la loi !

Il sourit avec ironie. ^

- — Si j'étais, continua-t-il , le portier de cet hôtel, et vous Marie, la fille du jardinier, cette .simple fille, si franche et si naïve, mon cœur en ce moment suffirait à peuie au torrent de bonheur qui l'inonderait ; nos deux mains seraient déjà posées Tune dans l'autre , Clarence , *^tnotreenfant aurait une famille. Alors, comme

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vous le disiez tout à l'heure ;, cet enfant serait le centre de nos affections ^ notre but y notre ambition , notre avenir ! Mais il n'en est pas ainsi. De vous à moi , il ne peut rien y avoir de public ni d'honorable; rien qui ne soit mystère, secret et souillure. Entre nous, jamais d'union que celle de l'intérêt et des sens. Nos cœurs ne s'entendent plus.... vous le savez... C'est donc un orphelin qui va naître !

— Qui te l'a dit, Thadëus ?

— Oui.... oui.... c'est un orphelin qui va naître , reprit-il d'une voix étouffée par son émotion.

La comtesse lui prit la main et l'attira plus près d'elle.

— Ecoute-moi, mon ami. Tu te rappelles comment tu es venu dans cette maison. La recommandation du comte de Yauxbuin mourant te servit de passeport auprès de sa veuve. C'était mon devoir de bien t'accueillir, et, sous ce rapport, tu n'as pas à te plaindre de moi, n'est-ce pas? Car je ne voulais pas te mettre dans ma dépendance. Tu pouvais être le maître ici comme moi ; mais ton orgueil rejetait mon hospitalité comme une aumône. Tu as voulu

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gagner ta vie ; tu l'as voulu absolument ^ tu t'en souviens? Je t'ai fait mon secrétaire, mon intendant, que sais-je ! tu connais mieux tes fonctions que moi. Tu étais un serviteur dangereux, Thadéus! Je me suis repentie plus d'une fois de t'avoir retenu quand tu voulais partir. Et comment ne pas te retenir , toi , si intéressant, si beau, si aimable ! Sais -tu que nous nous sommes bien aimés, Thadéus? Saistu que pendant plus de six mois je ne voyais , ne cherchais , ne comprenais rien hors de toi ?

— Et maintenant? dit gravement Thadéus.

— Maintenant tout est bien changé, voulezvous dire ? C'est vrai^ mais à qui la faute ?

Thadéus fit un geste d'étonnement.

— La violence des souvenirs m'emporte , ajouta précipitamment la comtesse ; je me complais à rappeler ce passé qui fut si doux...; j'ai tort. Revenons au présent. Je suis maîtresse de ma fortune et de mes actions ; personne n'a droit à m'en demander compte. Je suis encore jeune, encore belle. J'ai du crédit, on le sait. Je suis bien avec la royauté du jour; j'ai cette nuit dans mes salons l'éUte des puissances républicaines. Oh ! je ne manquerai pas de partis.

L EXTRAIT MORTUAIRE

Parmi ceux qui me composent une cour et dont je repousse les hommages , j'en sais plus d'un qui fermerait les yeux sur ma faute... Et d'ailleurs, est-il si difficile, placée oiije suis , de dissimuler une grossesse et d'en cacher les résultats ? Mais à quoi bon ? Thadéus, vous n'avez point de nom , point d'état , point de patrie, point de famille 3 je puis vous donner tout cela : vous êtes pauvre , je puis vous rendre riche.... Devenez mon mari !

— Votre mari , Clarence ! c'est impossible ! répondit l'amant de la comtesse. Et le sang refluant avec violence vers son cerveau, enflamma ses joues tout à l'heure si pâles; ses jambes ne le soutenaient plus. Il se laissa lourdement tomber sur une chaise , et tenant sa tête à deux mains, il redit avec désespoir : — C'est impossible !

— Impossible! répéta la comtesse tout émue, et donnant à l'agitation de son amant un motif qui flattait vivement son amour-propre. Non , mon ami , ce n'est pas impossible. Tu n'y crois pas , toi î Tu te repentiras d'avoir méconnu ta Clarence. Elle n'est pas si folle , si légère, voistu , Thadéus; Tu la jugeais mal. Calme-toi...,

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calme-toi... J'ai dit la vérité ; nous nous marierons. Tu ne partiras pas; tu n'iras pas te renfermer Tliiver dans cette vilaine terre de Yauxbuin : tu resteras avec moi. Demain^ cette nuit^ je te déclare à tout le monde... je te présente à tous mes amis.

— Non y Clarence ! non ! dit Thadéus avec explosion , ne dites rien ! ne faites rien ! Je ne veux pas vous épouser... Je ne le veux pas.

— Yous ne voulez pas m'épouser î s'écria la comtesse^ repoussant avec violence la bergère où elle était assise. Elle se leva debout. Sa mante qui tenait à peine à ses épaules , tomba sur le parquet et la laissa voir dans sa magnifique toilette de bal. Elle était vêtue en Bacchante. Des bandelettes de peau de tigre auxquelles s'attachaient des grappes de raisin en or y serraient les flots de sa chevelure noire qui s'échappaient çà etlà^ et donnaient une expression terrible à son visage alors animé parla colère. Par-dessus sa robe blanche bordée d'une large guirlande de feuilles de pampre , tombait jusqu'aux genoux une tunique bleue étincelante d'or et de diamans. Ainsi vêtue , ainsi parée, tout le corps frémissant, les veines du cou gonflées , le bras

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nu y étendu vers Thadëus ^ et des éclairs dans les yeux^ elle faisait peur à voir.

— Ah ! tu ne veux pas m'épouser, lâche ! dit-elle après un moment de cette effrayante pantomime; tu ne veux pas! toi^ misérable enfant trouvé^ toi qui n'as rien, toi qui n'es rien ! Tu auras déshonoré une femme du monde y une femme riche ^ au sang noble ^ et tu la laisseras là ensuite j comme une servante^ comme une fille du peuple! Cette femme aura été bonne et généreuse envers toi^ pauvre mendiant! Elle t'aura pris et nourri, mourant de faim que tu étais ! Elle t'aura aimé , la folle ! l'indigne ! sans rougir de son amour! Et quand, pour combler la mesure de ses bienfaits, elle te fera l'insigne honneur de t'appeler à elle, de te dire: Partage tout avec moi ! tu refuseras, tu lui jetteras au nez un insolent je ne veux pas ! Mais qui es-tu donc, pour dédaigner cette femme, dis? où as-tu pris le droit de la mépriser? Parle ! parle donc ! pourquoi ne veux-tu pas ? Hein?

Thadéus, pendant cette sortie furibonde de sa maîtresse, s'était remis de son émotion; ses joues avaient repris leur pâleur. Il sourit amc-

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lement en écoutant Clarence, et quand elle eut fini :

— Ces derniers mots sont bien ^ dit- il; vous auriez du les dire en commençant^, et vous arrêter là 5 car le reste est d'une insigne maladresse. Comment avez-vous pu^ femme du monde et de la haute société;, me laisser lire si clairement dans votre âm^ ? En vérité ^ c'est impardonnable; avouez-le^ Clarence î

La comtesse se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Tout à l'heure, continua gravement Thadéas y après m'avoir fait votre proposition , vous vous attendiez à me voir tomber à vos genoux ;, n'est-ce pas? des pleurs de joie et de reconnaissance devaient inonder mes yeux: voilà ce que vous espériez ! Mais il n'en pas été ainsi. Le misérable ;, l'enfant trouvé n'a point répandu de larmes ^ il ne s'est point agenouillé

pour baiser le bas de votre robe L'orgueil

de la grande dame s'est révolté alors ^ il a contracté sa jolie figure à la rendre laide ; il a mis dans sa bouche un torrent d'injures.... Et le pire de tout cela, c'est que le pauvre mendiant a vu que c'était une aumône de plus qu'on avait

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voulu lui faire. ... Ah ! comtesse ^ quelle école !

Ces tranquilles paroles de Thadëus mettaient madame de Vauxbuin hors d'elle-même. Ce fut presque en pleurant de rage qu'elle répondit :

— Mais enfin pourquoi? Qu'est-ce que je vous ai fait ? qu'est-ce que vous avez contre moi ? Il faut que vous me le disiez. Yos sarcasmes ne sont pas une réponse.

Il garda le silence et se mit à refaire le feu (|ui s'était dérangé.

— Je vous en prie^ monsieur, expliquezvous 1 s'écria-t-elle en le tirant par l'habit ; c'est une infamie , cela ! . . .

Il releva la tête, et la rougeur sur le front, d'une voix mal assurée, en cherchant ses mots, il dit : Ce mariage ne doit pas se faire. . . Il n'y faut plus songer.... Nous serions malheureux ensemble. . . . Nos caractères ne pourraient sympathiser... Soyez raisonnable, madame, voyez comme déjà nous vivons depuis quelques mois. .

Plus d'intimité plus de confiance des

< [uerelles des brouilles. . . . Des semaines entières sans nous parler , sans nous voir. ... Et cependant nous ne sommes pas mariés. Que se-

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rait-ce donc ?... Il y aurait de la folie , Clarence.

— C'est cela, répondit impétueusement la comtesse, accusez -moi de ce changement!

Vient-il de moi, je vous prie? Pourquoi m'avoir froissé dans tous mes goûts , avoir traité mes habitudes de manies , mes besoins de caprices ? Pourquoi ce despotisme de votre caractère sur le mien , ces opinions tyranniques , cette superbe sagesse qui prétendaient réduire à zéro tout ce que vingt ans dévie dans le monde m'ont enseigné ?

— Dites plutôt , s'écria Thadéus enchanté de voir la conversation prendre cette tournure, dites plutôt pourquoi tant de légèreté , de coquetterie d'une part, et de l'autre tant de haine pour l'intrigue et de mépris pour ceux qui l'emploient. Ne froncez pas le sourcil , madame ! J'étais un indulgent ami pour vous y avant de devenir ce que vous dites , un maussade et importun conseiller : c'est qu'alors vous n'aviez pas encore ouvert votre maison aux infamies politiques qui en font aujourd'hui la succursale du petit Luxembourg ; c'est qu'alors je ne vous voyais pas briguer pubhquementl'hon-

— l'extrait mortuaire. — 2Ô

neur de passer pour Famie , la confidente ^ la maîtresse de Barras. Ah! c'est franc^ cela; c'est dur même -, mais vous l'avez voulu , et vous auriez mauvaise grâce à vous en fâcher. Or^ dites-moi : si j'étais votre mari^ quel serait mon rôle ? Complaisant et bon homme, il me faudrait discrètement, sans doute, prendre mon chapeau , et quitter le salon quand un des satrapes du Directoire aurait la fantaisie de vous visiter ; il me faudrait perdre l'ouïe et la vue , n'est-ce pas? sauf à vous faire de temps en temps quelque respectueuse représentation, que vous recevriez en vous moquant de moi , en me disant que je suis un homme ridicule î . . . Par la mort! madame la comtesse, Thadéus vous a aimée de toute son âme , mais vous étiez digne de lui alors ! du moins vous passiez pour telle aux yeux du monde et aux siens ! . . . En cessant de l'être, vous avez tout rompu. . . Et remerciez Dieu si vous n'étiez alors , Thadéus et vous , qu'amant et maîtresse... Car autrement il vous eiit tuée , voyez-vous ! Jugez si maintenant il serait prudent à vous de devenir ma femme. Il dit ces dernières paroles avec une énergie terrible. Les rôles étaient changés.

26 — l'extrait mortuaire. —

— Thadéus , reprit la comtesse d'une voix

tremblante;, je vous croyais plus généreux

C'est mal d'outrager ainsi une pauvre femme! . . J'ai eu tort tout à l'heure ;, j'en conviens.... ; mais dame! vous me poussiez à bout — Mon ami^ c'est vrai^ j'ai été légère et frivole^ j'ai compromis follement ma réputation... Mais vous savez la vérité de tout cela , vous î et votre main ne se lèverait point pour affirmer que je suis coupable. Pardonnez-moi , mon ami! Je vous promets de suivre en tout vos conseils maintenant , de toujours me défier de mes inspirations. Vous serez content de moi , Thadéus; et^ s'il le faut... si vous le croyez bon — après notre mariage ;, nous irons à Vauxbuin... De cette façon , je pourrai rompre avec celles de mes connaissances qui ne vous conviennent point. Est-ce bien y mon ami ? dites. Voyons. . . parlez-moi donc ! embrassez-moi !

Et de ses deux bras si ronds et si frais elle entourait le cou de son amant , elle le regardait avec un voile de pleurs sur les yeux. Il perdit de sa fermeté en la voyant ainsi pendue à lui î L'amour qu'il avait eu pour cette femme se réveilla.

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— Que tu es belle ! lui dit-il en soupirant , que tu es séduisante !... Pourquoi faut-il?...

Et il s'arrêta court.

— Encore des regrets ! encore des injures au passé! répliqua-t-elle avec un charmant sourire. Allons^ plus de soupirs.... plus de cette mine triste. A quand notre noce ^ dis?

Il tressaillit à cette question si directe.

— A quand ;, Clarence ?

— Oui. . . N'est-ce pas convenu ?

Elle fronçait déjà le sourcil. Il lui défit les mains d'autour de son cou^ et l'œil baissé, haletant comme un criminel^ la sueur froide par tout le corps : — Ne vous ai-je pas dit que c'était impossible^ murmura-t-il avec des sanglots dans la voix.

— Encore î mon Dieu ! mon Dieu ! . . . Mais c'est abominable ! c'est indigne! Et la raison?., la raison ! ! . . .

— La raison? ... c'est un secret.... un secret horrible qui ne doit pas sortir de là...

Il se frappait la poitrine^ le malheureux ! Il levait au ciel ses regards désespérés^ et ses cheveux se dressaient sur sa tête.

— Mais enfin je suis enceinte , moi ! dit

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Clarence ; et vous ne pouvez pas me traiter comme ces viles créatures que Ton achète dans la rue !... Un honnête homme ne peut pas ainsi marcher sur sa victime ! . . . Voyons , mon-sieur , expHquez-vous ! Etes-vous marié ?

— Vos questions sont inutiles^ Clarence. Je vous dis que vous ne saurez pas mon secret.

— Etes-vous marié ? répondez ! Je le veux î je le veux !

— Non ! ... Et si vous me questionnez encore^ vous êtes une folle.

— Et vous un lâche ! vous un homme sans cœur^ un homme que je méprise, que je renie, que je chasse à l'instant de chez moi !

— Clarence ! î !

— Je suis la comtesse de Vauxbuin, monsieur, je suis votre maîtresse ! Du respect, valet ! et rendez-moi vos comptes.

— Moi un valet ! s'écria Thadéus furieux ; moi un lâche ! C'est vous qui êtes lâche ! c'est toi qui n'as pas de cœur, furie! car tu sais bien que tes outrages sont sans danger ; tu sais bien que je ne t'en demanderai pas raison !... O femme ! si tu étais un homme ! ! !

l'extrait mortuaire. — 59

La rage le suffoquait. Il s'arrêta pour reprendre haleine.

— Et que me ferait à moi que tu fusses uu homme ^ reprit-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Va! Frappe-moi^ crache-moi au visage^ marque -moi la joue d'un soufflet ;, égratigne-moi de tes ongles!.. Et n'aie pas peur — car je ne suis rien^ moi ! je suis moins que ton chien ^ comtesse.... Je suis un cadavre ! ! ... Ah ! tu ris ! Ne ris paS;, par l'enfer ! tremble plutôt! Je suis un cadavre^ te dis-je ! ! ! . . Youdrais-tu pas épouser un cadavre ?

Alors , enfonçant d'un coup de poing le tiroir à secret de son secrétaire y il en sortit un papier qu'il jeta sur les genoux de la comtesse. — Pour se marier , il faut des papiers , dit-il , voici les miens. Lis !...

La comtesse prit ce papier et ne put lire ce qui était dessus.

— Qu'est-ce que cela? dit-elle tout effarée.

— Cela î c'est mon extrait mortuaire... Ah! ah ! ah ! ah ! Cela veut dire que j'ai été pendu ^ moi Frédéric, comte de Wurzheim; pendu à BerUn , le ^ 6 septembre A 795 ! ! !

30 — L'extrait mortuaire. —

Elle fit un cri..,. La tête lui tourna.... Elle s'évanouit —

Lue heure sonnait , et le dernier fanfare de l'orchestre ^ appelant les convives à la somptueuse medianoche j vibrait éclatant dans les airs !

Pleurer pour un homme ! Laissez-donc, madame ! Un de perdu, dix de retrouvés. Ma Portière.

La résolution est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques femmes chastes.

Sterne. Tristram-Shandy.

Le pauvre homme vivait entre deux idées qui le nourrissaient en l'empoisonnant ; entre sa mère qui allait mourir et son enfant qui allait naître , entre une tombe et un berceau.

D. Juan d'alpiaga. El Majo.

( Traduction d'André Herpin. )

CHAFXTXl£ XZ.

Le jour était venu quand la nombreuse compagnie réunie cliez la comtesse de Vauxbuin abandonna les riches salons du quai Voltaire. Clarence avait fait les honneurs du souper avec une grâce charmante , et plusieurs personnes même remarquèrent qu'elle était plus animée , plus rieuse que de coutume. En cherchant bien

sur sa figure cependant^ un observateur exerce aurait facilement découvert le mensonge de ces rires , le vrai sens de ces reparties qui faisaient éclater et trépigner les convives ; il aurait vu des larmes et de la terreur sous le masque follement joyeux de la belle bacchante. Il aurait lu la présence d'une pensée terrible ^ la révélation d'une torture intime, dans ses regards fixes , dans le jeu convulsif de ses muscles , de ses lèvres qui frémissaient et blanchissaient tantôt , et tantôt se crispaient et remuaient comme pour dire des mots insaisissables. Il aurait eu pitié d'elle à voir les soubresauts qu'elle faisait lorsqu'un éclat de voix venait brusquement frapper son oreille. Il aurait compris les malaises qui la prenaient au cœur de temps en temps^ et lui rendaient le visage pâle , en dépit du rouge dont elle avait recouvert ses joues à son retour du pavillon. Mais pourquoi cet observateur attentif se serait-il trouvé là ? Parmi tout ce monde, qui soupçonnait la véritable cause de l'absence faite tout à l'heure par la comtesse ? Qui se fût avisé de croire qu'elle avait disparu à minuit pour autre chose que pour veiller au magnifique ensemble de leurs plaisirs , et ajou-

ter quelque séduisant accessoire à sa toilette si séduisante déjà ? Et d'ailleurs, n'avait-on pas alors bien d'autres occupations, et de plus agréables ? Ces tables , ces buffets surchargés de tout ce que l'art et le luxe pouvaient offrir d'attraits à la sensualité, de tributs et d'excitans à la gourmandise y ce couvert resplendissant de vermeil et d'or ; ces cristaux qui réfléchissaient dans leurs mille facettes les feux bleus , rouges , verts des lustres; et, tout autour des tables, ces guirlandes de femmes ravissantes dans leur voluptueuse nudité de bal, lasses de plaisirs, abîmées de danse, et venant puiser là de nouvelles forces pour des plaisirs nouveaux, pour des danses nouvelles -, et ces parfums qui brûlaient partout , mêlant leurs vapeurs orientales à l'arôme du festin , aux carboniques émanations du Champagne, aux fraîches exhalaisons des fleurs; et ce bruit étourdissant, ce cliquetis de verres et d'argenterie, ces rires, ces éclats, ces cris , ces mots qui n'ont de signification qu'à table, qui se choquent , se croisent, se brisent en l'air, et n'arrivent pas jusqu'à l'oreille qui devait les recevoir, ou bien se trompent en chemin et tombent à qui ne peut pas les compren-

dre; cette marche magique d'un repas de nuit^ qui de la réserve et du respect que Ton avait en s'asseyant^ vous mène vite comme l'éclair^ et sans que vous y songiez ;, aux familiarités , aux libertés , aux tutoiemens , aux étreintes de mains ^ aux froissemens de genoux... gradation infernale ^ satanique échelle de perdition que le sommelier peut seul vous expliquer ;, car seul il sait combien de bouteilles on a bues ! Et puis à la fin ^ quand on a tout mangé ^ quand on a tout bu ; quand le café tombe brûlant de la cafetière d'or dans les tasses de vermeil , tous ces yeux qui brillent et se^ font petits , tous ces teints qui s'animent ^ toutes ces langues qui bavardent , toutes ces tètes de femmes qui s'enivrent^ et tournent et se renversent joyeusement en arrière, éperdues d'amour, étourdies de punch ! . . . . Comment, au milieu de tout cela, les yeux brûlés, les oreilles brisées , à moitié fou que l'on est de sa joie et des mille joies qui bourdonnent et jasent ici, là, devant, derrière , partout ; comment s'attacher à une femme , à une seule , et l'observer en détail, et scruter les mystères de sa physionomie, savoir si son bonheur est pur , si son ivresse vient de

son âme ou de son verre , si sa bouche ment quand elle rit , si le rayon qui Tillumine part du ciel ou de l'enfer y si la sueur qui l'inonde est brûlante ou glacée?... Non ! cela n'est pas possible.

Donc^ si le visage de la comtesse gardait quelques traces de la terrible scène du pavillon^ elles échappèrent à tous les convives. Au reste ^ Clarence savait^ quand il le fallait , se posséder parfaitement : elle joua son rôle jusqu'au bout de manière à produire l'illusion la plus complète; et peu de femmes prirent congé d'elle sans lui porter envie ^ sans se dire : Qu'elle est heureuse !

Mais quand tout le monde fut parti, elle laissa tomber son masque; cette force fiévreuse, cette puissance d'inflammation , qui l'avaient soutenue, s'évanouirent, et la plus horrible réaction s'opéra en elle. Ce fut en chancelant , et la respiration coupée , qu'elle monta l'étage qui conduisait dans sa chambre à coucher ; et lorsqu'elle entra, ses femmes qui l'attendaient furent effrayées du bouleversement des^s traits. D'une voix brève elle leur ordonna de se dépécher , défaisant ou plutôt déchiraflt elle-même

38 — SÉPAIIATION.

les pièces de son éclatant costume; puis elle les congédia , poussa le verrou de sa porte , et tomba sur une chaise qui faillit se rompre sous son poids.

Oh ! qu'elles étaient amères et funestes les pensées qui vinrent en foule assaillir cette femme ! Comment essayer de peindre Taffreux combat qu'il lui fallut soutenir ! Car vraiment elle avait bien aimé Thadéus, et le souvenir des heures , des journées^ des nuits de délices qu'ils avaient passées ensemble^ la poursuivait comme un remords. Quoique son cœur renfermât toutes les corruptions du grand monde ; quoique l'ambition , l'orgueil y l'envie de briller , la soif des richesses et des honneurs^ fussent ses principaux mobiles , elle n'avait pu échapper à l'influence singulière que Thadéus exerçait sur tout ce qui l'approchait. Malgré la détestable éducation qui avait perverti le jugement et faussé les sensations de Clarence , rien de ce qui rendait Thadéus si supérieur aux autres hommes ne lui était échappé. Aussi ^ que de sacrifices elle s'était imposés pour lui plaire ! Que de privations^ de renonciations^ ayant toutes pour but l'a^înour de cet être mystérieux ! Que

de recherches^ que d'études pour arriver à connaître son cœur, à partager ses sympathies, à épouser ses répugnances ! Que de ménagemens, que de travail pour lui cacher ce qui le blessait en elle , quand elle ne pouvait pas se vaincre elle-même ! Et lorsqu'enfin, touché de ses soins, cet étranger si misanthrope, si farouche, était venu lui dire je t'ainie; quand il lui avait souri; quand il avait éclairci pour elle sa sombre physionomie , déplissé pour elle son front sévère , de quel bonheur ineffable elle s'était sentie pénétrée ! Comme elle s'était trouvée fière de sa conquête ! Comme ses amies , les autres femmes, avec leurs amans ordinaires , lui avaient semblé petites à côté d'elle !

Ensuite, comme tous les amours de ce mondelà , son amour s'était usé : mais , en disparaissant , il lui avait laissé pour Thadéus un sentiment de préférence qui souvent allait jusqu'à l'admiration. L'image de cet homme surgissait toujours pour elle du milieu des intrigues , des dissipations tumultueuses , des torrens de plaisirs où elle se plongeait, et c'était toujours à lui qu'elle revenait heureuse de se faire gronder, quand elle était lasse de tout cela et que

40 — 8ÉPARATIOIV. —

ses facultés épuisées lui criaient merci!.. Bientôt sa nouvelle position de femme lui fut révélée. Elle allait devenir mère, et d'un fils peutêtre î elle qui avait tant désiré un fils ! Cette idée la transporta ; elle grandit à ses yeux les torts de sa conduite à l'égard de Thadéusj elle lui donna de l'enthousiasme , de la générosité , de la grandeur. Elle lui inspira d'aller trouver le père de son enfant et de lui dire : — Sois mon mari î pardonne-moi. Je serai bonne , douce et fidèle , tu seras content de ta femme. Sois mon mari -, ne gardons de souvenirs du passé que pour ce qu'il nous a donné de bonheur ,

de joiiissances et d'amour

Elle avait fait cette démarche qu'elle trouvait si belle. A l'étranger sans nom, sans famille y sans fortune , elle avait offert son nom, son rang , ses richesses : il avait refusé ! Elle avait voulu savoir pourquoi ; et triomphant de son orgueil froissé, elle avait accepté l'humiliation de la prière ; elle s'était mise à genoux

presque Alors le terrible étranger s'était fait

connaître ; et pour qu'elle sût son nom , il avait ramassé sur un gibet des papiers teints de sang , qu'il lui avait jetés au visage , en lui disant : Lis î

SÉPAHATION. — 41

Savez-vous que c'était horrible , cela ? Gomment ! cet homme si beau , si spirituel , si bon^ qui lui plaisait tant, qui parlait si bien, dont la voix lui vibrait jusqu'au fond de l'âme; cet homme avait été un criminel , un condamné , 4in pendu ! Les mains infâmes du bourreau l'avaient flétri par tout le corps; et jamais dans ses ivresses d'amour, quand la tête de Clarence reposait brûlante sur le sein de Thadéus, quand elle le couvrait de baisers , quand elle l'endormait dans ses bras , jamais rien ne s'était soulevé dans son cœur , jamais voix secrète ne lui avait dit : — Yois-tu, là ! ces marques bleues, ces marques rouges ? c'est le fer , c'est la corde , c'est la main du bourreau , c'est le pied du bourreau qui les ont faites ! Tu as beau les baiser, tu ne les effaceras pas !

Et Thadéus , après cette terrible révélation , n'avait pas eu assez pitié de cette femme pour lui dire : — Regarde-moi sans effroi, Clarence; c'est pour une noble cause que ton amant a souffert. Dans son supplice, il y eut gloire et martyre, et non l'infamie d'un juste châtiment. Un jour déplus, et son crime devenait une vertu aux yeux de la foule qui se laisse iniposer ses

admirations et ses haines. Rien de déshonorant pour ma mémoire n'a du rejaiUir de ma condamnation ; tu peux m'aimer comme autrefois^ il n'y a pas de sang à la main qui se pose sur ton cœur; sous ce front que tu baises avec amour il n'y eut jamais que grandes et généreuses pensées. — Il pouvait dire tout cela! et cependant il resta muet et froid devant la comtesse quand il la vit se tordre les bras avec désespoir, et reculer d'horreur devant lui en s'écriant : — Malheur à moi ! je me suis donnée à un assassin ! — Qu'importait au pendu de Berlin que la comtesse le crût innocent ou coupable ? il la méprisait trop pour lui demander de l'estime. D'ailleurs^ entre Clarence et Thadéus tout n'était-il pas fini ? Il la laissa partir sans daigner se justifier.

Lessouvenirs brùlans du passé ^ le doute épouvantable du présent^ se heurtaient dans le cerveau de Clarence. C'en était assez pour qu'elle devînt folle. Désespérée^ furieuse, maudissant le jour oii cet homme avait mis le pied dans sa maison, injuriant la mémoire de l'époux qui , à son lit de mort, lui avait fait ce legs affreux, la comtesse ne se soulageait de sa contrainte de

— SÉPAUATION. — 43

tout à l'heure qu'en pleurant, en criant, en se mordant les poings de rage. Elle se levait, s'asseyait, marchait à grands pas dans sa chambre , ne sachant que faire pour échapper à ces images d'ëchafaud , de gibet et de cadavre, qui se dressaient gigantesques devant elle. Pensant qu'elle était seule, elle eut peur;

elle voulut prier — elle voulut chanter rien,

plus rien ; ni prières ni chanson s ne revinrent à sa mémoire ; elle avait tout oublié ! Clarence essaya de penser à sa fête , à son bal, à l'effet de son costume, aux complimens qu'elle avait reçus, aux femmes qu'elle avait rendues jalouses, aux hommes qu'elle avait rendus amoureux.... impossible! Tout cela se perdait dans sa tête, et faisait chaos avec le reste. Certes, c'en était assez pour qu'elle devînt folle.

Comme elle continuait à marcher par sa chambre, l'idée lui vint d'entr'ouvrir un rideau et de regarder dans le jardin. Il faisait à peine jour. Elle vit le pavillon ouvert, et la lueur d'une bougie qui brûlait encore ghssait entre les deux châssis d'une persienne à demi fermée.

— Il est là , se dit-elle, cet homme sans famille , sans patrie , cet être frauduleux qui n'a

pas de nom à donner à son enfant ;, et qui m'a rendue mère ! et il faudra que je le revoie, aujourd'hui , demain ; que je lui parle , à lui , le voleur , l'assassin , que sais-je ! mais toujours le pendu ! Oh ! non , cela fait horreur I II partira d'ici ; il partira ce matin même. . . ou bien, moi, je m'en irai ; car nous ne pouvons plus nous retrouver de sang froid face à face, lui avec son crime , moi avec ma honte : quelque chose nous trahirait.

Elle sonna ; Louise , sa femme de chambre, accourut.

— • Madame est malade? madame ne s'est pas couchée? dit Louise, en jetant un coup-d'œil sur le lit encore fermé et sans pli.

— Non, je ne souffre pas ; mais j'avais à travailler, et beaucoup. D'ailleurs, reprit-elle avec impatience, que vous importe? N'est-il pas bien naturel qu'après une nuit de bal je me trouve fatiguée , défaite? Ai-je des comptes à rendre à mes gens ? Est-ce pour espionner mes actions et chercher à deviner si l'altération de mes traits vient de lassitude ou de chagrin , que je vous ai prise à mon service? Ecoutez mes ordres, et faites-moi grâce de vos marques d'intérêt.

-* — Pardon^ madame^ reprit Louise toute confuse; je vous croyais indisposée^ et je ne savais pas vous déplaire en observant que le lit. . . . Elle appuya sur ce dernier mot avec une intention maligne , et le regard impérieux de la comtesse ne put l'empéclier de sourire j seulement elle se détourna pour ne pas être vue de sa maîtresse.

Clarence sentit la maladresse que son agitation venait de lui faire commettre. EUe cher^ cha à donner plus de calme à sa voix , afin de ne pas livrer le reste de son secret, et reprit avec douceur : — Vous direz au citoyen Thadéus que je me suis empressée d'examiner ses comptes, qu'ils sont parfaitement en règle, et que , puisqu'il désire partir ce matin même , aucun devoir ne le retient plus chez moi.... Il peut s'en aller aussitôt qu'il le voudra.

Louise resta interdite en apprenant une si brusque séparation. Elle essaya de saisir dans les regards de la comtesse le fil de cette rupture ; mais Clarence, qui avait recouvré sa présence d'esprit, brouilla toutes les conjectures de sa femme de chambre, en ajoutant : — C'était par égard pour les volontés de M. de Yauxbuin que

je gardais ce jeune homme chez moi ; je pouvais fort bien me passer de ses services : aussi^ dès que j'ai su qu'il voulait retourner dans son pays^ je n'ai rien eu de plus pressé que

de lui donner son congé Il peut nous

quitter, bon voyage ! Maintenant je vais dormir.

Et comme Louise allait exécuter l'ordre de sa maîtresse, Clarence, pour mieux lui donner le change , fredonna quelque chose du dernier opéra comique.

Une demi-heure après, Thadéus préparait tout pour son départ. Clarence avait repris sa place auprès de la fenêtre; elle le vit, le chapeau sur la tête , enveloppé de son manteau ; il donnait ses derniers ordres au concierge, et lui

remettait une petite cassette pour elle sans

doute. En parlant, il leva les yeux vers la fenêtre de la chambre à coucher. Clarence saisit

ce regard qui semblait un dernier adieu Sa

main se porta sur l'espagnolette : elle allait

ouvrir, elle allait l'appeler Mais elle retira

sa main, et se dit : — Pourquoi faire?

Il partit.

Alors elle quitta la croisée, et, se jetant

sur son lit^ elle se mit à pleurer amèrement.

Puis enfin elle s'endormit et tout fut termine. Le lendemain^ elle soupait au Petit- Luxembourg.

Après ses révélations à la comtesse de Vauxbuin^ Thadéus, resté seul^ n'eut plus qu'une chose en tête : c'était de quitter l'hôtel au plus vite. Il passa le reste de la nuit à dresser une espèce de rapport à sa maîtresse touchant les affaires et les sommes qu'il avait eues en maniement pour elle. Le jour le surprit comme il mettait la dernière main à cette tâche indispensable. Il fit des papiers de Clarence et de son compte rendu un paquet qu'il cacheta , et qu'il enferma [dans une cassette^ dont elle avait une double clef. Les préparatifs de son voyage à Vauxbuin étaient tout faits : il n'eut qu'à les changer de destination^ ce qui servit à merveille son impatience. Puis il se recueillit^ et^ plein de calme ^ il envisagea de sangfroid sa position.

— Où irai-je, se dit-il, et que ferai-je? Sans nom à pouvoir signer, sans papier qui constate que j'existe , qui voudra de moi ? Qui osera se charger d'un être si douteux, si suspect? Tout

48 — SÉPABATION'. —

m'est fermé, tout. La plus haute comme la plus basse fonction, le premier comme le dernier emploi, me sont interdits. Le moins que je puisse faire pour obtenir le droit de vivre ^ le pouvoir d'être , c'est un crime, c'est un faux. Partout on me demandera mon pays, mon nom , mes prénoms , mes titres d'homme , ce qui me rend membre delà société; où prendrai-je tout cela? Sur les registres de l'état civil de Prusse, ma case est pleine -, c'est le mot mort qui finit la ligne. Voyageur, il me faudra montrer un passeport ; où est-il ,

mon passeport ? Irai-je offrir mes bras à un homme et lui dire : je veux être ouvrier ? Je n'en ai pas le droit, je n'ai pas de livret! Pour m'asseoir au coin d'une borne , sur une pierre, pour me faire l'esclave du premier passant , il me faut une médaille -, qui me la donnera ? Je serai vagabond , sans aveu , et la prison rouvrira pour moi ses portes de fer Non ! c'est

un fait je n'ai pas le droit de vivre ; ce que

j'ai vécu depuis un an, je l'ai volé au monde; l'air que j'ai respiré, je l'ai volé; tout ce que j'ai eu, je l'ai volé ! Et cette femme qui tout à l'heure voulait me prendre pour mari ; tout ce

SEPARATIOIV. — 49

que j'ai eu d'elle, baisers, caresses, amour; j'ai tout volé ! Ah ! docteur Elstein , docteur Elstein, pourquoi m'avçz-vous sauvé!

— Ainsi , pensait le malheureux , tout ce que je sens de bon et de fort en moi , tout ce que ma tête est capable de vouloir , tout ce que mes bras sont capables d'exécuter est perdu! Je suis de trop dans le compte, je suis inutile, je fais double emploi sur la terre ! Ah ! pourquoi cette femme est-elle venue me dire son secret î je serais mort hier avec tant de joie î La solution du problème était simple et facile hier ! Je pouvais me noyer; et sur mon cadavre repéché, le gardien de la Morgue eût écrit inconnu! Mais aujourd'hui.... elle est enceinte, cette femme!

Il m'est défendu de mourir maintenant Car

elle sera mauvaise mère, j'en suis sûr ! Et qui donc aimerait mon enfant? Qui donc veillerait sur lui?

A cette touchante idée , Thadéus se souvint qu'il avait une mère quand il fut condamné, une mère qui le chérissait, qui eût donné sa vie pour le racheter. — Vit-elle, ma pauvre mère, pensa-t-il, ou bien est-elle morte de

douleur ?

Alors il reprit la plume, et il écrivit au docteur Elstein pour avoir des nouvelles de sa mère.

Puis une inspiration lui vint ; elle éclaira

son âme comme un rayon du ciel. Il pouvait être homme de peine, manouvrier. Rien ne s'opposait à ce qu'il donnât sa journée pour trente sous !

Il se leva radieux et fit appeler le concierge de l'hôtel.

— Je vais partir, lui dit-il ; mais auparavant, et comme je ne puis encore fixer la date de mon retour, je voudrais rendre service à un pauvre diable, honnête homme, qui ne demande qu'à gagner son pain. Connaîtriez-vous quelqu'un, serrurier, charpentier, n'importe de quel état, ayant besoin d'un homme de journée?

— Dame ! dit le concierge , on pourrait voir ça, rîionsieur.

— C'est un homme de ma taille , robuste , à peu près de mon âge , et plein de bonne volonté.

— Tenez, justement hier soir, un beaufrère que j'ai, un nommé Durand, menuisier dans la rue Thion ville, m'a parlé d'un de ses

anciens compagnons, Simon, qui reste rue des Moineaux; votre homme serait peut-être ce qui lui convient. Vous le connaissez bien ?

— Oh ! j'en réponds comme de moi-même.

— Ça suffit, du moment que monsieur en répond. Eh bien ! vous pouvez lui dire qu'il aille chez Simon de ma part et de la part du père Durand.

■^- Si vous pouviez me donner un mot pour ce Simon ?

— Oh ! mon Dieu, je veux bien. Pour vous être agréable à vous et aux vôtres , monsieur Thadéus, il n'y a rien de trop difficile; vous êtes si bon ! Qu'est-ce qu'il faut écrire à Simon?

— Asseyez- vous ; je vais vous dicter cela. Et le bonhomme écrivit ce que voulait Thadéus.

— Merci, mon brave Etienne, reprit le pendu, en serrant soigneusement le papier. Maintenant veuillez appeler un commissionnaire.

— Est-ce que monsieur ne prend pas un domestique ?

— Non, non. Ils sont tous fatigués de cette

nuitj laissons -les dormir. Un commissionnaire. ... ; c'est tout ce qu'il me faut.

— Mais , ne faut-il pas aussi faire mettre les chevaux à la berline de voyage ?

— C'est inutile. Je pars avec un de mes amis.

— Ah!... c'est différent. Je croyais que monsieur allait seul.

Quelques minutes après ^ le commissionnaire^ emportant la valise de Thadëus , sortait avec lui de l'hôtel.

S'il eût dit à cet homme oii il allait^ nul doute que l'Auvergnat n'eut pris un tout autre chemin que celui par où il plut à son bourgeois de le conduire. Mais Thadëus craignait d'être suivi, et ce ne fut qu^après mille circuits qu'il fît faire halte chez un marchand de vin tenant comptoir au coin de la rue de la Sourdière. Là, il mit le commissionnaire en face d'une bouteille, lui dit de l'attendre avec sa valise et son manteau; puis il chercha la boutique de Simon.

Bon ouvrier, voici l'aurore

Qui te ramène à tes travaux;

Ce matin , travaillant encore,

Le soir sera pour le repos.

Tout seul , on s'ennuie à l'ouvrage :

Pour l'abréger, on le partage ;

A ton aide chacun viendra.

Du courage!

Du courage!

Les amis sont toujours là.

Eugène Scribe. — Le Maçon.

CHAFXTRi: XIX.

Environ dix mois avant le commencement de cette histoire , il y eut une nouvelle panique à Paris , qui réveilla le tocsin dans sa cage de pierre ^ et fit trembler sur leurs bancs les plus hardis des membres de la Convention nationale. Le peuple, qui avait déjà tant souffert sous le règne de la grande disette^ fut encore

tout un jour menacé de manquer de pain. Dès cinq heures du matin^ des groupes d'affameurs, réunis devant les boutiques de boulangers y arrêtaient au passage ceux qui venaient chercher le pain de la journée; et^ la colère dans les yeux y la terreur sur le visage , la voix étranglée par une indignation habilement jouée ^ ils disaient à de pauvres femmes , bonnes mères de famille ;, mais terribles citoyennes quand il s'agissait de composer avec les privations que les malheurs du temps imposaient à leurs enfans 5 ils disaient à d'ignorans ouvriers, hommes d'instinct et d'action seulement, — car ils ne raisonnent ni leurs vertus , ni leur courage, ni leur colère, — que la Convention, d'accord avec les accapareurs , venait de faire enlever la farine de tous les magasins de boulangerie , et qu'on avait résolu de livrer nos grains à l'Angleterre.— Oui, citoyens, continuaient les orateurs de la borne, nos ennemis ne veulent rien moins que l'anéantissement du peuple; ils espèrent, les traîtres, comme au temps du tyran Henri IV, réduire les mères à tuer leurs enfans pour les dévorer ensuite. La Constitution de 93 peut seule nous sauver! aux ar-

mes, citoyens! à bas les modérés! mort aux accapareurs î vive la Montagne et la Constitution de l'an II ! — A ces motS;, des burlemens approbateurs s'élevèrent du milieu de la foule, et dominèrent le bruit des tambours qui se croisaient dans toutes les rues. Les divers quartiers se peuplèrent de sabres , de piques et de fusils. Les enfans, avec des lattes de bois, des bonnets de papier, et le lambeau de mouchoir qui leur servait de guidon, s'attroupèrent, et prirent le pas accéléré en chantant la Marseillaise ; des femmes, les bras nus comme des garçons bouchers qui vont au travail , recrutant sur leur route tout ce qu'il y avait de têtes turbulentes , d'esprits inquiets et de mères intrépides, se mêlèrent à tous les groupes et crièrent : à la Convention ! — A la Convention ! répétèrent les affameurs; et puis, comme la populace armée marchait vers les Tuileries , poursuivant de ses horribles clameurs le garde national isolé qui courait , tout tremblant , porter le tribut de son courage aux chefs du district, les provocateurs de l'émeute, dont la tâche était terminée , se frayèrent un passage à travers ces hommes résolus à tout , ces fem-

08 — LE MEXtISIER ET SA FEMME. —

mes au regard sanglant, à la bouche écumante, et y se dispersant par d'autres chemins , ils allèrent toucher leur part des quarante mille guinëes que le cabinet de S^ -James avait généreusement sacrifiées à ce nouvel essai de contre-révolution .

Mais avant que ce cri : à la Convention ! eût donné une direction à la fureur universelle , et réuni tant de volontés folles dans une seule volonté, des rixes sanglantes avaient rougi le pavé, et plus d'une fois déjà la foule s'était ouverte pour laisser sortir du centre des groupes un homme emportant sa mâchoire fracassée, une femme à demi étouffée , qui s'en allaient achever de mourir sous l'abri d'une porte cochère. Le désordre était grand partout ; il était épouvantable au carrefour Bussy; en haut des vitres , une pluie tombait en éclats sous les pierres lancées de la rue ; en bas y roulait un tumulte de voix^ de mouvemens, de coups j et du milieu de cette foule qui se ruait sur un pauvre diable , désigné par la fureur publique comme un agent de l'étranger, Thémistocle- Âcacia - Brouette - Lapin - Guimauve - Simon

criait plus haut que les autres : — Du pain !

du pain pour le père Durand !

Bien que Thémistocle eut des bras robustes à opposer aux flots de la multitude, et des épaules assez solides pour soutenir les chocs réitérés de cette foule qui ondulait comme une mer houleuse, c'était en vain qu'il sollicitait depuis une heure , à grand renfort de pieds et de poings, un passage jusqu'à la porte du boulangère Le groupe qui l'avait porté vers le seuil de la boutique refluait en arrière , et toujours ce continuel mouvement d'aller et de venir le ramenait au point de départ quand il se croyait le plus près d'entrer dans la boulangerie : quelques contusions, des membres froissés, une horrible courbature, voilà tout ce qu'il rapportait de ses fatigans et inutiles voyages. Pour la dixième fois il essayait de percer les groupes, quand ceux-ci, se séparant, le laissèrent étendu sur le carreau.

— Ah ! c'est comme ça qu'on arrange les citoyens ! dit-il en se relevant, et en achevant de déchirer une manche de chemise qui pendait à son bras -, voilà comme on respecte l'apprenti

du père Durand^ un crâne patriote qui a pris sa part de la Bastille ! même qu'on peut voir encore un pavé chez lui qui nous sert à affûter nos ciseaux... Attends... attends Je te vas m'en faire faire de la place ! — Il dit ^ recule trois pas , baisse la tête comme un bélier en fureur, et prend un vigoureux élan pour enfoncer répaisse muraille de peuple; mais au moment de fondre sur l'obstacle , il se sent arrêté par une de ses bretelles qui se balance derrière son pantalon. Thémistocle se retourne, lève la main, afin de punir l'insolent qui le retient , et son bras retombe sans avoir frappé , car il ne voit auprès de lui qu'une jeune et jolie blonde , de vingt ans à peu près , qui lui sourit et lui dit de la suivre dans une allée voisine.

— Et pourquoi ? Qu'est-ce que tu me veux, citoyenne ? dit Thémistocle en la toisant du regard.

— Je veux te dire , citoyen menuisier , que tu vas te faire tuer pour rien, tandis que si tu consens à m'écouter, je pourrai te faire avoir du ^ain sans que cela te donne tant de mal.

— Tiens , tiens ! reprend le jeune homme, en

— LE MENUISIER ET SA FEMME — Cl

continuant de la regarder avec défiance; est-ce que tu serais une accapareuse aussi , toi ! un agent de Pitt et Cobourg î . . . vu que tu sais où il y a du pain quand toute la section en manque?

La jeune fille pâlit à ces paroles^ et reprend d'une voix tremblante : — Ne vas-tu pas me faire ëcharper parce que j'ai voulu te rendre service? je ne suis pas une aristocrate , voistu y pas plus que ce pauvre Dominique qu'on vient de tuer tout à l'heure sous mes yeux. . . . Parce que ce brave homme bégaye,. ils se sont imaginé qu'il parlait anglais, et ils l'ont assommé Ecoute-moi si tu veux; suis-moi, si

tu tiens à avoir du pain ; mais tu n'oserais pas me dénoncer, parce que tu sais bien que je n'en réchapperais pas. — La voix de la jeune fille avait repris de l'assurance ; son regard n'était pas sans fermeté. Thémistocle, ou plutôt Simon, lui prit le bras en disant : — Au fait, tout ça m'est égal , pourvu qu'il y ait de quoi déjeuner chez le bourgeois; d'ailleurs, la citoyenne a l'air bonne enfant. Motus ! Emmène-moi où tu voudras; je ne sais pas ce que c'est que de vouloir du mal à ceux qui me font du bien.

L'allée par laquelle Madeleine Urbain conduisit Simon avait une issue qui tournait vers la rue du Four-Germain ; c'était aussi dans cette rue que donnait l'arrière-boutique du boulanger. A la voix de Madeleine^ la porte s'ouvrit^ et le compagnon menuisier fut tout surpris de voir des pains rangés sur les planches comme pour la distribution de tous les jours.

— Eh! d'où vient qu'ils disent là-bas qu'on ne cuit pas aujourd'hui ? demanda-t-il.

— D'oii vient? reprit Madeleine^ c'est qu'ils ont encore envie de faire une Terreur. Cette nuit, ils sont entrés dans toutes les boulangeries^ en menaçant celui qui ouvrirait sa boutique de l'accrocher à la première lanterne. Il y a des boulangers qui ont eu peur ; mais mon oncle n'est pas de ceux-là, il a travaillé comme à l'ordinaire , et dès qu'il a vu que la foule était devant la porte du carrefour, il a ouvert celle-ci à ses pratiques , et moi je me suis mise en sentinelle dans le quartier pour donner le mot à ceux qui ne venaient pas là pour faire du bruit. Voilà ton pain , citoyen ; paye-moi , et je retourne à mon poste.

Simon cacha son pain sous ce qui lui restait

de tablier , serra la main de Madeleine^ en lui disant : — Tu es une brave fille , citoyenne. Et il alla rassurer la famille Durand^ tout inquiète de ne pas le voir revenir. C'est que le menuisier delà place André-des-Arts tenait singulièrement à conserver Simon : il avait en lui un compagnon robuste ^ un apprenti soumis et un ami dévoué. Quant à la courageuse Madeleine y elle continua;, comme elle l'avait dit^ de guetter dans la foule ceux qui ne faisaient pas mine de vouloir augmenter le tapage. Aussi^ lorsque Fémeute^ en se dirigeant vers la Convention ;, eut livré le carrefour au bavardage des commères^ Urbain le boulanger put recevoir sans peur la visite des membres du comité de salut public qui venaient pour dresser procès-verbal contre lui. Il ouvrit son livre ^ où la vente du jour était enregistrée ; il montra s^ planches^ oii restaient encore quelques pains de la dernière fournée^ dit ce que sa nièce avait fait pour les pratiques de la maison^, et même pour ceux qui ne se fournissaient pas habituellement chez lui : Simon était de ceux-là. Si bien, qu'au lieu du jugement que subirent ses confrères trop timides, Urbain fut loué de son civisme ,

et le soir, au club de la section, le beau parleur de rassemblée fit une motion en faveur de Madeleine.

Les détails de cette grande et tumultueuse journée qui commença par l'arrestation arbitraire du conventionnel Au guis, et qui finit par un décret de déportation lancé contre les députés Barras , Billaud-Yarennes , Collot-d'Herbois , Amar, et quelques autres montagnards , n'entrent point dans le plan de cette histoire ; c'est à des plumes autrement puissantes que la nôtre qu'il appartient de consacrer une belle page à la noble et courageuse conduite d'André Dumont, cet intrépide président de la Convention nationale, qui brava la mort sur son fauteuil, et sauva, ce jour-là du moins^ la République , qu'un moment de faiblesse pouvait engloutir dans des flots de sang.

Simon , après avoir dit au père Durand sa rencontre avec la nièce du boulanger, se remit à la besogne; et tout en rabotant ses planches, il pensa au joli souriçe de Madeleine , à ses yeux expressifs , au son touchant de sa voix , au courage qu'elle avait montré. — Est-il heureux, ce gaillard-là ! se prit-il à dire tout haut.

Le menuisier, ne se doutant guère de ce qui occupait l'esprit de son compagnon, Ipi demanda : — Eh bien î qui ça qu'est heureux ?

— L'amoureux de la boulangère, donc ! répondit Simon. — Maître Durand leva les épaules et n'ajouta pas un mot. Simon 3e mit à fredonner la Carmagnole ; mais au milieu de sa chanson, il s'arrêta pour dire encore : — Au fait, elle n'en a peut-être pas ! N'est-ce pas, père Durand, que ça se peut bien qu'elle n'en ait pas? Il n'est pas dit qu'elles en ont toutes.

— Ah ça ! es-tu fou de me parler comme tu fais? De quoi, qu'elles n'ont pas?

— De ce que je vous disais tout à l'heure. . . . des amoureux là ! . . C'est une fière fille, allez !

— C'est ça , et tu as tes idées sur elle, n'estce pas ? Diable ! Comme ça te prend !

Vois-tu, garçon, faut penser à autre chose.... la nièce d'Urbain le boulanger, c'est trop cossu pour toi, qui n'es qu'un ouvrier.... Fais ton châssis , mon homme , voilà ton affaire Tu sais bien ce que nous sommes

convenus ensemble ? — Tu songeras à te marier quand je me sentirai assez vieux pour te céder mon fonds de menuiserie.

— Merci, dit Simon. — Et il se tut pendant une lieure. Puis, comme le menuisier l'aidait à soulever une lourde pièce de bois, l'ouvrier regarda son maître et lui demanda : — Est-ce que vous n'aimez pas les yeux bleus, vous, père Durand?

— ^Ah ça ! vas-tu tenir ta planche un peu mieux que ça ! reprit avec impatience le maître , qui n'était plus d'âge à comprendre la puissance d'un regard de femme. — Simon vit bien qu'il fallait renoncer à parler de Madeleine 5 il changea de conversation, et se contenta, pour le reste de la journée, de rêver, à part lui, aux yeux bleus qui lui revenaient incessamment à l'esprit. Le soir réunit à la même table le maître, la bourgeoise et leur jeune compagnon. Simon, de plus en plus tourmenté d'une image qu'il ne cherchait pas toutefois à chasser de son souvenir, essaya de parler indirectement de sa rencontre du matin. Il tournait et retournait dans ses mains le morceau de pain que la citoyenne Durand venait de couper pour lui, quand celle-ci, toute surprise du peu d'appétit que son ouvrier montrait ce soir-là, le tira de sa rêverie en lui disant :

— LE MENUISIEÎl ET SA FEMME. — 67

— Mais à quoi que tu penses ? est-ce que tu n'as pas faim aujourd'hui, Mistoque? — Mistocjne était une heureuse abréviation que la menuisière avait faite au nom du général athénien , pour le métamorphoser en sobriquet d'amitié,

— Si fait, mère Durand, que j'ai faim : et d'ailleurs ce pain-là est si beau ! il est si bon ! que ça vous donne de l'appétit rien que de le voir Yrai, on dirait que c'est de la noisette C^est un fameux boulanger que celui

du carrefour.

— Oui, mais il est bien loin d'ici.

— Loin ! pas pour moi qui ai de bonnes jambes. Si vous voulez, nous nous fournirons

chez lui Au fait, il mérite bien d'avoir notre

pratique : il n'a pas eu peur de cuire, celui-là , malgré les ordres des aristocrates ; tandis que notre voisin Morice a laissé manquer ses plus anciens amis , faute d'oser allumer son four. . . . C'est dit, je retournerai demain chez l'oncle de la petite citoyenne.

— On ira demain chez Morice, objecta le menuisier d'un ton sévère.

— Bah î qu'est-ce que ça vous fait que j'aille là ou ailleurs, pourvu que je ne prenne pas

le temps de mes courses sur mes heures de travail?

— Ça me fait beaucoup, répliqua Durand; je n'ai pas envie de me mettre mal avec notre

voisin Morice d'autant qu'il a la main

haute au club.

— Quant à ça, reprit sa femme, nous n'avons pas peur de lui; il n'y a rien à dire sur notre compte.

— C'est ça qu'il s'est gêné pour en inventer sur ceux qui se plaignaient que son pain n'avait pas le poids Enfin , c'est comme ça ; je

ne veux pas qu'on se fournisse ailleurs: ainsi, qu'on ne m'en parle plus.

— C'est bon, père Durand, on se taira, répliqua Simon. — Et tout bas, il ajouta : — Le bourgeois a beau dire, ça ne m'empêchera pas de passer devant la boutique du citoyen Urbain , et de remercier cette bonne fille qui est peut-être cause que je ne me sttis pas fait tuer aujourd'hui.

En dépit de la volonté de maître Durand , l'oncle de Madeleine fut dès le lendemain le boulanger de la maison. Le voisin du menuisier, ce membre influent de la société pa-

triotique, accusé de complicité. avec les affameurs^ fut arrêté dans la nuit^, et^ soit que l'interrogatoire vînt corroborer les soupçons , soit qu'il y eût erreur ou justice^ on ne vit plus Morice dans le quartier;, et sa boutique ne se rouvrit jamais.

Le lendemain matin ;, Simon alla chercher le pain du ménage chez le boulanger du carrefour Bussy. Quand il entra dans la boutique ;, la jeune fille était au comptoir. L'ouvrier^ qui n'avait pas su jusque là ce que c'était que de rougir ou de trembler , se trouva tout à coup étourdi et sans voix ^ quand il se vit face à face avec sa connaissance de la veille. En le voyant entrer ;, la boulangère lui fit un petit salut d'amitié^ et dit avec un de ces jolis sourires qui tourmentaient si fort l'esprit du pauvre Simon : — Ah ! c'est le citoyen d'hier , qui voulait me battre et me dénoncer comme accapareuse.

— J'ai cet honneur là , citoyenne , répondit Thémistocle de plus en plus intimidé.

— J'étais bien sure de te i^evoir un jour ou l'autre, ajouta Madeleine.

7() — Le menuisier et sa femme. —

— Vraiment! reprit Simon avec joie; tu en étais sûre !

— Certainement que j'en étais sûre! comme je compte bien aussi que nous aurons pour pratiques tous ceux à qui j'ai enseigné hier le chemin de l'arrière-boutique.

Simon ne fut plus aussi content de Madeleine : ce n'était pas une préférence qu'elle lui accordait. Cependant il ne fit rien paraître de son mouvement de dépit ^ et s'en alla ^ en lui demandant la permission de revenir la voirie lendemain. A cette prière, Madeleine partit d'un grand éclat de rire : — Sans douté, citoyen, que tu peux revenir acheter du pain ici toutes fois et quantes que ça te fera plaisir. — L'amoureux comprit qu'il avait dit une bêtise , et sortit tout honteux de la boutique. Ainsi se termina leur seconde entrevue.

Peu après cependant, Simon devint moins sot avec Madeleine , et Madeleine moins rieuse avec Simon. Après huit jours de visites à la boulangerie d'Urbain, le compagnon menuisier savait que la jeune fille attendait encore son premier amour. Il lui dit : — Pourquoi ne serait-ce pas moi? — Au fait, répondit-elle en

LE MENllSIBR ET SA FEMME.

baissant les y eux. — Cet aveu lui suffît d'abord; mais au bout d'une autre'semaine^ Thémistocle^ qui ne rêvait plus qu'à Madeleine^ lui demanda s'il ne serait pas temps bientôt de parler de leur liaison à l'oncle Urbain^ qui devait être instruit des projets de mariage de sa nièce, puisque c'était lui qui allait donner la dot.

— La dot ! répondit Madeleine, ah bien oui! situ comptes là-dessus, il n'y a rien de dit entre nous ; mon oncle ne me doit que les cinq ceats livres que ma mère m'a laissées en mourant; hors ça , il ne me donnera pas un sou.

— Ainsi tu ne dépends pas de lui ?

— Pas du tout; que je reste fille ou que je me marie, il n'en fera ni plus ni moins de dépenses.

— C'est tout de même chez mon bourgeois; il n'y a point d'obstacles. Ainsi, nous pouvons nous déclarer ?

— Eh bien ! déclarons-nous. Prends des informations sur mon compte, ajouta Madeleine; et dans le cas où l'on ne te dirait que du bien de moi , comme j'aime à croire qu'on n'a pas autre chose à en dire , le contrat sera bientôt passé.

— MaiS;, citoyenne, il faut aussi que tu saches si je te conviens? Interroge les gens de la section : voilà quatorze ans que j'y demeure.

— Je sais cela^ dit la jeune fille ; je sais aussi que tu es un bon sujets pas fainéant, pas querelleur ; qu'on ne te voit jamais au cabaret dans la semaine , et que tu économises sur tes journées pour te faire plus tard un petit établissement.

— Et oii as- tu appris tout cela ?

— En le demandant à tes voisins , donc î J'ai d'abord voulu savoir à qui j'avais affaire, avant de te dire que tu me convenais. Si les renseignemens n'avaient pas été bons, crois-tu que je t'aurais laissé me parler si long-temps? Non pas. On rit bien avec les garçons pendant un moment , mais on ne s'en laisse pas conter durant tout un grand mois, quand on ne veut abuser personne, et qu'on est honnête fille.

A compter de ce jour, l'oncle de Madeleine fut instruit de l'amour des jeunes gens et de leur résolution de s'épouser au plus vite. Bien qu'il ne voulût rien donner à sa nièce , le boulanger tint, pour sadigniUi de tuteur, à recevoir la y)roposition de mariage dans les formes

— L%V£NmSI£R ET SA FEMME. — 73

accoutumées. Le lendemain soir ^ les citoyen et citoyenne Durand, en habits de cérémonie, allèrent lui demander la main de Madeleine Urbain pour leur compagnon , Tliëmistocle Simon, li fut arrêté que l'iiéritage de la jeune fille, réuni aux économies de l'ouvrier, servirait à commencer un établissement pour le nouveau ménage. Le père Durand trouva, rue des Moineaux, un petit fonds de menuiserie à vendre; il fit des offres , avança de ses propres deniers ce qui manquait pour décider le propriétaire, qui exigeait sur-le-champ une somme plus considérable que celle dont les jeunes mariés pouvaient disposer ; il fit des billets pour le reste , et prit des arrangemens avec Simon, qui s'engagea à s'acquitter en dix^ ans envers son maître. Tout ceci réglé, on prit jour pour la cérémonie, et le second décadi suivant, la nièce d'Urbain fit serment d'obéissance et de fidélité devant les Théophilantropes , ministres sans passé d'un culte sans avenir, et quiprêchai^nt une morale bâtarde dans la ci-devant église du ci-devant Saint-Roch.

Les jeunes époux allèrent prendre possession de leur boutique de la Butte des Moulins y l'a-

mour pendit gaîment la crémaillère^ et^ dès le lendemain des noces ^ Simon se remit à l'établi ;, tandis queMadeieinerangeaitavecsoin l'arrièreboutique qui lem^ servait à la fois de cuisine^ de salon ^ de chambre à coucher et de salle à manger. Si Ton eût voulu juger de Tactivité du ménage par Touvrage qui se fit ce matin-là chez Simon , on aurait pu croire que le menuisier n'était pas fort habile au travail et que Madeleine ne brillait point par la vivacité ; mais le moyen^ quand on est marié de la veille^ de ne pas quitter son ouvrage pour aller aider sa petite femme à retourner les matelas du lit^ à repousser dans l'alcôve la pesante couchette? Et tout cela ne se fait pas sans qu'une agacerie de celui-ci^ une résistance provocatrice de celle-là^ ne viennent encore prolonger une besogne déjà si lentement commencée.

— Allons , Simon , il faut être sage.

— Il ne faut pas faire la méchante avec moi, Madeleine.

— Mais prends donc garde ! si l'on nous regardait à travers les carreaux de la rue !

— Sois donc tranquille; en fermant la porte

de rarrière-boutique^ les curieux ne pourront rien voir.

— Du tout. . . du tout ! Je ne veux pas de ça ; on n'aurait qu'à entrer !

— Tu as raison , je vas pousser le verrou.

— Par exemple ! je te le défends ! Simon.... Simon ^ je t'en prie , ne fais pas cette folie-là.. Eh bien ! voilà comme tu m'obéis... c'est gentil. , . Ah bien oui ! mais ^ je ne veux pas. . . .

Elle court après son mari^ et toujours en résistante, la pauvre Madeleine appuie sa main sur celle de Simon ; et le verrou se trouve fermé sans qu'elle le veuille. Il y a vraiment une fatalité pour les mariées d'un jour quand elles sont jolies comme Madeleine^ et que leurs époux sont amoureux comme Simon ! Quelques minutes après ^ la jeune femme ^ toute rouge d'une honte charmante^ vient repousser le verrou. Le menuisier a déjà repris sa place à l'ouvrage. Il la regarde passer devant lui en souriant ; elle lui fait une petite moue toute gentille y jette sur lui un regard d'enfant courroucé, qui achève de tourner la tète au jeune marié. — Il faut absolument que je t'embrasse, dit-il, comme elle cherche à le foudroyer de son regai-d.... , et le

voilà qui Tenlace dans ses bras. Madeleine sourit et répond: — C'était bien difficile^, ce que tu as fait là.... Je ne voulais* pas être la plus forte!

— Bravo ! dit le père Durand , qui entre en ce moment-là avec sa femme et l'oncle Urbain. Je n'ai rien vu^ mes enfans; continuez.... C'est fort bien. J'étais juste comme cela le lendemain de mes noces! — Et^ comme si le souvenir eût réchauffé son vieux cœur ^ il se surprend à embrasser la citoyenne Durand^ qui le traite d'imbécille et s'essuie le visage. L'oncle Urbain^ qui n'a personne à embrasser ^ veut qu'on parle d'autre chose. Il a pensé qu'une noce sans lendemain n'était pas fête complète^ et^ comme il désire que rien ne manque à celle de sa nièce ^ il est venu de bon matin proposer au menuisier de la place André-des-Arts une petite promenade en famille jusqu'à la maison des époux ^ afm d'emmener ceux-ci dîner hors barrière. Simon et Madeleine préféreraient sans doute leur petit tète-à-téte à ce repas de famille ; mais c'est leur bonheur qu'on célèbre : il faut bien qu'ils subissent cette attention du boulanger , et qu'ils laissent bonne mine au plaisir qui les contrarie.

Ainsi se passèrent les noces de Madeleine et

de Simon. Deux jours après, le menuisier/ présenté par son prédécesseur à toutes les pratiques de la ïnaison , avait assez d'ouvrage pour occuper un compagnon.

On aurait inutilement cherché un ménage plus heureux que celui de ces jeunes gens. Doué d'un excellent naturel, toujours gai, plein d'insouciance et de bonhomie , travailleur infatigable , économe pour lui ^ mais prodigue pour les autres , Simon trouvait en Madeleine ce qu'il lui fallait pour entretenir le meilleur et modifier le moins bon de son caractère. Franche et cordiale, vive et sémillante, pleine de courage et d'activité, Madeleine avait plus de tenue que son mari ; elle était plus soucieuse de l'avenir, et gardienne plus habile des épargnes de la communauté. Mieux que Simon, Madeleine savait aussi interroger les visages et placer à propos sa confiance. Aussi avait-elle l'abord plus froid , l'accueil moins bruyant , la liaison moins prompte. Mais, s'il lui fallait plus de temps qu'à Simon pour donner ou retirer son amitié; une fois donnée, une fois ôtée, c'était pour toujours ; on pouvait compter làdessus.

Simon sentait la supériorité de Madeleine et s'y soumettait de bonne grâce. Le brave homme avait de l'admiration, du respect pour sa femme. Il relevait d'elle, dans toute la rigueur du mot; et vraiment il avait raison, car il s'en trouvait bien. Quelqu'un lui demandait-il de l'argent à emprunter. — "Va vers ma femme, disait Simon. Quelqu'un l'abordait-il par une de ces questions insidieuses, si communes en 96 : — Sais-tu si. . .? — As-tu entendu parler de...? — Demande à ma femme, disait Simon. — Et la citoyenne Simon prêtait ou refusait, parlait ou se taisait, selon ce qu'elle jugeait convenable de faire. Admirable conduite , en ce temps de dénonciations et de trahisons infâmes , où la calomnie jouait un si grand rôle dans les relations sociales ; conduite bien utile au brave menuisier, qui, sans ces continuels renvois à son épouse, n'aurait jamais pu rien garder de ce qu'il gagnait, pour les mauvais temps d'inaction ou de maladie.

Depuis six mois , Simon travaillait avec un compagnon, et la besogne continuait à donner chez le jeune ménage, quand la réquisition lui enleva son ouvrier. Madeleine , qui appréciait

les qualités de ce bon sujet, passa la nuit à lui arranger son sac de voyage, et lui mit dans la main deux assignats de cinq livres , en lui souliaitant bonne chance à l'heure du départ. Simon voulut faire la conduite au jeune soldat.

— Songe que je t'attends pour déjeuner, dit Madeleine.

— Oui , femme , je serai ici dans une petite heure.

Sept heures du matin sonnaient alors; on voyait clair à peine ; c'était dans les derniers jours du mois de frimaire. Madeleine, toute contristée du départ de l'ouvrier, prépara le déjeuner du ménage -, mais quatre heures se passèrent sans que Simon revint. La menuisière commençait à s'inquiéter, quand il parut enfin. L'horloge de Saint - Roch marquait midi.

— Mais allons donc , Simon ! allons donc ! As-tu été assez long-temps ! Yoilà six fois que je remets la soupe sur le feu , et elle est encore froide.

— Ne gronde pas, petite femme, voilà que j'arrive. Dame, c'est que le pavé est mauvais et

le temps joliment dur^ reprit-il, en secouant la neige qui couvrait son chapeau.

— Ce pauvre Joseph^ faut-il qu^l ait du guignon pour partir par le froid qu'il fait!... Au moins ; vous avez pris quelque chose en route?

— Une goutte de presque rien, femme, avec un chiffon de pain d'un sou.

— Là !.. . tu vas t'abîmer l'estomac , n'est-ce pas? Comme si tu n'allais pas bientôt avoir à penser pour trois ! . . . Voilà une belle soupe aussi

que tu vas manger là, un vrai mortier

Aussi , pourquoi es-tu resté si long-temps dehors?

— Dame î c'est qu'en revenant, j'ai jasé avec des connaissances sur les nouvelles victoires du général Bonaparte... En voilà un maître républicain , celui-là ! . . . Faut entendre , dans le journal, comme il méprise les rois !... Je me suis fait lire le bulletin. . . . C'est superbe. . . J'en ai pleuré...

— Tu aurais bien mieux fait d'aller te précautionner d'un autre compagnon. Mais les hommes , ça n'a pas plus de soin. . .

— Pas plus de soin... pas plus de soin... La

belle humeur que tu as aujourd'hui !... D'ailleurs y Joseph devait me faire parler à son cousin y qui cherche de l'ouvrage. Tu vois bien que c'est toi qui as tort.

— Ah î Et pourquoi qu'il n'est pas venu ^ le cousin à Joseph?

— Pourquoi? c'est qu'il s'a battu avec Miltiade^ le charpentier, qui a été chez le père Durand dans le temps; et Miltiade lui a donne une pile que le voilà dans le lit pour un mois.

— C'est-il possible ! Et à propos de quoi qu'ils s'ont battus ?

— A propos de leurs opinions, donc !

— Faut-il être béte !

— Parle pas comme ça, Madeleine. Ce qu'un citoyen a de plus cher, c'est ses opinions. Pour elles il doit tout sacrifier , Madeleine î

— Un homme comme le cousin à Joseph, qui a femme et enfans ! Canaille d'homme , va! Et tu vas le soutenir, toi! Tu ferais comnje lui, sûrement.

— • Allons , Madeleine , tu penses pas ce que tu dis î . . . Mais , à propos , pourquoi que tu manges pas? Va plus y avoir de soupe, et tu

es deux à manger , pas vrai ^ ma petite femme ?

— Dis donc pas de bêtises ^ Simon !

— Dame ! dans quatre mois nous serons papa et maman. Ça sera gentil ^ tout de même... Ah ça ! tu n'es plus fâchée , dis ?

— Non Mais c'est bête 5 que tu sois seul

à l'ouvrage. Tu vas te tuer^ mon pauvre homme....

— Sois tranquille^ petite femme, nous verrons à voir le moyen d'arranger ça.

Il s'assit à table , vis-à-vis de Madeleine , et se mit à manger cette soupe qui avait si longtemps langui ;, au grand déplaisir de la ménagère. Le temps était affreux. Par un froid de douze degrés , la neige, épaisse et tournoyante, battait de ses larges flocons les vitres de la boutique. Simon, encore tout grelottant de sa course du matin, tisonnait de son mieux; mais c'était à grand' peine que les vieilles planches et les copeaux dont il avait rempli son foyer brûlaient , en faisant lutter leur flamme vive et claire avec le vent qui s'engouffrait furieux dans la cheminée. De temps en temps, un petit savoyard bien peu vêtu , bien grelottant , montra ic aux carreaux sa pauvre petite mine bleue

et rouge, implorant du regard une aumône que la charité de la citoyenne Simon, contrariée par la peur d'ouvrir la porte au froid menaçant de la rue, ne put que bien difficilement se décider à lui faire. A la fin pourtant , la femme du menuisier se leva pour aller, en maudissant l'hiver, porter au mendiant le centime et le morceau de pain , tribut habituel de sa bienfaisance : en ce moment , un inconnu saisissait le bouton de la porte j mais voyant venir quelqu'un, il le lâcha et passa outre. Ce mouvement, que Madeleine avait remarqué, la surprit ; et quand elle eut contenté le petit savoyard , elle resta quelques minutes sur le seuil de sa boutique, occupée à regarder marcher cet homme, dont elle cherchait à s'expHquer l'intention. Il fallut trois ou quatre invitations de Simon , accompagnées de jurons sur l'intensité du froid, pour la tirer de ses réflexions. Madeleine revint s'asseoir auprès du feu, mais toujours en regardant derrière elle. Cet homme l'inquiétait.

— A présent que j'ai dîné, dit Simon, comme je ne suis guère en train de piocher , je m'en vas aller voir le père Durand pour qu'il

84 ~ LE MEIStlSIER ET SA FEMME. —

me procure un homme de peine^ un manœuvre, ' n'importe quoi. J'ai pas besoin d'ouvrier j je mènerai bien la besogne moi seul ; mais me faut quelqu'un pour m'aider dans les grosses ouvrages , pas vrai , Madeleine ?

— T'iras aussi bien à ce soir ^ dit Madeleine, en portant involontairement les yeux sur le vitrage extérieur de la boutique. — Et elle frémit, car elle vit l'homme de tout à l'heure qui s'arrêtait encore devant la porte, et, comme un voleur qui attend le moment propice pour faire son coup, regardait curieusement par les jours que la chaleur du dedans avait dessinés sur la gelée des carreaux. Simon prenait son chapeau et dénouait son tablier ; on voyait qu'il allait sortir. L'homme passa comme la première fois.

— Pourquoi pas tout de suite, femme?

dit Simon. A ce soir, je trouverai pas le père Durand ; il sera au cabaret, et je n'aime pas à aller à son cabaret. Il y a des gens là, que leurs opinions ne cordent pas avec les miennes. Tu sais bien ça, Madeleine. J'aime mieux le trouver chez lui. Je ne serai pas long-temps.

— Au fait, dit à part soi la menuisière, il y

a des gens que c'est leur plaisir de regarder comme ça dans les boutiques. Je suis bétC;^ moi^ de me faire des souleurs à propos de rien.

— Qu'est-ce que tu contes là toute seule, bourgeoise? Est-ce que tu ne veux pas que j'aille chez le père Durand? Je n'irai pas. Mais ne me gronde plus comme tu as fait tout à l'heure^, au moins 1

— Si, si, dit Madeleine, rougissant de sa frayeur , vas-y. Mais reviens tout de suite : je m'ennuie quand tu n'es pas là.

— Rien qu'aller et revenir ^ pas plus. A revoir, Madeleine.

Il embrassa sa femme et sortit.

Il n'avait pas tourné le coin de la rue , que l'homme était dans la boutique.

Madeleine, en le voyant, poussa un cri d'épouvante. L'étranger s'arrêta , surpris.

— Est-ce que je vous fais peur, citoyenne? dit-il d'un ton plein de douceur. Regardez-moi bien; vous me prenez peut-être pour un autre.

— Non. . . . si. . . . c'est bien vous qui. . . . Pourtant— mais

Et Madeleine , en s'embarrassant ainsi dans ses phrases, regarda fixement l'étranger. A Fin-

stant, toutes les craintes qu'elle avait conçues s'é-^ vanouirent. Comment aurait-elle pu soupçonner d'un mauvais dessein l'homme qui était devant ses yeux! Tout en lui commandait le respect et appelait la confiance: car il avait le front élevé, large et pur ; car ses grands yeux bruns regardaient en face, et leur regard était calme et doux. Il y avait dans sa physionomie une harmonie parfaite qui peignait tout ce qu'on peut appeler noblesse , sans aucun mélange de fierté; tout ce qu'on peut appeler bonté, sans aucun mélange de faiblesse. C'était un homme devant lequel on se sentait à l'aise , dont toute la personne attirait, à qui l'on eut ouvert son cœur sans hésiter. Et puis on voyait qu'il souffrait , cet homme 5 qu'il portait un grand chagrin au fond de son cœur; on voyait cela au bistre qui cerclait ses yeux, au creux de ses joues ; et l'on se sentait disposé à le plaindre, à l'aimer , à faire quelque chose pour sa consolation ou son soulagement. C'était Thadéus.

Il avait quitté son costume de la veille, parce que, pensait-il, ce costume ne pouvait convenir à sa nouvelle situation. Il avait repris l'habit qu'il portait quand il arriva chez Clarence, ha-

bit simple et modeste^ à la coupe provinciale^ aux couleurs douteuses , qui , sur le dos d'un homme ordinaire , eût semblé pauvre et méprisable^ tandis que lui le rehaussait par sa tournure et par l'élégance de ses manières.

Madeleine fit entrer l'étranger dans l'arrièreboutique^ et lui offrit une chaise. Il s'assit.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service , monsieur ? dit-elle ^ toute rouge encore de ses ridicules appréhensions. C'est pour de l'ouvrage sûrement? Mon mari vient de sortir, mais il va bientôt rentrer. Si monsieur veut avoir la complaisance d'attendre....

La bonne femme n'aurait jamais pu dire citoyen à un homme comme celui-là.

— Sans doute, sans doute.... j'attendrai, dit Thadéus avec un soupir. Il le faut bien, car c'est pour de l'ouvrage que je viens.

Il appuya sur ces derniers mots.

— Ah! observa la menuisière, c'est que, si monsieur n'avait pas voulu se donner la peine d'attendre mon mari. , . en donnant l'adresse où vous demeurez, Simon aurait été chez vous.

— Non, j'attendrai.... Ce n'est pas à votre mari à venir chez moi —

Après un instant de silence, il reprit :

— On m'a parlé de votre mari comme d'un excellent homme ; c'est ce qui me fait m'adresser à lui plutôt qu'à un autre.

— Oh ! sous le rapport de la menuiserie ^ vous serez content de mon homme. Il n''y en a pas beaucoup dans l'état qui soient sur le même rang que lui pour l'ouvrage. Il a été dix ans maître ouvrier chez le père Durand, la meilleure maison du faubourg Germain^ et le pauvre père Durand pleurait quand il l'a vu partir.

— Y a-t-il long-temps que vous êtes établis?

— Depuis notre mariage , monsieur ; il y aura demain six mois.

— Etes-vous contens?.... Les affaires sontelles bonnes?

— Oui.... oui.... ca va doucement.... Mais pourvu qu'il y ait de quoi ne pas manger le sien y on ne peut pas se plaindre. Depuis quelque temps, la besogne a Fair de vouloir prendre , et mon iiomme se trouve même embarrassé; . . . Il est seul depuis hier. C'est pourquoi qu'il est allé chez son ancien bourgeois tacher de trouver quelqu'un.

— C'est bien cela , dit en lui-même Thadéus.... On m'avait bien renseigné.

— Mais tenez , monsieur y voilà Simon qui rentre.... Tiens ! comme il est revenu vite!

Le menuisier rentrait en effet, tout transi, tout couvert de neige.

— Ouf! dit-il en refermant avec précipitation la porte de la rue, quel aristocrate de temps !

— Parle donc pas comme ça, dit Madeleine, qui était allée au-devant de lui ; il y a un monsieur qui se chauffe dans l'arrière-boutique. T'as donc pas été chez le père Durand ?

— Non ; je l'ai rencontré au coin de la rue Honoré. Il m'a dit comme ça que , sachant que j'étais sans garçon à ce matin , il m'en avait envoyé un qui lui était recommandé par son beau-frère, le concierge de l'hôtel de Yauxbuin. L'as-tu vu, Madeleine?

— Non, j'ai vu personne.

— Ah bien ! il va sûrement venir.

— Il est venu , dit Thadéus en sortant de l'arrière-boutique ; c'est moi.

— C'est vous ! s'écrièrent ensemble Simon et Madeleine stupéfaits.

— Oui^ c'est moi^ répéta Thadéus^ avec la dignité de celui qui n'a point à rougir de sa misère ; c'est un honnête homme qui vient en trouver un autre, et lui demander du travail qui puisse le faire vivre. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Mais. ... un homme comme vous, dit Madeleine toute confuse, se faire ouvrier

— Oui.... ça me paraît louche! murmura Simon.

— Un homme comme moi ! répliqua l'infortuné Oui, vous avez peur que je ne gagne

pas ma journée peut-être. Regardez-moi. Voilà

mes bras craignez-vous qu'ils ne soient pas

assez forts?. . Pensez-vous que ce corps ne puisse supporter la fatigue?. .Ohî soyez tranquilles, tous mes jours n'ont pas été beaux, toute ma vie n'a pas été mollesse, oisiveté, richesse, bonheur... J'ai souffert aussi. . . J'ai subi le froid, le chaud, la faim , la soif. . . J'ai couché sur la terre nue. . . J'ai fait la guerre , et mes dents ont broyé du pain aussi dur qu'elles Prenez-moi hardiment... allez! je sais me servir d'un outil.... vous verrez ! Je suis d'un pays où les plus riches

apprennent un métier. . . le vôtre a été le mien quand j'étais jeune.... D'ailleurs^ gardez-moi à l'essai pendant huit jours ^ quinze jours^ un mois... vous me rea verrez après... si je ne fais pas votre affaire.

Thadéus avait dit tout cela très- vite ;, sans donner à ses interlocuteurs le temps de se reconnaître. Le menuisier et sa femme ^ interdits de ce qui leur arrivait, ne savaient que répondre : ils s'interrogeaient du regard, et semblaient se renvoyer mutuellement la tâche du premier mot à dire. Quelques minutes se pas-' sèrent ainsi.

— J'attends , dit enfin Thadéus, j'attends que vous me disiez oui ou non. Aimez-vous mieux que je ne sois pas là ? que je vous laisse vous con-^ sulter? Je reviendrai ce soir.

Il fit un mouvement pour sortir.

Simon allait accepter le moyen offert par l'étranger j sa femme le retint.

— Dame, monsieur, dit-elle, vous conviendrez que c'est drôle, tout de même, de voir un homme de votre genre qui veut être garçon chez des pauvres gens comme nous.... et faut

pas VOUS étonner si nous ne disons pas tout de

suite oui ou non... Quand on ne sait pas

— Oh ! reprit Thadéus^ vous pouvez me recevoir sans crainte chez vous... je ne suis point un passant. J'ai une lettre du concierge de l'hôtel deYauxbuinj la voici. Quant à mon histoire, deux mots vous l'apprendront. Jadis j'étais riche et considéré j maintenant je suis pauvre et obscur. Vous vous étonnez de voir que dans mon malheur je n'aille pas demander des secours à ma société , aux hommes de mon rang, de mon genre, comme vous disiez! Eh bien ! c'est que je hais cette société^ c'est que je veux fuir ces hommes : le peuple, l'ouvrier, voilà ce qu'il me faut j je demande à vivre de la vie de l'ouvrier, à changer mes mœurs contre ses mœurs : parce que chez lui, j'en suis sûr, je trouverai ce que mes pareils ignorent presque tous, repos de l'âme, ft^anchise et probité. Prenez-moi, je vous en prie... ne me mettez pas à la porte comme un intrigant, comme un être dont il faut se méfier. Vous serez contens de moi, je vous le jure. Bonnes gens, votre homme de peine ser-a votre ami.... il travaillera tout le jour : et le soir, si vous avez des

enfens , il leur apprendra ce qu'il sait : il les aimera comme les siens... Oui ^ continuat-il d'une voix altérée par son émotion, vous verrez que ce jour n'aura pas été un mauvais jour pour vous... Prenez-moi! prenez-moi! Je ne suis point un mendiant, Simon; je rougirais de demander l'aumône, quoiqu'il y ait tant de façons de l'obtenir qui passent pour nobles aux yeux de bien des gens. Du travail pour votre argent; mes peines, mes sueurs, mes veilles pour le prix de ma journée!... Et puis seulement une chose, mes amis : du respect pour mes malheurs , pour mes souffrances; point de questions, n'est-ce pas? Cela rouvre les plaies du cœur. Un jour viendra peut-être oii je pourrai tout vous dire... Eh bien ! voulez- vous de moi ?

Le menuisier et sa femme étaient attendris jusqu'aux larmes.

Thadéus tendit à Simon la lettre du concierge.

-—Faites excuse, monsieur, dit le brave homme ; nos parens ont oublié de nous faire apprendre à lire...

Thadéus lut la lettre -, elle était ainsi conçue :

« Citoyen Simon ^

» Mon beau-frère Durand et moi^ prenons » la liberté de te recommander la personne qui » te remettra cette lettre. Nous souhaitons » qu'elle puisse faire ton affaire. C'est un bon » sujet^ qui n'est peut-être pas d'un grand mé- )) rite comme menuisier, mais qui possède les » meilleures dispositions. Sous le rapport du » patriotisme et des bonnes mœurs ^ il ne laisse » rien à désirer.

» Salut et fraternité, etc. »

— Cette lettre, observa Madeleine, ne fait pas mention du nom de monsieur.

— C'est vrai, reprit Simon; mais monsieur a sûrement quelques papiers.

— Non, dit avec fermeté Thadéus, je n'en ai pas. Je n'ai point de nom de famille à vous donner non plus. Réfléchissez.

— Comment ! s'écria Simon, pas de livret? • — Pas de livret.

— Pas de passeport?

— Pas de passeport. . . — Et la voix de Thadéus faiblit en disant cela .

— Qu'est-ce que t'en dis^ ma femme? Madeleine s'était décidée. Elle présenta sa main à l'étranger.

— Vous me gagnez le cœur^ dit-elle; on ne peut pas être un malhonnête homme avec tant de franchise écrit sur la figure. Restez avec nous.

— Et le club des menuisiers! dit Simon ^ qu'est-ce qu'il pensera de ça ?

— Il pensera ce qu'il voudra. Un homme de peine n'a pas de livret à faire viser. Il n'en a pas besoin.

D'accord avec Madeleine et Simon ^ Thadéus alla chercher sa valise.

Il y avait près d'une heure que le commissionnaire attendait. Quand il vit revenir son bourgeois^ il se leva^ pour le suivre de nouveau ; mais Thadéus prit sans mot dire la valise et le manteau, mit un écu dans la main de l'Auvergnat et disparut.

De retour à la boutique, il trouva le menuisier et sa femme encore tout ébahis^ et comme des gens qui sont sous le charme d'un rêve bi-

zarre. Thadéus eut peur un moment de les voir se dédire , mais sa crainte fut bientôt dissipée quand il entendit Madeleine lui dire: — Comme il faut bien savoir à quiet de qui Fon parle, nous sommes convenus, mon mari et moi, de vous appeler Joseph, comme le brave compagnon que nous avons perdu à ce matin ; ça ne vous fait-il rien d'avoir ce nom-là chez nous?

— Au fait, reprit Simon, dans le cas oii ça vous arrangerait mieux d'avoir le nom du jour dans le calendrier républicain, on pourrait vous le donner tout de même.

Madeleine épela dans l'almanach: o. s. e. i. l, l. e... et dit à Thadéus : — Comment que ça fait?

— Cela fait oseille, répondit-il en souriant. — Toute réflexion faite, j'aime mieux Joseph,

répliqua la jeune femme.

— Va pour Joseph, dit Thadéus.

— Maintenant, ajouta Madeleine, il faut montrer au citoyen Joseph la petite chambre où il . logera.

Thadéus mit la vahse sur %ç.s épaules , et Simon, avec un respect comique, dont il ne pouvait se défendre devant son nouvel homme de

peine, le fit monter aux mansardes de la maison dans un petit cabinet;, où un lit de sangle avec deux chaises tenaient fort gênés , et qui devait être son domicile , comme il avait été celui de son prédécesseur.

Laissez donc les rois avoir des maîtresses ! croyez-vous qu'une reine soit bien amusante? C'est la plus ennuyeuse compagnie qu'il y ait au monde, messieurs.

Jules Janin. Trianon.

Saute Choiseul! saute Praslin!

ROUGEMONT. Jeanne Vaubernier.

Et resurrexit tertiâ die, secundiim scripturas.

Symbole de Nicée,

GHAFZTR8 IV.

En ^765, il y avait à Postdam, résidence habituelle et favorite du grand Frédéric, une famille, composée de la mère et des deux filles, que l'on appelait la pauvre famille Enke. Le père, musicien de la chapelle du roi de Prusse, venait de mourir après une longue et coûteuse maladie , laissant en héritage à sa veuve

102 — LA COïVSPIKATION. —

des dettes^ à ses filles quelques talens^ et un nom conservé jusque-là net de toute souillure.

De ces deux orphelines^ Maria, l'aînée^ avait quinze ans ; Minna , la cadette ^ n'en avait que dix. Maria ^ déjà grande et formée^ passait pour la plus belle fille de Postdam; et quand, le dimanche , elle donnait le bras à sa mère pour aller à Téglise, les jeunes gens delà ville^ seigneurs et bourgeois , s'arrêtaient et murmuraient d'admiration sur son chemin. La veuve Enke était fière de cet hommage publiquement accordé à la beauté de sa fille; elle s'en réjouissait^ jusqu'à rendre aux jeunes gens les sourires qu'ils donnaient à Maria ^ jusqu'à lui dire^ lorsque^ revenue à la maison^ la belle demoiselle voulait se mêler du ménage et de s^s grossières occupations : — Laisse faire Minna y ma bonne fille; n'abîme point tes mains si blanches et si douces ; piends garde de te noircir le teint à la fumée... Je ferai la cuisine ;, moi; reste à ton «lavecin.

Maria se fut bien gardée de désobéir à ces ma- Lernelles recommandations; il lui semblait trop doux et trop commode de se lever plus tard

que les autres, d'avoir à déjeuner dans son lit, de ne rien faire tout le jour, et d'être servie comme une grande dame! Naturellement pa- ' resseuse, d'un caractère capricieux et hautain, ce genre de vie lui allait à merveille : aussi la pauvre petite Minna, chargée toute seule du soin de tenir la maison propre et les meubles luisans, n'avait-elle que fatigue et chagrin, tandis que Maria se tenait belle et nonchalante dans un fauteuil , un livre à la main , ou rêvant avec sa mère à quelque riche seigneur, amoureux d'elle, qui la demanderait en mariage un beau jour. C'était à chaque instant des rebuffades et des gronderies pour la pauvre enfant, si, par malheur, au moment de sortir, sa sœur trouvait quelque chose d'oublié dans sa toilette, quelque tache à son linge, ou des plis moins fins que d'autres à sa collerette . Souvent même alors k méchante Maria battait Minna, et la mère ne s'y opposait pas.

Plusieurs fois déjà, dans leurs promenades journalières, la mère et la fille avaient remarqué un jeune homme de la tournure la plus distinguée, d'une physionomie heureuse, portant avec une grâce parfaite le brillant uniforme

d'officier de pandours. A diverses reprises , ce jeune homme les avait saluées comme ferait quelqu'un qui cherche à lier connaissance avec les personnes qu'il salue. Sa figure revenait assez à nos deux dames j et puis il y avait en lui certain air de bonne compagnie, certain parfum de haute naissance, qui séduisaient. La veuve du musicien poursuivait à cette époque la liquidation de sa pension. Le comte d'Anhalt-Dessau, parrain de la petite Minna, lui avait promis de faire quelques démarches à cet égard; mais depuis un mois environ elle attendait vainement le résultat de ces gracieuses promesses, lorsqu'un soir, au moment de rentrer au logis, elle rencontra le comte et le jeune officier de pandours qui se donnaient familièrement le bras. La veuve Enke aborda son protecteur, qui se confondit en excuses, et promit de nouveau son intercession auprès du ministre. Là-dessus, l'officier se mit de la conversation ; il offrit de parler au roi lui-même, et demanda la permission de venir en personne chez ces dames apporter la réponse de sa majesté. Grands remercîmens de la part de madame Enke, qui n'eut, en rentrant chez elle, rien de plus pressé que de re-

— LA CONSPIRATION. — t05

dire à Maria les paroles du beau jeune homme, en appuyant beaucoup sur Textrême considération que le comte d'Anhalt-Dessau, ce grand dignitaire^ semblait témoigner au simple officier de pandours.

Cette nuit-là, Maria et sa mère firent des rêves superbes.

Deux jours après, l'officier vint effectivement, apportant à la veuve Enke son brevet bien en règle , et le premier semestre de sa pension. Cet officier était Frédéric-Guillaume, héritier présomptif de la couronne, neveu du grand Frédéric et fils du prince royal , mort enn59.

Il fit de fréquentes visites. Il dit à Maria qu'il l'aimait, qu'il ne pouvait vivre sans elle. Maria n'eut point le courage de se montrer cruelle envers un prince royal de vingt et un ans. Il fut heureux : la *mère le sut, et trouva que c'était bien.

Alors il s'opéra des changemens dans l'intérieur du ménage. La veuve ne fit plus la cuisine. Minna n'eut plus à balayer l'appartement, ni à frotter les meubles. La maîtresse du prince royal eut des domestiques, en petit nombre tou-

tefois. L'antique et lourd mobilier de femille du musicien de la chapelle fut change pour un autre plus élégant ^ mais fort modeste encore. On prit un logement plus vaste ^ mais bourgeois... Car le prince royal dépendait de son oncle^ et le grand Frédéric n'avait pas le défaut d'être prodigue^ quand il s'agissait surtout de fournir aux amoureuses dépenses de son neveu. Maria et sa m^re trouvèrent bientôt que l'amitié du premier seigneur de Prusse ne valait guère la peine qu'on se tourmentât pour l'obtenir^ qu'on se gênât pour la conserver. Le prince dépensait tout au plus cent écus par mois dans la maison ^ la toilette de Maria comprise ! Le dernier petit fonctionnaire , le plus obscur marchand^ faisaient mieux les choses quand ils s'en mêlaient.

Un matin, le prince vint plus tôt qu'à l'ordinaire. Maria était à sa toilette, l'œil enflammé, le sein palpitant. Minna pleurait et sanglotait dans un coin de la chambre. Frédéric courut à elle.

— Qu'as-tu donc, ma pauvre enfant ? lui ditil ; et pourquoi pleures-tu ainsi?

— C'est ma sœur qui m'a battue î s'écria la petite d'une voix entrecoupée.

— Battue ! dit Frédéric.

— Oui... parce que tout à l'heure^ en mettant une épingle à sa robe^ je l'ai piquée.

— Maria ^ reprit sévèrement le prince^ c'est mal^ ce que vous avez fait là.

— Cette petite sotte ! cette imbécille ! dit avec impétuosité la belle demoiselle. Je lui conseille de se plaindre , vraiment !

— Est-ce à elle^ répondit Frédéric ;, d'être la servante ici ?

— Il faut bien qu'elle me serve ^ qu'elle m'habille.,, puisque vous ne me donnez pas même une femme de chambre !

— Maria. . . Maria. . . ce n'est pas la première fois que vous maltraitez votre sœur., vous avez un mauvais cœur^ Maria ; et votre mère vous a gâtée

— Allons^ continua le prince^ en se retournant vers Minna^ ne pleure plus, petite; je serai ton ami^ ton frère^ moi! je t'aimerai, Minna, puisque personne ne t'aime ici. Maria, j'entends que votre sœur soit sur le même pied que vous dans la maison de sa mère , ou je

t08 — LA CONSPIRATION. —

remmène à l'instant avec moi... Voudrais-tu venir avec moi^ Minna?

— Oh oui, mon bon ami! s'écria Fenfant, toute joyeuse à travers ses larmes.

Maria, pensive et confuse, promit d'être meilleure avec sa sœur. Elle eut une femme de chambre le lendemain. Mais bientôt un sentiment inconnu jusque-là pour elle se glissa dans son âme : elle devint jalouse de Minna ; elle vit une rivale à venir dans cette petite fiUe, qui grandissait et embellissait tous les jours. Les mauvais traitemens recommencèrent. Alors Minna se plaignit à son bon ami, et lui demanda de l'emmener : ce qu'il fit. Il confia la jeune fille aux soins d'une vieille dame de la cour qui l'avait élevé, lui, et qui l'aimait comme son enfant.

Trois ans après. Maria, disgraciée par Frédéric, était la femme du prince Matuschewski, seigneur polonais ; et Minna , qui allait atteindre sa quinzième année, croissait en beauté, en esprit et en grâces, sous les yeu^ç de son frère d'adoption. r^

C'était vraiment une chose touchante que de les voir ensemble alors. Tous les jours, deux

— LA CONSPIRATION. — i09

fois > Frédéric se rendait à une petite maison de campagne aux portes de la ville, où Minna demeurait sous la garde de la comtesse d'Hoogs^ wein. Là, professeur aussi habile, aussi zélé que patient et plein d'indulgence, le prince s'appliquait lui-même à former l'esprit et le cœur de son élève, à réparer en elle les torts d'une éducation m anquée. Que de joie il éprouvait à tenir ainsi dans ses mains, et façonner à sa fantaisie cette docile intelligence qui se pliait et s'assouplissait à toutes ses volontés ! Se faire une femme pour lui, l'élever à son usage, la cultiver comme une jolie fleur que l'on peut cueillir quand on voudra; lui apprendre à sentir comme on sent, à vouloir ce qu'on veut, à aimer ce qu'on aime... quelle tâche délicieuse pour un homme! Aussi jamais, et lui-même l'avouait dix ans, vingt ans après, jamais Frédéric n'avait été si heureux avec Minna, que pendant les deux années où il s'était fait, tout seul, maître de langues, maître d'histoire, maître de musique , maître de dessin de sa joHe protégée. ^ •

Cependant le roi avait marié son neveu à

Elisabeth de Brunswick^ femme ardente et passionnée y qui , trouvant pris le cœur de Fliomme qu'on lui donnait pour époux ^ secoua bien vite le joug de ses importuns devoirs , et scmdalisa la cour de ses débauches^ au point que le vieux Frédéric défit lui-même le mariage qu'il avait fait^ et se donna pour autre nièce la princesse de Hesse-Darmstadt^ modèle de douceur et de vertus. Cette nouvelle union fut scandaleuse comme la première^ non point du fait de l'épouse^ mais de celui de l'époux^ qui^ à peine marié; avoua publiquement pour sa maîtresse en titre Wilhelmine Enke^ la fille du musicien ^ alors âgée de dix-huit ans^ et si séduisante^ si accomplie^ qu'en la voyant ^ le vieux Frédéric lui-même n'eut point la force de blâmer son neveu. Enhardi par cette espèce d'encouragement tacite ; le prince eut bientôt l'audace de venir demander à son oncle l'argent qu'il lui fallait pour mettre mademoiselle Enke sur un pied convenable. Le roi fit la grimace à cette requête : il paya cependant^ mais en jurant de ne plus rien donner; et lorsqu'au bout de quelque temps, le prince, encore une fois à sec, se

présenta de nouveau , Frédéric ne répondit que par un ordre qui exilait la favorite hors du royaume.

Elle vint passer six mois à Paris ^ et ^ chose étrange^ ce fut à Maria ^ cette sœur qui la battait jadis ^ Maria ^ princesse Matuschewska^ séparée de son mari^ étonnant de son luxe la capitale de la France^ objet d'envie pour toutes les grandes dames que la belle polonaise éclipsai:;; ce fut à cette femme ^ sa rivale^ que la maîtresse du prince royal de Prusse vint demander asile et secours. Maria la reçut comme une compagne d'infortune^ et lui fit partager %^% plaisirs.

Ces six mois d'absence furent assez mal employés par le prince royal. Furieux contre son oncle qui l'avait brutalement privé d'une maîtresse adorée, il se jeta si avant dans le fracas des fêtes et des galantes aventures , ii fit et fit faire tant de voyages d'argent chez le roi, que celui-ci, effrayé des moyens que prenait son neveu pour s'étouidir, Cx-ut n'avoir point de parti plus économique à prendre que de rappeler mademoiselle Enke à Postdam. Il lui fit écrire par un de ses ministres.

La fevorite revint donc , radieuse et triom-

n?. — LA CONSPIRATION. —

pliante : et , toute fière de la faiblesse du vieUS roi , elle exigea que le prince lui meublât un hôtel à Berlin^ ne voulant point ^ disait-^elle , continuer d'habiter Postdam , séjour ennuyeux et triste à faire mourir. Son voyagea Paris lui avait profité. Elle avait appris de sa sœur le parti que Ton peut tirer d'un amant ^ surtout quand cet amant est prince , et peut d'un jour à l'autre devenir roi.

Frédéric obéit sans hésiter. L'hôtel fut choisi^ meublé , acheté même ^ le tout aux dépens de la cassette de l'oncle^ qui, ne sachant plus comment limiter les énormes dépenses du jeune homme ^ s'abaissa, le grand roi ! jusqu'à écrire à la belle Minna, pour qu'elle voulût bien consentir à quitter Berlin , ville dangereuse pour la jeunesse, où son neveu courait, en la venant voir trop souvent , le risque de faire des connaissances qui le perdraient infailliblement. La favorite, qui traitait de puissance à puissance, répondit que si le prince voulait lui acheter un domaine à Charlottembourg, et ne point lui ôter l'hôtel de Berlin, elle accepterait volontiers, pour complaire à sa majesté, le moyen terme qu'on lui proposait. L-e marché fut con-

— LA COXSPIRATIOX. — 113

clu à ces conditions^ et mademoiselle Enke alla se fixer dans sa magnifique résidence de Cliarlottembourg.

Nous glisserons rapidement sur ce qui se passa pendant le reste de la période de quatorze années^ écoulée depuis l'époque où le prince de Prusse prit Minna pour maîtresse, jusqu'à celle de son avènement au trône, le ^6 août ^7S6. Nous indiquerons seulement la naissance de deux enfans qu'ils eurent ensemble : l'un qui mourut tout jeune, comte de La Marck, dont le superbe tombeau, chef-d'œuvre du célèbre Schadow , fait encore le principal ornement de l'église Sainte-Dorothée , à Berlin ; l'autre , Marianne , fille bien aimée de sa mère , que le roi fit épouser au comte de Stolberg, avec une dot de 200,000 écus et des terres.

Nous tirerons un voile de pudeur sur cette œuvre d'abomination et d'infamie qui fit marier la favorite du roi, par le roi lui-même, à son valet de chambre Rietz, fils d'un jardinier, et depuis grand-chambellan; moyen que lui indiquèrent les illuminés pour se mettre en paix avec son âme !

L'avènement à la couronne de Frédéric-Guil- I. 8

ff4 — LA CONSPIRATION. —

laume II rendit Minna toute puissante. Son amant avait quarante-deux ans alors ^ et Ton a vu plus haut que ^ depuis Fàge de vingt ans^ il n'avait presque point quitté mademoiselle Enke. Aussi ne voyait-il que par ses yeux , ne prenaitil de ministres que de sa main. Elle jouait^ à la cour de Prusse^ le rôle qu'avait joué la Pompadourà la nôtre^ et^ comme Versailles^ Berlin avait aussi son Cotillon , pour nous servir du mot si énergique et si vrai du grand Frédéric. La cour ne tarda point à se diviser en deux partis : le parti du roi et de madame Rietz , et celui de la reine et du prince royal ; ce dernier réduit à voir^ sans l'empêcher^ le mal que faisait l'autre. A la tête du parti de la favorite brillaient forts et puissans , Bischofswerder^ chef des illuminés^ sorte de jésuites francs-maçons ;, qui à cette époque infestaient l'Allemagne et la Prusse^ et son collègue, le ministre d'état et de justice Woellner, jadis curé d'un village auprès de Berlin, puis attaché par le prince Henri, père du roi, à son fils, en qualité de gouverneur. Dans le parti de la reine on remarquait le savant ministre Hertzberg, le duc de Brunswick, le prince Henri de Mallendorf,

LA CONSPIRATION. — iH

enfin Thadëus Frédéric^ comte de Wurzheim , jeune homme issu d^une des premières familles du royaume^ filleul de Frédëric-le-Grand^ et capitaine des gardes de la reine. Tous ces seigneurs étaient détestés de la favorite^ qui voyait en eux autant d'ennemis irréconciliables ligués pour sa ruine. Le comte de Wurzheim avait la plus grande part de cette haine ;, et certes il k méritait bien , car madame Rietz s'était jadis mis en tête d'en faire son amant ^ et Thadéus n'avait répondu aux avances de la fille du musicien^ qu'en lui témoignant tout haut le mépris que sa conduite lui inspirait. Furieuse de se voir ainsi repoussée , madame Rietz était allée demander au roi la destitution du capitaine ; mais Frédéric lui avait répondu : — Laissons à notre épouse bien-aimée ses serviteurs ; ils ne sont pas dangereux et la consolent. Que vous fait ce Thadéus ? Auriez-vous peur de lui plus que de Brunswick ou de Mallendorf ? Si nous ne voulons pas que la reine et son fils se mêlent de nos affaires, ne nous mêlons point des leurs.

— • Ah! je vois bien que vous ne m'aimez plus, Fritz... avait dit en pleurant madame Rietz.

— Moi^ ne plus vous aimer ! s'était écrié Timbécille monarque. Oh! Minna, pouyez-vous me juger aussi mal î

Alors il avait pris un canif sur son bureau^, et l'enfonçant dans la paume de sa main gauche, il avait écrit de son sang qu'il ne l'abandonnerait jamais, ni elle, ni ses enfans; et que si le ciel faisait mourir Minna avant le roi , nulle autre main que celle du roi ne fermerait les yeux de Minna.

Afin de ne point être en reste avec son amant, madame Rietz s'était piqué la main à son tour, et sur le même papier elle avait formulé un serment à peu près semblable.

Là-dessus, le roi voulant faire quelque chose pour cette tendre amie, avait disgracié Zedliz, ministre des affaires ecclésiastiques, et donné sa place au curé Woellner. Déplus, il lui avait promis de la faire comtesse et de la présenter à la cour.

Forte de ce surcroît de faveur, madame Rietz ne mit plus de bornes à son luxe, plus de frein à son arrogance. Sa voiture courait dans les rues de Berlin de front avec celle de la reine ; '6^ domestiques avaient la Hvrée royale. Elle

se fit bâtir, à Berlin, un palais magnifique et un théâtre, sur lequel on la vit monter ellemême avec le chanteur Conciliani , son amant secret. Elle fît jouer devant le roi les amours de Vénus et d' Adonis ^ où Yénus était représentée par une jeune fille d'une beauté ravissante , n'ayant pour costume qu'un simple tricot couleur de chair. La débauche et les orgies se promenèrent fièrement par la ville ^ aux applaudissemens des courtisans que la favorite associait à sa fortune, en les faisant puiser à pleines mains dans le trésor royal , si péniblement rempH par le grand Frédéric. Les honnêtes gens, toujours en minorité, gémissaient et se taisaient.

Cependant une révolution venait d'éclater en France. Les élémens qui l'avaient produite fermentaient par toute l'Europe. Les rois eurent peur. L'enthousiasme populaire menaçait leur puissance. La jeunesse de Prusse, comme celle d'Allemagne et d'Italie, manifestait déjà hautement ses sympathies et ses vœux ; les mots de liberté, d'affranchissement, de régénération, étaient dans toutes les bouches. Bientôt on vit courir à Berlin des pamphlets révolutionnaires.

Des écrits satiriques, en apparence dirigés contre la favorite ç, osaient insinuer que le roi pourrait quelque jour être rendu responsable de la conduite de madame Rietz, et demandaient insolemment si les sueurs du peuple ne devaient être converties en or que pour payer les sales débauches d'une courtisane et de ses complaisans. Les hommes du parti de la reine encouragaient, les uns secrètement, les autres franchement et tout haut , ces manifestations de l'opinion publique. Madame Rietz et ses amis sentirent Forage gronder sur leurs têtes, et désespérèrent un moment de pouvoir le détourner; car le cri des Berlinois, unanime réprobation, avait ébranlé les convictions de Frédéric-Guillaume; et pendant quelques jours, il tint conseil pour savoir s'il devait renvoyer la favorite, objet d'exécration pour son peuple, et réparer enfin ses torts envers une épouse que tout le monde plaignait et bénissait comme la meilleure et la plus malheureuse des reines. Les ennemis de madame Rietz faiUirent l'emporter dans cette discussion ; le duc de Brunswick et M. Hertzberg avaient à peu près déterminé le monarque à se rendre au vœu général ,

quand Woellner^ qui gardait le silence depuis le commencement , se leva , et dit qu'on trompait le roi , qu'on savait fort bien le véritable sens des misérables libelles sur l'importance exagérée desquels le conseil était appelé à délibérer.— Le nom de l'amie, de la confidente de Sa Majesté, n'est ici qu'un vain prétexte! s'écria-t-il! c'est au trône qu'ils en veulent; c'est au roi que s'adressent leurs attaques déguisées. Ces pamphlets sont autant d'étincelles parties de Paris; les novateurs et les philosophes, si nous les laissons faire, incendieront la Prusse, comme ils ont incendié la France , de leurs doctrines anarchiques et immorales. C'est à nous de ne point nous méprendre sur la nature du danger, et de l'étouffer à sa naissance.

Ces paroles de l'ex-curé de Gross-Behnitz firent une profonde impression sur l'esprit de Frédéric. Ce fut en vain que le duc de Brunswick et M. Finck essayèrent d'en atténuer l'effet. Le roi n'écouta plus rien, et, séance tenante, il signa le fameux édit de religion, ouvrage de Woellner, qui enchaînait en Prusse lahbertéde parler et d'écrire, en frappant des peines les plus graves quiconque serait pris lisant ou disant quel-

que chose en faveur de la révolution française. En outre, le roi changea son ministère, et disgracia tous ceux de ses conseillers qui lui furent désignés par madame Rietz , dont la puissance n'eut plus de limites à partir de ce moment.

Alors la favorite se crut tout permis. Elle mit sa maison sur un pied royal , elle eut ses jours de réception et de gala, ses levers et ses couchers, grands et petits^ comme la reine. Elle demanda au roi un titre et des gardes : il lui accorda l'un; il eut à peine la force de lui refuser les autres . Devenue comtesse de Lichtenau et dame de plusieurs baronnies, elle se fit présenter à la cour, aux frais du roi, qui lui acheta des diamans pour 200,000 écus. On la vit après cela écraser la cour et la ville de son insolence, entrer chez le roi quand elle voulait, et sans se faire annoncer même; tandis que la reine et ses enfans , obligés de céder le pas à cette femme , n'étaient plus reçus qu'en cérémonie.

Frédéric ignorait ou feignait d'ignorer les insultes et les humiliations auxquelles la reine et les pridces étaient en butte; grâce aux soins que la comtesse et les illuminés avaient pris d'écarter de son oreille toute bouche qui ne

LA CONSPIRATION. — i'il

leur fût point dévouée, les plaintes que ces infamies excitaient, n'arrivaient pas jusqu'à lui. Protégée par Bischofswerder et Woellner, madame de Lichtenau se livrait sans crainte et sans souci à tous les débordemens imaginables. Elle changeait tous les huit jours d'amans , qu'elle prenait n'importe où. Princes, ambassadeurs, prélats, soldats, bourgeois, se succédaient pêlemêle dans ses bonnes grâces. Enfin, la cour, par le fait de cette abominable femme, était devenue un séjour tellement ignoble, que le prince royal, grandjeune homme de vingt ans, ne permettait plus à ses sœurs ni à sa femme d'y mettre le pied.

Cependant les partisans de la bonne cause, quoique tant de fois battus, revinrent à la charge. Le plus ardent, le plus énergique d'entre eux, Thadéus de Wurzheim, chaque jour témoin des pleurs que verse la malheureuse reine, des dégoûts et des chagrins dont on l'abreuve, jure de la venger ou de péri^r. Il se concerte avec Hertzberget quelques autres. La favorite venait de partir en Italie^ sous prétexte' de t-établir sa santé chancelante, mais en réalité pour aller rejoindre, à Naples, un jeune homme dont elle

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était folle, le clievalier de Saxe, fils du prince Xavier, gouverneur de cette ville. Avant son départ, le roi lui avait fait cadeau de 500,000 écus en billets sur la banque d'Amsterdam. Thadéus demande à Frédéric une audience particulière qui lui est accordée. Use présente, et, dans le cabinet du roi, seul avec lui, en sujet loyal, en homme de bien que le vice triomphant indigne, il accuse hautement madame de Lichtenau, et plaide avec enthousiasme la cause de la reine. Frédéric considère le jeune capitaine avec étonnement. Jamais paroles si hardies n'avaient été dites en sa présence depuis qu'il était roi. En énumérant les griefs de la reine contre la favorite, Thadéus pleurait; sa voix, tremblante d'émotion, retentissait comme un remords au cœur de Frédéric. Enfin, le croirait-on? il laissa dire au jeune homme tout ce qu'il voulut, puis il essaya de se justifier. Il dit combien la comtesse lui était attachée, toutes les preuves de dévouement et d'amour qu'il avait reçues d'elle ; il parla de l'éloignement invincible qu'il s'était toujours senti pour la reine, aux excellentes qualités de laquelle il rendait, du reste, pleine et entière justice. Il termina en demandant à Thadéus

de quel crime on accusait cette pauvre femme.

— De plusieurs , dit avec assurance le capitaine des gardes 5 de deux surtout ! celui de lèsemajesté envers la reine qu'elle a insultée publiquement en vingt occasions; celui de haute trahison envers l'Etat.. . .

— De haute trahison ! s'écria le monarque étonné... Comment cela^ s'il vous plait? Pardieu , monsieur^ ceci devient grave !

— Oui;, sire^ de haute trahison envers l'Etat^ répondit Thadéus sans s'émouvoir. La comtesse a reçu cent mille livres sterling de l'Angleterre, pour engager votre majesté à faire partie de la coalition contre la France.

— Monsieur le comte ! dit Frédéric en se levant, les lèvres pâles et frémissantes; pour porter une telle accusation, il faut des preuves, des preuves irrécusables , en tendez- vous ! car cela doit faire tomber une tête, nécessairement...: celle de l'accusée, si le crime est prouvé. .., celle de l'accusateur, s'il ne l'est pas. Avez-vous bien songé à cela, monsieur le comte?

- — Sire, répliqua le jeune homme avec le plus grand sang-froid , ceux qui m'ont élevé m'ont appris à ne jamais mentir.... Ce que je vous ai

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dit est ce que je crois vrai. Ordonnez que la comtesse soit mise en jugement; et puisqu'il s'agit d'une tête , je jette la mienne en gage. Je suis prêt à vous remettre mon épëe.

— Un moment^ capitaine , reprit Frédéric- Guillaume. Yous^ accusateur de madame de Lichtenau, d'une femme que je connais depuis l'âge de dix ans^, d'une femme que j'ai vue grandir et se développer sous mes yeux. . . savez-vous de quoi l'on vous accuse à votre tour ?

— Moi;, sire?

— Oui î vous même. . . Et d'abord^ monsieur^ remettez-moi votre épée ! . . . .

Thadéus tira du fourreau son épée^ une épée donnée par le grand Frédéric à son père^ compagnon d'armes du feu roi. ... Il la remit au monarque en pâlissant.

Le roi prit l'arme^ et la tournant dans ses mains :

— C'est l'épée d'un sujet fidèle^ cela ! dit-il avec un sourire amer.

Il la posa derrière lui , sur son bureau.

— Monsieur le comte de Wurzheim , filleul de mon oncle et de ma femme ^ capitaine des gardes de sa majesté la reine ^ vous êtes accusé

d'adultère avec Tépouse de votre souverain!... Vous êtes accusé de conspirer contre mes jours,

avec le prince royal , notre fils bien-aimë !

Qu'en dites - vous , comte de W urzheim ? Trouvez-vous que notre accusation vaille les vôtres ?

Thadëus y atterré^ ne trouvait pas un mot à répondre.

— Eh bien! beau chevalier, reprit Frédéric, vous vous taisez maintenant ! . . . Savez-vous que vous avez fait une grande sottise en venant ici ? Je l'avais dit aux vôtres , pourtant î . . . . que la reine et son fils ne s'occupent point de mes affaires , s'ils ne veulent pas que je fouille dans les leurs — Allons, répondez! nous sommes seuls. Dites donc oui ou non, vous qui ne mentez jamais !

— Sire, dit enfin le capitaine des gardes, je n'ose croire que votre majesté ait voulu me parler sérieusement. . . . D'aussi terribles soupçons n'ont jamais pu. . . .

— Sérieusement! interrompit le roi avec sévérité.... L'honneur d'une femme, la fidélité d'un fils, sont des choses avec lesquelles le dernier mendiant de mon royaume ne jouerait pas.

monsieur Songez-vous que c'est le roi qui

vous parle ?

— Mais sa majesté la reine est la vertu, la pureté incarnées , sire î s'écria Thadéus avec exaltation. Le prince vous aime et vous chérit î S'ils gémissent et se plaignent , c'est de votre froideur à leur égard —

— Assez ! dit le roi sèchement. Je n'aime pas les remontrances.... Nous nous reverrons.

Il sonna. Un chambellan parut, précisément le mari de la comtesse.

— Qu'on fasse venir le capitaine de mes gardes î

Le duc d'Hoogswein se présenta.

— Le comte de Wurzheim, lui dit Frédéric, sera conduit aujourd'hui même à la forteresse de Magdebourg, sous bonne escorte. Allez.

Thadéus resta long-temps prisonnier. Le roi de Prusse s'était retiré de la coalition : il avait signé la paix de Baie avec la République française , abandonnant à ce fier gouvernement %es états de la rive gauche du Rhinj quand on commença l'instruction du procès. La comtesse de

Lichtenau revint d'Italie^ toute chagrine d'avoir vu son amant ^ le chevalier de Saxe , tué en duel par Suboff^ gentilhomme de l'impératrice Catherine et rival du chevalier. Les illuminés , toujours maîtres de l'esprit faible et vacillant du monarque^ toujours d'accord avec la favorite^ firent tomber facilement les accusations portées par le malheureux capitaine^ tandis qu'ils accumulèrent griefs sur griefs contre cet homme^ que ses idées libérales^ et la part qu'on lui avait toujours attribuée aux fameux pamphlets révolutionnaires, contribuaient à leur rendre odieux. Les partisans de la reine et du jeune prince, tous éloignés delà cour, ou cachant leurs sentimens pour conserver leurs places, furent impuissans à secourir la victime que l'on voulait sacrifier. Le comte de Wurzheim fut jugé au mois de septembre \ 795 , et condamné, comme coupable, non d'adultère avec la reine , mais de haute trahison, à être pendu sur la place pubUque de Berlin.

La veille de l'exécution , sa mère , sa pauvre mère ! seul parent qui lui restât, vint au palais pour se jeter aux pieds du monarque, et demander la grâce de Thadéus. On ne lui permit point

d'entrer ; on la repoussa impitoyablement. Les bourreaux ne voulaient pas se laisser ravir leur proie.

Cependant Thadéus devait étresauvé.Illefut.

Il y avait à Berlin un médecin nommé Elstein^ père d'une jeune et jolie demoiselle^ que lïnfâme mari de la comtesse Lichtenau avait fait enlever , en ^ 792 ^ pour remplacer auprès de lui la belle madame Baranius ^ actrice du théâtre de la cour^ son ancienne maîtresse. Le comte de Wurzheim était parvenu à arracher cette pauvre fille des mains de son ravisseur^ et l'avait rendue au docteur^ digne de lui comme auparavant. Elstein , plein de reconnaissance , avait juré de tout sacrifier ^ même sa vie , pour Thadéus^ s'il arrivait jamais que celui-ci pût avoir besoin de ses services. On conçoit de quel désespoir il sentit son âme déchirée^ lorsque la nouvelle du jugement et de la condamnation du comte parvint jusqu'à lui. Faible et sans crédit^ que pouvait-il? Cet homme ;, qui lui avait rendu sa fille ^ son bonheur , sa joie dans ce monde ; le but de ses travaux, l'espoir Je sa vieillesse; cet homme allait périr, attaché à l'ignoble gibet ! Quelle horrible pensée ! L'ha-

bile médecin osa concevoir un projet inouï; un projet hardi comme les œuvres du Créateur. Il se dit : — Mon bienfaiteur^ le sauveur de ma fille ^ ne mourra pas! Je le sauverai.

L'exécution se fit la nuit^ aux flambeaux. On avait craint un mouvement populaire. Elstein était allé voir le comte dans son cachot deux heures avant le supplice; et là^ tout en larmes^ à deux genoux^ il l'avait supplié de lui vendre son cadavre ^ pour qu'il pût au moins garder mort chez lui l'homme qu'il avait tant aimé vivant. Le comte, ému, avait consenti. Alors , sans le prévenir, sans lui dire pourquoi, brusquement et d'un effort rapide comme la tempête , le docteur avait saisi Thadéus à la gorge, et comme un homme désespéré, mais sûr de sa main , il lui avait fait au cou une étroite incision, à peine visible Puis il était sorti les

yeux hagards en s'écriant : — Le condamné allait se tuer ! prenez garde ! veillez sur hii ^ !

Puis. . . comme, un quart-d'heure après l'exécution , la foule , prévenue en dépit des précautions prises, grondait furieuse et menaçante au-

• Voir les notes à la fin du second volume.

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