‹ Thadéus le réssuscitéChapitre 2 sur 17 · I. Ci · texte numérisé non relu

I. Ci

tour de l'échafaud ; il était venu vite réclamer son cadavre , que les exécuteurs lui livrèrent incontinent^ satisfaits qu'ils étaient de n'avoir

point à le garder plus long-temps

Alors vous l'auriez vu retourner chez lui tout essoufflé y respirant à peine , à demi mort d'incertitude et d'espérance... Vous vous seriez émus à le voir étendre ce corps sur son lit. ... et dire à sa fille tremblante à côté de lui : — Prie , prie de toute ton âme ! appelle la miséricorde de Dieu sur nous ! dis-lui^ ma bonne fille , qu'il n'est pas juste que cet ange soit repris si tôt... Prie 1 oh ! prie bien^ je t'en conjure ! — Alors vous auriez pleuré sur cet homme appelant toutes les ressources de son art au secours du vœu sublime qu'il avait formé ; vous auriez senti le cœur vous battre d'épouvante , en voyant comme il parcourait le cadavre de ses mains savantes; comme il se penchait sur lui; comme il écoutait avec anxiété pour savoir qui de la mort ou du médecin avait gagné la terrible gageure ; comme il épiait d'un œil avide le moindre mouvement accusateur du souffle qui revient!... Et

puis^ au bout de cinq minutes vous auriez

dit : — C'est un fou, cet homme! — Car il sau-

— LA CONSPIRATION. — 13t

tait y il courait , il dansait dans sa chambre. ... il embrassait sa fille , il riait , il pleurait , il chantait comme un fou !

Thadéus était ressuscité! Il revivait^ mais pour son sauveur et pour lui seulement ^ mort à tout le reste , mort pour tout le monde : car , le médecin et sa fille eussent été perdus ^ si quelqu'un , si la mère de Thadéus elle-même avait su cela.

Quinze jours après , le comte de Wurzheim était à Reims , en France ^ veillant dans une chambre d'auberge auprès du lit de M. de Vauxbuin y émigré français , qui y rappelé dans sa patrie , l'avait pris^ à son départ de Berlin^ des mains du docteur^ pour lui servir de secrétaire, et comme un homme digne de toute son affection.

Malgré les soins qui lui furent prodigués, M. de Yauxbuin , dont la vie s'était usée au chagrin d'un long exil, succomba brisé sous le bonheur inespéré qui le frappait. Il mourut dans la nuit. Il avait dit à son secrétaire : — Soyez tranquille; si je meurs, ma femme me remplacera dans l'exécution du bien que je voulais vous faire.

En effet, au moment de rendre le dernier soupir, rémigré, d'une main déjà froide, tendit à Thadéus un paquet cacheté. C'était une lettre pour sa veuve , la citoyenne Vauxbuin , quai Voltaire, à Paris.

On prend son bien où on le trouve.

Aphorisme.

Crâne très-volumineux : toutes les

bosses antérieures remarquables. A la partie occipitale , nous avons trouvé l'organe de la philogéniture (n** 2), excessivement développé.

H. J.-Lafond.

Mélanges phrénologiques .

Pour sauver son enfant du danger, nous le vîmes s'élancer à travers les flammes; revenir dans un état affreux, les cheveux, la barbe et les sourcils grillés , la tête ouverte par un débris de poutre tombé de la toiture. Puis il courut , il courut sans s'arrêter jusqu'à la maison.... la petite dormait dans ses bras !

W. Sheffields.

Le Village incendié.

OHAPITAB V.

ÏJn mois après Finstallation de Thadéus chez le menuisier, Madeleine et Simon chérissaient déjà leur nouveau compagnon comme un frère. Ils lui témoignaient une confiance illimitée. C'était l'oracle de la maison, le conseiller intime que Ton aimait à consulter toujours, parce qu'il trouvait toujours des expédiens pour les cas difficiles.

C'était pour sesliôtes^ on n'oserait pas dire ses maîtres. . .une surprise sans cesse renaissante de voir le courage , la persévérance^ la résignation de cet homme , si peu fait pour le travail grossier qui lui déchirait les mains. Souvent Madeleine avait peur^ quand à ses yeux Thadéus soulevait d'énormes pièces de bois , que son mari , quoique fort et habile^ aurait craint de manier. — Prenez donc garde , mon Dieu î vous pouvez vous blesser ! s'écriait-elle involontairement. — Et lui^ sûr de sa force ^ la regardait en souriant pour la remercier de cette marque d'intérêt; puis il achevait sa tâche avec l'habitude d'un vieil ouvrier.

Thadéus avait désaccoutumé Simon des séances du club. Le menuisier passait presque toutes ses soirées à la maison ^ et puis^ après la besogne faite et la boutique rangée ^ l'homme de peine venait s'asseoir auprès de ces bonnes gens; il les intéressait^ il les instruisait par sa conversation facile et variée. Simon et Madeleine dévoraient les paroles de Thadéus. Ils s'élevaient l'âme ^ et se formaient le jugement en l'écoutant; et plus d'une fois minuit vint à sonner qu'ils étaient encore là , sous le charme ;, et tout

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surpris d'avoir ainsi passé trois ou quatre heures.

Cependant les récits de Thadéus n'occupaient pas toutes leurs heures de loisir. L'ouvrier , à force de dire à Simon qu'un chef d'établissement devait au moins savoir lire les commandes qu'on pouvait lui adresser par la poste; à force de faire entendre à Madeleine qu'il fallait qu'une bonne ménagère fut en état d'écrire et de compter sa dépense de chaque jour^ décida enfin les époux à prendre les leçons de lecture , d'écriture et de calcul , qu'il voulait leur donner.

Madeleine^ docile et bien disposée^ ne se rebuta pas des difficultés de ce commencement d'éducation. Simon, piqué au vif des progrès de sa femme, cherchait, à force de travail , à vaincre son intelligence plus rétive. Mais la patience de Thadéus , soutenue par la bonne volonté de sa studieuse écolière , échoua auprès du menuisier. Elle commençait à lire couramment, que lui savait à peine assembler quelques lettres. Simon en éprouvait des mouvemens de colère , se frappait le front, jetait le livre par terre, marchait dessus; et pleurait presque de se voir si peu avance, quand sa compagne d'études devenait

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si habile. En vain Thadëus lui disait avec douceur et pour l'encourager: — Cela ira mieux demain.—Le menuisier se désespérait comme un enfant, et vraiment ses accès de dépit faisaierit peine à sa femme.

— Laisse cela , lui dit-elle un jour , tu te rends trop malheureux; je ne veux plus que tu apprennes; c'est bien assez des fatigues de la journée, sans que tu risques encore de tomber malade avec nos leçons du soir; puisque j'ai le bonheur d'apprendre plus facilement que toi, eh bien ! j'en saurai toujours assez pour nous deux.

Simon convint qu'il avait vécu assez heureux jusque-là sans savoir lire, pour se dispenser d'une fatigue à peu près inutile. D'ailleurs, il n'avait pas à rougir de son ignorance devant sa femme, et il se sentait plus fier d'elle encore , en lui voyant acquérir un nouveau degré de supériorité sur lui. Il abandonna de grand cœur les leçons, et Thadéus n'eut plus à s'occuper que de l'éducation de Madeleine.

Versla fin de germinal suivant, la jeune femme devint mère. Elle fut sur le point de périr en mettant au monde un charmant petit garçon : pendant quinze jours on désespéra de la vie de

— UN €OKlIR DE PÈRE. — 13»

l'accouchée. Le chagrin de Simon était extrême. Encore fallait -il que le pauvre mari sortît tous les matins pour travailler en ville; il partait sans espoir de retrouver vivante à son retour celle qu'il aimait de toute la franchise et de toute la force de son cœur simple et bon. Thadéus ne suivait pas le menuisier au dehors; il restait là , travaillant dans la boutique ;, mais interrompant de demi-heure en demi-heure sa besogne pour aller auprès de la malade lui prodiguer des soins tendres, mais chastes, mais respectables comme les soins d'un frère ou d'un fils. Le soir, Simon se plantait sur une chaise, en disant à sa femme : — Dors , ma petite , je veillerai ; — mais Thadéus venait ; il forçait le brave homme à se coucher , et continuait pendant la nuit ces attentions d'une touchante sollicitude qui mirent enfin Madeleine hors de danger.

La mère étant malade , on mit l'enfant en nourrice. Le jour du départ, Madeleine pleura beaucoup; elle embrassa vingt fois son fils bien-aimé, elle rappela celle qui l'emportait afin d'essayer encore de nourrir le pauvre petit, qui ne pouvait tirer que quelques gouttes de lait du sein maternel; tandis que la fraîche et ro-

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buste paysanne lui promettait une nourriture abondante et salutaire. Il y eut des larmes comme pour une séparation éternelle. Simon qui savait bien qu'on devait se revoir avant peu , disait à Madeleine que c'était une sottise de se désoler ainsi; il priait Thadéus de parler raison à la malade^ mais Thadéus avait aussi les yeux humides : on lisait sur son visage les traces d'une vive émotion. Il embrassait l'enfant de Simon avec amour ^ et Durand, ainsi que sa femme, présens à cette scène, se disaient tout bas: — C'est bien extraordinaire. — Ils disaient cela, parce qu'ils ne savaient pas que l'amant de Clarence allait être père aussi, et que tous les baisers qu'il donnait au fils du menuisier, c'était à son propre enfant que son cœur les adressait.

Durant les quatre mois qui s'étaient écoulés depuis son entrée chez Simon , Thadéus n'avait pas laissé passer deux jours sans aller de l'autre côté de la Seine , s'informer de la santé de la citoyenne Vauxbuin, auprès des gens du voisinage, et suivre en secret les progrès de la grossesse. Bien sur de ne pas être reconnu sous ses habits de travail, l'homme de peine s'asseyait sur un banc , à la porte de l'hôtel , et guettait , à

riieure accoutumée des sorties de la comtesse, le moment où cette femme devait monter en voiture. Clarence paraissait j il la voyait passer;, fraîche et gaie comme elle l'était avant la scène du pavillon ; et , soit que sa fraîcheur et sa gaîté fussent réelles ou factices, Thadéus avait beau l'examiner avec son regard pénétrant et sur, rien dans le maintien ou la tournure de la comtesse ne décelait , même pour lui , le secret vivant de leurs amours.

— M'aurait - elle trompé? se demandait- il. Ne voulait-elle me tendre qu'un piège pour me forcer à l'épouser?.. Mais dans quel but?.. Je n'avais rien à lui donner pour qu'elle voulût de moi... rien, pas même de l'estime pour son argent. . . Mais qui sait ?. . l'intrigue a souvent de fâcheuses nécessités... ses exigences sont quelquefois impérieuses et bizarres.... Il y a des momens où ces femmes-là ont besoin d'un mari... Le voile nuptial est parfois nécessaire pour couvrir une infamie ! . . .

Et puis Thadéus pensait à tout ce qu'il y avait d'hommes sans cœur, sans conscience et cuirassés contre le mépris, dans la brillante société de la comtesse.

— Si Clarence , reprenait-il , avait eu de la honte à offrir à quelqu'un avec sa main^ elle eût trouvé sans peine un misérable qui se fut

empressé d'accepter la dot que j'ai refusée

Elle a dit vrai, je dois le croire.... Je l'ai rendue mère. . . . Mais si elle avait résolu de ne plus l'être ! . . . si elle avait cherché à se débarrasser du fardeau qui pèse sur sa réputation , qui peut ( et c'est bien pis ) devenir un obstacle à ses plaisirs de tous les jours. . . lui faire manquer un bal ! . . . Oh ! non , ce serait trop affreux ! Elle n'en est pas là encore.... Mais pourquoi donc alors cette taille de jeune fille et ce costume de femme de théâtre donnent-ils un démenti à la révélation qu'elle m'a faite ?

Dans le trouble de ses esprits , Thadéus fut plus d'une fois sur le point de s'élancer au milieu de la cour de l'hôtel, et là, homme de peine du menuisier, avec sa veste d'ouvrier, ses mains calleuses , de s'approcher de la comtesse , de la prendre par le bras et de lui dire tout haut : — D'où vient , Clarence , que tu n'es plus enceinte?..

Enfin , un jour , ses doutes pénibles s'évanouirent, toutes ses craintes se dissipèrent. Il vit

Clarence sortir^ mais non pas en voiture comme elle en avait l'habitude. Son costume était simple j un long châle la couvrait jusqu'aux genoux; son voile était baissé. Louise^ sa camériste, raccompagnait. Quand les deux femmes eurent feit quelques pas ^ Thadéus quitta le banc de pierre et les suivit dans tous les détours qu'elles prirent pour arriver à une place de fiacres. Louise fit ouvrir la portière d'une voiture -, le marchepied fut abaissé.

— Prenez garde de vous blesser , madame , dit la femme de chambre en soutenant sa maîtresse , qui montait péniblement les marches mobiles.

Thadéus entendit ces mots, et son cœur bondit de joie; et, dans le délire de bonheur qui s'était emparé de lui , il demanda pardon à la mère de son enfant du soupçon qu'il avait pu concevoir.

Monté comme un laquais derrière ce fiacre, il tâcha d'écouter ce qui se disait dans la voiture ; mais le bruit des voix ne perçait pas les parois de la caisse. Au risque d'être reconnu, il porta un regard curieux à travers la vitre du fond. Le chapeau de la comtesse lui faisait obstacle. Enfin

Clarence détourna un peu la tête; son voile était relevé. Thadéus n'entrevit qu'un moment le visage de sa belle et fière maîtresse ; mais c'était assez de cette vision rapide comme l'éclair pour achever de le convaincre. Il n'y avait plus ni gaîté ni fraîcheur sur les traits de la comtesse; c^étaient la pâleur et la fatigue d'une longue contrainte qui se montraient alors sans rouge et sans tromperie. Clarence était bien changée ! Thadéus la trouva plus belle que jamais ; lui. Le cocher arrêta ses chevaux devant une jolie maison de la rue de Clichy. L'ouvrier de Simon n'eut pas besoin d'en apprendre davantage. Il savait que la comtesse venait de se faire conduire chez la citoyenne Amanda Yollini^ italienne peut-être^ véhémentement soupçonnée de n'être pas aussi veuve qu'elle le disait; du reste ^ femme d'intrigue comme la comtesse^ femme de plaisir comme tant d'autres y dépositaire des secrets d'amour d'autrui, mais qui n'avait jamais pris que le public pour confident des siens; enfin une créature bien heureuse, bien fêtée, bien courue; caractère charmant , qui comptait parmi les femmes autant de rivales que d'amies , parmi les hommes

autant d'heureux que d'adorateurs. Discrète pour les autres^ et dévouée^ parce qu'il faut bien avoir sa vertu ^ la citoyenne Vollini était la seule personne à qui Clarence pût dire son secret^ sans danger pour l'avenir. Sa maison était aussi l'asile le plus mystérieux que la mère future pût choisir pour donner le jour à son enfant. Admise dans tous les cercles de ce temps de réunions licencieuses ;, Amanda ne recevait personne. On l'invitait chez soi^ comme surcroit de débauche y comme dernier appoint de la somme bien complète des vices de l'époque ; mais pas un de ses admirateurs les plus empressés n'eût osé se présenter à jeun chez elle. L'Italienne n'était vraiment charmante à voir qu'à la lueur d'une flamme de ponche ? on la méprisait au grand jour... et certes^ c'était pure injustice , pure jalousie contre elle : car, au milieu des courtisanes aristocrates qui étalaient leur froide impudeur sur les promenades publiques, le pauvre pouvait au ^'iïïoins dire, en voyant passer la citoyenne Vollini : — Il y a quelque chose de bon au fond de ce cœur-là !

Cette course extraordinaire avait pris plus

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