LETTRE X
Amédée de Yerneuil a Victor Aubrey.
• Saint-Germain-en-Laye , octobre 1814.
Je t'écris au débotté des noces. Quand je dis au débotté^ je mens; car nous remontons en voiture, ma femme , moi et Dufour, attendu que le vieux coquin veille à ce que je ne prenne aucune privante avec madame la baronne de Yerneuil ! C'est un homme précieux, que ce Dafour, pour garder les femmes contre l'amour de leurs maris ! Figure-toi que ce matin je ne connaissais pas encore ma moitié . L'homme d'à ffaires du vieux duc avait tout arrangé à la paroisse et à la mairie de Saint-Germain. J'étais des-
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cendu à Thôtel du prince de Galles dès hier soir; et ce matin ^ je fumais tranquillement mon cigare à ma fenêtre.... quand je vois arriver une espèce de comtesse, que que je prends d'abord pour la future, attendu que j'avais oublié de m'informer de l'âge de ma femme. Elle demande monsieur Amédèe de Verneuil; j'entends le garçon de l'hôtel crier : N^ 3, la porte en face de V escalier! En galant chevalier, je jette le cigare au feu, je passe un peu d'eau dans ma bouche, et je vais donner la main à l'intéressante voyageuse qui me salue en bellemère , tu sais, avec une révérence et la grimace. ÎVous restons un quart d'heure à nous regarder le blanc des yeux; enfin elle me dit :
— C'est pour aujourd'hui, monsieur le baron.
— Va pour aujourd'hui, madame la comtesse!
— Vous connaissez toutes les conditions de M. le duc? — Je sais qu'il me faut l'année entière de pension dès aujourd'hui, ou il n'y a rien de fait entre nous. — Ah ! monsieur, comme vous marchandez cette enfant! — Vous la vendez bien, vous, madame! — Cette réponse plaque un pied de rouge sur les joues
de mon honorable belle-mère. Elle se met à la croisée. Je siffle l'air : Oui, c'en est fait, je me marie j en achevant de m'habiller. Enfin la comtesse quitte son attitude silencieuse ; elle revient près de moi, et me prenant la main, elle me dit d'un ton suppliant : — Vous savez que ma fille ignore encore en ce moment que ce n'est pas son époux... — Qui sera son mari, ajoutai-je avec vivacité. — Ne
l'instruisez de rien avant — Avant l'autre ,
dis-je. Ah! je sais trop ce que je dois à Monseigneur pour lui faire le tort d'être amoureux de ma femme. — Monsieur' le baron, ménagez-moi... D'ailleurs, continua-t-elle avec une espèce de fierté, si vous étiez nécessaire à nos projets, nous ne sommes pas aussi sans vous rendre un grand service. — Pas de fécriminations, madame. Notre position respective n'est pas fort noble, comme vous le savez; expliquons-nous en gens qui ne valent pas mieux l'un que l'autre, c'est-à-dire, franchement et gaîment; car si nous en sommes déjà à gémir sur les fautes que hôus nous promettons de commettre, autant ne pas se mêler défaire des infamies. — Cette réplique
morale l'a mise tout-à-feit à son aise avec moi 3 et vraiment je t'avoue que madame de Vauxbuin est une femme fort aimable 3 elle ne manque pas d'esprit^ et sa beauté n'est point déjà si effacée qu'on ne puisse s'avouer pour son amant. Un moment j'ai eu la pensée d'enlever la mère; mais je me suis dit : — Le monde crierait. . . . — Et cependant comme le monde suit injuste! Je pourrais bien être de fait le beau-père de ma femme puisque je ne suis que de droit le mari de ma belle-fille. J'ai réglé avec la comtesse toutes les conditions du mariage ^ et puis à onze heures nous nous sommes rendus chez le notaire. Ma femme était arrivée avant moi; j'ai su que c'était elle , parce qu'elle signait au contrat. Ah ! mon ami ! quel ange que cette Mathilde ! Yrai^ c'est bien heureux pour elle qu'elle ne m'appartienne que pour la forme; il y aurait conscience à faire le malheur d'une aussi joHe créature. On s'est embrassé après le contrat. La petite y a été de si bon cœur que le vieux Dufour en a grogné dans son coin , et m'a lancé un coup d'œil comme pour me dire : — Ce n'était pas dans nos conventions !
— Le diable m'emporte , je crois que Mathilde est amoureuse de moi; elle m'a regardé toute la journée avec des yeux ! à me donner envie de rendre les dix-huit mille francs de pension et de garder pour moi madame la baronne. Eh bien oui, j'aurais la maladresse de manquer ma fortune î et puis demain, après demain, et tous les jours suivans, je rongerais mon frein dans le ménage, ou bien je planterais là cette pauvre enfant, sans profit pour moi et avec du chagrin pour elle. D'ailleurs, vois-tu, en fait de jolies femmes, nous sommes à Paris comme les officiers d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume, nous en avons tout autant et plus qu'il n'en faut pour satisfaire la curiosité d'un beau garçon.
Api^ès les cérémonies de la mairie et de l'église, nous sommes rentrés à l'hôtel du prince de Galles. Mathilde était toute surprise de ce mariage sans noce et sans bal. On a fait entendre à ma femme que cela devait être ainsi aujourd'hui, et que le lendemain serait plus joli pour elle que le jour même. Elle s'est résignée, la chère petite, et nous avons causé gaîment jusqu'à la chute du jour. Croirais-tu
qu'elle me connaissait avant notre mariage? Oui;, elle m'a avoué avec une ingénuité charmante 5 qu'elle allait tous les jours aux Tuileries voir passer les mousquetaires de service 9 et que j'étais l'un des dix ou douze qu'elle se donnait en secret pour mari. Oh ! Dufour a eu bien raison d'être de bonne garde ;, car peu s'en est fallu que je ne manquasse à mes engagemens d'époux!
Voici la nuit venue; je vais conduire madame la baronne à Andresy^ à deux lieues d'ici, où le duc nous a fait préparer un petit souper, après lequel mon année de pension me sera comptée. Ensuite je pars pour l'Italie; en voilà pour un an à revoir ma femme. Oh ! mais que le duc ne tienne pas trop à son argent surtout, car je me promets de le faire danser d'une rude façon. S'il fait le mari à ma place, il faudra qu'il me mette au moins à même de faire le sultan à l'étranger. Quand je serai installé quelque part, si je peux y rester, j'invite par la présente tous mes amis à venir m'aider à ruiner monseigneur.
J'ai le plaisir de t'annoncer que ma belle-
mère sera mise à la porte, et consignée à Thôtel du vieux duc, aussitôt après notre arrivée à Andresy. Elle ne se doute de rien, la respectable matrone! Yoilà même qu'elle rit et fait la princesse, comme si elle avait l'honneur d'être elle-même la maîtresse d'un pair de France.
Ne t'étonne pas si les lignes précédentes sont tremblées. Au moment où j'achevais ma lettre, Mathilde est venue à petits pas s^accouder sur mon fauteuil pour lire ce que je t'écrivais. Heureusement je l'ai vue à temps ; elle ne sait rien, car elle n'a fait que rougir en se retirant. — De la curiosité , madame la baronne ! lui ai-jedit. — Et elle, de sa voix douce et tremblante, m'a répondu : — Pardon, monsieur le baron; je croyais qu'il n'y avait plus de secrets entre mari et femme. — Mari et femme, mon cher Victor ! Il faut que je la quitte au plus vite. Dans deux jours elle m'aimerait à l'adoration, et je ne serais plus le pensionné de monseigneur le gentilhomme de la chambre.
Adieu encore une fois. Ecrivez -moi toutes vos folies , je vous dirai les miennes. Me voilà
débarrassé de mes créanciers. Je suis libre, je suis riche. Vive le mariage qui n'engage à rien!
Amédée de Verneuil.
Comment, madame! vous êtes sa mère , et vous avez fait cela ?
Anais Ségalas.
Où donc est-il Tépoux que ma jeunesse Avait rêvé jeune, beau , caressant?
BÉRAXGER. Le Philtre.
Monsieur le duc , ceci est infâme !
ceci est indigne !
Victor Hugo. Lucrèce Borgia.
GHAPI7RI: XIXI.
Au confluent de la Seine et de FOise, à deux lieues environ de Saint-Germain en Laye^, le village d'Andresy étale son paysage enchanteur. Presqu'à Fentrée, sur le bord de l'eau, une jolie maison, de construction élégante, montre au soleil ses murs vernis, et son toit d'ardoises resplendissantes comme des
écailles. Un parc planté à l'anglaise entoure cette habitation et la protège sous l'épais abri de ses marronniers et de ses ormes. C'est là que^ le soir de son mariage^, la fille de Thadéus^ devenue baronne deVerneuil^ fut conduite.
Elle avait dit à sa mère : — Où allons nous donc? — Et madame de Vauxbuin^ en souriant avec bonhomie^ lui avait répondu : — Nous allons , ma chère ^ dans une des propriétés de ton mari. C'est la plus rapprochée de Paris : comme la campagne est encore bien belle, et que les préparatifs de ta réception à l'hôtel de Verneuil ne sont pas tout-àfait terminés, nous avons pensé qu'il ne te répugnerait point de passer une semaine ou deux à Andresy. Est-ce que nous nous serions trompés ?
Mathilde n^avait que bien rarement entendu sa mère lui parler de cette façon. Ce tutoiement, cette douce sollicitude, l'émurentjusqu'au fond de l'âme. Elle se jeta au cou de madame de Vauxbuin. — Ma bonne mère , lui dit-elle en pleurant de tendresse , que de bonheur je vais avoir, et comme je serai fière de vous l'attribuer ! . . . car, sans vous , maman. . . . ■ — Ne
parlons pas de cela ^ interrompit vivement la comtesse. N^es-tu pas ma fille ^ mon unique enfant? Va! si ton bonheur est mon ouvrage^ ma plus douce récompense sera de te voir en jouir.... Mais nous faisons attendre ces messieurs^ ajouta la comtesse, en rougissant malgré elle , à la vue de Dufour et du baron qui se mordaient les lèvres pour ne pas rire ; allons, Mathilde, en voiture.
M. Dufour allait offrir sa main. Le mousquetaire ne lui en laissa pas le temps il
saisit avec empressement les jolis doigts de sa femme, et ne put s'empêcher de les baiser. Que devint-il lorsqu'il sentit la douce étreinte de Mathilde répondre à la sienne? Quelque chose qui ressemblait au remords tomba sur son cœur au milieu des désirs qui le dévoraient. . . . Enflammé d'amour, il allait se trahir, il allait dévoiler à l'innocente victime l'horrible complot tramé contre elle.... mais l'impassible Dufour avait vu son trouble à la lueur des lanternes de la voiture; il se pencha à son oreille et lui dit : — EHe Tobias a prise de corps demain contre vous....
Ces quelques mots suffirent pour rappeler
Verneuil à lui-même. Il frissonna, laissa l'homme d'affaires placer les deux dames comme il l'entendait; puis il prit le coin vide à côté de Dufour et vis-à-vis madame de Vauxbuin ^ qui eurent soin , en croisant leurs jambes^ de lui couper toute communication avec Mathilde. Les deux honnêtes personnages savaient que l'on peut se dire mille choses avec les pieds.
La voiture roula vers Andresy. Il était neuf heures du soir.
Le bruit que faisaient les roues en broyant le pavé fournit aux quatre voyageurs un prétexte convenable de garder le silence. Chacun d'eux avait en effet besoin de se recueillir, et de récapituler les événemens de la journée. Nous savons à peu près ce que pouvaient penser les trois conspirateurs. Ne nous occupons que de Mathilde.
Sa situation était un rêve qu'elle avait peur à chaque instant de voir finir. Quitter une vie de misère et de privations pour une vie d'abondance et de richesse; passer des mains d'une mère fantasque, acariâtre, injuste et dure bien souvent, à celles d'un mari plein de grâce et de jeunesse,
qui Taimait à coup sûr, et semblait se proposer pour tâche unique de la rendre la plus heureuse des femmes ; se voir baronne et grande dame, elle qui plus d'une fois s'était surprise à douter que sa mère fût vraiment comtesse, tant les titres lui semblaient incompatibles avec la pauvreté : que de riantes idées jetées à la fois à son imagination enfantine! — Je vais dans un château, se disait-elle ; dans un château à moi, puisqu'il est à mon mari. Demain, les villageois m'apporteront des bouquets en criant : vive madame la Baronne l Demain, et tous les jours que je voudrai, je pourrai courir dans mon parc et jouer avec Amédée. J'irai voir mes bons paysans, j'enrichirai les pauvres, je soulagerai ceux qui souffrent, je soignerai les malades. Oh! comme je vais être heureuse! comme je vais faire du bien à tout le monde, pour être aimée et bénie, pour que le dimanche à l'église on prie Dieu pour moi î Mon mari approuvera tout ce que je ferai j il a l'air si bon , si doux ! un peu léger, un peu frivole; mais ce sont des défauts de jeunesse dont il se corrigera avec moi... Je Faimerai
tant ! il faudra bien qu'il fasse quelques sacri*fices pour sa femme !
Et l'âme baignée dans ces délicieuses illusions^ la pauvre enfant cherchait dans l'ombre le visage de son époux; elle était heureuse quand une clarté rapide d'auberge ou de chaumière sur la route ^ le lui montrait pensif et réfléchi. — Lui aussi , disait-elle ^ pense à tout cela ! Lui aussi bâtit dans son cœur l'édifice de notre félicité future ! Il pense que le voilà marié , qu'il sera père un jour. . . et c'est grave, c'est sérieux, cela....
A cette dernière et sublime pensée de maternité, elle sentit son cœur palpiter, et les larmes lui vinrent aux yeux : — Ma bonne Eulalie, dit-elle, je serais mère aussi, comme toi. .. Mon Dieu ! mon Dieu ! que de bonheur !
Ensuite elle fit un retour involontaire sur elle-même. Ses idées avaient perdu de leur enjouement. — Comme tout cela s'est fait vite! pensa-t-elle... Pourquoi donc tant de hâte? Est-ce que ce voyage de mon mari ne pouvait pas se remettre ? On ne lui a pas laissé le temps de me faire la cour.... de me connaître.... Si
j'allais ne plus lui plaire bientôt !.. . S'il allait
me trouver moins aimable qu'il n'espérait !
On s'est tant pressé de nous marier.
Et comme elle épluchait avec inquiétude tout ce qui s'était passé dans la journée^ elle se souvint qu'à l'église, au moment de la célébration, un homme âgé s'était offert à ses regards tout à coup j qu'il avait attaché sur elle ses yeux avec une expression singulière de bienveillance et de malice; que, bien qu'il n'eût parlé à personne, sa présence n'avait point paru indifférente ; au contraire , car Amédée ainsi que M. Dufour s'étaient inclinés avec respect sur son passage.... Elle se souvint encore qu'à plusieurs reprises elle avait demandé à sa mère qui était ce monsieur, et que chaque fois madame de Vauxbuin avait affecté de détourner la conversation sans lui répondre directement. Au reste, elle ne l'avait plus revu. Le soupçon lui vint que cet homme était peutêtre le père de son mari, et que le mariage n'ayant pas eu son assentiment complet, il avait voulu voir sa belle-fille avant de pardonner ou de se brouiller tout-à-fait. Ce fut la seule explication que Mathilde put trouver à I. iG
l'apparition mystérieuse de ce personnage, et elle eut peur de lui avoir dëplu.
Cependant la voiture s'arrêta. On entendit gronder sur leurs gonds les deux battans d'une grille de fer, et l'équipage franchissant une avenue sablée, s'arrêta de nouveau devant un perron, où deux laquais armés de flambeaux vinrent ouvrir la portière.
Les voyageurs descendent. L'homme d'affaires , d'abord ; il donne la main à la mariée. Le mousquetaire vient ensuite^ pâle, tremblant de honte et de dépit; il serre avec une rage convulsive le bras de sa belle-mère, en l'aidant à mettre pied à terre; sans les domestiques qui sont là immobiles et attentifs , il lui jetterait son infamie au visage!... Il regarde marcher devant lui la jolie Mathilde qui se détourne, en rougissant, pour le voir. . . Sa tête brûle... ses oreilles bourdonnent... La laisser aller, si belle! si enivrante! La tromper ainsi, elle! pauvre enfant, si confiante et si naïve! Un rire frénétique s'empare de lui. . . . L'homme d'affaires a peur d'un éclat. . . . Madame de Vauxbuin elle-même sent le rouge de la confusion lui venir sur les jbues.... Dufour fait un signe
aux domestiques. A l'instant une musique délicieuse^ musique de cors et de harpes, jouée par des artistes invisibles^ s'élève dans les airs, suave et pure comme les cantiques des anges , et Mathilde enchantée ne peut rien voir, rien entendre de ce qui se fait autour d'elle — Tout entière à cette musique ravissante, elle laisse passer sa mère et son mari , et monte le perron la dernière , en disant tout bas à Dufour : — Que c'est beau !
Dans une salle à manger peu spacieuse, mais élégante, aux murailles de stuc, au pavé de mosaïque, une table somptueusement servie attendait cinq convives. . . . cinq! .... Ce nombre de couverts attira tout d'abord l'attention de Mathilde.
— Pourquoi donc, dit-elle à sa mère qui l'avait seule suivie dans cette pièce , pourquoi donc cinq couverts, puisque nous ne sommes que quatre ?
— Il y a une autre personne , que tu as déjà vue....
— Ah! le monsieur de ce matin peut-être? Le père de....
— Tu vas voir, dit précipitamment la comtesse.
Diifour et le baron entrèrent. Le visage d'Amédée peignait le trouble de son âme , le
délire de ses sens Mathilde allait lui parler ,
s'informer des motifs de son agitation quand
un valet vêtu de noir^ la serviette sous le bras ;, vint demander à Dufour si l'on pouvait servir. L'homme d'affaires répondit par un coup de tête affirmatif. Au même instant une petite porte^ pratiquée entre deux pilastres, s'ouvrit, et le duc de G**'*^ parut.... Alors une visible révolution s'opéra sur toutes les physionomies, à l'exception de celle de Dufour, toujours froid, toujours impassible, témoignant tout au plus le plaisir qu'allait lui causer l'honneur insigne de souper avec son maître. Le duc, d'un air empressé, s'approcha de la mariée , qui lui fit , en souriant, la révérence, comme à un beau-père dont elle sollicitait les bonnes grâces. Après un compliment fort court, mais très-flatteur , s' emparant de la main de Mathilde qu'il pressa sur ses lèvres, il la conduisit galamment à la place qui lui était destinée entre sa mère et lui. Tout
cela prit beaucoup moins de temps que uous n'en avons mis à Tëerire.
Le souper fut très-gai. Quelques mots jetés habilement par la comtesse ayant instruit le duc de Terreur de Mathilde à son ëgard^ le noble pair comprit son rôle à merveille. Il fut étourdissant d'esprit. Le baron ^ que Dufour faisait boire ^ en lui glissant de temps en temps une salutaire recommandation , prit enfin bravement son parti ^ et se montra docile acteur dans l'atroce comédie qui se jouait au bénéfice de son père prétendu. Bref, tout alla si bien, qu'au dessert chacun se mit à pleurer d'attendrissement et de joie.
Minuit sonna. Les convives se levèrent. Le vin de Champagne avait donné dans la tête de Mathilde. C'était ce que le duc et se& complices demandaient.
Un laquais, porteur d'une bougie, se présente, et demande la permission d'éclairer madame la baronne jusqu'à son appartement.
Son mari veut l'embrasser; mais Dufour le retient, en riant et plaisantant, comme on fait aux mariés le soir de leurs noces. Mathilde et lui échangent un regard d'amour : le duc
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fronce le sourcil, Clarence s'en aperçoit : elle entraîne sa fille ^ et la porte se refermant brusquement derrière elles ^ brise le bruit des objections animées que M. de Yerneuil croit pouvoir se permettre à l'égard de certaines clauses du marché qu'il a souscrit.
Mathilde, muette^ suit la comtesse. Elle voudrait pouvoir se rendre compte de tout ce qu'elle a vu et entendu. Mille choses troubles et bizarres l'inquiètent et l'intriguent.... Elle n'ose interroger sa mère^ qui se moquerait d'elle sans doute....
Le laquais qui les précède ouvre une porte ^ puis une autre ^ puis une autre encore , et se retire avec respect. Une femme de chambre au minois chiffonné, à l'œil vif, coquettement vêtue, se présente, et invite les deux dames à entrer.
La mère pousse sa fille timide et irrésolue dans cette chambre ; la soubrette est restée discrètement en dehors. La mère voit , sans mourir de honte, sa fille tendre et soumise s'agenouiller devant elle en pleurant, et lui demander comme à Dieu sa bénédiction. Elle ose étendre ses mains impures sur cette tête innocente, et
ui^armure d'une voix sacrilège les paroles sacramentelles que Mathilde écoute avec recueillement, comme une voix céleste qui lui parlerait.... Horrible profanation! Elle entend, et son cœur ne se brise pas, et elle ne tombe point foudroyée , elle entend la douce créature lui demander humblement pardon de tous ses torts d'enfant, de toutes ses petites fautes de' jeune fille, lui faire une véritable confession d'ange, à elle, la prostituée! à elle , qui a livré froidement cette belle âme au démon ! Elle baise, comme Judas, et mouille de ses larmes hypocrites le front pur de cette victime qui l'implore , qui à peur d'oublier quelque chose dans sa confession ; pauvre colombe sans tache que tout à l'heure le milan va saisir; douce brebis jetée sans défense dans la loge du tigre — et par qui ! par elle, l'indigne mère, qui a vendu sa fille pour de l'or, qui a placé, comme le père l'avait prédit, sa fille en rentes sur l'État !
Au moment de quitter la chambre , haletante et brisée, car, toute dépravée qu'elle fût, eUe souffrait de cette scène déchirante, ses regards se portent machinalement sur le portrait d'un
homme vêtu de Tuniforme polonais ^ Tun des ancêtres du duc de G***. Elle lit écrit en lettres noires au bas du cadre doré de cette peinture : Thadéus-Constantin Sobiewskj,.. Thadéus!!!
Alors la voilà qui se cache la figure ^ Tinfême ! voilà qu'un cri rauque sort de sa bouche.... Elle s'enfuit ^ et sa fille ^restée seule, se dit : — Bonne mère ! comme elle est émue î
La femme de chambre, ayant vu sortir madame de Vauxbuin , revient prendre sa place auprès de la jeune personne. Elle tire d'un cabinet caché une magnifique toilette de nuit, dont elle habille sa maîtresse en silence; puis elle se retire, en jetant sur Mathilde un regard de compassion. Dufour l'avait mise dans la confidence des projets de Monseigneur.
Avant de se coucher, Mathilde , presque effrayée de se voir seule , promena ses regards sur le lieu où elle était. Cette chambre n'avait point de fenêtres; le jour y venait d'en haut, par un vitrage de cristal que voilait une gaze d'argent. Au milieu de ce dôme, deux amours en bronze doré, les ailes déployées, soutenaient un globe d'albâtre, d'où s'échappait une lumière douce, vaporeuse comme un clair de
lune à travers les arbres. Autour de la chambre qui formait le cercle^ régnait une longue suite de glaces ^ coupées de distance en distance par des draperies de soie bleue frangées d'argent , sur lesquelles posaient suspendus six portraits en pied^ comme celui qui avait si fort ému Clarence. Ces portraits ^ placés là par les soins de Du four, masquaient d'autres peintures faites exprès pour l'endroit, peintures voluptueuses et presque obscènes, que l'homme d'affaires avait jugées peu convenables à laisser voir ce jour-là. Le lit, en bois de citronnier incrusté d'ébène^ monté sur une estrade en marbre blanc, avait pour couronnement un aigle qui laissait tomber de son bec trois rideaux de soie blanche brochée d'or , gracieusement drapés sur les cols de cygne de la couchette. Un tapis , dessinant une seule et magnifique rosace, couvrait le plancher. Un somno antique, en bois d'ébène sculpté , soutenait un plateau de vermeil que remplissaient une coupe , un sucrier et une carafe de cristal.
Matlîilde fut éblouie de tant de magnificence. — Amédée doit être bien riche, pensat-elle. II faut qu'il soit riche à milHons pour
avoir meublé ainsi une maison de campagne* Je conçois que son père Fait vu avec regret d'abord épouser une pauvre fille comme moi
Puis la fille du pendu de Berlin se mit à genoux auprès d'une bergère, et de son âme candide elle éleva au ciel des remercimens pour le sort dont elle allait jouir..
Elle se coucha....
A peine elle était couchée, que les amours du plafond laissèrent éteindre le globe de feu qu'ils portaient.
Étonnée de cette obscurité subite, Mathilde appela plusieurs fois. . . Personne ne vint. . . — Au fait, se dit-elle, je n'ai pas besoin d'y voir clair pour dormir !
Car le sommeil pesait sur ses paupières, en dépit du tumulte d'images séduisantes qui auraient dû la tenir éveillée. C'est que la pauvre petite avait bu du vin de Champagne.
Elle s'endormit , paisible et sans reproche , prête à faire des songes rose et frais comme elle.... un peu surprise peut-être de ne pas voir venir Amédée.... quand, tout à coup, elle se sentit étouffée, écrasée sous le poids
d'un horrible cauchemar , monstre d'enfer aux yeux froids , au souffle glacé , aux griffes de feu^ qui se tordait sur elle et lui déchirait le cœur! — Au secours!.... Maman!... Au secours ! . . . — Vingt fois ces cris de détresse qu'elle poussait épouvantée^ s'arrêtèrent sur ses lèvres y brisés par une force inconnue^ avant qu'elle s'éveillât et qu'elle pût s'entendre crier. . Enfin, elle ouvrit les yeux, elle toucha tout autour d'elle, elle alôngea ses bras à droite et à gauche, et, ne trouvant rien que les rideaux, elle se rassura peu à peu... Elle se mit sur son séant, et ce long soupir de satisfaction que l'on jette au sortir d'un mauvais rêve s'échappa de sa poitrine soulagée... Alors, il lui sembla que quelqu'un marchait à côté du lit : elle entendit le bruit mesuré d'une respiration... — Qui est là? dit-elle avec effroi....
— C'est moi répond une voix d'homme,
timide , craintive, à peine articulée.
— Oh ! que vous m'avez fait peur î . . . Vous êtes donc sans lumière ?
L'innocente croyait reconnaître la voix d'Amédée...
L'homme s'approche.... il avance une main
tremblante qui clierche et trouve une autre main tremblante aussi qui venait au devant d'elle. Il prend cette main et la baise.... La jeune fille lui parle; elle l'appelle de sa voix douce et confuse; elle lui dit: — Mon Amédée! — H ne répond pas cette fois.... Palpitant de désirs^ rajeuni d'amour y dévorant dans sa pensée des trésors que la pauvre abusée abandonnera docilement^ le duc met un pied sur l'estrade et s'élance.... Il jette son cadavre de soixante ans à côté de ce corps de
vierge si jeune et si vif L'enfant éperdu ,
tremblant^ veut se dérober à cet homme qui
s'approche Elle se recule^ elle se cache,
elle se fait petite.... Impitoyable, il la poursuit, il la saisit, il l'enlace de ses bras que la passion qui le brûle a fortifiés.... Transporté ,
délirant, il oublie son rôle il parle haut,
avec sa voix à lui. Elle le reconnaît!... — Ah mon dieu ! mon dieu ! s'écrie-t-elle. — Et la voilà qui tombe et roule de ce lit par terre. La voilà qui court comme une folle, et cherche une issue à cette chambre sans fenêtres et sans portes. Elle crie, elle s'arrache les cheveux; elle appelle sa mère, elle pleure.... et s'évanouit.
Le noble pair s'attendait à tout cela. D se lève et la cherche autour de la chambre. Il la trouve étendue, frémissante, froide.... Il lui pose la tête sur ses genoux. Il a tiré une sonnette à côté du lit : la lumière est revenue.
— Mathilde ! ma bien aimée ! calmez-vous ! n'ayez pas peur.... Mathilde!
Elle le regarde avec ses yeux tout grands ouverts et ne le voit pas d'abord. Il l'appelle encore d'une voix suppliante ; il pleure, en baisant son visage baigné de larmes glacées; il se reproche sa brutalité de tout à Fheure, le vieillard ! Car il l'aime de toutes les forces de son âme : car jamais, dans toute sa vie, il n'a vu, désiré, rêvé de femme belle, ravissante, angélique comme celle-là.... Ce n'est point un caprice passager, ce n'est point une fantaisie de vingt-quatre heures ; c'est un amour longtemps nourri , long-temps comprimé ; il a réfléchi six mois à cet amour; il l'a pesé et repesé mille fois dans sa tête avant d'acheter cette femme. Maintenant qu'elle est achetée et payée; maintenant qu'elle est à lui, bien à lui, dans sa maison, dans une chambre qui ne s'ouvre
qu'à sa voix^ il ne la laissera pas aller.... il l'aime trop pour cela ! il la tuerait, il se tuerait plutôt!... mais il veut qu'elle l'aime aussi, il ne veut pas qu'elle le maudisse.... la voir pleurer lui fait mal , la voir se tordre et se crisper ainsi sur la terre, lui déchire le cœur... Aussi, le voilà qui pleure et qui demande pardon : — Mathilde! mon ange! n'aie pas peur de moi... je t'aime... veux-tu que je m'en aille, dis? Un mot! un seul mot!
La pauvre enfant se ranime un peu... Ses yeux se rouvrent.... Elle se voit là, par terre, presque nue dans les bras d'un homme... de
l'homme qui tout à l'heure Oh! Désolée
de se voir ainsi déshonorée , perdue , démêlant déjà les affreuses vérités que cachaient les mystères de tout le jour, elle se dégage et voudrait fuirj et, dans sa rage impuissante, elle se meurtrit aux panneaux de la chambre.... Lui, pour l'apaiser , se traîne après elle à genoux et les mains jointes il la désarme à force de prières... il l'oblige à le regarder , à lire sur son visage la douleur dont il est plein... Elle se calme enfin aux sermens qu'il lui feit de la
respecter comme une sœur. Elle pleure quelque temps encore ; et puis tout à coup se8 yeux se sèchent, l'expression d'une véritable colère allume sa physionomie : elle se jette dans une bergère, et cette faible jeune fille qui tremblait tout à l'heure, qui n'avait de force que pour pleurer, ordonne d'une voix impërative à son ravisseur de lui dire , tout entière, l'horrible histoire du complot dont elle est la victime.
Le duc obéit. D'une voix altérée, il raconta tout ce que l'on a vu dans le chapitre qui précède. Il conclut en essayant de faire sentir à la jeune fille l'isolement complet où ces événemens l'avaient placée, et l'espèce de nécessité qui en résultait pour elle de se confier à lui , désormais son seul protecteur sur la terre !
— Et le Roi, Monsieur? dit-elle en l'interrompant ; si j'allais tout dire au Roi ?
Le noble pair fut confondu.
— Sortez, reprit-elle; laissez -moi seule. Demain vous aurez ma réponse.
Il sortit.
ilC — LA NUIT DES NOCES. —
M. Diifour l'attendait. Le maître passa brusquement, sans même jeter les yeux sur lui, et rentra dans son appartement.
Il était quatre heures du matin.