MATHILDE A EULALIE MORAND
Septembre 1814.
Heureuse mère ! que je te félicite d'abord sur la naissance de ton cher petit enfant; ensuite je te parlerai de moi. Oh ! que tu dois donc goûter de plaisir à voir sur ton lit, là, bien à côté de toi , ce pauvre ange à qui tu as donné le jour! . . »
IN'est-ce pas qu'il est joli comme un amour? n'est-ce pas qu'il te ressemble bien? Je me transporte en imagination au milieu de votre ménage. Je vois d'abord ton fils , tu me permettras bien de l'embrasser avant toi 5 il me fait une petite moue avec ses jolies lèvres rose qui avancent un peu comme les tiennes; n'importe^ il faut que je le baise de tout mon cœur. Ensuite c'est toi que j'embrasse^ toi^ pauvre malade j un peu pâle^ n'est-ce pas? mais avec des larmes de joie dans les yeux , car tu regardes ton enfant! A vous ensuite, monsieur Morand. Allons ! gardez votre tablier de forgeron , et ne prenez pas l'air embarrassé, parce que votre visage est un peu noir , et que vous n'avez pas eu le temps de mettre votre habit pour recevoir l'amie de votre femme! Là, bien î un gros baiser lyonnais sur les deux joues, et puis acceptez mes vœux pour la continuation de votre bonheur. A présent que j'ai dit tout ce que mon cœur m'inspirait d'amitié pour vous trois, je m'assieds au bord du lit de l'accouchée ; je prends ta main , ma chère Eulalie, et je réponds à toutes les questions que ton regard m'adresse.
Non y je ne serai pas reine de France! mais on va me faire baronne de je ne sais quoi. Le fait est que je suis encore à connaître mon futur; et cependant c'est dans quinze jours que je Tépouse. Tu conçois mon étrange perplexité ! Je ne sais quelle tournure et quel visage lui donner : mon imagination en enfante pour lui de grotesques et de ridicules^ fatiguée que je suis d'avoir passé en revue tous les genres de beauté. Je ne sais que deux choses sur son compte : c'est qu'il a vingt-six ans et qu'il est mousquetaire. Avec cet âge et cet uniforme-là, on ne peut pas être à faire peur.
Tout le temps que ne me prend pas le soin de mon trousseau ^ je sors de l'hôtel^ et je vais me promener aux Tuileries ^ afin de bien examiner tous les mousquetaires de service ; et chaque fois que je vois une figure qui me plaît, je suis toujours prête à arrêter celui qui la porte , pour lui demander : — N'est-ce pas vous, monsieur, qui allez m'épouser? — Cela te paraît de la folie peut-être ! Mets - toi à ma place , et tu verras combien il est cruel de se dire à la garde mon tan te : — Mon mari est là, et je ne puis le reconnaître parmi tous ces visages
qui défilent devant moi ! — ^Mamanest là-dessus d'une discrétion presque invraisemblable; on dirait vraiment qu'elle ne le connaît pas plus que moi : mais voilà qui serait par trop fort. Du reste ^ il y a de l'impatience et non pas du dégoût pour ce mariage , dans ma situation. J'ai passé au moins dix fois l'inspection de toutes les figures de mousquetaire , et pas une seule ne m'a déplu assez pour que je me sois surprise à me dire : — Celui-ci ne me conviendrait pas du tout.
Tu penses peut-être que mon futur n'est pas à Paris : détrompe-toi. Je suis sûr qu'il me connaît bien ^ lui. Tous les jours d'opéra , nous avons une loge^ où M. Dufour vient nous rendre visite dans les entr'actes , et je l'entends dire à l'oreille de maman : — Il la trouve
charmante elle lui paraît plus belle que
jamais ; — ou bien : — Yous ne sauriez concevoir avec quelle impatience il attend le jour du mariage. . . . jamais il n'a aimé ainsi. . . . Votre fille, madame, sera la plus heureuse femme de France. — Et moi j'écoute tout cela, et je cherche encore des yeux mon mari dans la foule; mais je ne le devine pas : il y a là tant
de monde! et à Texception d'un gentilhomme de la chambre qu'on a nommé devant moi le duc de G**"*^, et que je retrouve dans la loge du Roi^ personne ne paraît faire attention à ta
pauvre amie Pour Dieu, dites-moi donc où
est mon mari!
Sauf la légère contrariété de ne pas connaître encore celui que je dois épouser dans quelques jours, jamais future mariée ne fut si bien partagée que moi. Ce sont tous les jours de nouvelles parures , de magnifiques présens, et des plaisirs f ah ! mais des plaisirs à demander quelquefois du chagrin, afin de varier un peu son existence. Une voiture très-élégante est à nos ordres tous les matins; maman ne s'en fait pas faute pour courir dans les magasins, d'oii elle rapporte toujours une foule d'emplettes, bien que nous ne sachions plus que faire de tout ce que nous possédons déjà en fait de chiffons de femme. Je crois vraiment pouvoir dire cette fois sans vanité que j'épouse le Pérou. Mon mari est très-riche, c'est bien; mais ce que je lui demande avant tout , c'est d'être aussi aimable et aussi bon que
le tien , car toute mon ambition serait de me voir heureuse comme toi.
Je te ferai part du jour de mon mariage. Au revoir et de tout cœur.
MAXmLDE.