PREMIER TABLEAU
L'Oasis. — Sons les palmiers, an puits. Pins loin, pour les voyagears, nn abri dans la verdure. Plus loin encore, i la lisière du table, incendié de soleil, les cellules blanches de la retraite d'Albine.
Le soleil est très haut ; sous les palmiers, une i une, quelques femmes viennait en silence, descendent au puits, en remontent et s'éloignent. Après nn instant, Thaïs et Athanaël paraissent. Thaïs, accablée de fatigue, se soutient i peine.
L'ardent soleil m'écrase, — comme un fardeau trop lourd! — Ah! je succombe au poids du jour! — Arrêtonsnous i
ATHANAËL.
Non ! Marche encore ! — Brise ton corps, a,>éantis ta chair !
THAÏS, humblement.
— Père, tu dis vrai. Ma torture, — je l'offre au difia rédempteur.
ATHANAEL.
— Seul, le repentir nous épure. — Marche î Ce corps parfait, que tu livras — aux païens, aux infidèles, — (Avec nne furie soadaine.) à Nicias ! Ah ! Dicu l'avait pourtant formé
— pour qu'il devînt son tabernacle ! — Et maintenant que tu connais la vérité, — tu ne peux plus unir tes lèvres,
— tu ne peux plus joindre tes mains, — sans concevoir le dégoût de toi-même.
THAÏS, homblemeot.
— Père, tu dis vrai.
ATHANAEL.
Marche I Expie !
THAÏS, cmadTc.
— Sommes- nous loin encore de la maison de Dieu ?
ATHANAEL, *vec nidesse.
— Qu'importe ? Marche I
THAÏS, chtnceluite.
Je ne puis ! — Pardon, vénéré père !
Comme elle va défaillir, fl la soutient dans ses bras, ptiis la fait asseoir à l'ombre. Il la contemple nn instant silencieasement. Toat à coup alors l'expression de son visage s'adoucit.
ATHANAEL.
— Ah ! des gouttes de sang coulent de ses pieds blancs.
— La pitié s'émeut en mon âme! — Pauvre enfant, pauvre femme ! — O' sainte Thaïs 1 O ma sœur !... — J'ai trop prolongé cette dure épreuve. — Pardonne-moi !
«Ose prosterne. Il pleure. D baise les pieds saignants de Thaîf . Avec adoration.
— O sainte, très sainte Thaïs j
THAÏS) le regardant longnemem^
— Ta parole a la douceur d'une aurore ! — Marchon* maintenant !
ÀTHANAEL, la retenant avec donceor.
Pas encore. — De l'eau fraîche, des fruits
— te rendront quelque force. — Attends que je descende vers le puits, — que j'aille vers la halte hospitalière. — Vois, là -bas, ces cellules blanches : — c'est le couvent d'AJbine, où nous allons. — Le but est proche. Espère, prie !
D s'éloigne lentement ; Ta vers l'abri sons le feuillage, rapporte des fraus dans one corbeille, pois descend vers le puits avec ane conpe de bois.
THAÏS) an instant seule.
— O messager de Dieu, si bon dans ta rudesse, — sois béni, toi qui m'as ouvert le ciel. — Ma chair saigne, et mon âme est pleine d'allégresse. — Un air léger baigne mon front brûlant. — Plus fraîche que l'eau de la source,
— plus douce qu'un rayon de miel, — ta pensée est en moi, suave et salutaire — et mon esprit, dégagé de la terre — plane déjà dans cette immensité. — Sois béni, très vénéré père I
Athanaël revient, avec l'eaa et les fruits. ATHANAEL.
■— Baigne d'eau tes mains et tes lèvres. — Goûte à ces fruits, apaise cette fièvre — qui fait étinceler tes yeux ! — • Ta vie est maintenant mon trésor précieux, — elle m'appartient ; Dieu me la confie.
Q répand l'eau sur lea mains de Thaïs, approche la coupe de %^ lèTTM* Elle boit, puis avec un sounie, élevant vers loi la coape.
— Bois à ton tour l
▲THANAEL.
— Non?/ à te voir revivre, — je goûte une douceur meilleure et je m'enivre — rien que de ton mal apaisé I — O douceur ineffable 1
O divine bonté I
fl lui présente les fruits. Tandis qu'elle mange, il va de nouveau remplir la coupe d'eau et la lui rapporte. Scène muette, durant laquelle s'élève à distance une lente psalmodie, qui va se rapprochant graduellement, jusqu'à l'entrée en tcéne d'Albine et des ôlles blanches.
YOIX, i distance.
Pater noster, qui es in cœlis,,. Panent nostrum quotidia^ num da nohis,
— Qui vient I
ATHANAEL.
Ah 1 Providence divine I — Voici la vénérable Albine — ^ et ses sœurs rapportant le pain noir du couvent. — Elles viennent vers nous et marchent ea priant.
LES VOIX, très proches.
— Et ne nos inducas in tentationem, — sed libéra nos a maîo,
Albine et ses compagnes paraisses^.
ATHANAEL.
Amen!
A la vue d'Âthanaël, Albine, qui marche appuyée sur son bâton pastoral, s'eil arrêtée, ainsi que les filles blanches, avec de grandes marques de respect. Thaïs, qui s'est levée^ est aux côtés d'ÂthaoaëL^
ÂTHANAEL, à Albin*.
— La paix du Sei^'neur soit avec toi, sainte AJbine. — J'apporte à ta ruche divine — une abeille que '"ai, par la grâce d'en haut, — trouvée un jour perdue en un chemin sans fleurs. — Dans le creux de ma main je l'ai prise, très frêle. — De mon souîBe je l'ai réchauffée et voici — que pour la consacrer à Dieu je te la donne.
Huîs t'est tgenonillêe devint Albine, ▲LBINE.
— Ainsi soit-il 1 — Venez ma fille.
Elle prend Thaïs dans tes bru et la dent an insunt Baternellement embrassé*.
ATHANAKL.
— Je n'irai pas plus loin. Mon œuvre est accomplie I — Adieu, chère Thaïs — reste recluse en l'étroite cellule. — Fais pénitence et prie, à chaque heure, pour moi 1
THAÏS, Ini prenant les mains.
— Je baise tes mains secou râbles — je pleure à te quitter — ô toi qui m'as rendue à Dieu I
ATHANAEL.
— O parole touchante I — O larmes adorables I ■— Bienheureuse la pécheresse — gagnée à l'éternel amour I (Avec eiaïution.) — Que son visage est beau I Quel rayoi d'allégrresse, — émane de ses yeux !
— Adieu, mon père, adieu!... — Pour toujours! ATHANAEL, comme (rippé.
Pour toujour» ?
Dans la cité céleste, — nous
^ous retrouverons.
ALBINE et LES FILLES BLANCHES.
Amen 1
Elles s'éloignent. Athanaël les suit aa instant do regard, comme dans un rère. ATHANAEL, teal.
— Elle va lentement parmi les filles blanches. — Les palmiers inclinent leurs branches — comme pour rafraîchir son front — Et les jours, les ans passeront — sans qu'elle
m^apparaisse encore. (D'abord lentement, puis dans un cri d'angoisse.)
Je ne la verrai plus I... je ne la verrai plus 1...
Appnyé sur son bâton, il regarde encore ardemment Ters U chemia qa'a pris Thaïs. La toile tombe.
DEUXIÈME TABLEAU
La Thébaïde. — Les cabanes des Cénobites au Dord du Nil. — ^e ciel est rouge à l'occident, il y a dans l'air des menaces d'orage. — Les Cénobites viennent de terminer leurs repas du soir et regardent le ciel avec une vague terreur, — Rafales lointaines du simoun. — Cri» da chacal et rugissement du lion dans les profondeurs du désert.
LES CÉNOBITBS.
Que le ciel est pesant! quelle torpeur accable — les êtres et les choses! — On entend au loin le cri du chacal ! — Le vent va déchaîner ses meutes rugissantes — r^vec le tonnerre et l'éclair ! —
?ALEMOM) aaz Cénobites qni s'emprsssent an travail selon son iadkatiofc.
Rentrons dans nos cabanes — et nos grains et nos fruits î — Redoutons une nuit d'orage — qui les disperserait! —
DM CéNOBI TE, en marchant.
Athanaëlî... qui l'a vu?. . —
PALÉMOW
Depuis vingt jours qu'il nous est revenu, — mes frères, je crois bien qu'il n'a mangé ni bu ! — Le triomphe qu'il a remporté sur l'enfer — semble l'avoir brisé de corps et d'âme î —
Athacacl sort de sa cabane, les jtu âz«3, l'air âucnche, le corps comme briaé. LE» CÉNOBITES, aT«c recp«ct.
C'est lui qui vient !
▲tbanacl passe an miliem d'eiM comma s'il ■« les Toyair pas. UK GROUPE.
Sa pensée est absente.,. —
un AUTRE GROUPE.
Elle est auprès de Dieu !
LIS CÉNOBITES, en s'éloignant.
Respectons son silence... — laissons-le seuil...
ATHANAEL, à Palëmon, avec baailité.
Demeure auprès de moi ; — il faut que je confesse —
le trouble de mon âme à ton âme sereine. — Tu sais, ô Palémon, que j'ai reconquis i'âme — de celle qu'i fut l'im pure Thaïs. — Une orgueilleuse joie a suivi ce triomphe — et je S3ÛS revenu vers ce désert de paixl... — Eh bien, en moi, la paix est morte!... -r- En vain, j'ai flagellé ma chair -^ en vain je l'ai meurtrie! un démon me possède! — La beauté de la femme hante mes visions ! — Je nt vois que Thaïs, ou mieux, ce n'est pas elle, — c'est Hélène et Phryné, c'est Vénus Astarté, — toutes les splendeurs et toutes les voluptés — en une seule créature ! —
Il tombe comme écrasé de honte aox pieds de Paiémoa. PALEMON, doucement et simplement.
Ne t*avais-je pas dit : — « Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle, — craignons les pièges de l'esprit! » — Ah! pourquoi nous as-tu quittés?... — Que Dieu t'assiste ! — Adieu ! —
Adunaël se lève. — Palémon l'embrasse et s'éloigne. — Athanaël sen s'agenouille sur sa natte, étend les bras pour une mnette et fervente oraison. — Après quoi, il s'allonge les mains jointes et s'endort.
Aprè$ on tempt, U forme de Tluîs apparaît, lumineuse, «Una l'ombra
thaïs, à Athanaël, avec un grand charme et une séduction provocante.
— Qui te fait si sévère, — et pourquoi démens-tu la âamme de tes yeux ? —
4THANAEL, d'une toîx étoufta, comme eu tbnat.
Thaïs! •• thaïs.
Quelle triste folie — te fait manquer à ton destin? — Homme fait pour aimer, quelle erreur est la tienne! —
ÂTHA!<AEL, bileuct, se leTtal.
AJi I Satan ! arrière !... ma chair brûle !
thaïs, arec proTOCAtioa .
— Ose venir, toi qui braves Vénus ! —
ATHANAEL, éperd*.
— Je meurs I Thaïs !... Viens 1... —
Rires stridests de TIiaIs dont l'ûnige disparait sabiteaeat
Visio» :
Le del l'éclaircit. — Une vision coaTclle montre à Athanaël le jardin du mon»»» tère d'Albine. — A l'ombre d'an grand figuier. Thaïs est étendue immobile. — Autour d'elle sont agenouillées les Filles blanches du Monastère.
ATHANAEL, apercerant U vision. Arec im cri d'épouvante et reculant.
Ah!...
LES YOIX
Une sainte est près de quitter la Terre. — Thaïs d'Alexandrie — va mourir ! Thaïs va mourir ! —
ATHANAEL, avec égarement, répétant les paroles «it^ndues pendant la 'via
Thaïs va mourir I Thaïs va mourir î . . . — (Avec une passion furieuse.) AloFS, pourquoi le ciel, les êtres, la lumière ! — A quoi bon l'univers I — Thaïs va mourir î Ah ! la voir encore ! La revoir! la saisir! la garder!.., je la veux! Oui, fou, fou que je suis dp n'avoir pas compris — qu'elle seule étaà tout!... qu'une de ses caresses — valait plus que le ciell Oh 1 je voudrais tuer tous ceux qui l'ont aimée î — Non,
Thaïs, ne meurs pas ! Non I je vais te reprendre ! — Sois à moi! sois à moi!
H s'éknce tt diaptinût dtus U nuit.
ObscBiirt complète. — Naages enTahÙMBts, éclairs sinistre*. — Tounecr , La musique continae juqa'aa dxan^cnent.
TROISIÈME TàBLIAU
Le jardin in monastère d'Albine. — A l'ombre d'an grand figuier, Thaïs est étendue, immobile, comme morte. — Ses compagnes et Albin* sont autour d'elle.
LES FILLES BLANCHES DU MONASTERE, à gasonx, Ut
mains jointes, autour de Thaïs — (Presque murmuré.)
Seigneur, ayez pitié de moi — selon votre mansuétude I — effacez mon iniquité — selon votre miséricorde I —
ALBINE, à part, coetemplant Thaïs.
Dieu l'appelle, et, ce soir, la blancheur du linceul — aura voilé ce pur visage I — Durant trois mois, elle a veillé, prié, pleuré ; — son corps est détruit par la pénitence, — mais ses péchés sont effacés ! —