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Thas

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En ce temps-là I0 désert, était peuplé d'anachorètes. Sur les deux rivAj* du Nil, d'innombrables cabanes, bâties de branchages et d'argile par la main des solitaires, étaient semées à quelque distance les unes des autres, de façon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre isolés et pourtant s'entr'aider au besoin. Des églises, surmontées du signe de la croix, s'élevaient de loin en loin au-dessus des cabanes et les moines s'y rendaient dans les jours de fête, pour assister à la célébration des mystères et participer aux sacrements. II y avait aussi, tout au bord du fleuve, des maisons oti les cénobites, renfermés chacun dans

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une étroite cellule, ne se réunissaient qu'afin de mieux goûter la solitude.

Anachorètes et cénobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de nourriture qu'après le coucher du soleil, mangeant pour tout repas leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfonçant dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et menaient une vie encore plus singulière.

Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cuculle, dormaient sur la terre nue après de longues veilles, priaient, chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour les chefs-d'œuvre de la pénitence. En considération du péché originel, ils refusaient à leur corps, non seulement les plaisirs et les contentements, mais les soins mêmes qui passent pour indispensables selon les idées du siècle. Ils estimaient que les maladies de nos membres assainissent nos âmes et que la chair ne saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulcères et les plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophètes qui avaient dit : « Le désert se couvrira de fleurs. »

Parmi les hôtes ae cette sainte Thébaïde, les ans consumaient leurs jours dans l'ascétisme et la contemplation, les autres gagnaient leur subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en soupçonnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais à la vérité ces moines méprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus montait jusqu'au ciel.

Des anges semblables à de jeunes hommes venaient, un bâton à la main, comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des démons, ayant pris des figures d'Éthiopiens ou d'animaux, erraient autour des solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines allaient, le matin, remplir leur cruche à la fontaine, ils voyaient des pas de Satyres et de Centaures imprimés dans le sable. Considérée sous son aspect véritable et spirituel, la Thébaïde était un champ de bataille où se livraient à toute heure, et spécialement la nuit, les merveilleux combats du ciel et de l'enfer.

Les ascètes, furieusement assaillis par des

légions de damnés, se défendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeûne, de la pénitence et des macérations. Parfois, l'aiguillon des désirs charnels les déchirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que leurs lamentations répondaient, sous le ciel plein d'étoiles, aux miaulements des hyènes affamées. C'est alors que les démons se présentaient à eux sous des formes ravissantes. Car si les démons sont laids en réalité, ils se revêtent parfois d'une beauté apparente qui empêche de discerner leur nature intime. Les ascètes de la Thébaïde virent avec épouvante, dans leur cellule, des images du plaisir inconnues même aux voluptueux du siècle. Mais, comme le signe de la croix était sur eux, ils ne succombaient pas à la tentation, et les esprits immondes, reprenant leur véritable figure, s'éloignaient dès l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'était pas rare, à l'aube, de rencontrer un de ceux-là s'enfuyant tout en larmes, et répondant à ceux qui l'interrogeaient : « Je pleure et je gémis, parce qu'un des chrétiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chassé ignominieusement. »

Les anciens du désert étendaient leur puissance sur les pécheurs et sur les impies. Leur bonté était parfois terrible. Ils tenaient des apôtres le pouvoir de punir les OiTenses faites au vrai Dieu, et rien ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnés. L'on contait avec épouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la terre s'entr'ouvrait pour engloutir les méchants qu'ils frappaient de leur bâton. Aussi étaient-ils très redoutés des gens de mauvaise vie et particulièrement des mimes, des baladins, des prêtres mariés et des courtisanes.

Telle était la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait à son pouvoir jusqu'aux bêtes féroces. Lorsqu'un solitaire était près de mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint homme, connaissant par là que Dieu l'appelait à lui, s'en allait baiser la joue à tous ses frères. Puis il se couchait avec allégresse, pour s'endormir dans le Seigneur.

Or, depuis qu'Antoine, âgé de plus de cent ans, s'était retiré sur le mont Colzin avec ses disciples bien-aimés, I\Iacaire et Amathas, il

n'y avait pas dans toute la Thébaïde de moine plus abondant en œuvres que Paphnuce, abbé d'Antinoé. A vrai dire, Ephrem et Sérapion commandaient à un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite spirituelle et temporelle de leurs monastères. Mais Paphnuce observait les jeûnes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil très rude, se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterné le front contre terre.

Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la sienne, imitaient ses austérités. Il les aimait chèrement en Jésus- Christ et les exhortait sans cesse à la pénitence. Au nombre de ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, après s'être livrés au brigandage pendant de longues années, avaient été touchés par les exhortations du saint abbé au point d'embrasser l'état monastique. La pureté de leur vie édifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement par l'abbé d'Antinoé, ne cessait de répandre des

larmes, et le diacre Flavien, qui avait la connaissance des écritures et parlait avec adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce était un jeune paysan nommé Paul et surnommé le Simple, à cause de son extrême naïveté. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophétie.

Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et les pratiques de l'ascétisme. Souvent aussi, il méditait sur les livres sacrés pour y trouver des allégories. C'est pourquoi, jeune encore d'âge, il abondait en mérites. Les diables qui livrent de si rudes assauts aux bons anachorètes n'osaient s'approcher de lui. La nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant l'oreille. Et l'on croit que c'était sept démons qu'il retenait sur son seuil par la vertu de sa sainteté.

Paphnuce était né à Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait instruire dans les leUres profanes. Il avait même été séduit par îcs mensonges des poètes, et tels étaient, en sa

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première jeunesse, l'erreur de son esprit el le dérèglement de sa pensée, qu'il croyait que la race humaine avait été noyée par les eaux du déluge au temps de Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les attributs et l'existence même de Dieu. Il vivait alors dans la dissipation, à la manière des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se rappelait qu'avec honte et pour sa confusion.

— Durant ces jours, disait-il à ses frères, je bouillais dans la chaudière des fausses délices.

Il entendait par là qu'il mangeait des viandes habilement apprêtées et qu'il fréquentait les bains publics. En effet, il avait mené jusqu'à sa vingtième année cette vie du siècle, qu'il conviendrait mieux d'appeler mort que vie. Mais, ayant reçu les leçons du prêtre Macrin, il devint un homme nouveau.

La vérité le pénétra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle était entrée en lui comme une épée. Il embrassa là foi du Calvaire et il adora Jésus crucifié. Après son baptême, il resta un an encore parmi les gentils, dans le siècle où le retenaient les liens de l'habitude. Mais un jour, étant entré dans une

église, il entendit le diacre qui lisait ce verset de l'Écriture : « Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres. » Aussitôt il vendit ses biens, en distribua le prix en aumônes et embrassa la vie monastique.

Depuis dix ans qu'il s'était retiré loin des hommes, il ne bouillait plus dans la chaudière des délices charnelles, mais il macérait proiltablement dans les baumes de la pénitence.

Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il avait vécues loin de Dieu, il examinait ses fautes une à une, pour en concevoir exactement la difformité, il lui souvint d'avoir vu jadis au théâtre d'Alexandrie une comédienne d'une grande beauté, nommée Thaïs. Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer à des danses dont les mouvements, réglés avec trop d'habileté, rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des païens prêtent à Vénus, à Léda ou à Pasiphaé. Elle embrasait ainsi tous les spectateurs du fou «le la lu;ïure ; et, quand de beaux jeunes

liommes ou de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait à eux. En sorte qu'en perdant son âme, elle perdait un très grand nombre d'autres âmes.

Peu s'en était fallu qu'elle eût induit Paphnuce lui-même au péché de la chair. Elle avait allumé le désir dans ses veines et il s'était une fois approché de la maison de Thaïs. Mais il avait été arrêté au seuil de la courtisane par la timidité naturelle à l'extrême jeunesse (il avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repoussé, faute d'argent, car ses parents veillaient à ce qu'il ne pût faire de grandes dépenses. Dieu, dans sa miséricorde, avait pris ces deux moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-là il savait mal discerner ses propres intérêts et qu'il convoitait les faux biens. Donc, agenouillé dans sa cellule devant le simulacre de ce bois salutaire où fut suspendue, comme dans une balance, la rançon du monde, Paphnuce se prit ;i songer à Thaïs, parce que Thaïs était su/i |'!'-

ché, et il médita longtemps, selon les règles de l'ascétisme, sur la laideur épouvantable des délices charnelles, dont cette femme lui avail inspiré le goût, aux jours de trouble et d'ignorance. Après quelques heures de méditation, l'image de Thaïs lui apparut avec une extrême netteté. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une Léda, mollement couchée sur un lit d'hyacinthe, la tête renversée, les yeux humides et pleins d'éclairs, les narines frémissantes, la bouche entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait :

— Je te prends à témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon péché !

Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les lèvres de Thaïs révélaient peu à peu, en s'abaissant aux deux coins de la bouche, une mystérieuse souffrance. Ses yeux agrandis étaient pleins de larmes et de lueurs ; de sa poitrine glonflée de soupirs, montait une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cct!r;vue, Paphnuce se sentit troublé

jusqu'au fond de l'âme. S'étant proBterné, il fit cette prière :

— Toi qui as mis la pitié dans nos cœurs comme la rosée du matin sur les prairies, Dieu juste et miséricordieux, sois bénil Louange, louange à toi I Ecarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mène à la concupiscence et fais-moi la grâce de ne jamais aimer qu'en toi les créatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'intéresse à cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges euxmêmes se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, ô Seigneur, le souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue à pécher avec tant de citoyens et d'étrangers. Une grande pitié s'est élevée pour elle dans mon cœur. Ses crimes sont abominables et la seule pensée m'en donne un tel frisson que je sens se hérisser d'effroi tous les poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront durant l'éternité.

ucmme il méditait de la sorte, il vit un petit chacal assis à ses pieds. Il en éprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule était

fermée depuis le matin. L'animal semblait lire (ioiis la pensf^e de l'abbé et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa : la bête 8'évanouit. Connaissant alors que pour la première fois le diable s'était glissé dans sa chambre, il (it une courte prière; puis il songea de nouveau à Thaïs.

— Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve!

Et il s'endormit.

Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint homme Palémon, qui menait, à quelque distance, la vie anachorétique. Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa coutume. Palém^on était un vieillard ; il cultivait un petit jardin : les bètes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas.

— Dieu soit loué ! mon frère Paphnuce, ditil, appuyé sur sa bêche.

— Dieu soit loué ! répondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frère !

— La paix soit semblablement avec toi!

frère Paphnuce-, reprit le moine Palémon ; et il esBuva avec sa manche la sueur de son front.

— Frère Palémon, nos discours doivent avoir pour unique objet la louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un dessein que j'ai formé en vue de glorifier le Seigneur.

— Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni mes laitues ! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon jardin et sa bonté m'incite à le glorifier dans les concombres et les citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix ! Car rien n'est plus à craindre que les mouvements désordonnés qui troublent les cœurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes semblables à des hommes ivres et nous marchons, tirés de droite et de gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. Parlois ces transports nous plongent dans une joie déréglée, et celui qui s'y abandonne fait retentir dans l'air souillé le rire épais des brutes. Cette joie lamentable entraîne le pécheur dans toutes sortes de désordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'âme et des sens nous jettent dans une tristesse impie, plus fu-

neste mille fois que la joie. Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur; mais j'ai éprouvé dans ma longue vie que le cénobite n'a pas de pire ennemi que la tristesse. J'entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe l'âme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Rien n'est plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de répandre une acre et noire humeur dans le cœur d'un religieux. S'il ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitié si redoutable. Hélas! il excelle à nous désoler. N'a-t-il pas montré à notre père Antoine un enfant noir d'une telle beauté que sa vue tirait des larmes ? Avec l'aide de Dieu, notre père Antoine évita les pièges du démon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous ; il s'égayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la mélancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frère, m'entretenir d'un dessein formé dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part, si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu.

— Frère Palémon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. Fortifie-moi de ton con-

seil, car tuas beaucoup Je lumières et le péché n'a jamais obscurci la clarté de ton intelligence.

— Frère Paphnuce, je ne suis pas digne de délier la courroie de tes sandales et mes iniquités sont innombrables comme les sables du désert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon expérience.

— Je te confierai donc, frère Palémon, que je suis pénétré de douleur à la pensée qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommée Thaïs, qui vit dans le péché et demeure pour le peuple un objet de scandale.

— Frère Paphnuce, c'est là, en effet, une abomination dont il convient de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal?

— Frère Palémon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne l'approuves-tu pas, mon frère?

— Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur, mais notre père Antoine avait coutume de dire : « En quelque lieu que

tu sois, ne te hâte pas d'en sortir pour aller ailleurs. »

— Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans l'entreprise que j'ai conçue?

— Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon frère ! Mais notre père Antoine disait encore : « Les poissons qui sont tirés en un lieu sec y trouvent la mort : pareillement il advient que les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens du siècle s'écartent des bons propos. »

Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour d'un jeune pommier. Tandis qu'il bêchait, une antilope ayant franchi d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le jardin, s'arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis s'approcha en deux !)onds du vieilla'rd et coula sa fine tête dans le sein de son ami.

— Dieu soit loué dans la gazelle du désert 1 dit Palémon.

Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit manger dans le creux de sa main à la bète légère.

Paphnuce demeura quelque temps pensif, le , regard fixé sur les pierres du chemm. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant à ce qu'il venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.

— Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thaïs au démon qui la possède. Que Dieu m'éclaire et me conduise !

Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que c'était une femelle, car le mâle vint à voler jusqu'aux lilets et il en rompait les mailles une à une avec son bec, jusqu'à ce qu'il fît dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne pût s'échapper. L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa sainteté, il comprenait aisément le sens mystique des choses, il connut que l'oiseau captif n'était

autre que Thaïs, prise dans les lacs des abominations, et que, à l'exemple du pluvier, qui coupait les fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononçant des paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thaïs était retenue dans le péché. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi dans sa résolution première. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris par les pattes et embarrassé lui-même au piège qu'il avait rompu, il retomba dans son incertitude.

Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision. Thaïs lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptés coupables et elle n'était point vêtue, selon son habitude, de tissus diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entière et lui cachait même une partie du visage, en sorte que l'abbé ne voyait que deux yeux qui répandaient des larmes blanches et lourdQs.

A cette vue, il se mit lui-même à pleurer et, pensant que cette vision lui venait de Dieu, il n'hésita plus. 11 se leva, saisit un bâton noueux, image de la foi chrétienne, sortit de sa cellule, dont il ferma soierneusement la norte afin

que les animaux qui vivent sur le sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des Ecritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples; puis, vêtu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec le dessein de suivre à pied la rive Lybique jusqu'à la ville fondée par le Macédonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, méprisant la fatigue, la faim, la soif; le soleil était déjà bas à Fhorizon quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux portes des cabanes isolées, pour l'amour de Dieu, et recevant l'injure, les refus, les menaces avec allégresse. Il ne redoutait ni les brigands, ni les bêtes fauves, mais il prenait grand soin de se détourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route. Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la maison de leur père, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est péril au solitaire: c'est parfois un danger

pour lui de lire dans l'Écriture que le divin maître allait de ville en ville et soupait avec ses disciples. Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques : un souffle du siècle peut en ternir les agréables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce évitait d'entrer dans les villes, craignant que son cœur ne s'amollît à la vue des hommes.

Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir, le murmure des tamaris, caressés par la brise, lui donnait le frisson, et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beauté des choses. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une double chaîne de montagnes de granit. C'est là que les Égyptiens, au temps ob. ils adoraient les déqnons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y vit une énorme tête de Sphinx, encore engagée dans la roche. Craignant qu'elle ne fût animée de quelque vertu diabolique, il fit le signe de la croix et prononça le nom de .Jésus; aussitôt une chauve-souris s'échappa d'une des oreilles de la bête et Paphnuce con-

Il ut qu'il avait chassé le mauvais esprit qui était en cette figure depuis plusieurs siècles. Son zèle s'en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il la jeta à la face de l'idole. Alors le visage mystérieux du Sphinx exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut ému. En vérité, l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre était empreinte aurait touché l'homme le plus insensible. C'est pourquoi Paphnuce dit au Sphinx :

— 0 bête, à l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le désert notre père Antoine, confesse la divinité du Christ Jésus! et je te bénirai au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.

Il dit : une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes paupières de la bête tressaillirent et les lèvres de granit articulèrent péniblement, comme un écho de la voix de l'homme, le saint nom de Jésus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, étendant la main droite, bénit le Sphinx de Silsilé.

Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallée s'étant élargie, il vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restés debout, étaient

portés par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la permission de Dieu, des têtes de femmes aux cornes de vache attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait pâlir. Il marcha ainsi dix-sopt jours, mâchant pour toute nourriture quelques herbes crues et dormant la nuit dans les palais écroulés, parmi les chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se mêler des femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en faisant le signe de la croix.

Le dix-huitième jour, ayant découvert, loin de tout village, une misérable hutte de feuilles de palmier, à demi ensevelie sous le sable qu'apporte le vent du désert, il s'en approcha, avec l'espoir que cette cabane était habitée par quelque pieux anachorète. Comme il n'y avait point de porte, il aperçut à l'intérieur une cruche, un tas d'oignons et un lit de feuilles sèches.

— Voilà, se dit-il, le mobilier d'un ascète. Communément les ermites s'éloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencon-

trer bientôt celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, à l'exemple du saint solitaire Antoine qui, s'étant rendu auprès de l'ermite Paul, l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses éternelles et peut-être notre Seigneur nous enverra-t-il par un corbeau un pain que mon hôte m'invitera honnêtement à rompre.

Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, il tournait autour de la hutte, cherchant s'il ne découvrirait personne. Il n'avait pas fait cent pas, qu'il aperçut un homme assis, les jambes croisées sur la berge du Nil. Cet homme était nu ; sa chevelure comme sa barbe entièrement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce ne douta point que ce ne fût l'ermite. 11 le salua par les paroles que les moines ont coutume d'échanger quand ils se rencontrent.

— Que la paix soit avec toi, mon frère! Puisses-tu goûter un jour le doux rafraîchis* sèment du Paradis.

L'homme ne répondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence était causé par un de CCS ravissements dont les saints sont

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coutumiers. Il se mit à genoux, les mains jointes, à côté de l'inconnu et resta ainsi en prières jusqu'au coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas bougé, il lui dit :

— Mon père, si tu es sorti de l'extase où je t'ai vu plongé, donne-moi ta bénédiction en notre Seigneur Jésus-Christ.

L'autre lui répondit sans tourner la tête :

— Etranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce Seigneur Jésus-Christ.

— Quoi ! s'écria Paphnuce. Les prophètes l'ont annoncé ; des légions de martyrs ont confessé son nom; César lui-même l'a adoré et tantôt encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsilé. Est-il possible que tu ne le connaisses pas?

— Mon ami, répondit l'autre, cela est possible. Ce serait même certain, s'il y avait quelque certitude au monde.

Paphnuce était surpris et contristé de l'incroyable ignorance de cet homme.

— Si tu ne connais Jésus-Christ, lui dit-il, tes œuvres ne te serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie éternelle.

Le vieillard répliqua :

— Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indifférent de vivre ou de mourir.

— Eh quoi î demanda Paphnuce, tu ne désires pas vivre dans l'éternité? Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce désert à la façon des anachorètes ?

— Il paraît.

— Ne vis-tu pas nu et dénué de tout?

— Il paraît.

— Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chasteté ?

— Il paraît.

— N'as-tu pas renoncé à toutes les vanités de ce monde?

— J'ai renoncé en effet aux choses vaines qui font communément le souci des hommes.

— Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la félicité céleste ! C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne crois pas en Jésus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce monde, si tu n'espères pas gagner les biens éternels ?

— Étranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir trouvé une manière de vivre assez satisfaisante, bien qu'à parler exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi honnête ni honteux, juste ni injuste, agréable ni pénible, bon ni mauvais. C'est 1 opinion qui donne les qualités aux choses comme le sel donne la saveur aux mets.

— Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la vérité que les idolâtres eux mêmes ont cherchée. Tu te couches dans ton ignorance, comme un chien fatigué qui dort dans la boue.

— Etranger, il est également vain d'injurier les chiens et les philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous sommes. Nous ne savons rien.'

— 0 vieillard, appartiens-tu donc à la secte ridicule des sceptiques? Es-tu donc de ces misérables fous qui nient également le mouvement et le repos et qui ne savent point distinguer la lumière du soleil d avec les ombres de la nuit?

— Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte q^ui me paraît louable, tandis que

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tu la juges ridicule. Car les mêmes choses ont diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de l'aurore, des cônes de lumière rose. Elles apparaissent, au coucher du soleil, sur le ciel embrasé comme de noirs triangles. Mais qui pénétrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les apparences, quand au contraire les apparences sont les seules réalités que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est inconnue. Je sens que le feu brûle, mais je ne sais ni comment ni pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indifférent d'être entendu d'une manière ou d'une autre.

— Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le désert? Pourquoi endurestu de grands maux? J'en supporte d'aussi grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais c'est afin de plaire à Dieu et de mériter la béatitude sempiternelle. Et c'est là une fin raisonnable, car il est sage de souf frir, en vue d'un grand bien. 11 est insensé au contraire de s'exposer volontairement à d'inutiles fatigues et à de vaines souffrances. Si je ne croyais pas, — pardonne ce blasphème, ô

Lumière incréée ! — si je ne croyais pas à la vérité de ce que Dieu nous a enseigné par ta voix des prophètes, par l'exemple de son lils, par les actes des apôtres, par l'autorité des conciles et par le témoignage des martyrs, si je ne savais pas que les souffrances du corps sont nécessaires à la santé de l'àme, si j'étais, comme toi, plongé dans l'ignorance des sacrés mystères, je retournerais tout de suite dans le siècle, je m'efforcerais d'acquérir des richesses pour vivre dans la mollesse comme les heureux de ce monde, et je dirais aux voluptés : « Venez, mes filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos philtres et vos parfums. » Mais toi, vieillard insensé, tu te prives de tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain : tu donnes sans espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de nos anachorètes, comme un singe effronté pense, en barbouillant un mur, copier le tableau d'un peintre ingénieux. 0 le plus stupide des hommes, quelles sont donc tes raisons?

Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard demeurait paisible.

— Mon ami, répondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant?

Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colère étant tombée, il s'excusa avec une noble humilité.

— Pardonne-moi, dit-il, ô vieillard, ô mon frère, si le zèle de la vérité m'a emporté au delà des justes bornes. Dieu m'est témoin que c'est ton erreur et non ta personne que je haïssais. Je souffre de te voir dans les ténèbres, car je t'aime en Jésus-Christ et le soin de ton salut occupe mon cœur. Parle, donne-moi tes raisons : je brûle de les connaître afin de les réfuter.

Le vieillard répondit avec quiétude :

— Je suis également disposé à parler et à me taire. Je te donnerai donc mes raisons, sans te demander les tiennes en échange, car tu ne m'intéresses en aucune manière. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de ton infortune et il m'est indifférent que tu penses d'une façon ou d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te haïrais-je? L'aversion et la sympathie sont également indignes du sage. Mais, puisque tu

m'interroges, sache donc que je me nomme Timoclès et que je suis né à Cos de parents enrichis dans le négoce. Mon père armait des navires. Son intelligence ressemblait beaucoup à celle d'Alexandre, qu'on a surnommé le Grand. Pourtant elle était moins épaisse. Bref, c'était une pauvre nature d'homme. J'avais deux frères qui suivaient comme lui la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon frère aîné fut contraint par notre père d'épouser une femme carienne nommée Timaessa, qui lui déplaisait si fort qu'il ne put vivre à son côté sans tomber dans une noire mélancolie. Cependant Timaessa inspirait à notre frère cadet un amour criminel et cette passion se changea bientôt e'n manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en égale aversion. Mais elle aimait un joueur de flûte et le recevait la nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait d'ordinaire dans les festins. Mes deux frères ayant trouvé cette couronne, jurèrent de tuer le joueur de flûte et, dès le lendemain, ils le tirent périr sous le fouet, malgré ses larmes et SCS prières. Ma belle-sœur en éprouva uv

désespoir qui lui fit perdre la raison, et ces trois misérables, devenus semblables à des bêtes, promenaient leur démence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'écume aux lèvres, le regard attaché à la terre, parmi les huées des enfants qui leur jetaient 'es coquilles. Ils moururent et mon père les ensevelit de ses mains. Peu de temps après, son estomac refusa toute nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les viandes et tous les fruits des marchés de l'Asie. Il était désespéré de me laisser sa fortune. Je l'employai à voyager. Je visitai l'Italie, la Grèce et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni d'heureux. J'étudiai la philosophie à Athènes et à Alexandrie et je fus étourdi du bruit des disputes. Enfin m'étant promené jusque dans l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait là immobile, les jambes croisées depuis trente ans. Des lianes couraient autour de son corps desséché et les oiseaux nichaient dans ses cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai, à sa vue, Timaessa, le joueurde flûte, mes deux frères et mon père, et je compris que cet Indien était

sage. « Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont privés de ce qu'ils croient être un bien, ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux disparaissent. » C'est pourquoi je résolus de ne jamais tenir aucune chose pour avantageuseï de professer l'entier détachement des biens de ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilité, à l'exemple de l'Indien.

Paphnuce avait écouté attentivement le récit du vieillard.

— Timoclès de Cos, répondit-il, je confesse que tout, dans tes propos-, n'est pas dépourvu de sens. Il est sage, en effet, de mépriser les biens de ce monde. Mais il serait insensé de mépriser pareillement les biens éternels et de s'exposer à la colère de Dieu. Je déplore ton ignorance, Timoclès, et je vais t'instruire dans la vérité, afin que connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obéisses à ce Dien comme un enfant à son père.

Mais Timoclès l'interrompant :

— Garde-toi, étranger, de m'exposer tes

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doctrines et ne pense pas me contraindre à partager ton sentiment. Toute dispute est stérile. Mon opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles à la condition de vivre sans préférences. Poursuis ton chemin, et ne tente pas de me tirer de la bienheureuse apathie où je suis plongé, comme dans un bain délicieux, après les rudes travaux de mes jours.

Paphnuce était profondément instruit dans les choses de la foi. Par la connaissance qu'il avait des cœurs, il comprit que la grâce de Dieu n'était pas sur le vieillard Timoclès et que le jour du salut n'était pas encore venu pour cette âme acharnée à sa perte. Il ne vépondit rien, de peur que l'édification tournât en scandale. Car il arrive parfois qu'en disputant contre les infidèles, on les induit de nouveau en péché, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possèdent la vérité doivent la répandre avec prudence.

— Adieu donc ! dit-il, malheureux Timoclès.

Et, poussant un grand soupir, il reprit dans lu nuit son pieux voyage.

Au matin, il vit des ibis immobiles sur une

patte, au bord de l'eau, qui reflé ait leur cou pâle et rose. Les saules étendaient au loin sur la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des hérons invisibles. Le fleuve roulait à perte de vue ses larges eaux vertes où des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, où, çà et là, au bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au loin des vapeurs légères, tandis que des îles lourdes de palmes, de fleurs et de fruits, laissaient s'échapper de leurs ombres des nuées bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche, la grasse vallée étendait jusqu'au disert ses champs et ses vergers qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les épis, et la fécondité de la terre s'exhalait en poussières odorantes. A cette vue, Paphnuce, tombant à genoux, s'écria :

— Béni soit le Seigneur, qui a favorisé mon voyage! Toi qui répands ta rosée sur les figuiers de l'Arsinoïtide, mon Dieu, fais descendre la grâce dans l'âme de cette Thaïs que tu n'as pas formée avec moins d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins. Puisse-t-

elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta Jérusalem céleste!

Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou (in brillant oiseau, il songeait à Thaïs. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve à travers des contrées fertiles et populeuses, il atteignit en peu de journées cette Alexandrie que les Grecs ont surnommée la bells et la dorée. Le jour était levé depuis une heure quand il découvrit du haut d'une colline la ville spacieuse dont les toits étincelaient dans la vapeur rose. Il s'arrêta et, croisant les bras sur sa poitrine :

— Voilà donc, se dit-il, le séjour délicieux où je suis né dans le péché, l'air brillant où j'ai respiré des parfums empoisonnés, la mer voluptueuse où j'écoutais chanter les Sirènes! Voilà mon berceau selon la chair, voilà ma patrie selon le siècle! Berceau fleuri, patrie illustre au jugement des hommes ! 11 est naturel à tes enfants, Alexandrie, de te chérir comme une mère et je fus engendré dans ton sein magnifiquement paré. Mais l'ascète méprise la nature, le mystique dédaigne les apparences, le chrétien regarda sa patrie humaine comme

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un lieu d'exîl, le rûoine échappe à la terre. J'ai détourné mon cœur de ton amour, Alexandrie. Je te haisi Je te hais pour ta richesse, pour ta science, pour ta douceur et pour ta beauté. Soit maudit, temple des démons ! Couche impudique des gentils, chaire empestée des ariens, sois maudite! Et toi, fils ailé du Ciel qui con^ duisis le saint ermite Antoine, notre père, quand, venu du fond du désert, il pénétra dans cette citadelle de Tidolâtrie pour affermir la foi des confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur, invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi les princes ténébreux du siècle!

Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du Soleil. Cette porte était de pierre et s'élevait avec orgueil. Mais des misérables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des citrons et des figues ÔU mendiaient ime obole en se lamentant.

Une vieille femme en haillons, qui était agenouillée là, saisit le cilice du moine, le baisa et dit :

— Homme du Seigneur, bénis-moi afin que Dieu me bénisse. J'ai beaucoup souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu viens de Dieu, ô saint homme, c'est pourquoi la poussière de tes pieds est plus précieuse que l'or.

— Le Seigneur soit loué, dit Paphnuce.

Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la rédemption sur la tête de la vieille femme.

Mais à peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe d'enfants se mit à le huer et à lui jeter des pierres en criant :

— Oh! le méchant moine! Il est plus noir qu'un cynocéphale et plus barbu qu'un bouc. C'est un fainéant! Que ne le pend-on dans quelque verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non, il attirerait la grêle sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur. Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie!

Et les pierres volaient avec les cris.

— Mon Dieu! bénissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce.

Et il poursuivit son chemin songeant :

— Je suis en vénération à cette vieille

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femme et en mépris à ces enfants. Ainsi un même objet est apprécié différemment pur les hommes qui sont incertains dans leurs jiigr ments et sujets à l'erreur. Il faut en convenir, pour un gentil, le vieillard Timoclès n'est pas dénué de sens. Aveugle, il se sait privé de lumière. Combien il l'emporte pour le raisonnement sur ces idolâtres qui s'écrient du fond de leurs épaisses ténèbres : Je vois le jourl Tout dans ce monde est mirage et sable mouvant. En Dieu seul est la stabilité.

Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Après dix années d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre était une pierre de scandale qui lui rappelait un péché. C'est pourquoi il frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chaussées, et il se réjouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons déchirés. Laissant à sa gauche les magnifiques portiques du temple de Sérapis, il s'engagea dans une voie bordée de riches abmeures qui semblaient assoupies parmi les parfums. Là les pins, les érables, les térébinthes élevaient leur tète au-dessus des corniches rouges e* des acrotères d'or. On voyait, par les portes

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entr'ouvertes, des statues d'airain dan» des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites- On entendait seulement le §on lointain d'une flûte. Le moine s'arrêta devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle était ornée des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grèce.

Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, Épicure et Zenon, et ayant heurté le marteau contre la porte, il attendit en songeant :

— C'est en vain que le métal glorifie ces faux sages, leurs mensonges sont confondus; leurs âmes sont plongées dans l'enfer et le fameux Platon lui-même, qui remplit la terre du bruit de son éloquence, ne dispute désor mais qu'avec les diables- Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant

un homme pieds nus sur la mosaïque du seuil, il lui dit durement :

— Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te chasse à coups de bAton.

— Mon frère, répondit l'abbé d'Antinoé, je ne Lu demande rien, sinon que tu me conduises à Nicias, ton maître.

L'esclave répondit avec plus de colère :

— Mon maître ne reçoit pas des chiens comme toi.

— Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plaît, ce que je te demande, et dis à ton maître que je désire le voir.

— Hors d'ici, vil mendiant ! s'écria le portier furieux.

Et il leva son bâton sur le saint komme, qui, mettant ses bras en croix contre sa poitrine, reçut sans s'émouvoir le coup en plein visage, puis répéta doucement :

— Fais ce aue j'ai demandé, mon fils, je te prie.

Alors le portier, tout tremblant, murmura .

— Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance?

Et il courut avertir son maître.

Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles sur son corps. C'était un homme gracieux et souriant. Une expression de douce ironie était répandue sur son

visage. A la vue du moine, il se leva et s'avança les bras ouverts :

— C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon frère ! Oh ! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la philosophie ? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme, mais ta libéralité n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni à ton argent ni à ta vie. Et il y avait en toi un génie bizarre, un esprit étrange qui m'intéressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce, après dix ans d'absence. Tu as quitté le désert; tu renonces aux superstitions chrétiennes, et tu renais à l'ancienne vie. Je marquerai ce jour d'un caillou blanc.

» Crobyleet Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes, parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hôte.

Déjà elles apportaient en souriant l'aiguière, les lioles et le miroir de métal. Mais Paphnuce, d'un geste impérieux, les arrêta et tint les yeux baissés pour ne les plus voir ; car elles étaient nues. Cependant Nicias lui présentait des coussins, lui offrait des mets et des breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mépris.

— Nicias, dit-il, je n'ai pas renié ce que tu appelles faussement la superstition chrétienne, et qui est la vérité des vérités. Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce quia été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

— Cher Paphnuce, répondit Nicias, qui venait de revêtir une tunique parfumée, pensestu m'étonner en récitant des paroles assemblées sans art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublié que je suis moi-même quelque peu philosophe? Et penses-tu me con tenter avec quelques lambeaux arrachés par des hommes ignorants à la pourpre d'Amélius, quand Amélius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire, ne me contentent pas? Les sys-

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