‹ ThasChapitre 2 sur 7 · ÏHAÏâ · texte numérisé non relu

ÏHAÏâ

tèmes construits par les sages ne sont que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Il faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone d'Éphèse ou de toute autre fable milésienne.

Et, prenant son hôte par le bras, il l'entratna dans une salle où des milliers de papyrus étaient roulés dans des corbeilles.

— Voici ma bibliothèque, dit-il; elle contient une faible partie des systèmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde. Le Sérapéum lui-même, dans sa richesse, ne les renferme pas tous. Hélas ! ce ne sont que des rêves de malades.

Il força son hôte à prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit lui-même. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque un regard sombre et dit :

— Il faut les brûler tous.

— Odoux hôte, ce serait dommage ! répondit Nicias. Car les rêves des malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait détruire tous les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses formes et ses couleurs et nous

LE LOTUS i~

nous endormirions tous dans une morne stupidité.

Paphnuce poursuivait sa pensée :

*— Il est certain que les doctrines des païens ne sont que de vains mensonges. Mais Dieu, qui est la vérité, s'est révélé aux hommes par des miracles, Et il s'est fait chair et il a hahité parmi nous.

Nicias répondit :

— Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est tout à fait un homme. Comment penses-tu croire à ce nouveau Jupiter, quand les marmots d'Athènes, au temps de Périclès, ne croyaient déjà plus à l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher condisciple?

— Une chose tout à fait bonne, répondit l'abbé d'Antinoé. Me prêter une tunique parfumée semblable à celle que tu viens de revêtir. Ajoute à cette tunique, par grâce, des sandales dorées ot une fiole d'huile, pour oindre ma

i^ THAÏS

barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me donnes une bourse de mille drachmes. Voilà, ô Nicias, ce que j'étais venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre ancienne amitié.

Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique ; elle était brodée, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirât le cilice dont il était couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant déclaré qu'on lui arracherait plutôt la chair que ce vêtement, elles passèrent la tunique pardessus. Comme ces deux femmes étaient belles, elles ne craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se mirent à rire de la mine étrange qu'avait le moine ainsi paré. Crobyle l'appelait son cher satrape, en lui présentant le miroir, et Myrtale lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait pas. Ayant chaussé les sandales dorées et attaché la bourse à sa ceinture il dit à Nicias, qui le regardait d'un œil égayé :

— 0 Nicias 1 il ne faut pas que les choses

que tu vois soient un scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emvploi de cette tunique, de cette bourse et de ces sandales.

— Très cher, répondit Nicias, je ne soupçonne point le mal, car je crois les hommes également incapables de mal faire et de bien faire. Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux préjugés qui régnent à Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnête homme. Va, ami, et réjouis-toi.

Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hôte de son dessein.

— Tu connais, lui dit-il, cette Thaïs qui joue dans les jeux du théâtre?

— Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps oîi elle m'était chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas ! Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un roseau

du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs.

Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux, le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave :

— Sache donc, ô Nicias ! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère.

— Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias ; c'est une puissante déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre servante.

— Dieu me protégera, ditPaphnuce. Puisset-il éclairer ton cœur, ô Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé !

Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille :

— Grains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible.

Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête. Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris ; mais ce qu'il ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait' reçu les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme, c'était pécher plusdétestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait partagé d'un tel cœur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des anges.

Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver. Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que la grande chaleur du jour fut tombée. Or, la matinée s'achevait à peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville, parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les chrétiens d'Alexandrie.

Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase. Après avoir erré quelque temps, il se t. 'cuva sur un des quais de la ville. Le port artiviciel abritait devant lui d'innombrables navires aux sombres carènes, tandis que souriait au large,

dans l'azur et l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde on chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides, ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil : elle franchit, conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage fleuri.

— Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai désiré jadis m'embarquer en chantant sur l'océan du monde. Mais bientôt j'ai connu ma folie et la Néréide ne m'a point emporté.

En rêvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et s'endofmit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla entendre le son d'une trompette éclatante et, le ciel étant devenu couleur de sang, il comprit que les temps étaient venus. Comme il priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait k lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et l'emporta pendu ;\ sa bouche comme les

chattes ont accoutumé d'emporter leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol, déchiré en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une haleine embrasée. La bête posa doucement Paphnuce à terre et lui dit :

— Regarde 1

Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abîme, vit un fleuve de feu qui roulait dans l'intérieur de la terre, entre un double escarpement de roches noires. Là, dans une lumière livide, des démons tourmentaient des âmes. Les âmes gardaient l'apparence des corps qui les avaient contenues, et même des lambeaux de vêtements y restaient attachés. Ces âmes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un sceptre à la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le stérile rivage; elle disait les dieux et les héros. De petits diables verts lui perçaient les lèvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre d'Ho-

LE LOTUS 5ÎÎ

mère chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et chenu, traçait au compas des ligures sur la poussière. Un démon lui versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre la méditation du sage. Et le moine découvrit une foule de personnes qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou méditaient avec tranquillité, ou conversaient en se promenant, comme des maîtres et des disciples, à l'ombre des platanes de l'Académie. Seul, le vieillard Timoclès se tenait à i'écart et secouait la tête comme un homme qui nie. Un ange de l'abîme agitait une torche sous ses yeux et Timoclès ne voulait voir ni l'ange ni la torche.

Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée, qui lui dit :

— Regarde et comprend^ : Tel est l'entêtement de ces infidèles, qu'ils demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu'il ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la vérité parmi les hommes, l'ignoreront toujours.

Les démons qui s'acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la justice divine? C'est pourquoi ces âmes ne la voient ni ne la sentent. Etrangères à toute vérité, elles ne connaissent point leur propre condamnation, et Dieu même ne peut les contraindre à souffrir.

— Dieu peut tout, dit l'abbé d'Antinoé.

— Il ne peut l'absurde, répondit la femme voilée. Pour les punir, il faudrait les éclairer et s'ils possédaient la vérité ils seraient semblables aux élus.

Cependant Paphnuce, plein d'inquiétude et d'horreur, se penchait de nouveau sur le gouffre. 11 venait de voir l'ombre de Nicias qui souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Près de lui AspasiedeMilet, élégamment serrée dans son manteau de laine, semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant l'expression de son visage était à la fois douce et noble. La pluie de feu qui tombait sur eux leur était une rosée rafraîchissante, et leurs pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrasé. A cette vue, Paphnuce fut saisi de fureur.

— Frappe, mon Dieu, s'écria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure! qu'il gémisse! qu'il grince des dents!... lia péché avec Thaïs!...

Et Paphnuce se réveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule qui le tirait sur le sable en criant :

— Paix! paix! l'ami. Par Protée, vieux pasteur de phoques! tu dors avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos. Aussi vrai que ma mère vendait des poissons salés, je t'ai sauvé la vie.

— J'en remercie Dieu, répondit Paphnuce.

Et, s'étant mis debout, il marcha droit devant lui, méditant sur la vision qui avait traversé son sommeil.

— Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle oiïense la bonté divine, en représentant l'enfer comme dénué de réalité. Sans doute elle vient du diable.

H raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entouré d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sûr de rencontrer les esprits.

Les déserts sont peuplés de fantômes. Quand les pèlerins approchaient du château en ruines cil s'était retiré le saint ermite Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en élève aux carrefours des villes, dans les nuits de fête. Et ces clameurs étaient poussées par les diables qui tentaient ce saint homme.

Paphnuce se rappela ce mémorable exemple. Il se rappela saint Jean d'Egypte que, pendant soixante ans, le diable voulut séduire par des prestiges. Mais Jean déjouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant le démort, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du vénérable Jean et lui dit : « Jean, tu prolongeras ton jeûne jusqu'à demain soir. » Et Jean, croyant entendre un ange, obéit à la voix du démon, et jeûna le lendemain, jusqu'à l'heure de vêpres. C'est la seule victoire que le prince des Ténèbres ait jamais remportée sur saint Jean l'Égyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausseté de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil.

Tandis qu'il reprochait doucement à Dieu de l'avoir abandonné au pouvoir des démons,

il se sentit poussé et entraîné par une foule d'hommes qui couraient tous dans le même sens. Comme il avait perdu l'habitude de marcher par les villes, il était ballotté d'un passant à un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'étant embarrassé dans les plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Désireux de savoir où allaient tous ces hommes, il demanda à l'un d'eux la cause de cet empressement.

— Étranger, ne sais-tu pas, lui répondit celui-ci, que les jeux vont commencer et que Thaïs paraîtra sur la scène? Tous ces citoyens vont au théâtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner?

Découvrant tou^ à coup qu'il était convenable à son dessein de voir Thaïs dans les jeux, Paphnuce suivit l'étranger. Déjà le théâtre dressait devant eux son portique orné de masques éclatants, et sa vaste muraille ronde, peuplée d'innombrables statues. En suivant la foule, ils s'engagèrent dans un étroit corridor au bout duquel s'éter.dait l'amphithéâtre éblouissant de lumière. Ils prirent leur place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la scène, vide encore d'acteurs, mais

décorée magnifiquement. La vue n'en était point cachée par un rideau, et l'on y remarquait un tertre semblable à ceux que les anciens peuples dédiaient aux ombres des héros. Ce tertre s'élevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de lances étaient formés devant les tentes et des boucliers d'or pendaient à des mâts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de chêne. Là, tout était silence et sommeil. Mais un bourdonnement, semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait l'hémicycle chargé de spectateurs. Tous les visages, rougis par le reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux s'interpellaient gaiement, d'un gradin à l'autre.

Paphnuce priait au dedans de lui-même et se gardait des paroles vaines, mais son voisin commença à se plaindre du déclin du théâtre.

— Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs décla-

maiont sous le masque les vers d'Euripide et de Ménandre. Maintenant on ne récite plus les drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora dans Athènes nous n'avons gardé que ce qu'un barbare, un Scythe même peut comprendre : l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont l'embouchure, armée de lames de métal, enflait le son des voix, le cothurne qui élevait les personnages à la taille des dieux, la majesté tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est allé. Des mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius. Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès, s'ils avaient vu une femme se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en public. Nous sommes bien dégénérés pour le souff'rir.

» Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme et la honte de la terre.

— Tu parles sagement, répondit Paphnuce, la femme est notre pire ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est redoutable.

— Par les Dieux immobiles, s'écria Dorion, la femme apporte aux hommes non le plaisir,

mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis 1 L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Ecoute, étranger : Je suis allé dans ma jeunesse, à Trézène, en Argolide, et j'y ai vu un myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles étaient couvertes d'innombrables piqûres. Or, voici ce que rapportent les Trézéniens au sujet de ce myrte : La reine Phèdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte, demeurait tout le jour languissamment couchée sous ce même arbre qu'on voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tiré l'épingle d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perçait les feuilles de l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi criblées de piqûres. Après avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait d'un amour incestueux, Phèdre, tu le saisi mourut misérablement. Elle s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or à une cheville d'ivoire, Les dieux voulurent que le myrte, témoin d'une si cruelle misère, continuât à porter sur ses feuilles nouvelles des piqûres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles ; je l'ai placée au chevet de mon lit, afin d'être sans cesse averti par sa vue de

ne point m'ahandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la doctrine du divin Epicure, mon maître, qui enseigne que le désir est redoutable. Mais à proprement parler, l'amour est une maladie de foie et l'on n'est jamais sûr de ne pas tomber malade.

Paphnuce demanda :

— Dorion, quels sont tes plaisirs?

Dorion répondit tristement :

— Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est la méditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher d'autres.

Prenant avantage de ces dernières paroles, Paphnuce entreprit d'initier l'épicurien aux joies spirituelles que procure la contemplation de Dieu. Il commença :

— Entends la vérité, Dorion, et reçois la lumière.

Comme il s'écriait de la sorte, il vit de toutes parts des têtes et des bras tournés vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand silence s'était fait dans le théâtre et bientôt éclatèrent les sons d'une musique héroïque.

Les jeux commençaient. On voyait des sol-

dats sortir des tentes et se préparer au départ quand, par un prodige effrayant, une nuée couvrit le sommet du tertre funéraire. Puis, cette nuée s'étant dissipée, l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Etendant le bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: « Quoi! vous partez, enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai pkis et vous laissez mon tombeau sans offrandes? » Déjà les principaux chefs des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thésée, le vieux Nestor, Agamçmnon, portant le sceptre et les bandelettes, contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, était prosterné dans la poussière. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'où s'échappait sa chevelure bouclée, montrait par ses gestes qu'il approuvait l'ombre du héros. Il disputait avec Agamemnon et l'on devinait leurs paroles :

— Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'être honoré parmi nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la fille de Priam, la vierge Polyxène soit immolée sur sa tombft. Danaens, contentez les

mânes du héros, et que le fils de Pelée se réjouisse dans le Hadès.

Mais le roi des rois répondait :

— Epargnons les vierges troiennes que nous avons arrachées aux autels. Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam.

11 parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la sœur de Polyxène, et le sage Ulysse lui reprochait de préférer le lit de Cassandre à la lance d'Achille.

Tous les Grecs l'approuvèrent avec un grand bruit d'armes entre-choquées. La mort de Polyxène fut résolue et l'ombre apaisée d'Achille s'évanouit. La musique, tantôc furieuse et tantôt pla^intive, suivait la pensée des personnages. L'assistance éclata en applaudissements.

Paphnuce, qui rapportait tout à la vérité divine, murmura :

— 0 lumières et ténèbres répandues sur les gentils! De tels sacrifices, parmi les nations, mnonçaient et figuraient grossièrement le sacrifice salutaire du fils de Dieu.

— Toutes les religions enfantent des crimes» répliqua l'Epicurien. Par bonheur un Grec divi-

nement sage vint affranchir les hommes des vaines terreurs de l'inconnu...

Cependant Hécube, ses blancs cheveux épars, sa robe en lambeaux, sortait de la tente où elle était captive. Ce fut un long soupir quand on vit paraître cette parfaite image du malheur. Hécube, avertie par un songe prophétique, gémissait sur sa fille et sur ellemême. Ulysse était déjà près d'elle et lui demandait Polyxène. La vieille mère s arrachait les cheveux, se déchirait les joues avec les ongles et baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable douceur, semblait dire :

— Sois sage, Hécube, et cède à la nécessité. Il y a aussi dans nos maisons de vieilles mères qui pleurent leurs enfants endormis à jamais sous les pins de l'Ida.

Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant esclave, souillait de )Oussière sa tête infortunée.

Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là

qu'il venait chercher. De son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tète la lourde toile. Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle donnait à tous le frisson tragique de la beauté.

Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce l'àme agitée, contenant son cœur avec ses mains, soupira :

— Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes créatures?

Dorion, plus paisible, disait :

— Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme présentent une combinaison agréable à l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se sépareront un jour avec la même indiiïérence qu'ils se sont unis. Où sont maintenant les atomes qui formèrent Laïs ou Cléopâtre? Je n'en disconviens pas : les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises à de fâcheuses disgrâces et à des incommodités dégoûtantes. C'est à quoi songent les esprits méditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y fait point attention. Et les femmes ins-

f)8 THAÏS

l'iient l'amour, bien qu'il soit déraisonnable de les aimer.

Ainsi le philosophe et l'ascète contemplaient Thaïs et suivaient leur pensée. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hécube, tournée vers sa fille, lui dire par ses gestes :

— Essaie de fléchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta beauté, ta jeunesse!

Thaïs, où plutôt Polyxène elle-même, laissa retomber la toile de la tente. Elle fit un pas, et tous les cœurs furent domptés. Et quand, d'une démarche noble et légère, elle s'avança vers Ulysse, le rythme de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et tout le reste était perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action continuait.

Le prudent fils de Laërte détournait la tête et cachait sa main sous son manteau, afin d'éviter les regards, les baisers de la suppliante. La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles disaient :

— Ulysse, je te suivrai pour obéir à la

nécessité et parce que je veux mourir. Fille de Priam et sœur d'Hector, ma coucne, autrefois jugée digne des rois, ne recevra pas un maître étranger. Je renonce librement à la lumière du jour.

Hécube, inerte dans la poussière, se releva soudain et s'attacha à sa fille d'une étreinte désespérée. Polyxène dénoua avec une douceur résolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre :

— Mère, ne t'expose pas aux outrages du maître. N'attends pas que, t'arrachant à moi, il ne te traîne indignement. Plutôt, mère bien aimée, tends-moi cette main ridée et approche tes joues creuses de mes lèvres.

La douleur était belle sur le visage de Thaïs ; la foule se montrait reconnaissante à cette femme de revêtir ainsi d'une grâce surhumaine les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa splendeur présente en vue de son humilité prochaine, se glorifiait par avance de la sainte qu'il allait donner au ciel.

Le spectacle touchait au dénouement. Hécube tomba comme morte et Polyxène, con-

(luite par Ulysse, s'avança vers le tombeau qu'entourait l'élite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le tertre funéraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une coupe d'or, des libations aux mânes du héros. Quand les sacrificateurs levèrent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait mourir libre, comme il convenait à la fille de tant de rois. Puis, déchirant sa tunique, elle montra la place de son cœur. Pyrrhus y plongea son glaive en détournant la tête, et, par un habile artifice, le sang jaillit à flots de la poitrine éblouissante de la vierge qui, la tête renversée et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba avec décence.

Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de lis et d'anémones, des cris d'eiïroi et des sanglots déchiraient l'air, et Paphnuce, soulevé sur son banc, prophétisait d'une voix retentissante :

— Gentils, vils adorateurs des démons! Et vous ariens plus infâmes que les idolâtres, instruisez-vous ! Ce que vous venez de voir est une image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientôt la femme que vous

voyez là sera immolée, hostie bien heureuse, au Dieu ressuscité !

Déjà la foule s'écoulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abbé d'Antinoé, échappant à Dorion surpris, gagna la sortie en prophétisant encore.

Une heure après, il frappait à la porte de Thaïs.

La comédienne alors, dans le riche quartier de Racotis, près du tombeau d'Alexandre, habitait une maison entourée de jardins ombreux, dans lesquels s'élevaient des rochers artificiels et coulait un ruisseau bordé de peupliers. Une vieille esclave noire, chargée d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.

— Je veux voir Thaïs, répondit-il. Dieu m'est témoin que je ne suis venu ici que pour la voir.

Gomme il portait une riche tunique et qu'il parlait impérieusement, l'esclave le fit entrer.

— Tu trouveras Thaïs, dit-elle, dans la grotte des Nymphes.

Thaïs était née de parents lib'-cs et pauvres, adonnés à l'idolâtrie. Du temps qu'elle était petite, son père gouvernait, à Alexandrie, proche la porte d'e la Lune, un cabaret que fréquentaient les matelots. Certains souvenirs vifs et détachés lui restaient de sa première enfance. Elle revoyait son père assis à l'angle du foyer, les jambes croisées, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux Pharaons que célèbrent les complaintes chantées par les aveugles dans les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mère, errant comme un chat aiîamé dans la maison, qu'elle emplissait des éclats de sa voix aigre et des lueurs de

ses yeux de phosphore. On contait dans le faubourg qu'elle était magicienne et qu'elle se changeait en chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait : Thaïs savait bien, poui l'avoir souvent épiée, que sa mère ne se livrait point aux arts magiques, mais que, dévorée d'avarice, elle comptait toute la nuit le gain de la journée. Ce père inerte et cette mère avide la laissaient chercher sa vie comme les bêtes de la basse-cour. Aussi était-elle devenue très habile à tirer une à une les oboles de la ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naïves et par des paroles infâmes dont elle ignorait le sens. Elle passait de genoux en genoux dans la salle imprégnée de l'odeur des boissons fermentées et des outres résineuses; puis, les joues poissées de bière et piquées par les barbes rudes, elle s'échappait, serrant les oboles dans sa petite main, et courait acheter des gâteaux de miel à une vieille femme accroupie derrière ses paniers sous la porte de la Lune. C'était tous les jours les mêmes scènes : les matelots, contant leurs périls, quand l'ii^uros ébranlait les algues sousmarines, puis jouant aux dés ou aux osselets,

et demandant, en blasphémant les dieux, la meilleure bière de Gilicie.

Chaque nuit, l'enfant était réveillée par les rixes des buveurs. Les écailles d'huîtres, volant par-dessus les tables, fendaient les fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois, à la lueur des lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir.

Ses jeunes ans ne connaissaient la bonté humaine que par le doux Ahmès, en qui elle était humiliée. Ahmès, l'esclave de la maison, Nubien plus noir que la marmite qu'il écumait gravement, était bon comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thaïs sur ses genoux et il lui contait d'aptiques récits où il y avait des souterrains pleins de trésors, construits pour des rois avares, qui mettaient à mort les maçons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes, d'habiles voleurs qui épousaient des (llles de rois et des courtisanes qui élevaient des pyramides. La petite Thaïs aimait Ahmès comme un père, comme une mère, comme une nourrice et comme un chien. Elle s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux amphores et dans la basse-cour, parmi les

poulets maigres et hérissés, tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thaïs des petits moulins à eau et des navires grands comme la main avec tous leurs agrès..

Accablé de mauvais traitements par ses maîtres, il avait une oreille déchirée et le corps labouré de cicatrices. Pourtant son visage gardait un air joyeux et paisible. Et personne auprès de lui ne songeait à se demander d'où il tirait la consolation de son âme et l'apaisement de son cœur. Il était aussi simple qu'un enfant.

En accomplissant sa tâche grossière, il chantait d'une voix grêle des cantiques qui faisaient passer dans l'âme de l'enfant des frissons et des rêves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux:

— Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?

— J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le tombeau.

Et j'ai vu la gloire du Ressuscité.

Elle lui demandait ;

LE PAPYRUS 7y

— Père, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau?

Et il lui répondait :

— Petite lumière de mes yeux, je chante les anges, parce que Jésus Notre Seigneur est monté au ciel.

Ahmès était chrétien. Il avait reçu le baptême, et on le nommait Théodore dans les banquets des fidèles, où il se rendait secrètement pendant le temps qui lui était laissé pour son sommeil.

En ces jours-là l'Église subissait l'épreuve suDrême. Par l'ordre de l'Empereur, les basiliques étaient renversées, les livres saints brûlés, les vases saoréset les chandeliers fondus. Dépouillés de leurs honneurs, les chrétiens n'attendaient que la mort. La terreur régnait sur la communauté d'Alexandrie ; les prisons regorgeaient de victimes. On contait avec effroi, parmi les fidèles, qu'en Syrie, en Arabie, en Mésopotamie, en Gappadoce, par tout l'empire, les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces déchiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, déjà célèbre par ses visions et ses solitudes, chef et prophète

des croyants d'Egypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la ville d'Alexandrie, et, volant d'église en église, embrasa de son feu la communauté tout entière. Invisible aux païens, il était présent à la fois dans toutes les assemblées des chrétiens, soufflant à chacun l'esprit de force et de prudence dont il était animé. La persécution s'exerçait avec une particulière rigueur sur les esclaves. Plusieurs d'entre eux, saisis d'épouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus grand nombre, s'enfuyaient au désert, espérant y vivre, soit dans la contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmès fréquentait comme de coutume les assemblées, visitait les prisonniers, ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du Christ. Témoin de ce zèle véritable, le grand Antoine, avant de retourner au désert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna le baiser de paix.

Quand Thaïs eut sept ans, Ahmès coiri^nença à lui parler de Dieu.

— Le bon Seigneur Dieu, lui d:.-il, vivait dans le ciel comme un Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses jardins.

LE PAPYRUS Si

Il était l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et n'avait qu'un fils, le prince Jésus, qu'il aimait de tout son cœur et qui passait en beauté les vierges et les anges*. Et le bon Seigneur Dieu dit au prince Jésus :

» — Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. Là tu seras semblable à un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant d'abondance que tes larmes formeront des fleuves où l'esclave fatigué se baignera délicieusement. Va, mon fils 1

» Le prince Jésus obéit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un lieu nommé Bethléem de Juda. Et il se promenait dans les prés fleuris d'anémones, disant à ses compagnons :

» — Heureux ceux qui ont faim, car je les mènerai à la table de mon père î Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du ciell Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des voiles plus fins que ceux des princesses syriennes.

» C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et

croyaient en lui. Mais les riches le haïssaient, redoutant qu'il n'élevât les pauvres au-dessus d'eux. En ce temps-là Gléopâtre et César étaient puissants sur la terre. Ils haïssaient tous deux Jésus et ils ordonnèrent auxjuges et aux prêtres de le faire mourir. Pour obéir à la reine d'Egypte, les princes de Syrie dressèrent une croix sur une haute montagne et ils firent mourir Jésus sur cette croix. Mais des femmes lavèrent le corps et l'ensevelirent, et le prince Jésus, ayant brisé le couvercle de son tombeau, remonta vers le bon Seigneur son père.

» Et depuis ce temps-là tous ceux qui meurent en lui vont au ciel.

» Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit :

» — Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince mon fils. Prenez un bain, puis mangez.

» Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long de leur repas, ils verront des danses d'aimées et ils entendront des conteurs dont les récits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les tiendra plus chers que la lumière de ses yeux, puisqu'ils seront ses

hôtes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravansérail et les grenades de ses jardins.

Ahmès parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thaïs connut la vérité. Elle admirait et disait ;

— Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur.

Ahmès lui répondait :

— Ceux-là seuls qui sont baptisés en Jésus, goûteront les fruits du ciel.

Et Thaïs demandait à être baptisée. Voyant par là qu'elle espérait en Jésus, l'esclave résolut de l'instruire plus profondément, afiii qu'étant baptisée, elle entrât dans l'Eglise. Et il s'attacha étroitement à elle, comme à sa fille en esprit.

L'enfant, sans cesse repoussée par ses parents injustes, n'avait point de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'étable parmi les animaux domestiques. C'est là que, chaque nuit, Ahmès allait la rejoindre en secret.

Il s'approchait doucement de la natte où elle reposait, et puis s'asseyait sur ses talons, les jambes repliées, I© buste droit, dans l'attitiidR

héréditaire de toute sa race. Son corps et son visage, vêtus de noir, restaient perdus dans les ténèbres; seuls ses grands yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable à un rayon de l'aube à travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une voie grêle et chantante, dont le nasillement léger avait la douceur triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le souffle d'un âne et le doux meuglement d'un bœuf accompagnaient, comme un chœur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait l'Évangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui s'imprégnait de zèle, de grâce et d'espérance ; et la néophyte, la main dans la main d'Ahmès, bercée par les sons monotones et voyant de vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de la nuit obscure et des saints mystères, au regard d'une étoile qui clignait entre les solives de la crèche.

L'initiation dura toute une année, jusqu'à l'époque où les chrétiens célèbrent avec allégresse les fêtes pascales. Or, une nuit de la semaine glorieuse, Thaïs, qui sommeillait déjà sur sa natte dans la grange, se sentit soulevée

par l'esclave dont le regard brillait d'une clarté nouvelle. Il était vêtu, non point, comme de coutume, d'un pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra l'enfant en disant tout bas :

— Viens, mon âme! viens, mes yeux! viens mon petit cœur! viens revêtir les aubes du baptême.

Et il emporta l'enfant pressée sur sa poitrine. Effrayée et curieuse. Thaïs, la tête hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils traversèrent le quartier des juifs; ils longèrent un cimetière où l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passèrent, dans un carrefour, sous des croix auxquelles pendaient les corps des suppliciés et dont les bras étaient chargés de corbeaux qui claquaient du bec. Thaïs cacha sa tête dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir le reste du chemin. Tout à coup il lui sembla qu'on la descendait sous terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un étroit caveau, éclairé par des torches de résine et dont les murs étaient peints de grandes figures droites qui semblaient s'ani-

mer sous la fumée des torches. On y voyait des hommes vêtus de longues tuniques et portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres.

Thaïs, parmi ces figures, reconnut Jésus de Nazareth à ce que des anémones fleurissaient à ses pieds. Au milieu de la salle, près d'une gravide cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un vieiliard coiffé d'une mitre basse et vêtu d'une dalmatique écarlate, brodée d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait l'air humble et doux soas son riche costume. C'était l'évêque Vivantius qui, prince exilé de l'église de Gyrène, exerçait, pour vivre, le métier de tisserand et fabriquait de grossières étoffes de poil de chèvre. Deux pauvres enfants se tenaient debout à ses côtés. Tout proche, une vieille négresse présentait déployée une petite robe blanche. Ahmès, ayant posé l'enfant à terre, s'agenouilla devant l'évoque et dit :

— Mon père, voici la petite âme, la fille de mon àme. Je te l'amène afin que, selon ta promesse et s'il plaît à ta Sérénité, tu lui donnes le baptême de vie.

A ces mots, l'évèque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains mutilées. Il avait eu les ongles arrachés en confessant la foi aux jours de l'épreuve. Thaïs eut peur et se jeta dans les brasd'Ahmès. Mais le prêtre la rassura par des paroles caressantes :

— Ne crains rien, petite bien-aimée. Tu as ici un père selon l'esprit, Ahmès, qu'on nomme Théodore parmi les vivants, et une douce mère dans la grâce qui t'a préparé de ses mains une robe blanche.

Et se tournant vers la négresse :

— Elle se nomme Nitidu, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre. Mais Jésus l'élèvera dans le ciel au rang de ses épouses.

Puis il interrogea l'enfant néophyte :

— Thaïs, crois-tu en Dieu, le père toutpuissant, en son fils unique qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseigné les apôtres ?

— Oui, répondirent ensemble le nègre et la négresse, qui se tenaient par la main.

Sur l'ordre de l'évèque, Nitida, agenouillée, dépouilla Thaïs de tous ses vêtements. L'enfant était nue, un amulette au cou. Le pontife la

88 tHAïs

plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes présentèrent l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il posa un grain sur les lèvres de la catéchumène. Puis, ayant essuyé ce corps destiné, à travers tant d'épreuves, à la vie éternelle, l'esclave Nitida le revêtit de la robe blanche qu'elle avait tissue de ses mains.

L'évêque donna à tous le baiser de paix et, la cérémonie terminée, dépouilla ses ornements sacerdotaux.

Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmès dit :

— Il faut nous réjouir en ce jour d'avoir donné une âme au bon Seigneur Dieu ; allons dans la maison qu'habite ta Sérénité, pasteur Vivantius, et livrons-nous à la joie tout le reste de la nuit.

— Tu as bien parlé, Théodore, répondit l'évêque.

Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui était toute proche. Elle se composait d'une seule chambre, meublée de deux métiers de tisserand, d'une table grossière et d'un tapis tout usé. Dès qu'ils y furent entrés :

' — Nitida, cria le Nubien, apporte la poêle et la jarre d'huile, et faisons un bon repas.

En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons qu'il y tenait cachés. Puis, ayant allumé un grand feu, il les fit frire. Et tous, l'évêque, l'enfant, les deux jeunes garçons et les deux esclaves, s'étant assis en cercle sur le tapis, mangèrent les poissons en bénissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il avait souffert et annonçait le triomphe prochain de l'Église. Son langage était rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il comparait la vie des justes à un tissu de pourpre et, pour expliquer le baptême, il disait :

— L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chrétiens reçoivent le baptême de l'eau. Mais les démons habitent aussi les ruisseaux ; les fontaines consacrées aux nymphes sont redoutables et l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'àme et du corps.

Parfois il s'exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l'enfant une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à ses

hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s'étant levés, dansèrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde. C'était une danse amoureuse ; agitant les bras et tout le corps balancé en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher. Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents étincelantes.

C'est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême.

Elle aimait les amusements et, à mesure qu'elle grandissait, de vagues désirs naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, à la nuit, la maison de son père, en chantonnant encore :

— Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison?

— Je dévide la laine et le fil de Milet.

— Torti torlu, comment ton fils a-t-il péri?

— Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer.

Maintenant elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des garçons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami était

moins souvent auprès d'elle. La persécution s'étant ralentie, les assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les fréquentait assidûment. Son zèle s'échauffait; de mystérieuses menaces s'échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où les chrétiens d'une humble condition avaient coutume de se réunir et là, rassemblant les misérables étendus à l'ombre des vieux murs, il leur annonçait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de la justice.

— Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches, couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur table.

Ces propos ne restèrent point secrets; ils furent publiés dans le faubourg et les maîtres craignirent qu'Ahmès n'excitât les esclaves à la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il dissimula soigneusement.

Un jour, une salière d'argent, réservée à la nappe dos dieux, disparut du cabaret. Ahmès fut accusé de l'avoir volée, en haine de son

maître et des dieux de l'empire. L'accusation était sans preuves et l'esclave la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traîné devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le juge le condamna au dernier supplice.

— Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage, seront clouées au poteau.

Ahmès écouta paisiblement cet arrêt, salua le juge avec beaucoup de respect et fut conduit à la prison publique. Durant les trois jours qu'il y resta, il ne cessa de prêcher l'Evangile aux prisonniers et l'on a conté depuis que des criminels et le geôlier lui-même, touchés par ses paroles, avaient cru en Jésus crucitié.

On le conduisit à ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans auparavant, Il avait traversé avec allégresse, portant dans son manteau blanc la petite Thaïs, la fille de son âme, sa fleur bien-aimée. Attaché sur la croix, les mains clouées, il ne poussa pas une plainte ; seulement il soupira à plusieurs reprises : « J'ai soif! »

Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la chair humaine capable

d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois on pensa qu'il était mort ; les mouches dévoraient la cire de ses paupières ; mais tout à coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin du quatrième jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des enfants :

— Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu là d'où tu viens?

Puis il sourit, et dit :

— Les voici, les anges du bon Seigneur I Ils m'apportent du vin et des fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes.

Et il expira.

Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis d'admiration. Vivantius, accompagné de quelques-uns de ses frères chrétiens, vint réclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'Eglise garda la mémoire vénérée de saint Théodore le Nubien.

Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un édit par lequel il assurait la paix aux chrétiens, et désormais les

fidèles ne furent plus persécutés que par les hérétiques.

Thaïs achevait sa onzième année, quand son ami mourut dans les tourments. Elle en ressentit une tristesse et une épouvante invincibles. Elle n'avait pas l'âme assez pure pour comprendre que l'esclave Ahmès, par sa vie et sa mort, était un bienheureux. Cette idée germa dans sa petite âme, qu'il n'est possible d'être bon en ce monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit d'être bonne, car sa chair délicate redoutait la douleur.

Elle se donna avant l'âge à des jeunes garçons du port et elle suivit les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce qu'elle recevait d'eux elle achetait des gâteaux et des parures.

Comme elle ne rapportait à la maison rien de ce qu'elle avait gagné, sa mère l'accablait de mauvais traitements. Pour éviter les coups, elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait avec les lézards dans les fentes des pierres. Là, elle songeait, pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement parées, dans leur litière entourée d'esclaves.

Un jour que, frappée plus rudement que de coutume, elle se tenait accroupie devant la porte, dans une immobilité farouche, une vieille femme s'arrêta devant elle, la considéra quelques instants en silence, puis s'écria :

— 0 la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le père qui t'engendra et la mère qui te mit au monde !

Thaïs restait muette et tenait ses regards fixés vers la terre. Ses paupières étaient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleuré.

— Ma violelle blanche, reprit la vieille, ta mère n'est-elle pas heureuse d'avoir nourri une petite déesse telle que toi, et ton père, en te voyant, ne se réjouit-il pas dans le fond de son cœur?

Alors l'enfant, comme se parlant à ellemême :

— Mon père est une outre gonflée de vin et ma mère une sangsue avide.

La vieille regarda à droite et à gauche si on ne la voyait pas. Puis d'une voix caressante :

— Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumière, viens avec moi et tu n'auras, pour vivre, qu'à danser et à sourire. Je te nourrirai

de gâteaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux. Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe légère ; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon d'Acharné.

Thaïs répondit :

— Je veux bien aller avec toi.

Et, s'étant levée, elle suivit la vieille hors de la ville.

Cette femme, nommée Mœroé, conduisait de pays en pays des filles et des jeunes garçons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait ensuite aux riches pour paraître dans les festins.

Devinant que Thaïs deviendrait bientôt la plus belle des femmes, elle lui apprit, à coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle flagellait avec des lanières de cuir ces jambes divines, quand elles ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton décrépit, sans âge et sans sexe, accablait de mauvais traitements cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entière des femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grâce, il enseignait à Thaïs l'art de feindre, dans les

pantomimes, par l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec dégoût les conseils d'un maître habile; mais, jaloux de son élève, il lui griffait les joues, lui pinçait le bras ou la venait piquer par derrière avec un poinçon, à la manière des filles méchantes, dès qu'il s'apercevait trop vivement qu'elle était née pour la volupté des hommes. Grâce à ses leçons, elle devint en peu de temps musicienne, mime et danseuse excellente. La méchanceté de ses maîtres ne la surprenait point et il lui semblait naturel d'être indignement traitée. Elle éprouvait même quelque respect pour cette vieille femme qui savait la musique et buvait du vin grec. Mœroé, s'étant arrêtée à Antioche, loua son élève comme danseuse et comme joueuse de flûte aux riches négociants de la ville qui donnaient des festins. Thaïs dansa et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table, dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait à tous, ne sachant pas le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait dansé devant les jeunes hommes les plus élégants de la

ville, le fils du proconsul s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupté, et lui dit d'une voix qui semblait mouillée de baisers :

— Que ne suis-je. Thaïs, la couronne qui ceint ta chevelure, la tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied ! Mais je veux que tu me foules à tes pieds comme une sandale ; je veux que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers.

Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu il était beau. Soudain elle sentit la sueur qui lui glaçait le front; elle devint verte comme l'herbe ; elle chancela ; un nuage descendit sur ses paupières. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En vain, il luijeta des regards ardents, des paroles enflammées, et quand il la prit dans ses bras en s'elTorçant de l'entraîner, elle le repoussa avec rudesse. Alors il se fif suppliant et lui montra ses larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle résista.

— Quelle folie! disaient les convives. Loi-

lius est noble ; il est beau, il est riche, et voici qu'une joueuse de flûte le dédaigne!

LoUius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier d'amour. 11 vint dès le matin, pâle et les yeux rouges, suspendre des fleurs à la porte de la joueuse de flûte. Cependant Thaïs, saisie de trouble et d'efi'roi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans d'ellemême. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se demandait pourquoi elle était ainsi changée et d'où lui venait sa mélancolie. Elle repoussait tous ses amants : ils lui faisaient horreur. Elle ne voulait plus voir la lumière et restait tout le jour couchée sur son lit, sanglotant la tète dans les coussins. Lollius, ayant su forcer la porte de Thaïs, vint plusieurs fois supplier et maudire cette méchante enfant. Elle restait devant lui craintive comme une vierge et répétait :

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas !

Puis, au bout de quinze jours, s'étant donnée à lui, elle connut qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus. Ce fut une vie délicieuse. Ils passaient tout le jour enfermés, les yeux dans les yeux, se disant l'un à

l'autre des paroles qu'on ne dit qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires de rOronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se levaient dès ï aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes du Silpicus. Ils buvaient dans la même coupe, et, quand elle portait un grain de raisin à sa bouche, il le lui prenait entre les lèvres avec ses dents.

Mœroé vint chez Lollius réclamer Thaïs à grands cris :

— C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur parfumée, mes petites entrailles ! . . .

Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit mettre en prison, et les magistrats, ayant découvert plusieurs crimes dont elle s'était rendue coupable, elle fut condamnée à mort et livrée aux bètes.

Thaïs aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la vérité de son cœur :

— Je n'ai jamais été qu'à toi.

Lollius lui répondait :

— Tu ne ressembles à aucune autre femme. Le charme dura six mois et se rompit en un

jour. Soudainement Tliaïs se sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle songeait :

— Qui me l'a ainsi changé en un instant? Comment se fait-il qu'il ressemble désormais à tous les autres hommes et qu'il ne ressemble plus à lui-même ?

Elle le quitta, non sans un secret désir de chercher Lollius en un autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aimé serait moins triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se montra, en compagnie des riches voluptueux, à ces fêtes sacrées où l'on voyait des chœurs de vierges nues dansant dans les temples et des troupes de courtisanes traversant l'Oronte à la nage. Elle prit sa part de tous les plaisirs qu'étalait la vilk élégante et monstrueuse ; surtout elle fréquenta assidûment les théâtres, , 4ans lesquels des mimes habiles, venus de tous

les pays, paraissaient aux applaudissements d'une foule avide de spectacles.

Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comédiens et particulièrement les femmes qui, dans les tragédies, représentaient les déesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimées des dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'être admise dans sa troupe. Grâce à sa beauté et aux leçons de la vieille Mœroé, elle fut accueillie et parut sur la scène dans le personnage de Dircé.

Elle plut médiocrement, parce qu'elle manquait d'expérience et aussi parce que les spectateurs n'étaient pas excités à l'admiration par un long bruit de louanges. Mais après quelques mois d'obscurs débuts, la puissance de sa beauté éclata sur la scène avec une telle force, que la ville entière s'en émut. Tout Antioche s'étouffait au théâtre. Les magistrats impériaux et les premiers citoyens s'y rendaient, poussés par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les ouvriers du port so privaient d'ail

et de pain pour payer leur place. Les poètes composaient des épigrammes en son honneur. Les philosophes barbus déclamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases; sur le passage de sa litière, les prêtres des chrétiens détournaient la tête. Le seuil de sa maison était couronné de fleurs et arrosé de sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compté, mais mesuré au médimne, et tous les trésors amassés par les vieillards économes venaient, comme des fleuves, se perdre à ses pieds. C'est pourquoi son âme était sereine. Elle se réjouissait dans un paisible orgueil de la faveur publique et de la bonté des dieux, et, tant aimée, elle s'aimait elle-même.

Après avoir joui pendant plusieurs années de l'admiration et de l'amour des Antiochiens, elle fut prise du désir de revoir Alexandrie et de montrer sa gloire à la ville dans laquelle, enfant, elle errait sous la misère et la honte» affamée et maigre comme une sauterelle au milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la reçut avec joie et la combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des

f04 THAÏS

amants innombrables. Elle les accueillait indifféremment, car elle désespérait enfin de retrouver Lollius.

Elle reçut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la désirait, bien qu'il fît profession de vivre sans désirs. Malgré sa richesse, il était intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de son esprit, ni par la grâce de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et même elle s'irritait parfois de ses élégantes ironies. Il la blessait par son doute perpétuel. C'est qu'il ne croyait à rien et qu'elle croyait à tout. Elle croyait à la providence divine, à la toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, à la justice éternelle. Elle croyait en Jésus-Chrit et en la bonne déesse des Syriens ; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la sombre Hécate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des êtres sans nom et vivait dans une attente perpétuelle. L'avenir lui faisait peur et elle voulait le connaître. Elle s'entourait de prêtres d'Isis, de mages chai-

déens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort et la voyait partoui. Quand elle cédait à la volupté, il lui sembluii tout à coup qu'un doigt glacé touchait son épaule nue et, toute pâle, elle criait d'épouvante dans les bras qui la pressaient.

Nicias lui disait :

— Que notre destinée soit de descendre en cheveux blancs et les joues creuses dans la nuit éternelle, ou que ce jour même, qui rit maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, ô ma Thaïs! Goûtons la vie. Nous aurons beaucoup vécu si nous avons beaucoup senti. Il n'fest pas d'autre intelligence que celle des sens : aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon nous tourmenter pour un néant?

Elle lui répondait avec colère :

— Je méprise ceux qui comme toi n'espèrent ni ne craignent rien. Je veux savoir! Je veux savoir !

Pour connaître le secret de la vie, elle se mit à lire les livres des philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les années

de son enfance s'éloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit plus volontiers. Elle aimait à parcourir, le soir, sous un déguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques où elle avait misérablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses parents et surtout de n'avoir pU les aimer. Quand elle rencontrait des prêtres chrétiens, elle songeait à son baptême et se sentait troublée. Une nuit, qu'enveloppée d'un long manteau et ses blonds cheveux cachés sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville, elle se trouva, sans savoir comment elle y était venue, devant la pauvre église de Saint-Jeanle-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait dans l'intérieur et vit une lumière éclatante qui glissait par les fentes de la porte. Il n'y avait là rien d'étrange, puisque depuis vingt ans les chrétiens, protégés par le vainqueur de Maxcnce, solennisaient publiquement leurs fêtes. Mais ces chants signifiaient un ardent appel aux âmes. Comme conviée aux mystères, la comédienne, poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva là une nombreuse assemblée, des femmes, des enfants,

des vieillards à genoux devant un tonnbeau adossé à la muraille. Ce tombeau n'était qu'une cuve de pierre grossièrement sculptée de pampres et de grappes de raisins; pourtant il avait reçu de grands honneurs : il était couvert de palmes vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d innombrables lumières étoilaient l'ombre dans laquelle la fumée des gommes d'Arabie semblait les plis des voiles des anges. Et 1 on devinait sur les murs des figures pareilles à des visions du ciel. Des prêtres vêtus de blanc se tenaient prosternés au pied du sarcophage. Les hymnes qu'us chantaient avec le peuple exprimaient les délices de la souffrance et mêlaient, dans un deuil triomphal, tant d'allégresse à tant de douleur que Thaïs, en les écoutant, sentait les voluptés de la vie et les affres de la mort couler à la fois dans ses sens renouvelés.

Quand ils eurent fini de chanter, les fidèles se levèrent pour aller baiser à la file la paroi du tombeau. C'était des hommes simples, accoutumés ;i travailler de leurs mains. Ils s'avançaient d'un pas lourd, l'œil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils s'age-

i08 THAÏS

nouillaieirt, chacun à son tour, devant le sarcophage et y appuyaient leurs lèvres. Les femmes élevaient dans leurs bras les petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre.

Thaïs, surprise et troublée, demanda à un diacre pourquoi ils faisaient ainsi.

— Ne sais-tu pas, femme, lui répondit le diacre, que nous célébrons aujourd'hui la mémoire bienheureuse de saint Théodore le Nubien, qui souffrit pour la foi au temps de Dioclétien empereur ? Il vécut chaste et mourut martyr, c'est pourquoi, vêtus de blanc, nous portons des roses rouges à son tombeau glorieux.

En entendant ces paroles. Thaïs tomba à genoux et fondit en larmes. Le souvenir à demi éteint d'Ahmès se ranimait dans son âme. Sur cette mémoire obscure, douce et douloureuse, l'éclat des cierges, le parfum des roses, les nuées de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piété des âmes jetaient les charmes fle la gloire. Thaïs songeait dans l'éblouissement :

Il était humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau 1 Gomment s'est-il élevé au-dessus des

hommes? Quelle est donc cette chose inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupté?

Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait aimée ses yeux de violette où brillaient des larmes à la clarté des cierges ; puis, la tête baissée, humble, lente, la dernière, de ses lèvres où tant de désirs s'étaient suspendus, elle baisa la pierre de l'esclave.

Rentrée dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure parfumée et la tunique déliée, l'attendait en lisant un traité de morale. Il s'avança vers elle les bras ouverts.

— Méchante Thaïs, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais à venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicté par le plus grave des stoïciens? Des préceptes vertueux et de fières maximes ? Non 1 Sur l'austère papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thaïs. Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grâce était infinie et toutes rtaient l'unique Thaïs. Il y en avait qui traînaient des manteaux de pourpre et d'or ; d'autres, semblables <\ une nuée blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes.

D autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la volupté, n'exprimaient aucune pensée. Enfin, il y en avait deux qui se tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il était impossible de les distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La première disait : « Je suis l'amour. » L'autre ; « Je suis la mort. »

En parlant ainsi, il pressait Thaïs dans ses bras, et, ne voyant pas le regard farouche qu'elle fixait à terre, il ajoutait les pensées aux pensées, sans souci qu'elles fussent perdues :

— Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne où il est écrit : « Rien ne doit te détourner de cultiver ton âme, » je lisais : « Les baisers de Thaïs sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel. » Voilà comment, par ta faute, méchante enfant, un philosophe comprend aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que nous sommes, nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée d'autrui, et que tous nous lisons un peu los livres comme je viens de lire celui-ci...

Elle ne l'écoutait pas, et son âme é(ait encore devant le tombeau du Nubien. Comme il

LE PAPYRUS m

l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la nuque et il lui dit :

— Ne sois pus triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens ; trompons la vie : elle nous le rendra bien. Viens ; aimons-nous.

Mais elle le repoussa :

— Nous aimer I s'écria-t-elle amèrement. Mais tu n'as jamais aimé personne, toi! Et je ne t'aime pas ! Non ! je ne t'aime pas ! Je te hais. Va-t'en I Je te hais. J'exècre et je méprise tous les heureux et tous les riches. Va-t'en ! va-t'en 1... Il n'y a de bonté que chez les malheureux. Quand j'dtais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est mort sur la croix. Il était bon ; il était plein d'amour et il possédait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les pieds. Va-t'en I Je ne veux plus te voir.

Elle s'étendit à plat ventre sur le tapis et passa la nuit à sangloter, formant le dessein de vivre désormais, comme saint Théodore, dans la pauvreté et dans la simplicité.

Dès le lendemain, elle se rejeta dans les plai-

sirs auxquels elle était vouée. Comme elle savait que sa beauté, encore intacte, ne durerait plus longtemps, elle se hâtait d'en tirer toute joie et toute gloire. Au théâtre, où elle se montrait avec plus d'étude que jamais, elle rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des poètes. Reconnaissant dans les formes, dans les attitudes, dans les mouvements, dans la démarche de la comédienne une idée de la divine harmonie qui règle les mondes, savants et philosophes mettaient une grâce si parfaite au rang des vertus et disaient : « Elle aussi. Thaïs, est géomètre ! « Les ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle consentait à paraître, l'en bénissaient comme d'une charité céleste. Pourtant, elle était triste au milieu des louanges et, plus que jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son inquiétude, pas même sa maison et ses jardins qui étaient célèbres et sur lesquels on faisait des proverbes dans la ville.

Elle avait fait planter des arbres apportés à grands frais de l'Inde et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des colonnades en ruines, des rochers sauvages, imités par un

habile architecte, étaient reflétés dans un lac où se miraient des statues. Au milieu du jardin, s'élevait la grotte des Nymphes, qui devait son nom à trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on rencontrait dès le seuil. Ces femmes se dépouillaient de leurs vêtements pour prendre un bain. Inquiètes, elles tournaient la tête, craignant d'être vues, et elles semblaient vivantes. La lumière ne parvenait dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts, comme dans les grottes sacrées, des couronnes, des guirlandes et des tableaux votifs, dans lesquels la beauté de Thaïs était célébrée. Il s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques revêtus de vives couleurs, des peintures représentant ou des scènes de théâtre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au milieu, se dressait sur une stèle un petit Éros d'ivoire, d'un antique et merveilleux travail. C'était un don de Nicias. Une chèvre de marbre noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux d'agate. Six chevreaux d'albâtre se pressaient autour de ses mamelles ;

mais, soulevant ses pieds fourchus et sa têtâ camuse, elle semblait impatiente de grimper sur les rochers. Le sol était couvert de tapis de Byzance, d'oreillers brodés par les hommes jaunes de Cathay et de peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient im.perceptiblement. Çà et là, au-dessus des grands vases d'onyx, s'élançaient des perséas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'écaillé d'une tortue géante de l'Inde, qui renversée servait de lit à la comédienne. C'est là que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les fleurs, Thaïs, mollement couchée, attendait l'heure de souper en conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du théâtre, soit à la fuite des années.

Or, ce jour-là, elle se reposait après les jeux dans la grotte des Nymphes. Elle épiait dans son miroir les premiers déclins de sa beauté et pensait avec épouvante que le temps viendrait enfin des cheveux blancs et des rides. Fn vain elle cherchait à se rassurer, en se disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraîcheur du teint, de brûler certaines herbes en prononçant des for-

LE PAPYRUS llo

mules magiques. Une roix impitoyable lui criait : « Tu vieilliras, Thaïs, tu vieilliras ! » Et la sueur de l'épouvante lui glaçait le front. Puis, se regardant de nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait belle encore et digne d'être aimée. Se souriant à elle-même, elle murmurait : « Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grâce des mouvements et la magnificence des bras, et les bras, ô mon miroir, ce sont les vraies chaînes de l'amour 1 »

Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle, maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vêtu d'une robe richement brodée. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri d'effroi.

Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle était belle, il faisait du fond du cœur cette prière :

— Fais, ô mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me scandaliser, édifie ton serviteur.

Puis, s'efforçant de parler, il dit :

— Thaïs, j'habite une contrée lointaine et le

renom de ta beauté m'a conduit jusqu'à toi. On rapporte que tu es la plus habile des comédiennes et la plus irrésistible des femmes. Ce que l'on conte de tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique Rhodopis, dont tous les bateliers du Nil savent par cœur l'histoire merveilleuse. C'est pourquoi j'ai été pris du désir de te connaître et je vois que la vérité passe la renommée. Tu es mille fois plus savante et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me dis : « Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un homme ivre. »

Ces paroles étaient feintes; mais le moine, animé d'un zèle pieux, les répandait avec une ardeur véritable. Cependant, Thaïs regardait sans déplaisir cet être étrange qui lui avait fait peur. Par son aspect rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce l'étonnait. Elle était curieuse de connaître l'état et la vie d'un homme si différent de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui répondit avec une douce raillerie :

— Tu semblés prompt à l'admiration, étranger. Prends garde que mes regards ne te con-

sument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer!

Il lui dit :

— Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même. Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres, vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes ; pour toi, j'ai vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était interdit d'entendre ; pour toi, mon âme s'est troublée, mon cœur s'est ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où boivent les colombes ; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô ferame ! Moi, je t'aime en esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur

véritable et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais ; elle est inouïe ; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils motirraient aussitôt d'étonnement.

Thaïs, riant d'un air mutin :

— Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en savent plus que les mages.

— Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.

— Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.

— L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu connais n'enfantent que la honte.

Tliaïs le regarda d'un œil sombre; un pli dur traversait son petit front :

— Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regardemoi, regarde ces petits pieds : des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand je passe dans la rue. je ressemble à un

i20 thais

grain de riz; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et des crimes à remplir le Tartare. N'estu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi?

— Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. 0 femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes co.mme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en pleurant de joie : « C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née ! » Qui fera jaillir de mon cœur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me

changera en un Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie éternelle?

Thaïs n'était plus irritée.

— Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.

Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord d'une rivière.

Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa bouche ; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son regard se voila et il ne vit ulus devant lui qu'un nuage épais.

Il pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit avec une gravité digne d'un ancien du désert -

— Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu?

Elle secoua la tête.

— Dieu ! Qui le force à toujours avoir l'œil sur la grotte des Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons ! Mais pourquoi l'offenserionsnous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même, étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me parler en son nom?

A cette question, le moine, entr 'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son cilice et dit :

— Ja suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est apparue

LE PAPYRUS i2ii

dans ma Jérusalem dessables et j'ai connu que tu étais pleine de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi, femme, comme devant un sépulcre et je te crie : « Thaïs, lèvetoi. »

Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante. Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et gémissant, se traîne aux pieds du saint :

— Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me fais pas de mail Je sais que les saints du désert détestent les femmes qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va ! je ne doute pas de ta puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma con dition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais que tu m'aimais. N'use pas de ta seienqe contre moi.

Ne prononce pas des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en une statue de sel. Ne me fais pas peurl je ne suis déjà que trop effrayée. Ne me fais pas mourir ! je crains tant la mort.

Il lui fit signe de se relever et dit : — Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris. Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici. J'ai pu sans mentir t'aborder av§c des paroles d'amour, car c'est le zèle du cœur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la montagne à l'antique Moïse, pour lui faire com-

prendre le véritable amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre.

— Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde. Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux. Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire. Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée, ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de mourir?

— Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies

de la solitude ; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert, qui jaillissent jusqu'au ciel. Ame anxieuse, viens posséder enfin ce que tu désirais 1 Cœur avide de joie, viens goûter les joies véritables : la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même, l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu diras : « J'ai trouvé l'amour 1 »

Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines :

— Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact et dans toute sa beauté?

— Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Croismoi, car ce que j'annonce est la vérité.

— Et qui me garantit que c'est la vérité?

— David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas être témoin.

— Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé le bonKur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine et cependant la vie m'a apporté bien des

tristesses et bien des amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine, tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui dormait au fond. Qui croire, hélas I Et que devenir, et qu'est-ce que la vie?

Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré ; une joie céleste inondait son visage :

— Ecoute, dit-il, je no suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là, tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et tu diras : « Il est seul aimable I » Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa douce main sur mes yeux, ô Thaïs I je serais peut-être

tombé avec toi dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que trouble. Mais il nous a sauvés tous deux ; il est aussi bon qu'il est puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages, crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui, ayant appris que tu crains la mort, ô femme ! vient dans ta maison pour t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux? N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle la recueillera, et ce sera la rançon de

l'âme de Thaïs. N'est-ce pas que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables s'entr'ouvrent. Tu peux parler : parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs, heureuse Thaïs ! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire : c'est lui qui parle et non moi. Il dit : « Je t'ai cherchée longtemps, ô ma brebis égarée ! Je te trouve enfin I Ne me fuis plus. Laisse-toi prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue, viens pleurer avec moi! »

Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.

— 0 jours envolés de mon enfance ! dit-elle en sanglotant. 0 mon doux pèreAhmèsI bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute fraîche encore des eaux du baptême !

Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant :

— Tu es baptisée 1... 0 Sagesse divine 1 ô Providence I ô Dieu boni Je connais maintenant la puissance qui m'attii*ait vers toi. Je sais

i30 THAÏS

ce qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon front. Viens, ô ma sœur, et reçois de ton frère le baiser de paix.

Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.

Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des eaux vives.

Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes.

— Ce n'était guère à propos de pleurer, ditelle en essayant de sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura là des femmes pour épier lu fatigue de mon visage. Ces esclaves viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles sont adroites et expérimentées;

aussi les ai-je payées très cher. Vois celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul.

Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui demanda quelles personnes elle y rencontrerait.

Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta, préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle :

— Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va! Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me tiendrai sans rien dire à ton côté.

Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires s'empressaient autour d'elle, elle s'écria :

— Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la Thébaïde?

Page 1