CALLICRATE
Voilà une chose singulière ! Quand je suis à jeun, je songe au temps où les poètes tragiques s'asseyaient aux banquets des bons tyrans et l'eau m'en vient à la bouche. Mais dès que j'ai goûté le vin opime que tu nous verses abondamment, généreux Lucius, je ne rêve que luttes civiles et combats héroïques.
Je rougis de vivre en des temps sans gloire, j'invoque la liberté et je répands mon sang en imagination avec les derniers Romains dans les champs de Philippes.
COTTA
Au déclin de la république, mes aïeux sont morts avec Brutus pour la liberté. Mais on peut douter si ce qu'ils appelaient la liberté du peuple romain n'était pas, en réalité, la faculté de le gouverner eux-mêmes. Je ne nie pas que la liberté ne soit pour une nation le premier des biens. Mais plus je vis et plus je me persuade qu'un gouvernement fort peut seul l'assurer aux citoyens. J'ai exercé pendant quarante ans les plus hautes charges de l'Etat et ma longue expérience m'a enseigné que le peuple est opprimé quand le pouvoir est faible. Aussi ceux qui, comme la plupart des rhéteurs, s'efforcent d'affaiblir le gouvernement, commettent-ils un crime détestable. Si la volonté d'un seul s'exerce parfois d'une façon funeste, le consentement populaire rend toute résolution impossible. Avant que la majesté de la
paix romaine couvrît le monde, les peuples ne furent heureux que sous d'intelligents despotes.
HERMODORE
Pour moi, Lucius, je pense qu'il n'y a point de bonne forme de gouvernement et qu'on n'en saurait découvrir, puisque les Grecs ingénieux, qui conçurent tant de formes heureuses, ont cherché celle-là sans pouvoir la trouver. A cet égard, tout espoir nous est désormais interdit. On reconnaît à des signes certains que le monde est près de s'abîmer dans l'ignorance et dans la barbarie. Il nous était donné, Lucius, d'assister à l'agonie terrible de la civilisation. De toutes les satisfactions que procuraient l'intelligence, la science et la vertu, il ne nous reste plus que la joie cruelle de nous regarder mourir.
COTTA
Il est certain que la faim du peuple et l'audace des barbares sont des fléaux redoutables. Mais avec une bonne flotte, une bonne armée et de bonnes finances...
HERMODORE
Que sert de se flatter? L'empire expirant offre aux barbares une proie facile. Les cités qu'édifièrent le génie hellénique et la patience latine seront bientôt saccagées par des sauvages ivres. Il n'y aura plus sur la terre ni art ni philosophie. Les images des dieux seront renversées dans les temples et dans les âmes. Ce sera la nuit de l'esprit et la mort du monde. Comment croire en effet que les Sarmates se livreront jamais aux travaux de l'intelligence, que les Germains cultiveront la musique et la philosophie, que les Quades et les Marcomans adoreront les dieux immortels? Non I Tout penche et s'abîme. Cette vieille Egypte qui a été le berceau du monde en sera l'hypogée ; Sérapis, dieu de la mort, recevra les suprêmes adorations des mortels et j'aurai été le dernier prêtre du dernier dieu.
A ce moment une figure étrange souleva la tapisserie, et les convives virent devant eux un
petit homme bossu dont le crâne chauve s'élevait en pointe. Il était vêtu, à la mode asiatique, d'une tunique d'azur et portait autour des jambes, comme les barbares, des braies rouges, semées d'étoiles d'or. En le voyant, Paphnuce reconnut Marcus l'Arien, et craignant de voir tomber la foudre, il porta ses mains au-dessus de sa tête et pâlit d'épouvante. Ce que n'avaient pu, dans ce banquet des démons, ni les blasphèmes des païens, ni les erreurs horribles des philosophes, le seule présence de l'hérétique étonna son courage. Il voulut fuir, mais son regard ayant rencontré celui de Thaïs, il se sentit soudain rassuré. Il avait lu dans l'âme de la prédestinée et compris que celle qui allait devenir une sainte le protégeait déjà. Il saisit un pan de la robe qu'elle laissait traîner sur le lit, et pria mentalement le Sauveur Jésus.
Un murmure flatteur avait accueilli la venue du personnage qu'on nommait le Platon des chrétiens. Hermodore lui parla le premier:
— Très illustre Marcus, nous nous réjouissons tous de te voir parmi nous et l'on peut dire que tu viens à propos. Nous ne connaissons de la doctrine des chrétiens que ce qui en est
publiquement enseigné. Or, il est certain qu'un philosophe tel que toi ne peut penser ce que pense le vulgaire et nous sommes curieux de savoir ton opinion sur les principaux mystères de la religion que tu professes. Notre cher Zénothémis qui, tu le sais, est avide de symboles, interrogeait tout à l'heure l'illustre Paphnuce sur les livres des Juifs. Mais Paphnuce ne lui a point fait de réponse et nous ne devons pas en être surpris, puisque notre hôte est voué au silence et que le Dieu a scellé sa langue dans le désert. Mais toi, Marcus, qui as porté la parole dans les synodes des chrétiens et jusque dans les conseils du divin Constantin, tu pourras, si tu veux, satisfaire notre curiosité en nous révélant les vérités philosophiques qui sont enveloppées dans les fables des chrétiens. La première de ces vérités n'estelle pas l'existence de ce Dieu unique, auquel, pour ma part, je crois fermement ?
MARCUS
Oui, vénérables frères, je crois en un seul Dieu, non engendré, seul éternel, principe de toutes choses.
NIGIAS
Nous savons, Marcus, que ton Dieuacréé le monde. Ce fut, certes, une grande crise dans son existence. Il existait déjà depuis une éternité avant d'avoir pu s'y résoudre. Mais, pour être juste, je reconnais que sa situation était des plus embarrassantes. Il lui fallait demeurer inactif pour rester parfait et il devait agir s'il voulait se prouver à lui-même sa propre existence. Tu m'assures qu'il s'est décidé à agir. Je veux te croire, bien que ce soit de la part d'un Dieu parfait une impardonnable imprudence. Mais, dis-nous, Marcus, comment il s'y est pris pour créer le monde.
MARCUS
Ceux qui, sans être chrétiens, possèdent, comme Hermodore et Zénothémic, les principes de la connaissance, savent que Dieu n'a pas créé le monde directement et sans intermédiaire. Il a donné naissance à un fils unique, par qui toutes choses ont été faites.
LE PAPYRUS il')'
HERMODORB
lu dis vrai, Marcus ; et ce fils est indifféremment adoré sous les noms d'Hermès, de Mithra, d'Adonis, d'Apollon et de Jésus.
MARCUS
Je ne serais point chrétien si je lui donnais d'autres noms que ceux de Jésus, de Christ et de Sauveur. Il est le vrai lils de Dieu. Mais il n'est pas éternel, puisqu'il a eu un commencement ; quant à penser qu'il existait avant d'être engendré, c'est une absurdité qu'il faut laisser aux mulets deNicéeet à l'âne rétif quigouverna trop longtemps l'Eglise d'Alexandrie sous le nom maudit d'Athanase.
A ces mots, Paphnuce, blême et le front baigné d'une sueur d'agonie, fit le signe de la croix et persévéra dans son silence sublime.
Marcus poursuivit :
— 11 est clair que l'inepte symbole de Nicée attente à la majesté du Dieu unique, en l'obi igeunl ù partager ses indivisibles attributs avec
sa propre émanation, le médiateur par qui toutes choses furent faites. Renonce à railler le Dieu vrai des chrétiens, Nicias; sache, que, pas plus que les lis des champs, il ne travaille ni ne file. L'ouvrier, ce n'est pas lui, c'est son fils unique, c'est Jésus qui, ayant créé le monde, vint ensuite réparer son ouvrage. Car la création ne pouvait être parfaite et le mal s'y était mêlé nécessairement au bien.
NICIAS
Qu'est-ce que le bien et qu'est-ce que le mal?
Il y eut un moment de silence pendant lequel Hermodore, le bras étendu sur la nappe, montra un petit âne, en métal de Corinthe, qui portait deux paniers contenant, l'un des olives blanches, l'autre des olives noires.
— Voyez ces olives, dit-il. Notre regard est agréablement flatté par le contraste de leurs teintes, et nous sommes satisfaits que cellesci soient claires et celles-là sombres. Mais si elles étaient douées de pensée et de connaissance, les blanches diraient : il est bien qu'une
LE >APTRUS 161
olive soit blanche, il est mal qu'elle soit noire, et le peuple des olives noires détesterait le peuple des olives blanches. Nous en jugeons mieux, car nous sommes autant au-dessus d'elles que les dieux sont au-dessus de nous. Pour l'homme qui ne voit qu'une partie des choses, le mal est un mal; pour Dieu, qui comprend tout, le mal est un bien. Sans doute la laideur est laide et non pas belle ; mais si tout était beau le tout ne serait pas beau. Il est donc bien qu'il y ait du mal, ainsi que l'a démontré le second Platon, plus grand que le premier.
EUCRITE
Parlons plus vertueusement. Le mal est un mal, non pour le monde dont il ne détruit pas l'indestructible harmonie, mais pour le méchant qui le fait et qui pouvait ne pas le faire.
COTTA
Par Jupiter ! voilà un bon raisonnement !
EUCRITE
Le monde est la tragédie d'un excellent
poète. Dieu qui la composa, a désigné chacun de nous pour y jouer un rôle. S'il veut que tu sois mendiant, prince ou boiteux, fais de ton mieux le personnage qui t'a été assigné.
NICIAS
Assurément il sera bon que le boiteux de la tragédie boite comme Héphaistos ; il sera bon que l'insensé s'abandonne aux fureurs d'Ajax, que la femme incestueuse renouvelle les crimes de Phèdre, que le traître trahisse, que le fourbe mente, que le meurtrier tue, et quand la pièce sera jouée, tous les acteurs, rois, justes, tyrans sanguinaires, vierges pieuses, épouses impudiques, citoyens magnanimes et lâches assassins recevront du poète une part égale de félicitations.
EUCRITE
Tu dénatures ma pensée, Nicias, et changes une belle jeune fille en gorgone hideuse. Je te plains d'ignorer la nature des dieux, la justice et les lois éternelles.
ZE.XOTHEMIS
Pour moi, mes amis, je crois à la réalité du bien et du mal. Mais je suis persuadé qu'il n'est pas une seule action humaine, fût-ce le baiser de Judas, qui ne porte en elle un germe de rédemption. Le mal concourt au salut final des hommes, et en cela, il procède du bien et participe des mérites attachés au bien. C'est ce que les chrétiens ont admirablement exprimé par le mythe de cet homme au poil roux qui pour trahir son maître lui donna le baiser de paix, et assura par un tel acte le salut des hommes. Aussi rien n'est-il, à mon sens, plus injuste et plus vain que la haine dont certains disciples de Paul le tapissier poursuivent le plus malheureux des apôtres de Jésus, sans songer que le baiser de l'Iscariote, annoncé par Jésus luimême, était nécessaire selon leur propre doctrine à la rédemption des hommes et que, si Judas n'avait pas reçu la bourse de trente sicles, la sagesse divine était démentie, la Providence déçue, ses desseins renversés et le monde rendu au mal, à l'ignorance, à la mort.
\Qi THAÏS
MARCUS
La sagesse divine avait prévu que Judas, libre de ne pas donner le baiser du traître, le donne rait pourtant. C'est ainsi qu'elle a employé le crime de l'Iscariote comme une pierre dans l'édifice merveilleux de la rédemption.
ZÉNOTHÉMIS
Je t'ai parlé tout à l'heure, Marcus, comme si je croyais que la rédemption des hommes avait été accomplie par Jésus crucifié, parce que je sais que telle est la croyance des chrétiens et que j'entrais dans leur pensée pour mieux saisir le défaut de ceux qui croient à la damnation éternelle de Judas. Mais en réalité Jésus n'est à mes yeux que le précurseur de Basilide et de Valentin. Quant au mystère de la rédemption, je vous dirai, chers amis, pour peu que vous soyez curieux de l'entendre, comment il s'est véritablement accompli sur la terre.
Les convives firent un signe d'assentiment.
Semblables aux vierges athéniennes avec les corbeilles sacrées de Cérès, douze jeunes filles, portant sur leur tête des paniers de grenades et de pommes, entrèrent dans la salle d'un pas léger dont la cadence était marquée par une flûte invisible. Elles posèrent les paniers sur la table, la flûte se tut et Zénothémis parla de la sorte :
— Quand Eunoia, la pensée de Dieu, eut créé le monde, elle confia aux anges le gouvernement de la terre. Mais ceux-ci ne gardèrent point la sérénité qui convient aux maîtres. Voyant que les filles des hommes étaient belles, ils les surprirent, le soir, au bord des citernes, et ils s'unirent à elles. De ces hymens sortit une race violente qui couvrit la terre d'injustice et de cruautés, et la poussière des chemins but le sang innocent. A cette vue Eunoia fut prise d'une tristesse infinie :
» — Voilà donc ce que j'ai fait! soupira-telle, en se penchant vers le monde. Mes enfants sont plongés par ma faute dans la vie amère. Leur souffrance est mon crime et je veux l'expier. Dieu même, qui ne pense que par moi, serait impuissant à leur rendre la pureté
première. Ce qui est fait est fait, et la création est à jamais manquée. Du moins, je n'abandonnerai pas mes créatures. Si je ne puis les rendre heureuses comme moi, je peux me rendre malheureuse comme elles. Puisque j'ai commis la faute de leur donner des corps qui les humilient, je prendrai moi-même un corps semblable aux leurs et j'irai vivre parmi elles. » Ayant ainsi parlé, Eunoia descendit sur la terre et s'incarna dans le sein d'une tyndaride. Elle naquit petite et débile et reçut le nom d'Hélène. Soumise aux travaux de la vie, elle grandit bientôt en grâce et en beauté, et devint la plus désirée des femmes, comme elle l'avait résolu, afin d'être éprouvée dans son corps mortel par les plus illustres souillures. Proie inerte des hommes lascifs et violents, elle se dévoua au rapt et à l'adultère en expiation de tous les adultères, de toutes les violences, de toutes les iniquités, et causa par sa beauté la ruine des peuples, pour que Dieu pût pardonner les crimes de l'univers. Et jamais la pensée céleste, jamais Eunoia ne fut si adorable qu'aux jours où, femme, elle se prostituait aux héros et aux bergers. Les poètes devinaient sa
divinité, quand ils la peignaient si paisible, si superbe et si fatale, et lorsqu'ils lui faisaient cette invocation : « Ame sereine comme le calme des mers ! »
» C'est ainsi qu'Eunoia fut entraînée par la pitié dans le mal et dans la souffrance. Elle mourut, et les Lacédémoniens montrent son tombeau, car elle devait connaître la mort après la volupté et goûter tous les fruits amers qu'elle avait semés. Mais, s'échappant de la chair décomposée d'Hélène, elle s'incarna dans une autre forme de femme et s'offrit de nouveau à tous les outrages. Ainsi, passant de corps en corps, et traversant parmi nous les âges mauvais, elle prend sur elle les péchés du monde. Son sacrifice ne sera point vain. Attachée à nous par les liens de la chair, aimant et pleurant avec nous, elle opérera sa rédemption et la nôtre, et nous ravira, suspendus à sa blanche poitrine, dans la paix du ciel reconquis.
HERMODORE
Ce mythe ne m'était point inconnu. Il me souvient qu'on a conté qu'en une de ses meta-
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morphoses, cette divine Hélène vivait auprès du magicien Simon, sous Tibère empereur. Je croyais toutefois que sa déchéance était involontaire et que les anges l'avaient entraînée dans leur chute.
ZÉNOTHEMIS
Hermodore, il est vrai que des hommes mal initiés aux mystères ont pensé que la triste Eunoia n'avait pas consenti sa propre déchéance. Mais, s'il en était ainsi qu'ils prétendent, Eunoia ne serait pas la courtisane expiatrice, l'hostie couverte de toutes les macules, le pain imbibé du vin de nos hontes, l'offrande agréable, le sacrifice méritoire, l'holocauste dont la fumée monte vers Dieu. S'ils n'étaient point volontaires ses péchés n'auraient point de vertu.