‹ ThasChapitre 3 sur 7 · LE BANQUET · texte numérisé non relu

LE BANQUET

Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs les acclamations s'élevèrent de toutes parts.

— Salut à la sœur des Charités!

— Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout exprimer 1

— Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes !

— A la tant désirée !

— A celle qui donne la souffrance et la guérison 1

— A la perle de Racotis 1

— A la rose d'Alexandrie I

Elle attendit impatiemment que ce torrent

de louanges eût coulé ; et puis elle dit à Cotta, son hôte :

— Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé ; c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.

Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé :

— Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne. Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et réjouissonsnous tandis qu'il en est temps encore.

Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sajournée, il était content de lui et des dieux.

— Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être aimés : Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion,

Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse; et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être belles.

Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille :

— Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Ecoute, tu es un homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux mathématicien Mélanthe a coutume de dire : « Je ne pourrais pas, sans l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle. »

Dorion, qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu, soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.

— C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique : c'est lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme : il va nous invectiver

tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.

Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles, si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme : sur elle tout vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.

— Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées.

— Qui est donc, deman'^a Drosé, ce nouvel

amoureux que tu nous amènes? Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants, assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès?

Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé :

— Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non pas seulement à notre guise celles des hommes aimables.

— Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. ' C'est un mage et un enchanteur. Il entend les

paroles prononcées à voix basse et même les pensées. Il vous arrachera le cœur pendant votre sommeil ; il le remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous mourrez étouffées!

Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante, domina tout à coup le murmure des propos intimes :

— Amis, que chacun prenne sa place ! Esclaves, versez le vin miellé !

Puis, l'hôte élevant sa coupe :

— Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie doit être mise audessus de tout, et même des dieux, car elle les contient tous.

Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul, Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde.

Dorion, ayant bu, murmura :

— Qu'est-ce que la patrie 1 Un fleuve qui coule. Les rives en sont changeantes et les ondes sans cesse renouvelées.

— Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre étranger aux aff'aires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne doit rien tant désirer que

de remplir de grandes charges dans l'État. C'est une belle chose que l'Etat !

Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole :

— Dorion vient de demander : « Qu'est-ce que la patrie? » Je lui répondrai : Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des souvenirs et des espérances.

Le jeune Aristobule interrompit Hermodore :

— Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de Démophon. 11 a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. 11 porte le col haut et fier, comme un coq.

Mais le jeune Chéréas secoua la tête :

— Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt estropié.

Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant :

— Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux m'aiment!

— Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère. C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des dieux.

A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère :

— Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est, d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de répondre des paroles dépourvues de sens.

Nicias souriait encore :

— Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles !

A ce moment, un grave vieillard, négligemment vêtu, la démarche lente et la tête haute, entra dans la salle et promena sur les convives un regard tranquille. Cotta lui fit signe de prendre place à son côté, sur son propre lit

— Eucrite, lui dit-il, sois le bienvenu! As-tu composé ce mois-ci un nouveau traité de phi-

losophie? Ce serait, si je compte bien, le quatrevingt-douzième sorti de ce roseau du Nil que tu conduis d'une main attique.

Eucrite répondit, en caressant sa barbe d'argent :

— Le rossignol est fait pour chanter et moi je suis fait pour louer les dieux immortels.

Saluons respectueusement en Eucrite le dernier des stoïciens. Grave et blanc, il s'élève au milieu de nous comme une image des ancêtres! Il est solitaire dans la foule des hommes et prononce des paroles qui ne sont point entendues.

EUCRITE

Tu te trompes, Dorion. La philosophie de la vertu n'est pas morte en ce monde. J'ai de nombreux disciples dans Alexandrie, dans Rome et dans Constantinople. Plusieurs parmi les esclaves et parmi les neveux des Césars savent encore régner sur eux-mêmes, vivre libres et

goûter dans le détachement des choses une félicité sans limites. Plusieurs font revivre en eux Épictète etMarc Aurèle. Mais, s'il était vrai que la vertu fût àjamais éteinte sur la terre, en quoi ça perte intéresserait-elle mon bonheur, puisqu'il ne dépendait pas de moi qu'elle durât ou pérît? Les fous seuls, Dorion, placent leur félicité hors de leur pouvoir. Je ne désire rien que ne veuillent les dieux et je désire tout ce qu'ils veulent. Par là, je me rends semblable à eux et je partage leur infaillible contentement. Si la vertu périt, je consens qu'elle périsse et ce consentement me remplit de joie comme le suprême effort de ma raison ou de mon courage. En toutes choses, ma sagesse copiera la sagesse divine, et la copie sera plus précieuse que le modèle; elle aura coûté plus de soins et de plus grands travaux.

NIGIAS

J'entends. Tu t'associes à la Providence céleste. Mais si la vertu consiste seulement dans l'effort, Eucrite, et dans cette tension par laquelle les disciples de Zenon prétendent se

rendre semblables aux dieux, la grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le bœuf accomplit le chef-d'œuvre du stoïcisme.

EUGRITE

Nicias, tu railles et, comme à ton ordinaire, tu excelles à te moquer. Mais, si le bœuf dont tu parles est vraiment un dieu, comme Apis et comme ce bœuf souterrain dont je vois ici le grand prêtre, et si la grenouille, sagement inspirée, parvient à l'égaler, ne sera-t-elle pas, en effet, plus vertueuse que le bœuf, et pourras-tu te défendre d'admirer une bestiole si généreuse?

Quatre serviteurs posèrent sur la table un sanglier couvert encore de ses soies. Des marcassins, faits de pâte cuite au four, entourant la bête comme s'ils voulaient téter, indiquaient que c'était une laie.

Zénothémis, se tournant vers le moine ;

— Amis, un convive est venu de lui-même se joindre à nous. L'illustre Paphnuce, qui mène dans la solitude une vie prodigieuse, est notre hôte inattendu.

COTTA

Dis mieux, Zénothémis. La première place lui est due, puisqu'il est venu sans être invité.

ZENOTHEMIS

Aussi devons-nous, cher Lucius, l'accueillir avec une particulière amitié et rechercher ce qui peut lui être le plus agréable. Or, il est certain qu'un tel homme est moins sensible au fumet des viandes qu'au parfum des belles pensées. Nous lui ferons plaisir, sans doute, en amenant l'entretien sur la doctrine qu'il professe et qui est celle de Jésus crucifié. Pour moi, je m'y prêterai d'autant plus volontiers que cette doctrine m'intéresse vivement par le nombre et la diversité des allégories qu'elle renferme. Si l'on devine l'esprit sous la lettre, elle est pleine de vérités et j'estime que les livres des chrétiens abondent en révélations divines. Mais je ne saurais, Paphnuce, accorder un prix égal aux livres des Juifs. Ceux-là '"urent inspirés, non, comme on l'a dit, par

Mi THAÏS

l'esprit de Dieu, mais par un mauvais génie, laveh, qui les dicta, était un de ces esprits qui peuplent l'air inférieur et causent la plupart des maux dont nous souffrons ; mais il les surpassait tous en ignorance et en férocité. Au contraire, le serpent aux ailes d'or, qui déroulait autour de l'arbre de la science sa spirale d'azur, était pétri de lumière et d'amour. Aussi, la lutte était-elle iîiévitable entre ces deux puissances, celle-ci brillante et l'autre ténébreuse. Elle éclata dans les premiers jours du monde. Dieu venait à peine de rentrer dans son repos, Adam et Eve le premier homme et la première femme vivaient heureux et nus au jardin d'Eden, quand laveh forma, pour leur malheur, le dessein de les gouverner, eux et toutes les générations qu'Eve portait déjà dans ses flancs magnifiques. Comme il ne possédait ni le compas ni la lyre et qu'il ignorait également la science qui commande et l'art qui persuade, il effrayait ces deux pauvres enfants par des apparitions difformes, des menaces capricieuses et des coups de tonnerre. Adam et Eve, sentant son ombre sur eux, se pressaient l'un contre l'autre et leur amour redoublait dans

la peur. Le serpent eut pitié d'eux et résolut de les instruire, afin que, possédant la science, ils ne fussent plus abusés par des mensonges. L'entreprise exigeait une rare prudence et la faiblesse du premier couple humain la rendait presque désespérée. Le bienveillant démon la tenta pourtant. A l'insu de laveh, qui prétendait tout voir mais dont la vue en réalité n'était pas bien perçante, il s'approcha des deux créatures, charma leurs regards par la splendeur de sa cuirasse et l'éclat de ses ailes. Puis il intéressa leur esprit en formant devant eux, avec son corps, des figures exactes, telles que le cercle, l'ellipse et la spirale, dont les propriétés admirables ont été reconnues depuis par les Grecs. Adam, mieux qu'Eve, méditait sur ces figures. Mais quand le serpent, s'étant mis à parler, enseigna les vérités les plus hautes, celles qui ne se démontrent pas, il reconnut qu'Adam, pétri de terre rouge, était d'une nature trop épaisse pour percevoir ces subtiles connaissances et que Eve, au contraire, plus tendre et plus sensible, en était aisément pénétrée. Aussi l'entretenait-il seule, en l'absence de son mari, afin de l'initier la première...

DORION

Souffre, Zénothémis, que je t'arrête ici. J'ai d'abord reconnu dans le mythe que tu nous exposes, un épisode de la lutte de Pallas Athéné contre les géants. laveh ressemble beaucoup à Typhon, et Pallas est représentée par les Athéniens avec un serpent à son côté. Mais ce que tu viens de dire m'a fait douter tout à coup de l'intelligence ou de la bonne foi du serpent dont tu parles. S'il avait vraiment possédé la sagesse, l'aurait-il confiée à une petite tête femelle, incapable de la contenir? Je croirai plutôt qu'il était, comme laveh, ignorant et menteur et qu'il choisit Eve parce qu'elle était facile à séduire et qu'il supposait à Adam plus d'intelligence et de réflexion.

ZENOTHEMIS

Sache, Dorion, que c'est, non par la réflexion et l'intelligence, mais bien par le sentiment qu'on atteint les vérités les plus hautes et les plus pures. Aussi, les femmes qui, d'ordinaire.

sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s'élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. En elles, est le don de prophétie et ce n'est pas sang raison qu'on représente quelquefois Apollon Githarède, et Jésus de Nazareth, vêtus comme des femmes, d'une robe flottante. Le serpent initiateur fut donc sage, quoi que tu dises, Dorion, en préférant au grossier Adam, pour son œuvre de lumière, cette Eve plus blanche que le lait et que les étoiles. Elle l'écouta docilement et se laissa conduire à l'arbre de la science dont les rameaux s'élevaient jusqu'au ciel et que l'esprit divin baignait comme une rosée. Cet arbre était couvert de feuilles qui parlaient toutes les langues des hommes futurs et dont les voix unies formaient un concert parfait. Ses bruits abondants donnaient aux initiés qui s'en nourrissaient la connaissance des métaux, des pierres, des plantes ainsi que des lois physiques et des lois morales; mais ils étaient de flamme, et ceux qui craignaient la souffrance et la mort n'osaient les porter à leurs lèvres. Or, ayant écouté docilement les leçons du serpent, Eve s'éleva au-dessus des

vaines terreurs et désira goûter aux fruits qui donnent la connaissance de Dieu. Mais pour qu'Adam, qu'elle aimait, ne lui devînt pas inférieur, elle le prit par la main et le conduisit à l'arbre merveilleux. Là, cueillant une pomme ardente, elle y mordit et la tendit ensuite à son compagnon. Par malheur, laveh, qui se promenait d'aventure dans le jardin, les surprit et, voyant qu'ils devenaient savants, il entra dans une effroyable fureur. C'est surtout dans ^ la jalousie qu'il était à craindre. Rassemblant ses forces, il produisit un tel tumulte dans l'air inférieur que ces deux êtres débiles en furent consternés. Le fruit échappa des mains de l'homme, et la femme, s'attachant au cou du malheureux, lui dit : < Je veux ignorer et souffrir avec toi. » laveh triomphant maintint Adam et Eve et toute leur semence dans la stupeur et dans l'épouvante. Son art, qui se réduisait à fabriquer de grossiers météores, l'emporta sur la science du serpent, musicien et géomètre. Il enseigna aux hommes l'injustice, l'ignorance et la cruauté et fit régner le mal sur la terre. Il poursuivit Caïn et ses fils, parce qu'ils étaient industrieux ; il extermina les Phi-

listins parce qu'ils composaient des poèmes orphiques et des fables comme celles d'Esope. Il fut l'implacable ennemi de la science et de la beauté, et le genre humain expia pendant de longs siècles, dans le sang et les larmes, la défaite du serpent ailé. Heureusement il se trouva parmi les Grecs des hommes subtils, tels que Pythagore et Platon, qui retrouvèrent, par la puissance du génie, les figures et les idées que l'ennemi de laveh avait tenté vainement d'enseigner à la première femme. L'esprit du serpent était en eux ; c'est pourquoi le serpent, comme l'a dit Dorion, est honoré par/^ les Athéniens. Enfin, dans des jours plus récents, parurent,» sous une forme humaine, trois esprits célestes, Jésus de Galilée, Basilide et Valentin, à qui il fut donné de cueillir les fruits les plus éclatants de cet arbre de la science dont les racines traversent la terre et qui porte sa cime au faîte des cieux. C'est ce que j'avais à dire pour venger les chrétiens à qui l'on impute trop souvent les erreurs des Juifs.

DORION

Si je t'ai bien entendu, Zénothémis, trois

hommes admirables, Jésus, Basilide et Valentin, ont découvert des secrets qui restaient cachés à Pythagore, à Platon, à tous les philosophes de la Grèce et même au divin Épicure, qui pourtant affranchit l'homme de toutes les vaines terreurs. Tu nous obligeras en nous disant par quel moyen ces trois mortels acquirent des connaissances qui avaient échappé à la méditation des sages.

ZÈNOTHEMIS

Faut-il donc te répéter, Dorion, que la science et la méditation ne sont que les premiers degrés de la connaissance et que l'extase seule conduit aux vérités éternelles?

HERMOnORE

11 est vrai, Zénothémis, l'càme se nourrit d'extase comme la cigale de rosée. Mais disons mieux encore : l'esprit seul est capable d'un entier ravissement. Car l'homme est triple, composé d'un corps motériel, d'une âme plus subtile mais également matérielle, et d'un

esprit incorruptible. Quand sortant de son corps comme d'un palais rendu subitement au silence et à la solitude, puis traversant au vol les jardins de son âme, l'esprit se répand en Dieu, il goûte les délices d'une mort anticipée ou plutôt de la vie future, car mourir, c'est vivre, et dans cet état, qui participe de la pureté divine, il possède à la fois la joie infinie et la science absolue. I! entre dans l'unité qui est tout. Il est parfait.

NICIAS

Cela est admirable. Mais, à vrai dire, Hermodore, je ne vois pas grande différence entre le tout et le rien. Les mots même me semblent manquer pour faire cette distinction. L'infini ressemble parfaitement au néant : ils sont tous deux inconcevables. A mon avis, la perfection coûte très cher : on la paye de tout son être, et pour l'obtenir il faut cesser d'exister. C'est là une disgrâce à laquelle Dieu lui-même n'a pas échappé depuis que les philosophes se sont mis en tête de le perfectionner. Après cela, si nous ne savons pas ce que c'est que de ne pas être,

nous ignorons par là même ce que c'est que d'être. Nous ne savons rien. On dit qu'il est impossible aux hommes de s'entendre. Je croirais, en dépit du bruit de nos disputes, qu'il leur est au contraire impossible de ne pas tomber finalement d'accord, ensevelis côte à côte sous l'amas des contradictions qu'ils ont entassées, comme Pélion sur Ossa.

COTTA

J'aime beaucoup la philosophie et je l'étudié à mes heures de loisir. Mais je ne la comprends bien que dans les livres de Cicéron. Esclaves, versez le vin miellé!

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