SCÈNE V BEAUCANET, G AVINE AU
GAVINEAU, entrant brusquement.
Impossible d'en rien tirer ! Fermé, hermétiquement.
BEAUCANET.
Ah! te revoilà. Ne recommençons pas; cette scène m'a brisé ! Si tu veux voir un homme brisé, regardemoi.
GAVINEAU.
Je te regarde et je[ne vois qu'un imbécile.
BEAUCANET.
GAVINEAU.
Oh! mon Dieu, tu n'as jamais été un homme bien fort. On te considérait même, dans le faubourg Saint- Denis, comme un commerçant de troisième ordre ; la fortune est allée à toi, parce qu'en sa qualté d'aveugle elle va parfois aux innocents.
BEAUCANET.
Monsieur! 1
LE LÉZARD
GAVINEAU.
Ah! nous en venons là, tu m'appelles monsieur! c'est ce que je voulais, car les choses ne peuvent pas se passer comme ça. Il y a insulte pour moi, pour ce jeune homme, pour moi d'abord, qui l'ai présenté.
BEAUCANET, à part.
Diable!... un pilier de salles d'armes. (Haut). Si tu crois me faire peur...
GAVINEAU.
Bêta! tu sais bien que je ne puis pas me battre avec le père d'Henriette, de ma filleule!
BEAUCANET, à part.
Je respire. (Haut.) Ce mot...
C'est un mot d'amitié, parbleu!... dont tu n'es pas même digne.
BEAUCANET.
Gomment! Je ne suis pas même digne d'être appelé bêta ?
GAVINEAU.
Non, je te crois fou plutôt.
BEAUCANET.
Merci.
GAVINEAU.
Dam ! je ne puis attribuer qu'à un accès d'aliéna-
LE LÉZARD
tion mentale ton attitude et tes propos cle tout à l'heure. Ce qui m'étonne, c'est que ta femme ait été prise de la même turlutaine.
BEAUCANET, à part.
Au fait, c'est singulier. (Haut.) Les apparences sont contre moi, mais au fond, je suis toujours l'homme intelligent, lucide et spirituel que tu connais depuis vingt ans.
GAVlNE AU.
Supprime les adjectifs. Alors tu as la prétention d'être un homme raisonnable ?
BEAUCANET.
Assurément... mais non pas exempt de faiblesse. Chut ! Personne ne nous écoute? (il va aux portes.) Tu vas tout savoir. Tu me promets le secret?
Va donc ! je suis une citerne.
BEAUCANET, d'un ton emphatique.
C'était en 1882, par une belle soirée d'été... il pleuvait! Un homme jeune encore... c'était moi...
GAVINEAU.
Oh ! abrège, abrège !
BEAUCANET.
Je vais faire des coupures... La femme était blonde...
LE LÉZARD
GAVINEAU.
Oui, comme les blés.
BEAUGANET.
Non... comme la bière de Vienne, et aussi capiteuse.
GAVINEAU.
Il n'en finira pas !
BEAUGANET.
Mariée, malheureusement. Bref, dès quejnous nous aperçûmes, nous nous comprîmes. Elle était élégiaque, j'étais lyrique. Duo d'amour commencé dans un bureau d'omnibus...
GAVINEAU.
Ah ! à cause de la pluie !
BEAUGANET.
Et terminé chez Bonvallet.
GAVINEAU.
Tu vas bien !
BEAUGANET.
Oui, pas mal, merci. Alors... correspondance subséquente et périodique par le canal de la poste restante.
GAVINEAU.
Compris. Et c'est Boudarel...
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BEAUCANET.
Qui, en sa qualité d'employé au bureau de mon quartier, me remet chaque mardi un billet rose et parfumé, verveine ou oppoponax, bref! on m'adore.
GAVINE AU, riant.
Toi ! J'avais raison, il est fou î Mais allons au fait.
BEAUGANET.
J'y vais. Ce Boudarel a pensé que, maître du secret qui fait ma destinée, comme on dit dans les opéras-comiques, il n'avait qu'à se présenter pour avoir ma fille. Oui, c'était du chantage, parbleu! du pur chantage.
GAVINE AU.
Gomment tu pourrais supposer...
BEAUGANET.
Je ne suppose pas, c'est clair.
GAVINE AU.
Et moi, je t'affirme qu'il ne croyait pas rencontrer en toi un héros de roman, un homme à bonnes fortunes. (Riant.) Quelle apparence !
BEAUGANET.
Ah! mais, tu m'ennuies, tu sais! On m'adore, te dis-je. Enfin, quant à Boudarel, n'en parlons plus, peut-être est-ce un honnêtejaomme...
GAVINE AU.
Gomment, peut-être ?
234 LE LÉZARD
BE AUGANET.
Mais ce qu'il y a de certain, cest que comme beau-père je manquerais de prestige à ses yeux, et un beau-père sans prestige, vois-tu, c'est, approximativement... un palmier sans palmes.
G AVI NE AU, à part.
Est-il bête!
BE AUGANET, sans entendre.
Assurément.
G AVINE AU.
Baliverne! Ton prestige, c'est ta fille, tiens, la voilà. Elle a pleuré, (a l'écart.) Est-ce sa faute pourtant, si monsieur son père reçoit des lettres roses à son âge... Tu devrais rougir de honte.