ACTE PREMIER
CAROLINE
Tant mieux pour moi.
LA MARQUISE
Vous êtes charmante. Vous brodez sans doute, vous faites de la tapisserie ?
CAROLINE
Oui, madame.
LA MARQUISE
J'ai cela en horreur î on compte des points, on s'absorbe... Me sacrifierez-vous votre aiguille ?
CAROLINE
De grand cœur.
LA MARQUISE
Ahl une infirmité, en passant. Je m'endormirai quelquefois, tout en causant avec vous. Ce ne sera pas par ennui, mais j'ai toujours le cerveau en mouvement, et quelquefois il s'arrête comme une montre; il me faut alors attendre dans le sommeil qu'il vftuille bien repartir; soyez tranquille, je ne ronfle pas. EnGn, je vis ici avec mon ûls le marquis; il est d'un caractère mélancolique; seul avec moi, il pense tout haut; c'est d'un bon fils, mais cela m'attriste. Devant un tiers, surtout si ce tiers est une personne de mérite, il se donne la peine d'être charmant, d'abord par politesse, et peu à peu par oubli de ses préoccupations. Ainsi, ma chère, vous nous rendrez grand service à tous les deux en ne nous laissant pas trop seuls. (EUe s'écarte un peu à
gauche.}
CAROLINE
Pourtant, madame, si vous aviez à parler de choses intimes, comment le devinerais-je ?
LA l^ARQUISE, sWeyant à gauche.
Je VOUS en avertirais en vous demandant si la pendule ne retarde pas. C'est tout; me prenez -vous comme je suis ?
CAROLINE
Oui, madame.
It) . LE MARQUIS DE VILLEMER.
LA MARQUISE
Alors, venez ici que je vous donne vos* arrhes. (Eiie rembrasse.] Voilà qui esl fait, vous êtes à moiw
CAROLINE
Et quand madame la marquise veut-elle que je m'installe?
LA MARQUISE
Quand? Mais tout de suite.
CAROLINE
Aujourd'hui même ?
A l'instant.
CAROLINE
Alors, je vais chercher à l'hôtel...
LA MARQUISE
Vos malles? Pas du tout, on va les faire prendre. (EUe se lève
et va à la cheminée tirer le cordon de sonnette.) VoUS ne me quittez pluS,
c'est fini. Votre appartement est prêt; il est là... (eiie montre la
porte à droite} ; le mien ici (elle dési'erne la porte à gauche} ; CO SalOH Seul
nous sépare. Otez votre mantelet, votre chapeau; vous voici rentrée chez vous.
CAROLINE
Ah I madame, combien je remercie Dieu de m'avoir amenée près de vous ! Puis-je écrire à ma sœur pour lui faire partager ma joie ?
LA MARQUISE
C'est trop juste. (Eiie sonne.) Je vais vous envoyer mon vieux Eenoît pour prendre vos ordres. Allez vite, allez. (caroUne sort à
droite. Benoit entre du fond.)