ACTE PREMIER
CAROLINE
Non, madame, je n'ai pas eu le moindre roman.
V LA MARQUISE
Comment avez-vous fait pour n'aimer personne ?
C'est que je n'ai jamais eu le loisir de songer à moi. J'avais dix-sept ans quand j'ai vu mon père mourir de chagrin. Et puis la gêne est venue, après beaucoup de travail pour payer nos dettes. Ensuite, mon beau-frère qu'il a fallu aussi disputer à la mort, le plus longtemps possible ; ma sœur désespérée, perdant la tète; ses enfants à soigner, à élever... que sais-je? Quand on a à peine le temps de dormir, on n'a guère celui de rêver.
LA MARQUISE
Cependant on a dû vous remarquer, vous rechercher, charmante comme vous l'êtes ?
CAROLINE
Non, madame la marquise, il n'y a pas de grandes persécutions pour qui n'encourage pas les petites.
LA MARQUISE
Je suis de votre avis, et voilà de sages et touchantes réponses. Donc, vous ne craignez rien dans l'avenir?
CAROLINE
Je ne crains rien du tout.
LA MARQUISE
Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste... fantasque?
CAROLINE
Je suis naturellement gaie, forte de santé, active et studieuse; \oilà comment je me connais, et, n'ayant pas encore été trop au-dessous de ma tache, je crois pouvoir promettre d'être une bonne et honnête fille.
LA MARQUISE
Et moi, je suis sûre que vous dites la vérité. Reste k savoir
si vous avez réellement ïes petits talents que je réclame. Olez vos gants.
CAROLINE
Que faut-il faire ?
LA MARQUISE
Causer avant tout, et sur ce point me voici déjà satisfaite ; et puis il faudra lire et faire un peu de musique. Dites-moi quelque chose sur ce piano, (caroune va toucher du piano.) C'est du Webcr ! Justement^ je l'adore, et vous le comprenez très-bien! C'est parfait. (EUe se lève.) Je viens de réfléchir à une chose, mon enfant : c'est que je peux vous donner deux mille quatre cents francs.
CAROLINE, qui s'est levée après avoir joué, s'approche d'elle.
Ohl madame!
LA MARQUISE
Ne me remerciez pas pour si peu, vous me feriez de la peine. (Elle passe à gauche.) Je connais votre écriture et votre rédaction par des lettres de vous que madame d'Arglade m'a montrées; vous se^ez un excellent secrétaire. Maintenant, ma chère, je vous connais et vous me plaisez; à vous de me connaître et à moi de
vous plaire. (Houvement de Caroline.) Oh! je VBUX qUO VOUS VOUS
attachiez à moi. Vous n'allez pas être seulement de la maison, vous allez être de la famille. Connaissez donc tout de suite mes habitudes, mes manies, mes défauts. J'ai une grande activité d'esprit et une grande paresse de corps. Je me suis fait défendre par mon médecin de rendre des visites. Je me suis habituée à cela; à Paris comme à la campagne, je ne sors jamais... Et puis je n'ai plus de voitures et je ne veux pas que mon fils m'en donne. Mais vous me ferez des commissions, et vous ne serez pas contrariée d'aller en fiacre ?
CAROLINE
Non, certes, ni à pied non plus. •
LA MARQUISE
Ensuite, je veille très-tard, et je suis très-bavarde.