RUE AUBER
Ocaitf de reproduction et ae traduction rèserrftt.
LE MAROUIS
LETTBE A MADAME CkUlLLt ntt;Ut%%%t
Ne t'inquiète donc pas, ciikre yt^r, im voiJ^ nni^hi à Paris sans accident ni (atigue. J'ai domii qufMium heures, j'ai déjeuné d'une tasse de café, j'«i f;tft tfut toilette, et dans un instant je vais pr^tAtt un fi'4tjrn et me présenter à madame d!Ar(;l^\H \iOnf qtjVJl^, um présente à madame de Yillemer. le Vémt%i ca M/tr Ut résultat de la solennelle entrevue, ïim%\H reux d'aUirrl jeter ces tnMs mots à la poste pour que tu m\% nth surée sur mon voyage et ma santé.
Prends courage avec moi, ma Camille, tout ira bien \ Dieu n'abandonne pas ceux qui œmpt/^nt sur lui et qui font leur possible pour aider sa douce providence.
LE MAROPIS
LETTRE A MADAME CAMILLE HEUDEBERI — ▲ D..., par Blois. —
Ne tMnquiète donc pas, chère sœur, me voilà arrivée à Paris sans accident ni fatigue. J'ai dormi quelques heures, j'ai déjeuné d'une tasse de café, j'ai fait ma toilette, et dans un instant je vais prendre un fiacre et me présenter à madame d'Ârglade pour qu'elle me présente à madame de YUlemer. Je t'écrirai ce soir le résultat de la solennelle entrevue, mais je veux d'abord jeter ces trois mots à la poste pour que tu sois rassurée sur mon voyage et ma santé.
Prends courage avec moi, ma Camille, tout ira bien ; Dieu n'abandonne pas ceux qui comptent sur lui et qpii font leur possible pour aider sa douce providence,
t LB MARQUIS DB VILLBMBR.
Cc qu'il y a eu de plus douloureux pour moi dans mo résolution, ce sont tes larmes et celles des chers petits : j'ai de la peine à retenir les miennes quand j'y pense ; mais il le fallait absolument, vois-tu 1 Je ne pouvais pas rester les bras croisés quand tu as quatre enfants à élever. Puisque j'ai du courage, de la santé, et aucun autre lien en ce monde que ma tendresse pour toi et pour ces pauvres anges du bon Dieu, c'était à moi de partir et de chercher notre vie. J'en viendrai à bout, sois-en sûre. Soutiens-moi au lieu de me regretter et de m'attendrir, voilà tout ce que je te demande. Et sur ce, ma sœur chérie, je t'embrasse ôo, toute mon âme, ainsi que nos enfants adorés. Ne les fais pas pleurer en leur parlant de moi ; mais tâclie cependant qu'ils ne m'oublient pas, cela me ferait bien de la peine
Carouive db Saint-Genio*
3 ianyier 1845.
DEUXIÈME LETTRE. — A LA MÊMt..
Victoire^ grande victoire, ma bonne îsœur I me voilà revenue de chez notre grande dame, et succès inespéré, tu vas voir. Puisque j'ai encore une soirée de liberté, la dernière probablement, j'en vais profiter pour te raconter l'entrevue, il me semblera que je caiiso encore avec toi au coin de ton feu, berçaat
LB MABQUIS DB VILLBMBR. 3
Chariot d*une main et amusant Lili de l'autre. Cheri^ amours, que font-ils en ce moment? lis ne s'imaginent pas que je suis toute seule dans une triste chambre d'aubeiçe, car, dans la crainte d'être importune à madame d'Ai^Iade, je suis descendue dans on petit hôtel; mais je serai très-bien chez la marquise, et cette soirée solitaire ne m'est pas mauvaise pour me recueillir et penser à vous autres sans distraction. J'ai très-bien faii d'ailleurs de ne pas trop compter sur le gîte qui m'était offert, car madame d'Arglade est absente, et j'ai dû bravement me présenter moi-même à madame de Villemer.
Tu m'as recommandé de te faire son portrait : elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort très-peu de son fauteuil ; cela et sa figure soufi&*ante la font paraître plus âgée de quinze ans. Elle n'a jamais dû être ni belle ni bien faite; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est trèsbrune; ses yeux sont magnifiques, assez durs, mais firancs. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche, qui est laide et qu'on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse à l'habitude ; cependant toute la figure s'éclaircit et s'humanise quand elle sourit, et elle sourit facilement. Ma première impression s'est trouvée d'accord avec la dernière. Je crois cette dame très-bonne par réflexion plutôt que par entrdnement, et courageuse plutôt que gaie. Elle a de l'esprit et de l'instruction. Enfin elle ne diffère pas beaucoup du portrait que madame d'Arglade nous avait bit d'elle.
Elle était seule quand on m'a introduite dans sa chambre. Elle m'a fait asseoir près d'elle avec assez de grâce, et voici le résumé de la conversation :
— Vous m'êtes beaucoup recommandée par maiame d'Arglade , que j'estime infiniment. Je sais que vous appartenez à une excellente famille « que vous avez des talents , un caractère honorable et une vie sans tache. J'ai donc le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir mutuellement. Pour cela, il faut deux choses : l'une , c'est que mes offices vous paraissent satisfaisantes; l'autre, que notre manière de voir ne soit pas par trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous offire douze centf francs par an.
— On me l'a dit, madame, et j'ai accepté.
— On m'avait dit à moi que vous trouveriez peutêtre cela insuffisant?
— Il est vrai que c'est peu pour les besoins de ma situation ; mais madame est juge de la sienne propre, et puisque me voilà...
^ Parlez franchement; vous trouvez que ce n'est pas assez?
— Je ne peux pas dire ce mot-là. C'est probablement plus que ne valent mes services.
— Je ne dis pas cela, moi, et vous, vous le dites par modestie; mais vous craignez que cela ne suffise pas à votre entretien ? Soyez tranquille , je me charge de tout ; vous ne dépenserez chez moi que la toilette,
et je n'en exige aucune. Est-ce que vous l'aimez, la toilette?
— Oui, madame, beaucoup; mais je m'en abstiendrai , puisqu'à cet égard vous n'exigez rien.
La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n*aurais-je pas dû parler spontanément comme j'ai l'habitude de le faire. Elle fut un peu de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit à sourire et me dit : — Ah çàl pourquoi aimezvous la toilette? Vous êtes jeune, jolie et pauvre; vous n'avez ni le besoin ni le droit de vous attifer?
— J'en ai si peu le droit, répondis-je, que je suis simple comme vous voyez.
— C'est fort bien , mais vous souffrez de n'être pas plus élégante?
— Non, madame, je n'en souffre pas du tout, puisqu'il faut que cela soit ainsi. Je vois que j'ai parlé sans réfléchir en vous disant que j'aimais la toilette, et que cela vous a donné une pauvre idée de ma raison. Je vous prie de n'y voir qu'un effet de ma sincérité. Vous m'avez questionnée sur mes goûts, et j'ai répondu comme si j'avais l'honneur d'être connue de VOUS; c'est peut-être une inconvenance, je vous prie de me la pardonner.
— C'est-à-dire, reprit-elle, que si je vous connaissais, je saurais que vous acceptez sans humeur et sans murmure les nécessités de votre position?
— Oui, madame, c'est absolument cela.
— Eh bieni votra inconvenance, si c'en est jïie,
est loin de me déjdaire. J*aime la sincérité par-dessui tout; je Faime peut-être plus que la raison, et je fais un appel à votre franchise entière. Qu'est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme infirme et peut-être fort ennuyeuse?
— D'abord, madame, on m'a dit que vous aviez beaucoup d'esprit et de bonté, et je n'ai pas cru par conséquent devoir m'ennuyer près de vous; ensuite, quand même j'aurais dû beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutôt que de rester dans l'inaction. Mon père ne nous ayant pas laissé de fortune, ma sœur du moins était assez bien mariée, et je vivais avec elle sans scrupule ; mais son mari , dont toute Taisance provenait d'un emploi, est mort dernièrement après une longue et cruelle maladie qui a absorbé toutes les économies du ménage. C'est donc à moi naturellement de soutenir ma sœur et ses quatre enfants.
— Avec douze cents firancs? s'écria la marquise. Non, cela ne se peut pas. Âhl mon Dieul madame d'Arglade ne m'avait pas dit cela. Elle a sans doute craint la méfiance qu'inspire le malheur; mais elle a eu bien tort en ce qui me concerne; votre dévouement m'intéresse, et si nous nous convenons d'ailleurs, je veux que vous vous ressentiez de mon estime. Fiestvous à moi; je ferai de mon mieux.
— Ah I madame, lui répondis-je, que j'aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remer-
cier de ce bon mouvement de votre cœur! — Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu'elle ne trouva pas mauvais.
— Pourtant, reprit-elle après un autre silence , où elle semL^ se défier de son inspiration , si vous étiei légère et un peu coquette?
— Je ne suis ni Tune ni l'autre.
— J'espère que non! Pourtant vous êtes très-jolies On ne m'avait pas dit ça non plus, et je vous trouvi même , à mesure que je vous regarde , remarquablement jolie. Cela m'inquiète un peu, je ne vous la cache pas.
— Pourquoi, madame?
— Pourquoi? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles , et au désir de plaire elles ajoutent U ridicule. Il vaut peut-être mieux que vous soyez ca- DaUe de plaire,... pourvu que vous n'en abusiez pas. Voyons, êtes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée ? Avez- vous eu quelque roman? Oui, n'est-ce pas? 11 est impossible qu'il en soit autrement? Vous avez vingt* deux ou vingt-trois ans...
— y&n ai vingt-quatre, et je n'ai pas eu d'autrt roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans, j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes que de capital. J'ai eu beaucoup de chagrin, mais j'ai oublié cela, et j'ai juré de ne pas me marier.
8 Lfi MARQUIS DB YILLBMBR.
— A)' I c'est du dépit, cela, et non pas de l'oubli!
— Non, madame, c'est du raisonnement. N'ayant rien, mais sentant que j'étais quelque chose, je n'ai pas voulu faire un sot mariage, et, bien loin d'avoir du dépit, j'ai pardonné à celui qui m'avait abandonnée ; je lui ai pardonné surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de famille qui meurt à la peine sans pouvoir rien laisser à ses orphelins.
— Et vous avez revu cet ingrat?
— Non, jamais. Il est marié, et je n'y pense plus.
— Et depuis vous n'avez pensé à aucun autre?
— Non, madame.
— Gomment avez-vous fait ?
— Je ne sais pas. Je crois que je n'ai pas eu le temps de songer à moi. Quand on est très -pauvre, et que l'on ne veut pas se laisser aller à la misère, les journées sont bien remplies, allez I
— Mais oo a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous Têtes?
— Non, madame; personne ne m'a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées.
— Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans l'avenir?
— Je ne crains rien du tout.
— Et cette solitude du cœur ne vous rendra paa triste, maussade?
— Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie, et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'amour dans la cervelle, je ne suis pas romanesque. &i je venais à changer, j'en serais bien étonnée. Voilà, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulezvous me prendre telle que je me donne avec assurance, puisqu'au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais?
— Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame.
— Que faut-il faire?
— Causer d'abord, et sur ce point me voilà satisfaite. Et puis il faut lire et faire un peu de niusique.
— Essayez-moi tout de suite, et si le peu dont je suis capable vous contente...
— Oui, oui, dit-elle en me mettant un livre dans les mains, lisez I Je meurs d'envie d'être enchantée de vous.
Au bout d'une page, elle me retira le livre en disant que c'était parfait. Restait la musique. Il y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais^ lire à livre ouvert. Comme c'est à peu près tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, eiîe me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction, d'après des lettres de moi que lui avait montrées madame d'Arglade, elle comptait
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que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de trèsbonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici , et elle a donné des ordres pour que je fusse mstallée samedi...
Chère sœur, on vient de m'interrompre. Quelle douce surprise 1 c'est un billet de madame de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris :
« Permettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit à-compte pour les enfants de votre sœur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu'oir aimel II est réglé et entendu que vous aurez cent cin quante irancs par mois« et que je me charge de voi chiffons. »
Gomme cela est bon et maternel, n'est-ce pas? Je vois que j'aimerai cette femme-là de tout mon cœur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettra Vitel du bois dans la cave, des jupons de laine à Lili, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi , ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre I II faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement; ce n'est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, el ceux de ma filleule sont si beaux!
Moi, j'ai honte de la robe qui m'est destinée, une robe de soie gris de perle magnifique. Ah I que j'ai été M)tte de dire que j'aimais à être bien roisel Une robe • le quarante francs eût sufiB k mon ambition, et m'en voilà pour deux cents sur le corps, pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles 1 Je ne sais où me cacher; mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit. — Tu vois^ Camille, tout me réussit, à moi, quand je m'en mêle ! Je tombe du premier coup sur une femme excellente, je gagne plus que je n'acceptais, et je suis tccueillie et traitée comme un enfant que l'on veut adopter et gâter. £t quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t'imposant un surcroit de privations, en t'arrachant les cheveux à l'idée que je veux travailler pour toil Bonne sœur, vous étiez donc une mauvaise mère? Est-ce que ces chers trésors d'enfants ne devaient pas passer avant tout, et faire taire même notre amitié? Ah! j'ai eu bien peur d'échouer pourtant, je te le confesse aujourd'hui, quand j'ai emporté «le la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu à cette damel... Dieu s'en est mêlé, va, Camille! Je l'ai prié ce matin de si grand cœurl... Je lui ai tant demandé de me rendre aimable, convenable et persuasive... A présent je vais me coucher, car je tombe de iatigue. le t'aime, petite sœur, tu sais, plus que tout au monde, et beaucoup plus que moi. Ne me plains donc pas, je
If LE MARQUIS DB YILLBMBR.
suis la plus heureuse fille qu'il y ait aujourd'hui / et pourtant je ne suis pas près de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants! Tu vois bien qu'il n'y a pas de vrai bonheur dans l'égoïsme, puisque, seule comme me voilà, séparée de tout ce que j'aime, le cœur me bat de joie à travers les larmes, et que je vais remercier Dieu à deux genoux avant de m'endormir.
Caroldib.
Pendant que mademoiselle de Saint-Geneix écrivait à sa sœur, la marquise de Villemer causait avec le plus jeune de ses fils dans son petit salon du faubourg Saint-Germain. La maison était vaste et d'un bon rapport; pourtant la marquise, riche autrefois et maintenant fort gênée, nous en saurons bientôt la cause, occupait depuis peu le second étage, afin de tirer parti du premier.
— Eh bienl chère maman , disait le marquis à sa mère, êtes-vous contente de votre nouvelle demoiselle de compagnie? Vos gens m'ont dit qu'elle était arrivée
— Mon cher enfant, répondit la marquise, je ne vous en dirai qu'un mot, c'est qu'elle m'a ensorcelée.
— Vraiment? contez-moi cela.
— Ma foi, je ne sais pas trop si je le dois, jai peur de vous monter la tête d'avance.
— Ne craignez rien, répondit tnstement le marquis, que sa mère avait essayé de faire sourire ; qunnd même je serais aussi prompt à m'enflammer, je sais
LB MARQUIS DB YILLBMBR. l«
trop ce que je dois à la dignité de votre maison et au repos de votre vie.
■^ Oui, oui, mon amil Je sais aussi, moi, que je peux être tranquille sur une question d'honneur et de délicatesse quand c'est à vous que j'ai affaire; aussi je peux vous dire que cette petite d'Arglade m'a trouvé une perle, un diamant, et que, pour commencer, ce phénix m'a fait faire des folies I
La marquise raconta son entretien avec Caroline et fit ainsi son portrait. — Elle n'est ni grande ni petite, elle est très-bien faite, des pieds mignons, des mains d'enfant, des cheveux blond cendré en quantité, im teint de lis et de roses, des traits exquis, des dents de perles, un petit nez très-ferme, de beaux grands yeux vert de mer qui vous regardent tout droit sans hésitation, sans rêvasserie, sans fausse timidité, avec une candeur et une confiance qui plaisent et engagent; rien d'une provinciale, des manières qui en sont d'excellentes à force de n'en être pas; beaucoup de goût et de distinction dans la pauvreté de son ajustement; enfin tout ce que je craignais et pourtant rien de ce que je craignais, c'est-à-dire la beauté qui m'inspirait de la méfiance et aucune des afiéteries ou des prétentions qui eussent justifié cette méfiancelà; de plus, une voix et une prononciation qui font de sa lecture une vraie musique, un solide talent de musicienne, et par-dessus tout cela toutes les apparences, tous les signes évidents de l'esprit, de la raison, de la sagesse et de la bonté : si bien qu'inté-
ressée et bouleversée par son dévouement à une famille pauvre à laquelle je vois bien qu'elle se sacrifie, j'ai oublié mes projets d'économie et me suis engagée à lui donner les yeux de la tête.
— S'est -elle donc fait marchander? demanda le marquis.
— Tout au contraire, elle s'arrangeait de ce que j'avais résolu de lui donner.
— En ce cas, vous avez bien fait, maman, et je suis heureux que vous ayez enfin une société digne de vous. Vous avez gardé trop longtemps cette vieille fille gourmande et dormeuse qui vous impatientait, et quand il s'agit de la remplacer par un trésor, vous auriez grand tort de compter ce qu'il en coûte.
— Oui, reprit la marquise, voilà ce que votre frère me dit aussi. Ni lui ni vous ne voulez compter, mes chers enfants, et je crains bien d'avoir été trop vite dans cette satisfaction que je me suis donnée.
— Cette satisfaction vous était nécessaire , dit le marquis avec vivacité, et vous devez d'autant moins vous la reprocher que vous avez cédé surtout au besoin de faire une bonne action.
— Je Tavoue, mais j'ai peut-être eu tort, répondit la marquise d'un air soucieux : on n'a pas toujours le droit de faire le bien I
— Ah I ma mère I s'écria le fils avec un mélange d'indignation et de douleur, quand vous en serez à ce point de vous refuser la joie de l'aumône, le mal que j'ai commis sera bien grandi
— Du mal I vous? Quel mal? reprit la n ère étonoée et inquiète ; vous n'avez jamais commis le mal, moucher fils I
— Pardonnez-moi, dit le marquis toujours ému. j'ai été coupable le jour où je me suis engagé, par respect pour vous, à payer les dettes de mon frère I
— Taisez-vousl s'écria la marquise en pâlissant. Ne parlons pas de cela, nous ne nous entendrions pas. — Elle tendit les mains au marquis pour atténuer l'amertume involontaire de cette réponse. Le marquis baisa les mains de sa mère et se retira peu d'instants après.
Le lendemain, Caroline de Saint-Geneix sortit pour mettre elle-même à la poste la lettre chargée qu'elle envoyait à sa sœ,ur, et voir les quelques personnes avec lesquelles, du fond de sa province, elle avait conservé des relations. C'étaient d'anciens amis de sa famille qu'elle ne rencontra pas tous et à qui elle laissa son nom sans donner son adresse, puisqu'elle ne devait plus avoir de domicile qui lui fût propre. Elle éprouva bien une certaine tristesse à se sentir ainsi perdue et comme inféodée dans une maison étrangère; mais elle ne fit pas de longues réflexions sur sa destinée. Outre qu'elle s'était interdit une fois pour toutes de nourrir en elle-même aucune mélancolie débilitante, elle n'était pas d'un caractère craintif, et aucune épreuve, quelque fâcheuse qu'elle eût été, ne l'avait brouillée avec la vie. II y avait dans son organisation une étonnante vitalité, une activité ardente, et d'autant plus remarquable qu'elle s'alliait à une grande
tranquillité d*esprit et à une singulière absence (\c préoccupations personnelles. Ce caractère assez exceptionnel se développera et s'expliquera par la suite de notre récit, autant qu'il nous sera possible • mais il est nécessaire que le lecteur veuille bien se rappeler ceci, qui est connu de tout le monde, à savoir que personne De peut expliquer complètement et mettre dans un jour absolu le caractère d'une autre personne. Tout individu a au fond de son être un mystère de puissance ou d'impuissance qu'il peut d'autant moins révéler qu'il ne le comprend pas lui-même. L'analyse doit paraître satisfaisante quand elle approche de la vérité, mais elle ne saurait la saisir sur le fait sans laisser incomplète ou obscure quelque face de Téterne! problème des choses de l'âme.
Caroline était donc à la fois triste et gaie en parcourarA toute seule, tantôt à pied, tantôt en omnibus, ce grand Paris où elle avait été élevée dans l'aisance, et qu'elle avait quitté ruinée et brisée dans son avenir, au moment de la plus belle floraison de la vie. Disons en peu de mots, et pour n'y pas revenir, les événements graves, mais peu con^pliqués, qu'elle avait esquissés devant la marquise de Villemer.
Elle était fille d'un gentilhomme de basse Bretagne fixé aux environs de Bloîs et d'une demoiselle de Grajac, originaire du Velay. Caroline connut à peine sa mère. Madame de Saint^Geneix mourut la troisième année de son mariage en donnant le jour à Camille et en faisant promettre à Justine Lanion de passer plusieurs années auprès de ses enfants.
Justine Lanion, femme Peyraque, était une robuste et honnête paysanne du Velay, qui consentit à rester huit ans chez M. de Saint-Geneix. Elle avait nourri Caroline, après quoi elle était retournée dans sa famille pour revenir bientôt donner le lait de son second enfant à la seconde fille de sa chère dame. Grâce à elle, Caroline et Camille connurent les soins et les tendresses d'une seconde mère ; mais Justine ne pouvait oublier son mari et ses propres enf ifits. Elle dut enfin retourner dans son pays, et M. de Saint-Geneix conduisit ses filles à Paris, où elles furent élevées dans un des couvents alors en vogue.
Comme il n'était pas assez riche pour vivre à Paris, il y loua un pied-à-terre et y vint deux fois par an, aux fêtes de Pâques et aux vacances. C'étaient aussi les vacances du digne homme. II faisait des économies toute l'année pour n'avoir rien à refuser à ses filles dans ces jours de liesse patriarcale : ce n'étaient alors que promenades, concerts, séances dans les musées, excursions dans les châteaux royaux, dîners friands, véritables parties fines de la vie la plus paternelle et la plus naïve, mais aussi la plus Imprudente qui fut ja-
mais. Le bonhomme était idolâtre de ses filles, belles toutes deux comme des anges et aussi bonnes que belles. Sa coquetterie était de les promener parées avec goût, plus fraîches «dcore que leurs robes et leurs rubans sortant du magasin, de les montrer au soleil et aux lumières de ce brillant Paris où il connaissait fort peu de gens, mais où les regards du moindre passant lui semblaient plus précieux que nMraporte quelle ovation dans sa province. Faire des Parisiennes, de véritables Parisiennes de ces deux charmantes créatures, était son rêve. Il y eût dépensé sa fortune, et il l'y dépensa.
Get engouement de la vie d'amateur à Paris est une fatalité que subissaient encore, il y a quelques années, non-seulement la [dupart des provinciaux aisés, mais des castes entières. Tout grand seigneur étranger un peu cultivé s'y précipitait aussi comme l'écolier en vacances, s*en arrachait avec douleur, et occupait le reste de Tannée dans son pays à faire des démarches pour obtenir le passe-port qui lui permettrait d'y revenir. Encore aujourd'hui, sans la sévérité des lois qui condamnent les Ruoses à la Russie et les Polonais à la Pologne, des fortunes immenses viendraient, à Tenvi les unes des autres, s'engloutir dans les plaisirs de Paris.
Mesdemoiselles de Sainl-Geneix profitèrent très-différemment de leui élégante éducation. Camille, la cadette et la plus jolie des deux, ce qui était beaucoup dire, s'enivra de ce qui enivrait son père, à qui elle ressemblait de figure et de caractère. Elle aima le luxe
ivec passion et ne prévit jamais que sa vie pût devenir misérable. Douce, aimante, mais médiocrement iateUigente, elle n'apprit qu'à être une fille accompli dans sa tournure, dans sa toilette, dans ses manières. Rentrée au couvent à la fin des vacances, elle passait trois mois à languir de regret, trois autres mois à travailla un peu pour satisfaire sa soeur, qui la grondait, et le reste du temps à rêver le retour de son père et des plaisirs.
Caroline tenait davantage de sa mère, qui avait ^te une personne énergique et sérieuse. Elle était pourtant gaie et même plus exubérante que sa sœur dans les jouissances de sa liberté. Elle se montrait plus active pour profiter de la toilette, des promenades et des spectacles, mais elle en jouissait autrement. Elle était infiniment plus intelligente que Camille, non d'une intelligence créatrice en fait d'art, mais profondément sensible aux vraies manifestations de l'art. Elle était née virtuose, c'est-à-dire propre à exprimer avec éclat et finesse la pensée des autres. Elle récitait la poésie ou lisait la musique avec une intelligence surprenante. Elle parlait peu, toujours très-bien, mais avec une netteté exclusive des développements. Quand ces développements lui étaient fournis par le livre, par le rAle, musique ou littérature, elle donnait comme un rayonnement nouveau à la pensée écrite. Elle semblait être rinstnucent nécessaire au génie, génie elle-même dans les limites de l'interprétation, si ce génie particulier eût reçu son développement
II ne le reçut pas. Caroline avait commencé son éducation à dix ans; à dix-sept ans tout fut interrompu. Voici ce qui était arrivé. M. de Saint-Geneix, n'ayant qu'une douzaine de mille francs de rente et révanf pour se^ filles un aVenir digne.de leurs charmes, s'était laissé entraîner avec une naïveté déplorable dans des spéculations qui devaient quadrupler son avoir, et qui l'engouffrèrent en un tour de main.
Un jour il vint, très-pâle et comme frappé de la foudre, chercher ses filles à Paris. Il les emmena dans son petit manoir sans rien expliquer, et se plaignant seulement d'un peu de fièvre. Il y languit pendant trois mois, et y mourut de chagrin en avouant sa ruine à ses deux futurs gendres, car, dès l'apparition des demoiselles de Saint-Geneix à Blois, beaucoup d'aspirants s'étaient présentés, deux entre autres qui avaient été agréés.
Le fiancé de Camille était fonctionnaire , honnête homme, sincèrement épris; il l'épousa quand même. Celui de Caroline était propriétaire. Il raisonna plus serré, invoqua la volonté de ses parents et se retira. Caroline avait du courage. Sa sœur, plus faible, fût morte de douleur ; aussi n'avait-elle pas été abandonnée. La faiblesse se fait respecter plu? souvent que l'énergie. L'énergie morale est une chose qui ne se voit pas et qui se brise en silence. Tuer une âme, cela ne laisse pas de traces. C'est pour cela que les forts sont toujours maltraités et que les faibles surnagent toujours.
Heureusement pour Caroline, elle n'avait pas ainiô
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avec passion. Aimante, elle avait ouvert son âme à un commencement de confiance et de sympathie/ mais la tristesse mystérieuse et la maladie croissante de son père l'avaient bien vite préoccupée trop vivement pour qu'elle se permit de rêver beaucoup à son propre bonheur. L'amour d*une noble jeune fille est une fleur qui s'épanouit au soleil de l'espérance; mais tout espoir personnel fut voilé pour Caroline quand elle sentit s'échapper rapidement la vie de son père. Elle ne vit plus dans son fiancé qu'un ami qui acceptait la tâche de pleurer avec elle. Elle eut pour lui de la reconnaissance et de l'estime ; mais la douleur s'opposa à l'enivrement et à l'enthousiasme. La passion n'eut pas le temps d'éclore.
Elle fut donc plutôt blessée que brisée par l'abandon. Elle aimait tant son père, et elle le regretta si profoRdément, que la perte de son propre avenir ne lui parut qu'une douleur secondaire. Elle ne témoigna aucun dépit, mais elle fut sensible à l'injure, et, bien qu'elle ne s'en fût vengée que par Toubli, elle conserva contre les hommes un certain ressentiment vague qui la préserva de croire à l'amour et d'écouter les flatteries adressées à sa beauté jusqu'à l'âge où nous la trouvons maintenant, guérie, vaillante, et se croyant de bonne foi à l'abri de toute séduction.
11 n'est pas nécessaire de raconter comment se passèrent les années que nous venons de lui faire franchir. Tout le monde sait que la perte d'une fortune petite ou grande n'est pas un fait visiblement accompli
du jour au lendemain. On essaye de prendre des termes avec les créanciers, on croit pouvoir sauver quelques débris, on passe par une série d'incertitudes, d*étonnements, d'espérances déçues, jusqu'au iouroù voyant tous les efforts inutiles, on accepte bien ou mal sa situation. Camille fut très-abattue de ce désastre auquel, jusqu'au dernier moment, elle se refusait à croire; mais elle était bien mariée, et ne souffrit réellement pas de la gêne. Caroline, plus prévoyante, fut moins sensible en apparence au dénûment absolu dans lequel il lui fallut tomber. Son beau-frère ne voulut pas qu'il fût question de se quitter, et lui fit généreusement partager r?isance de la famille ; mais elle com> prît bien que sa vie était perdue, et sa fierté en augmenta. Sentant que sa soeur manquait d'ordre et d'activité, voyant d'ailleurs qu'elle subissait d'année en année les labeurs et les préoccupations de la maternité, elle se fit la gouvernante de sa maison, la bonne de ses enfants, la première servante en un mot du jeune ménage, et dans cette austère fonction du dévouement elle sut mettre tant de grâce, de bon sens et de cordialité que tout fut heureux autour d'elle, et qu'elle rendit plus de services qu'elle n'en acceptait. Puis vint la maladie du beau-fi'ère, sa mort, quelques dettes arriérées qu'il avait cachées , comptant pouvoir les acquitter peu à peu , sans effort , sur son traitement; bref, la gène, l'efiroi et le trouble de Camille, enfin le découra^ment et la misère delà jeune veuve.
On a VU que Caroline fut quelque temps partagée entre la crainte de l'abandonner à elle-même et le désir de la sauver par son travail. Il y avait bien un honune riche, pas jeune et peu gracieux^ qui songeait à elle comme à une ménagère modèle et qui offirait de l'épouser. Caroline sentit vaguement et peu à peu assez clairement que Camille désirait qu'elle se sacrifiât. Elle prit alors le parti de se sacrifier, mais autrement. Donner sa liberté, son indépendance, son temps, sa vie, elle ne demandait pas mieux; mais exiger immolation de son âme et de sa personne pour procurer un peu plus de bien-être à la famille , c'était trop. Elle pardonna à la mère Tégoîsme de la sœur, et sans paraître l'avoir deviné, elle se décida au parti que nous lui avons vu prendre. Elle laissa Camille dans une pauvre petite maison de campagne louée aux environs de Blois, et partit pour Paris, où nous savons le bon accueil qui lui fut fait par madame de ^^emer, dont nous avons maintenant à raconter aussi succinctement l'histoire.
Toute famille a sa plaie, toute fortune sa brèche par où s'écoulent le sang du cœur et la sécurité de l'existence. La noble famille de Villemer avait son ver rongeur dans les folies du fils atné de la marquise. La marquise avait été mariée en premières noces avec le duc d'Âléria, un Espagnol hautain, un caractère terrible, qui l'avait rendue on ne peut plus malheureuse, mais qui, après cinq ans d'orages, lui avait laissé une assez grande fortune et un fils aimable «
beau, intelligent, destiné à devenir profondément sceptique, royalement prodigue et déplorablement libertin.
Remariée avec le marquis de ViUemer, mère et veuve pour la seconde fois, la marquise avait trouvé dans Urbain, son second fils, un ami dévoué, généreux, aussi austère de mœurs que son frère était corrompu, et assez riche du fait de son père pour ne pas s'aflttiger trop de la ruine de sa mère, car à l'époque où no'is abordons Texistence de ces trois personnages, la marquise n'avait presque plus rien, grâce au train que le jeune duc avait mené.
A cette époque, le jeuii3 duc avait déjà trente-six ans passés, et le marquis en avait près de trente-trois. On voit que la duchesse d'Àléria n'avait pas perdu beaucoup de temps pour devenir marquise de Villemer. Personne ne l'en avait blâmée. Elle avait passionnément chéri son second époux. On dit même qu'elle l'avait aimé, en tout bien, tout honneur, avant d'être veuve du premier. C'était une nature généreuse et passablement exaltée que la marquise. Aussi la mort prématurée de ce second mari la rendit-elle presque folle pendant un ou deux ans, Elle ne voulut plus voir personne, et ses enfants même lui devinrent comme étrangers, ce que voyant, les deux familles de ses deux maris décédés songèrent à la faire interdire et à prendre soin de l'éducation de ses fils; mais à cette idée la marquise rentra en elle-même. La nature fit un grand efibrt, l'âme se dégagea de son
trouble, la maternité se réveilla, et la crise passionnée qui lui fit ressaisir et caresser en pleurant ses deux fils lui rendit les droits de sa raison et Tempire de sa volonté. Elle resta malade, infirme, vieille avant rage, un peu bizarre à certains égards, mais trèsénergique dans sa conduite, très-grande dans ses aifections et très-noble dans tous ses rapports avec le monde. On la remarqua dès lors pour son esprit, qui avait été longtemps comme endormi dans le cbagrin et dans l'amour, et qui se montra enfin dans le courage.
Tout ce qui précède établit suffisamment sa position. Nous laisserons maintenant Caroline de Sain^ Geneix apprécier comme elle l'entendra la marquise et ses deux fils«