‹ The Marquis de VillemerChapitre 2 sur 4 · LETTRE À MADAME CAMILLE HEUDEBERT · texte numérisé non relu

LETTRE À MADAME CAMILLE HEUDEBERT

Paris, 15 mars 1845.

Oui , chère petite sœur, je suis très-bien installée, comme je te l'ai dit dans mes précédentes lettres. J'ai une jolie chambre, un bon feu, une belle voiture, des domestiques, une table assez succulente. 11 ne tient qu'à moi de me croire riche et marquise, puisque, ne quittant presque pas ma vieille dame, je suis nécessairement associée à tout le confortable de sa vie.

Mais tu me reproches de t'écrire des lettres bien courtes. C'est que, jusqu'à présent, j'ai eu fort peu

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de moments à moi. Enfin la marquise, qui voulait, je crois, m'éprouver un peu, pardt comprendre que je lui suis dévouée très-sincèrement, et elle me permet de me retirer à minuit. Je pourrai donc causer avec toi sans me coucher à quatre heures du matin, car la marquise reçoit jusqu'à deux, et elle me gardait encore une heure après pour causer des personnes que nous venions de voir, ce qui, je te Tavoue, je le lui ai avoué à elle-même, commençait à me sembler trèsfatigant. Elle croyait que, comme elle, je me levais tard. Quand elle a su qu'à six heures j'étais toujours éveillée sans qu'il me fût possible de me rendormir, elle a eu généreusement égard à cette infirmité de provinciale. Ainsi matin ou soir je serai à toi, chère Camille.

Oui, je l'aime, je l'aime beaucoup, cette vieille femme. Elle a un grand charme pour moi, et l'autorité qu'elle exerce sur mon esprit vient surtout de la franchise et de la netteté du sien. Elle a des préjugéf certainement, et beaucoup d'idées qui ne sont pas, qui ne seront jamais les miennes; mais elle n'y porte aucun détour hypocrite, et les antipathies qu'elle exprime n'ont rien d'eflfrayant, parce que, même dans ses préventions, on sent une parfaite loyauté.

Et d'ailleurs, depuis trois semaines que je vois le grand monde, car la marquise, sans donner de fêtes, reçoit tous les soirs bon nombre de visites, je m'aperçois d'un effacement général dont , au fond dp ma province, je ne m'étais pas fait une idée aussi corn-

plëte. Je t*assure qu*avec de meilleures manières et un certain air de supériorité, on est généralement ici aussi nul que possible. On n*a plus d'opinions sur rien, on se plaint de tout et on ne sait le remède à rien. On dit du mal de tout le monde et on n'en est pas moins bien avec tout le monde. Il n'y a plus d'indignation , il n'y a que de la médisance. On prédit sans cesse les plus grandes catastrophes, et on vit comme si on jouissait de la plus profonde sécurité. Enfin on est vide et creux comme l'incertitude , comme l'impuissance, et au milieu de ces esprits troublés et de ces convictions usées j'aime cette vieille marquise si franche dans ses antipathies et si noblement inaccessible aux transactions. Il me semble voir un personnage d'un autre siècle , une espèce de duc de Saint- Simon femelle , gardant le respect du rang comme une religion et ne comprenant rien à la puissance de l'argent , contre laquelle on proteste faiblement ou hypocritement autour d'elle.

Quant à moi, d'ailleurs, tu le sais, cela me va beaucoup, le mépris de l'argent I Nos malheurs ne m'ont pas changée, car je n'appelle pas argent cette chose sacrée, le salaire que je gagne fièrement et même avec un peu d'orgueil dans ce moment-ci. Cela, c'est le devoir, c'est la garantie de l'honneur. Le luxe même, quand il est la continuation ou la récompense d'une vie élevée , ne m'inspire pas ces dédains philosophiques qui cachent toujours un peu d'envie ; mais l'opulence convoitée, cherchée, voulue et achetée à

tout prix par des mariages d^ambitions par des ëvo» lutions de conscience politique , par des intrigues de famille autour des successions , voilà ce qui prend à juste titre le vilain nom d'argent, et de ce côté-là je suis bien de Pavis de la marquise , qui ne pardonne pas les mésalliances intéressées et toutes les autres platitudes, soit privées, soit publiques.

C'est pour cela que la marquise voit , sans regret et sans frayeur, tomber jour par jour tout ce qu'elle posède dans un gouffre. Je t'ai déjà parlé de cela. Je t'ai dit que le duc d'Aléria, son premier fils, la ruinait, tandis que le second, le marquis, le fils de son dernier mari , l'entourait d'égards et de soins , et maintenait encore son existence sur un pied très-confortable.

Il faut que je te parle maintenant de ces deux messieurs, dont je ne t'ai encore dit que quelques mots. J'ai vu le marquis dès le premier jour de mon installation. Tous les matins, de midi à une heure, et tous les soirs, de onze heures à minuit, il vient chez sa mère. En outre, il dîne chez elle assez souvent. J'ai donc eu le temps de l'observer, et je m'imagine déjà le connaître assez bien.

C'est un homme jeune qui me paraît n'avoir pas eu de jeunesse. Il* est d'une santé délicate, et son esprit, qui est très-cultivé et très-élevé, se débat contre un chagrin secret ou contre une tendance naturelle à la tristesse. 11 est impossible d'avoir un extérieur moins frappant au premier abord et plus sympathique

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à mesure que sa physionomie se révèle. Il n'est ni petit ni grand, ni beau ni laid. Sa mise n'a i^en de négligé et rien de recherché. 11 semble avoir l'aversion instinctive de tout ce qui veut attirer l'attention sur la personne. Pourtant on s'aperçoit bien vite que ce n'est pas là un homme ordinaire. Le peu de mots qu'il vous dit est d'un sens profond ou délicat, et ses yeux, quand ils perdent l'embarras d'une certaine timidité, sont si beaux, si bons, si intelligents, que je ne crois pas en avoir jamais rencontré de pareils.

Sa conduite envers sa mère est admirable et le neint tout entier. Je lui ai vu dépenser plusieurs millions, toute sa fortune personnelle, pour payer les folies du fils mné, et il n'a jamais sourcillé, jamais fait une observation, jamais montré un dépit ou un regret. Plus elle a été faible envers ce fils ingrat ei détestable, plus le marquis a été tendre, dévoué, respectueux. Tu vois qu'il est impossible de ne pas esti^ mer cet homme-là, et quant à moi, je sens une sorte de vénération pour lui.

En outre, son commerce est fort agréable. Il ne parle presque pas dans le monde; mais, dans l'intimité, la première réserve surmontée, il cause avec on grand charme. Ce n'est pas seulement un homme instruit, c'est un puits de science. Je crois qu'il a tout lu , car, sur quelque sujet qu'on le mette , il est intéressant et prouve qu'il a été au fond de tout. Sa con> versatioii est si nécessaire à sa mère que, lorsque quelque affaire empêche ou diminue sa visite accon-

tumée, elle est comme désorientée et inquiète tout le reste du jour.

Dans les commencements, aussitôt que je le voyais entrer chez elle le matin, je me retirais par discrétion, d'autant plus que, de son côté, cet homme supérieur, excessivement modeste par conséquent , paraissait intimidé de ma présence. C'était me faire bien de Thonneur, à coup sûr; mais au bout de trois ou quatre jours, il s'est rassuré au point de me demander avec douceur pourquoi il me mettait en fuite. Je ne me serais pas crue autorisée pour cela à gêner les épanchements du fils et de la mère; mais celle-ci m'a priée de rester, et même elle a insisté et m'en a dit ensuite la raison avec sa franchise habituelle, et cette raison un peu singulière « la voici :

— Mon fils est d'un esprit mélancolique, m'a-t«elle dit ; ce n'est pas mon caractère à moi. Je suis trèsabattue ou très-animée, jamais rêveuse, et la rêverie chez les autres m'irrite un peu. Chez mon fils, elle m'inquiète ou m'afiDiige. Je n'ai jamais pu en prendre mon parti. Quand nous sommes tête à tête, il me faut faire des efforts continuels pour qu'il ne retombe pas dans ses contemplations. Quand nous sommes entourés de qu'inze ou vingt personnes le soir, ii en prend à son aise et se tient souvent à l'écart. Pour que je puisse jouir réellement de son esprit, ce qui est mon plus grand bonheur et mon unique plaisir, rien n'est si favorable que la présence d'un tiers, surtout si ee tiers est une personne de mérite. Le marquis se donne

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alors la peine d'être charmant, d'abord par politesse, et peu à peu par coquetterie, quoiqu'il ne s'en doute pas lui-même. Enfin c'est un homme qui a besoin d'être arraché à ses réflexions, et il est si parfait pour moi que je n'ai ni le droit ni la volonté d'entamer ouvertement cette lutte, tandis que la présence d'une personne qui, même sans rien dire, est censée l'écouter, le force à s'épancher un peu, vu que, s'il craint de paraître pédant en parlant trop, il craint encore plus de paraître affecté quand il s'oublie à réfléchir. Ainsi, ma chère, vous nous rendez grand service à tous les deux, en ne nous laissant pas trop seuls.

— Pourtant, madame, lui ai-je répondu, si vous aviez à parler de choses intimes, comment pourrais-je le deviner?

Là-dessus elle m'a promis, quand cela arriverait, de m'avertir en me demandant si la penduU ne retarde pas.

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