‹ The Marquis de VillemerChapitre 4 sur 4 · TII · texte numérisé non relu

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LETTRE DU MARQUIS DE VILLEMER AU DUC d'ALÉRIA. Polignac, 1" mai 45, par Le Puy ( Haute-Loire.)

i^'adresse que je to donne est un secret que je te confie^ et je suis heureux dé te le confier. Si p«r

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quelque accident imprévu je venais à mourir loin de toi, lu saurais qu'avant tout il faudrait envoyer ici et veiller à ce que l'enfant ne fût pas négligé par les gens à qui' je l'ai confié. Ces gens ne me connaissent pas; ils ne savent ni mon nom ni mon pays; ils ignorent même que cet enfant m'appartient. De telles précautions sont nécessaires, je te Tai dit. M. de G... a conservé des soupçons dont la conséquence serait de douter de la légitimité bien réelle pourtant de sa fille. Cette crainte torturait une malheureuse mère à qui j'avais juré de cacher l'existence de Didier tant que le sort de Laure ne serait pas assuré. Je me suis aperçu plus d'une fois de la curiosité inquiète avec laquelle mes démarches étaient observées. Je n'y saurais donc apporter trop de mystère.

Voilà pourquoi j'ai placé mon fils si loin de moi et dans une province où , n'ayant aucune espèce de relations, je risque moins qu'ailleurs d'être trahi par des rencontres fortuites. Les gens à qui j'ai afiaire m'ofifrent toutes les garanties possibles d'honnêteté, de bonté et de discrétion , en ce sens qu'ils s'abstiennent de me questionner et de m'observer. La nourrice est nièce de Joseph, ce bon vieux domestique que nous avons perdu l'an dernier. C'est lui qui me l'avait indiquée; mais elle ne sait pas qui je suis. Elle me tonnait sous le nom de Bemyer. La femme est jeune, saine et douce , une simple paysanne , mais dans l'aisance. J'aurais craint, en la faisant plus riche, de ne pouvoir détruire les habitudes parcimonieuses de (a

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campagne, qui sont ici, je m*en suis aperçu, eacare plus invétérées qu'ailleurs, et je tenais à ce qu'étant élevé dans les vraies conditions du développement rustique , ce pauvre enfant n'eût point à souffrir de l'excès de ces conditions, cet excès ayant précisément pour résultat l'étiolement.

Mes hôtes, car c'est de chez eux que je t'écris, sont fermiers et gardiens de l'enclos où, sur la plate-forme d'un rocher, s'élève une des plus rudes forteresses du moyen âge , le berceau de cette famille dont les derniers représentants ont joué un rôle si malheureux dans les récentes vicissitudes de notre monarchie. Leurs ancêtres en ont joué un non moins fâcheux dans cette province et non moins hnportant aux époques où la féodalité faisait la part des rois trèsmince. Il n'est pas sans intérêt pour le travail historique dont je m'occupe de recueillir ici des traditions et d'étudier la physionomie du manoir et de la contrée; je n'ai donc pas menti absolument à ma mère en lui disant que j'allais voyager pcmr mon instruction.

Il y a en effet beaucoup à apprendre au cœur même de cette belle France , qu'il n'est pas de mode de visiter, et qui par conséquent cache encore ses sanctuaires de poésie et ses mines de science dans des recoins inabordables. C'est ici un pays sans chemins et sans [guides, sans aucune facilité de locomotion, et où il faut conquérir toutes ses découvertes au prix du danger ou de la fatigue. Les gens qui Thabîtent ne le connaissent pas plus que les étrangers. La vie pure-

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ment agricole limite à de courts horizons les notions de chaque localité : il est donc impossible de se renseigner en marchant» à moins de connaître le nom et la position relative de toutes les petites bourgades; sans une carte détaillée que je dois consulter à chaque pas, bien que je vienne ici pour la troisième fois^ depuis deux ans que Didier existe, je ne pourrais me dh*iger qu'à vol d'oiseau , chose tout à &it impraticable sur un sol coupé de profonds ravins, traversé en tous sens par de hautes murailles de lave et sillonné de nombreux torrents.

Mais il ne m'est pas nécessaire d'aller loin pour apprécier le caractère étrange et frappant du pays. Rien» mon ami, ne peut te donner l'idée de la beauté pittoresque de ce bassin du Puy, et je ne connais point de site dont le caractère soit plus difficile à décrire. Ce n'est pas la Suisse, c'est moins terrible; ce n'est pas l'Italie, c'est plus beau ; c'est la France centrale avec tous ses vésuves éteints et revêtus d'une splendide végétation ; ce n'est pourtant ni l'Auvergne ni le Limousin que tu connais. Ici point de riche Limagne, arène vaste et tranquille de moissons et de prairies abritées au loin par un horizon de montagnes soudées ensemble; point de plateaux fertiles fermés d& fossés naturels. Non, tout est cime et ravin, et la culture ne peut s'emparer que de profondeurs resserrées et de versants rapides. Elle s'en empare, elle se glisse partout, jetant ses firais tapis de verdure , de céréales et de légumineuses avides de la cendre fer-

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tilisée des volcans, jusque dans les interstices des coulées de lave qui la rayent dans tous les sens. A chaque détour anguleux de ces coulées, on entre danf un désordre nouveau qui semble aussi infranchissable que celui que Ton quitte ; mais quand des bords élevés de cette enceinte tourmentée on peut Tembrasser d'un coup d'œil, on y retrouve les vastes proportions et les suaves harmonies qui font qu'un tableau est admirable, et que l'imagination n'y peut rien ajouter.

L'horizon est grandiose. Ce sont d'abord les Gévennes. Dans un lointain brumeux , on distingue le Mézenc avec ses longues pentes et ses brusques coupures, derrière lesquelles se dresse le Gerbier-de-JoncSy cône volcanique qui rappelle le Soracte, mais qui, partant d'une base plus imposante, fait un plus grand effet. D'autres montagnes de formes variées, les unes imitant dans leurs formes hémisphériques les ballons vosgiens, les autres plantées en murailles droites, çà et là vigoureusement ébréchées, circonscrivent un espace de ciel aussi vaste que celui Ce la campagne de Rome, mais profondément creusé en coupe, comme si tous les volcans qui ont labouré cette région eussent été contenus dans un cratère commun d'une dimension fabuleuse.

Au-dessous de cette magnifique ceinture, les détails du tableau se dessinent parfois avec une prodigieuse nettpAê. On distingue une seconde , une troisième , et par endroits une quatrième enceinte de montagnes également variées de formes, s'abaissant par degrés

vers le niveau central des trois rivières qui sillonnent ce que Ton peut appeler la plaine ; mais cette plaine n'est qu'une apparence relative : il n'est pas un point du sol qui n'ait été soulevé, tordu ou crevassé par les convulsions géologiques. Des accidents énor^iies ont jailli du sein de cette vallée, et, dénudés par l'action des eaux, ils forment aujourd'hui ces dykes monstrueux qu'on trouve déjà en Auvergne , mais qui se présentent ici avec d'autres formes et dans de plus vastes proportions. Ce sont des blocs d'un noir rougeâtre qu'on dirait encore brûlants , et qui , au coucher du soleil, prennent l'aspect de la braise à demi éteinte. Sur leurs vastes plates-formes , taillées à pic et dont les flancs se renflent parfois en forme de tours et de bastions, les habitants bâtirent des temples, puis des forteresses et des églises, enfin des villages et des villes. Le Puy est en partie dressé sur la base d'un de ces dykes, le rocher Corneille, une des masses homogènes les plus compactes et les plus monumentales qui existent, et dont le sommet, jadis consacré aux dieux de la Gaule , puis à ceux de Rome , porte encore les débris d'une citadelle du moyen âge, et domine les coupoles romanes d'une admirable basilique tirée de son flanc.

Cette basilique est elle-même un accident grandiose dans ce grandiose décor naturel. Elle se découpe, noire et puissante , sur les fonds vaporeux des lointains de la campagne, car dans ce tableau, vu d ensemble « l'horizon des Cévennes se détache seul

sur le ciel, et là, je crois, est le secret de son magiqae aspect. Les détails vus ainsi comme repoussoirs à des perspectives profondes prennent toute l'importance qu'ils ont effectivement etse trouvent en proportion avec l'importance des masses lointaines. C'est l'isolement de Rome sur son ciel sans bornes qui tait que la grandeur réelle de ses monuments est difficilement appré* ciable à celui qui en approche. Rome, c'est ici qu'elle devrait être située I C'est ce gigantesque piéde^al d'une seule roche qu'il eût fallu à la pensée de Michel- Ange pour lancer dans les airs le dôme magistral de Saint-Pierre.

Mais après tout, je me demande pourcpioi ce culte de nos esprits pour Rome et pour Saint-Pierre, une ville hideuse couvrant des ruines augustes et croyant avoir tout remplacé et tout compensé par un édifice d'une dimension inusitée, chef-d'œuvre de science architecturale, je le veux bien, mais non chef-d'œuvre de goût et de sentiment. J'ai oui dire que le mérite de cette grande chose était précisément de ne point ré* vêler sa hauteur et sa vastitude sans l'aide du raisonnement et de la comparaison, et j'avoue n'avoir rien compris à cela. J'ai toujours cru, moi, que l'art consistait à faire beaucoup avec peu de chose, et que la ymie grandeur n'était pas dans les matériaux qu'elle emploie , mais dans l'efiTet qu'elle produit. Peu m'importe qu*un êtr** ou un objet soit facilement mesurable, si mon œil ne songe point à le mesurer et si ma pensée se trouve entraînée à le grandir sans mesure.

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Les temples comme les montagnes n'ont d'imposant que leurs proportions relatives, l'harmonie de leurs rapporte &vec les besoins de notre imagination. Dans les compositions de la nature « comme dans celles de rhonmie, il y a des oeuvres de choix qui portent le cachet d'une grande inspiration, d'autres qui ne témoignent que de sa profusion , de sa lassitude ou de son caprice.

Voilà pourquoi je n'd pas toujours t)î«ssaii!i devant certains objets consacrés par l'admiration gén&*ale ou devant certains sites envahis par la vogue. Je n'aime la mer, tu le sais, qu'à travers beaucoup d'ari)res ou traversée elle-même par beaucoup de rochers. Je la trouve disproportionnée quand elle s'empare trop des ta- Ueaux, de même que je trouve le ciel disproportionné dans les pays trop ouverts. J'ai peul-étre en moi un esprit de révolte, comme notre mère m'en accuse C'est un esprit silencieux, mais entêté, plus fort que moi, et qui repousse tout ce qui veut écraser.

J'aime pourtant les sites terribles ; tu me reprochais cela quand nous étions ensemble aux Pyrénées. Les précipices t'exaspéraient contre moi, qui les cherchais toujours, et tu m'entrîdnais à Biarritz, où la mer reposait tes yeux lassés de cascades et de ravins. Si tu veux bien y réfléchir, tu verras qu'en ceci tu étais plus poète que moi. Tu te plaisais dans la contemplation de ce qui semble infini. Je suis peut-être un artiste et rien de plus. J'ai besoin des choses définies. Je les veux trè&-gracdes; mais, pour que je les trouve telles^

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il faut qu'elles soient grandes d'aspect, et peu m'importe l'espace qu'elles occupent. Il faut que la hardiesse des masses ranime en moi quelque tibre hardie, que la placidité ou la furie des couleurs apaise ou enflamme mon sentiment. Je ne veux pas m'imaginer la nature, pas plus que critiquer ou refaire dans ma pensée les manifestations de l'art; je m'abandonne entièrement à ce que je cherche, et si rien ne s'empare de moi, c'est qu'il n'y a là rien pour moi.

J'erre autant qu'un autre dans mes appréciations, plus qu'un autre peut-être, car j'ai en moi des émotions terribles, ou des lassitudes inouïes, ou des attendrissements puérils, et je ne sais rien combattre quand je suis seul. Tout à ce que j'aime, je ne me fais responsable de rien envers moi-même. C'est pour cela que je me plais souvent à des choses qui n'existent pas beaucoup par elles-mêmes, mais qui suffisent au débordement ou au manque de vie qui se fait en moi.

Ici je suis calme et je me rends compte de tout. La solitude m'est bonne. Elle me prend et me berce. Elle me rappelle nos anciennes amours, son despotisme que j'ai trop subi dans mes jeunes années, mes infidélités raisonnées quand le devoir a parlé plus haut qu'elle, et ces infidélités, elle me les pardonne, que dis-je? elle m'en récompense comme si elle les comprenait. Et pourquoi ne les comprendrait-elle pas? La solitude n'esl-elle pas un être, un grand être multiple, la voix même, le sein même de la nature, qui nous parle et nous étreint? N'est-ce pas la mère commune.

l'inépuisable source de tout bien et de toute beauté? Ne la personnifions-nous pas quand nous lui demandons l6 calme ou Ténergie que la vie factice du milieu socia! tend toujours à détruire ou à troubler? Certes il y a des heures où, sans être ni peintre, ni écrivain, ni artiste, ni savant, nous étudions et interrogeons la nature avec notre cœur et notre esprit, comme si, de son sourire ou de sa menace, nous attendions l'apaisement ou l'embrasement de nos pensées. C'est pour cela que nous nous plaisons dans certains sites, comme si toutes les apparences inertes nous y révélaient l'âme qui palpite dans tout, et que nous soufirons dans d'autres lieux, comme si tous les esprits cachés dans la matière nous refusaient l'inexorable secret de leur vitalité.

Quoi qu'il en soit de ces rêveries, je me trouve bien ici, et j'y vivrais volontiers si j'étais tenté de choisir un isolement quelconque. C'est un pays dur et riant à la fois, mais où l'âpreté domine et où le sourire se fait prier. Le climat est rude, très-froid en hiver, trèschaud en été. La vigne mûrit mal et donne un vin très-âcre, dont, comme dans tous les pays de mauvais vin, les habitants font excès. Les sommets des Cévennes sont souvent chargés de vapeurs glaciales, et ^ quand le vent les balaye, la pluie se rabat sur les bassins. Dans la saison où nous sommes, c'est un étemel eapricfe, des combinaisons de nuées fantastiques, des éclipses subites de soleil, et puis des clartés d'une limpidité froide qui ramènent la pensée à ces rêves de la

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premièns aube de notre monde, quand la lumière fui créée^ c'est-à-dire quand l'atmosphère terrestre, dégagée de ses tourmentes, laissa percer les rayons du soleil sur la jeune planète éblouie. L'homme existait-il alors? Hypothèses I... Mais il existait déjà à l'époque DÙ ces terribles laves qui m'environnent ont envahi et bouleversé le sol. On a retrouvé des ossements hmnains à l'état fossile au pied d'une montagne voisine, sous les basaltes et les scories, dans une brèche compacte, — les restes d'un vieillard et d'un enfant. L'homme a donc vu ces grands drames de la nature, don; la tradition était si bien perdue qu'il a fallu l'arrêt de la science moderne pour les restituer à l'histoire du globe sur ce point de la France. Chose plus étonnante en« core, dans la même couche du sol où l'on trouve des ossements humains, on trouve ceux des animaux ré« fiigiés aujourd'hui sous les latitudes ardentes. Les ligres, les éléphants auraient été ici les contemporains de l'homme.

Au reste, la multitude de cavernes qu: portent les empreintes d'un travail manuel grossier prouve l'exis tence d'une race sauvage établie sur ce point dès les premiers âges de l'humanité. Si les lieux élevés que 'es fluctuations de la mer ont respectés dès le principe doivent être regardés comme les berceaux du genre humain, on peut, sans invraisemblance, imaginer que celui-ci est un des plus authentiques ; mais ced dépasse les limites de ma recherche. Ce qui m'importe, à moi, c'est de retrouver dans les êtres actuels la trace

des vicissitudes sociales. Je trouve ici une race tarëscaractérisée qui est en harmonie physique avec le sol qui la porte : maigre, sombre, rude, et comme angu* lease dans ses formes et dans ses instincts ; mais je vois en elle surtout la vivante empreinte du régime féodal, un esprit de soumission aveugle en réaction perpétuelle avec un esprit de révolte farouche, une lutte entre la superstition qui accepte tous les abus et les passions violentes que la superstition esaltç. Nulle part le joug du prêtre ne s'est fait plus absolu, nulle part la réaction révolutionnaire contre le prêtre n'a été et ne serait peut-être encore plus brutale à un jour donné. Si j'ai pensé à la campagne de Rome en te décrivant le bassin du Puyt qui en diffère si essentiellement, c'est probablement parce que j'ai été frappé d'un certain rapport, non j>as le rapport physique de ce temple, qui domine le tableau par sa tournure austère et sa position hardie, autant au moins que celui de Rome domine le désert environnant par la puissance de sa masse, mais un rapport intellectuel et moral dans l'esprit des populations. Sauf la forte différence qui résulte de l'amour du gain et de l'ardeur au travail inhérents aux esprits montagnards, il y a ici de grandes ressemblances avec le peuple des États romains. Le culte passionné des images qui est un reste de l'idolâtrie païenne, la foi stupide aux petits miracles locaux, les vices du cloître, la haine et la vengeance en première ligne, voilà, non pas le paysan velaisien tel qu'il est aujourd'hui, — il s'est beaucoup amendé

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depuis quarante ans, — mais ce que son histoire Kk cale et ses monuments montrent à chaque pas, à chaque ligne. Son petit cercle de montagnes a protégé les plus insolents brigandages de la féodalité et les plus rapaces dominations du clergé. 11 en a souffert, mais il s'y est prêté, et sa dévotion, comme ses mœurs, a conservé l'empreinte des luttes violentes et des croyances barbares du moyen âge. Une divinité de l'antique Egypte, rapportée, dit-on, de la Palestine, par saint Louis, est l'idole que la révolution a brisée après des siècles de vénération. On a inauguré une nouvelle vierge noires mais il est avéré qu'elle est apocryphe et qu'elle fait moins de miracles que l'ancienne. Heureusement on a conservé dans le trésor de la cathédrale les cierges que portaient les anges lorsqu'ils descendirent du ciel pour placer eux-mêmes la figure d'Isis sur l'autel. On les montre à la vénération des fidèles. Voilà pour la religion. — Au cabaret, c'est autre chose. Chacun apporte son couteau dans sa gaine et le pique par la pointe dans le dessous de la table entre ses jambes, après quoi oc rause, on boit, on se contredit, on s'exalte et on s'égorge. Voilà pour les instincts. Ils s'affeiblissent thaque jour, Dieu merci; mais en notre an de grâce 18/45, ils ne sont point détruits, et il y a quelque chose de farouche dans les plaisirs. Les femmes en sont exclues, les prêtres leur défendant la danse et même la promenade avec l'autre sexe. Les hommes Q*ont donc aucun frein, aucun respect, aucune déli-

catesse dans leurs relations. Ils repoussent généralement l'autorité directe du prêtre et lui abandonnent la femme, mais ils gardent la passion des guerres de religion; ils se querellent sur le dofirme en buvant, et ils se tuent. Voilà pour l'histoire

Quant aux habitudes, elles sont le résultat de cette vie exaltée et tendue. La rudesse des idées fait celle des mœurs. L'homme qui comprend mal l'esprit des religions comprend mal la vie et se dénature luimême. Il y a dans le pays, malgré l'aridité d'une grande partie de sa surface, des ressources énormes, des veines d'une fertilité prodigieuse, des pâturages splendides et beaucoup d'ardeur au travail de la terre ; mais le paysan, je parle de celui qui possède ce qu'il cultive, car la misère met l'autre hors de cause, ne jouit de rien et semble n'avoir besoin de rien. Sa maison est d'une malpropreté inouïe. Le pkfond, recouvert d'un treillis de lattes, sert de réceptacle à tous les aliments en même temps qu'à toutes les guenilles de la maison. On est suffoqué, en y entrant, de l'odeur nauséabonde du lard rance mêlée à celle de toutes les choses immondes qui pendent là en guise de lustres : des chandelles avec des chapelets de saucisses, du linge sale et de vieilles chausr sures avec le pain et la viande. La coaHruction de beaucoup de maisons sent elle-même la forteresse ou le campement plus que l'habitation normale. Le logis s'élève sur une haute bast^ et se ramasse sous un toit écrasé où l'on grimpe par des échelles. Dans une dt;

ces habitations où le hasard m'a fait entrer, j'ai vo des images! de dévotion encadrées à côté d'images obscènes. C'était, il est vrai, mie auberge, mi Heu où les fenunies honnêtes du pays ^'entrent jamais. J'écoutai des paysans qui buvaient. C'était un mélange analogue aux images de la muraille, des discours mêlés de serments empruntés aux choses sacrées e1 d'ordures les plus grossières. Nouvelle ressemblance avec le langage du paysan des environs de Rome. Il semble qu'un excès d'engouement pour les formules extérieures des cultes entrune avec lui une soif de blasphème.

Je te parle là des paysans de la montagne ; ceux qui se rapprochent du centre du bassin et de ses villes sont plus civilisés. Au reste, chez les uns comme chez les autres, et comme chez les Romains, à côté des vices que je te signale, je pressens et je vois de grandes qualités. Us sont probes et fiers. Rien de servile dans leur accueil, et un grand air de franchise dans leur hospitalité. Ils ont certes dans l'ftme les âpretés et les beautés de leur terre et de leur ciel. Ceux d'entre eux qui sont croyants sans bigoterie, ne doivent pas être religieux et pieux à demi, et ceux qui ont un .peu voyagé ou qui ont reçu une certainenotion d'instrution pratique s'expriment avec une netteté sincère, un peu hautaine, qui ne déplaît pas à un homme sans préjugés de race.

Les femmes ont toutes l'air hardi et cordial. Je les crois bonnes et violentes. Elles ne manquent pas tani

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de beauté que de charme. Leurs têtes, coiffées d*iiii petit chapeau de feutre noir orné de jais et de plume», ont, dans la jeunesse, un certain édat, et dans^ la vieillesse une austérité assez digne ; mais tout cela est trop mâle, les épaules larges et carrées sont en désaccord avec le corps grêle, et le manque absolu de propreté rend leur toilette désagréable à regar(^r. Dans la montagne, c'est une exhibition de guenilles incolores sur de longues jambes nues et fangeuses, sans préjudice des bijoux d'or, et même de diamants au cou et aux oreilles, contraste de luxe et de misère qui m'a rappelé les mendiantes de Tivoli.

Pourtant les femmes d'ici sont laborieuses. L'art de la dentelle est enseigné par la mère à sa fille. Aussitôt que l'enfant commence à babiller, on lui met une grosse pelote de corne sur les genoux et des paquets de bobines entre les doigts. Â l'âge de quinze ou seize ans, elle sait faire les plus merveilleux ouvrages, ou elle est réputée idiote et indigne du pain qu'elle mange ; mais dans Texercice de cet art délicat et charmant, si bien approprié à l'adresse patiente de la femme, une autre tyrannie que celle du clergé pèse sur la Velaisienne : c'est celle du commerçant qui l'exploite.' Comme toutes les paysannes du Velay et d'une grande partie de l'Auvergne savent faire ces ouvrages, elles subissent toutes également la loi du bon marché; et on est efifirayé de l'exiguïté sordide du salaire. Là, le commerçant ne gagne pas sur le producteur cent pour cent, ce qui est, selon le première

la loi et la nécessité du commerce; il gagne cinq fois cent pour cent. Il est vrai que les marchands sont punis souvent par où ils pèchent, et qu'en se faisant trop de concurrence, ils se paralysent, comme le^ paysannes ont paralysé leur travail en faisant toutes le même travail. Ceci est la loi et le châtiment du commerce.

Mais je t'en ai dit assez pour tenir ma promesse et pour te donner une idée générale du pays. Gherfrère, tu as exigé une longue lettre, prévoyant que, dans mes heures de solitude et d'insomnie, je songerais trop à moi-même, à ma triste vie, à mon douloureux passé, auprès de cet enfant qui dort là pendant que je t'écris ! Il est vrai que sa présence réveille bien des blessures, et que c'est m'avoir rendu service que de me forcer à m'oublier moi-même en généralisant mes imfMressions. — Pourtant... je trouve là aussi des attendrissements immenses qui ne sont pas sans douceur. Fermerai-je ma lettre sans te parler de lui? — Tu vois, j'hésite, je crains de te faire sourire. — Tu qs la prétention de détester les enfants. Moi, sans éprouver cette répugnance, je redoutais autrefois le contact de ces êtres dont la fragile candeur effrayait ma raison. Aujourd'hui je suis bien changé, et quand tu devrais te moquer de moi, il faut que je t'ouvre mon âmft sans réserve. Oui, oui, mon ami, il le faut. Je dois, pour que tu me connaisses tout entier, surmonter la mauvaise honte.

Eh bienl vois-tu, cet enfant, je l'adore, et je vois,

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que tôt OU tard il sera ma vie et mon but. Ce n'est pas seulement le devoir qui m'amène près de lui, ce sont mes entrailles qui crient vers lui quand j*ai passé un certain temps sans le vou*. Il est bien ici, il ne manque de nen, il se fortifie, il est aimé. Ses parents adoptifs sont d'excellents êtres, et, pour le bien soigner, leur cœur est, je le vois, tout à fait d'accord avec leurs intérêts. Ils habitent la partie restée debout et convenablement restaurée du manoir. L'enfant est élevé dans ces ruines, au sommet de ce large rocher, sous un ciel vif, dans un air pur et tonifiant, et par des gens propres et soigneux. La femme a habité Paris; elle a une idée juste de la dose d'énergie et de ménagement qu'il faut appliquer au régime d'un enfant plus délicat, mais tout aussi bien constitué que les siens : je pourrais donc ne m'inquiéter de rien et attendre l'âge où il fajidra soigner et former autre chose que le corps. Eh bieni je m'inquiète quand même dès que je suis loin de lui. Son existence m'apparsât souvent alors comme une anxiété et un trouble profond dans ma vie; mais, quand je le vois, tout effroi s'efface et toute amertume est allégée. Que veuxtu que je te dise ? je l'aime ! Je sens qu'il m'appartient et que je lui appartiens également. Je sens qu'il est moi, oui, moi, beaucoup plus que sa pauvre mère; à mesure que ses traits et ses instincts se dessinent, je cherche vainement en lui quelque chose qui me la rappelle, et ce quelque chose semble ne pas devoir eciore. Contre la loi la plus ordinaire qui fait que les

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mâles tiennent plus des traits de leur mfere que les filles, c'est à son père que celui-ci ressemblera, s*C continue à se développer dans le sens appréciable dès aujourd'hui. Il a déjà mes indolences et mes timidités farouches du premier âge, que ma mère me raconte si souvent, et mes abandons subits, qui lui faisaient, dit-elle^ me pardonner et me chérir quand même. Il s'est aperçu cette année de ma présence autour de lui. Il a eu peur d'abord, et maintenant il me sourit et s'efforce de me parler. Son sourire et son bégaiement me font tressaillir, et quand il cherche ma main pour marcher, je ne sais quelle reconnaissance envers lui m'arrache des larmes que je cache avec peine. ..

Mais c'est assez, je ne veux pas te paraître trop enfant moi-même ; je t'ai dit cela pour que tu ne t'étonnes plus quand je refuse de t'entendre faire des projets pour moi. Va, mon ami, il ne* faut me parler m* d'amour ni de mariage. Je n'ai pas assez de bonheur dans l'âme pour en donner à un être qui serait nouveau dans mon existence. Cette existence-là sufiira à peine à mes devoirs, je le vois bien à la tendresse que j'ai pour Didier, pour ma mère et pour toi. Avec cette soif d'étude qui m'enfièvre si souvent, quelles heures trouverais-je donc pour charmer les loisirs d'une jeune femme avide de bonheur et de gaieté? Non, non, n'y songeons pas, et si la pensée de cette sorte d'isolement est encore parfois effrayante à mon âge, aide-moi à atteindre le moment où elle sera tout à fait normale. C'est l'affaire de quelques années. Ton affection me

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les fera parsdtre moins longues, tu le sais. Conservela-moi, indulgente à mes défauts, généreuse envers ma confiance.

P.-S. Je présume que ma mère est partie pour Séval avec mademoiselle de SaintrGeneix, et que tu les auras accompagnées. Si ma mère s'inquiétait de moi, dis-lui que tu as reçu de mes nouvelles, et que je suis toujours en Normandie.

Le même jour où le marquis écrivait à son frère, Caroline écrivait à sa sœur et lui esquissait à sa manière le pays où elle se trouvait.

Séval, par Chambon (Creuse), 1*' mai 45.

Enfin, ma sœur, nous y voilai et c'est un paradis terrestre. Le château est vieux et petit, mais bien arrangé pour le confort et assez pittoresque. Le parc est assez vaste, pas trop bien tenu, et pas à l'a^oglaise, Dieu merci 1 riche en beaux vieux arbres couverts de Serre et en herbes folles. Le pays est adoraUe. Nous 8onmies en Auvergne en dé[Ht des nouvelles délimitations, mais tout près de l'ancienne limite de La Marche, à une lieue d'une petite ville qui s'appelle Chambon et que nous avons traversée pour arriver au

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manoir. Cette petite ville est très-bien située. On y arrive par une rampe de montagne ou plutôt par la fente d'un ravin assez profond, car de montagne il n'y en a pas , à proprement parler. On quitte de grands plateaux, d'un terrain maigre et humide, couverts de petits arbres et de grands buissons, et on descend dans une gorge longue, sinueuse, qui, par endroits, s'élargit assez pour devenir vallée. Au fond de cette goi^e, qui bientôt se ramifie, coulent des rivières de vrai cristal, point navigables et plutôt torrents que rivières, quoiqu'elles ne fassent que filer vite en bouillonnant un peu, et sans menacer personne. Pour moi qui ne connais que nos grandes plaines et nos grandes rivières plates, je suis très-portée à voir ici tout en élévations et en abîmes; mais la marquise, qui a vu les Âipes et les Pyrénées, se moque de moi , et prétend que tout ceci est petit comme un surtout de table. Aussi je me défends de la description enthousiaste avec toi , pour ne pas égarer ton jugement; mais la marquise, qui n'aime pas la nature bien follement, ne viendra pas à bout de m'empêcher d'être ravie de ce que je vois. C'est un pays d'herbes et de feuilles, un continuel berceau de verdure. La rivière qui descend le ravin s'appelle la Vouèze, et puis, mêlée à Chambon avec 1« Tarde, elle devient le Char, lequel, au bout de la première vallée, s'appelle le Cher, que tout le monde connaît. Moi je tiens pour le Char ; le nom va bien à cette eau qui roule réellement avec l'allure d'une voiture bien lancée sur une pente douce, où rien ne la fait

cahoter ni bondir déraisonnablement. La route aussi est unie et sablée comme une allée de jardin, et bordée de hêtres magnifiques, à travers lesquels on voit se dérouler des prairies naturelles qui sont en ce moment des tapis de fleurs. Âh ! les beaux prés, ma chère Camille I (iomme cela ressemble peu à nos prairies artificielles où l'on voit toujours la même plante sur une terre préparée en plates -bandes régulières! Ici on sent qu'on marche sur deux ou trois lits de végétation avec de la mousse, des joncs, des iris, mille espèces de gramens plus jolis les uns que les autres, des ancolies, des myosotis, que sais-je? Il y a de tout, et cela vient tout seul, et cela vient toujours. On ne retourne pas la terre tous les trois ou quatre ans pour mettre les racines en Tair et pour recommencer ce ratissage étemel qu'exigent nos terres paresseuses. El puis ici on perd du terrain, on cultive mal, à ce qu'il paraît , et dans ces coins abandonnés à eux-mêmes la nature s'en donne à cœur joie de se faire belle et sauvage. Elle vous jette de grandes ronces qui n'en finissent pas et des chardons qui ont l'air de plantes d'Afrique, tant ils étalent de larges et rudes feuilles déchiquetées, d'un port et d'un dessin admirables.

Quand nous avons traversé la vallée, je te parle d'hier, nous avons gravi une montée très-roide et trè»escarpée. Le temps était humide, vaporeux, charmant. Vb\ demandé à marcher, et à cinq ou six cents pieds de hauteur j'ai vu l'ensemble de ce beau ravin ie verdure. Les arbres se pressaient loin déjà sous

mes pieds au bord de l'eau, et de distance esï distance des moulins rustiques et des écluses remplissaient l'espace de leur bruit cadencé. À tout cela se mêlait le son d'une cornemuse qui était je ne sais où et qai disait à satiété un refrain naïf assez agréable. Un paysan qui marchait devant moi s'est mis à chanter les pt- 'it>les en suivant et continuant l'air, comme s'il eût voulu aider le ménétrier à en sortir. Ces paroles sans rime ni raison m'ont semblé si curieuses que je veux te les dire :

Hélas! que les rocben tout diml Le Bolcil ne les fond pas , Le soleil, ni même la lunet Tout garçon qui veut aimer Cherche sa peine.

Il y a toujours quelque chose de mystérieux crans les chants du paysan, et la musique, aussi défectueuse que les vers, est mystérieuse aussi, souvent triste et portant à la rêverie. Pour moi qui suis condamnée à rêver au pas de course, puisque ma vie ne m'appartient pas, j'ai été très-frappée de ce couplet, et je me suis beaucoup demandé pourquoi même la lune ne fondait pas les rochers ; cela veut-il dire que, la nuit comme le jour, le chagrin du paysan amoureux est lourd comme sa montagne?

Tout en haut de la côte, qui est convenablement hérissée de ces gros rochers si durs,— la marquise dit qu'ils sont petits comme des grains de sable, mais

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moi je n'avais jamais vu de si beau sable, — noas sommes entrées dans un chemin encore {dus étroit que fa route, et, après un peu de marche dans des encaissements de terrains boisés, nous nous sommes Cuvées à rentrée du château, qui est tout ombragée et sans grande apparence; mais sur l'autre face on domine tout le bel enfoncement que nous venions dt parcourir. On revoit le talus profond avec ses rochers, ses buissons, la rivière avec ses arbres, ses prés, ses moulins et l'échappée tortueuse où elle fuit entre des rives de plus en plus étroites et encaissées. Il y a dans le parc une source très-belle qui en sort pour se laisser tomber en pluie le long du rocher. Le jardin est bien fleuri. Dans la basse-cour, il y a un tas de bétes qu'on me permet de gouverner. J'ai une chambre délicieuse, bien isolée, au plus beau de la vue ; la bibliothèque est la plus grande pièce de la maison* Le salon de la marquise rappelle, pour la disposition et l'^eublement, celui de Paris; mais il est plus grand^plus sonore, et on y respire. Enfin je suis bien, je suis contente, je me sens revivre. Je me lève avec le jour, et jusqu'à l'heure du lever de la marquise, qui. Dieu merci, n'est pas plus matinale ici qu'à Paris, je vais donc m'appartenir d'une manière agréable. Oh I comme je vais marcher, ett'écrire, et penser à toi en liberté I Hélas I si j'avais là seulement un de nos enfants, Lili ou Chariot, comme je le promènerais, comme je lui apprendrais à connaître tontes les choses de la campagne! Mais j'ai beau me prendre d'amour pour tous

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les beaux marmots que je rencontre, cela ne dure pas. Au bout d'un instant, je les compare aux tiens^ et je sens que les tiens n'auront pas de rivaux sérieux dans mon cœur... Et pendant que je me réjouis d'être aux champs, voilà que je pense que je suis beaucoup plus loin de vous qu'auparavant 1 Et quand vousreverrai-je?

Hélas 1 que les rochers sont durs I Mais rien ne sert de lutter contre tous ceux qui encombrent la vie des pauvres gens comme nous. 11 faut faire son devoir et s'attacher à la marquise. L'aimer n'est pas difiScile. Tous les jours, elle est meilleure pour moi; c'est presque une mère en vérité, et elle a des gâteries qui me font oublier ma position réelle. Nous pensions trouver le marquis ici, où il avait donné rendez-vous à sa mère. Il ne peut tarder d'arriver. Quant au duc» ce sera, je crois, pour la semaine prochaine. Espérons qu'il sera aussi bien pour moi à la campagne qu'il l'était récemment à Paris, et qu'il ne m'obligera plus à faire montre d'esprit...

Une autre fois, Caroline rapportait à sa sœur l'opinion de la marquise sur la vie de campagne.

— Ma chère enfant, me disait-elle tantôt, pour aimer la campagne, il faut aimer bêtement la terre ou déraisonnablement la nature. 11 n'y a pas de milieu entre l'abrutissement et l'extravagance. Or v^us savez que si j'ai quelque pointe d'excitation et même d'exaltation dans l'esprit, c'est plutôt à propos des choses fi<. la société qu'à propos de ce qui est régi par des lois naturelles, toujours les mêmes. Ces lois-là

tont Tœuvre de Dieu, donc elles sont bonnes et belles. L*homme n*y peut rien changer. Son contrôle, son obesrvation, son admiration, même son éloquence descriptive, n'y ajoutent rien du tout. Quand vous vous extasiez sur un pommier en fleurs, je ne trouve pas que vou; lyez tort; je trouve, au contraii«, que vous avez trop raison, et que ce n'est pas la peine de louer ce pommier qui ne vous entend pas, qui ne fleurit pas pour vous plaire, et qui fleurira ni plus ni moins, si vous ne lui dites rien. Prenez garde que quand vous vous écriez: «Que c'est beau, le printemps! M c'est absolument comme si vous disiez: c( Le printemps est le printemps. » Eh bien I oui, il fait chaud en été parce que Dieu a fait le soleil. La rivière est limpide parce que c'est de l'eau courante, et c'est de l'eau courante parce que son lit est incliné. C'est beau parce qu'il y a dans tout cela une grande harmonie; mais s'il n'y avait pas cette harmonie, tout cela n'existerait pas.

Tu vois ici que la marquise n'est point du tout artiste, et qu'elle a des raisonnements à son service pour ne pas comprendre ce qu'elle ne sent pas; mais en ceci n'est-elle pas comme tout le monde, et ne faisons-nous pas tous comme elle à propos de quelaue faculté qui nous manque?

Gomme elle me parlait ainsi^ assise sur un banc de jard.n^ et bien fatiguée d'avoir fait de V exercice, c'està-dire une centaine de pas dans une allée sablée, un paysan vmt à la porte du jardin pour vendre du

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poisson à la cuisinière, qui le marchanda, te reconmis ce p-ciysan pour celui qui marchait devant moi le jour de notre arrivée, et qui chantait la chanson des rochers durs. — A quoi pensez-vous? me dit la m iN quise, qui vit que je TolBervais.

— Je pense, lui répondis-je, à regarder ce brave homme-là. Ce n'est plus un pommier ni une rivière, et cela a une physionomie particulière dont je suis frappée.

— Laquelle, voyons?

— Mon Dieu , si je ne craignais pas de dire un mot moderne dont vous avez horreur, je dirais que cet homme a du caractère.

— Qu'en savez-vous? Est-ce parce qu'il s'entête sur le prix de son poisson? Âh! j'y suis, pardon 1... Du caractère I vous voyez, le mot a fait calembour dans ma tétel Je ne me souvenais plus que c'était un mot d'auteur... ou de peintre I Une étoffe, un banc, une marmite, ont à présent du caractère, c'est-à-dire qu'une marmite a la tournure d'une marmite , qu'un banc a bien l'air d'un banc, et qu'une étoffe fait l'effet d'une étoffe? Ou bien est-ce le contraire? l'étoffe a-t-elle le caractère d'un nuage, le banc celui d'une table et la marmite celui d'un puits? Jamais je n'admettrai votre mot , je vous en avertis 1 — Et puis elle me paria des paysans de l'endroit. — • Ce ne sont pas de mauvaises gens, dit-elle, pas tant fourbes que patelins, lis sont avides d'argent , parce qu'ils manquent de tout; mais ils ne se donnent ri<3n avec l'ar-

gent qu'ils gagnent. Ils amassent pour acheter, et quand l'heure est venue, ib s'enivrent de la joie d'aoquérir, achètent trop , empruntent à tout prix et se 1 uinent. Ceux qui entendent le mieux leurs intérêts se .ont usuriers et spéculent sur cette rage de la propriété, bien certains que la terre leur reviendra à bas prix quand leur créancier fera banqueroute. C'est pourquoi quelques paysans montent à la bourgeoisie, tandis que le grand nombre retombe plus bas que jamais. C'est le côté triste des lois naturelles^ car ces gens-ci sont gouvernés par un instinct presque aussi fatal et aveugle que celui qui fait fleurir les pommiers. Aussi le paysan ne m'intéresse-t-il guère. J'assiste les estropiés, les veuves, les enfants, les innocents; mais il n'y a pas à se mêler des valides. Ils sont plus têtus que leurs mulets.

— Alors, madame, qu'est-ce qu'il y a d'intéressant ici?

— Rien I On y vient parce que Pair est bon et qu'on y refait un peu sa santé et sa bourse. Et puis c'est l'usage ; tout le monde quitte Paris juste au moment oil il devient possible. 11 faut bien s'en aller quand les autres s'en vont.

Je vis que la marquise s'ennuyait déjà beaucoup, el j'essayai de la distraire en la questionnant. — N'avCif-vous pas quelque voisin ridicule à taquiner i<à?

— Hélas 1 uon, ma chère , il n'y a plus de ridicules, il n'y a plus que des vices ou des désastres. Votre mouvement civilisateur, vos chemins de fer vont détruire

toute la physionomie de la province. Il n'y aura bientôt plus de provinciaux. Je ne sais pas jusqu'oà :) faudra aller pour en retrouver la graine. Aujourd'hui déjà un bourgeois de campagne n'est pas plus bourgeois i[u'un bourgeois du Marais, et un homme du monde trouve partout des salons qui ne sont pas plus bêtes que ceux de Paris. Ce que j'ai vu à la campagne dans ma jeunesse, on ne le rencontrerait plus nulle part.

— Dites-moi donc ce qu'on y voyait.

— On y voyait des types bien tranchés, des bourgeois qui se préparaient trois ans d'avance pour aller passer, une fois en leur vie, tout un mois à Paris. Ils faisaient leur testament, ma chère! Ceci n'est point une plaisanterie; je vous en citerai vingt qui vivent encore. Mais ce que j'ai vu le plus intimement dans ce temps-là , ce sont les nobles de campagne , car on les appelait ainsi et pas autrement. C'étaient de bons petits hobereaux qui avaient été forcés de se passer d'éducation sous le régime révolutionnaire, et qui , comme les seigneurs du moyen âge, se vantaient de savoir tout au plus signer leur nom. Ils ressemblaient un peu à des paysans et nullement à des bourgeois ; ils portaient de gros habits, quelquefois des sabots, avec de la poudre par parenthèse ; mais ils n'avaient pas l'allure traînante et l'air hypocrite du paysan. Au contraire, ils étaient rogues, fanfarons, mécontents de l'empire et en colère du matin au soir, ce qui nous divertissait beaucoup, ma sœur et moi. Nous étions des enfants, sans grand souci des choses politiques, et

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jc me souviens de nos rires étouffés quand nous entendions ces pauvres gentillâtres menacer M. de Buonaparte et jurer que leurs épées n'étaient pas encore fouillées I Dans ce temps-là, on voyait ses voisins moins souvent qu'aujourd'hui, mais on les voyait plus longtemps. Ils faisaient des visites de huit jours, et on se liait bon gré, mal gré, avec des êtres ennuyeux, mais qui vous étaient dévoués à Toccasion. Faute de routes, ils vous arrivaient de huit à dix lieues, montés sur des chevaux de ferme, avec leur dame en croupe et quelquefois un enfant devant eux. Il y avait aussi quelques élégants de village qui étaient encore habillés en incroyables de 1810; ceux-ci venaient également à cheval en bas blancs avec des escarpins, le tout recouvert d'un gros pantalon de drap à pieds qui se boutonnait du haut en bas, et que l'on dépouillait dans l'écurie avant de se présenter au salon. Eh bieni après tout, c'était plus décent que de venir faire des visites du matin en bottes à l'écuyère et en culottes de daim , avec cette forte odeur de cheval dont les femmes ne souffrent plus, le parfum du cigare de ces messieurs leur ayant fait perdre l'odorat. Certes, un gentilhomme de campagne d'à présent a l'air plus cultivé que ceux dont je vous parle : h sait un certain nombre de choses dont tout le monde peut causer : il lit des journaux, il a fait, ou son éducation, ou plusieurs voyages dans les grands centres : mais il s'est effacé dans le roulis général qui arrondît tous ln<^ cailloux de la même manière. Il n'a plus de ces naî\rv

tés qui semblaient si plaisantes; il ne demande phis A Ton peut sortir dans les rues, le soir, à Paris, sans danger des brigands , et si les femmes se promènent toutes nues aux Champs-Elysées. Il ne b^ae jiaè votre gant avant de vous le présenter, mais aussi il ne le ramasse plus. Il ne méprise plus certaines femmes, il les méprise toutes , et quant aux voleurs , il ne les craint guère. II n'a pas le sou et ne va à Paris que pour jouer à la bourse ou emprunter aux juifs!

Tu vois, chère Camille, par cet échantillon de nos causeries , que la marquise voit en noir le temps présent , et tu peux aussi te faire une idée de cette vie de parlage que tu me dis ne pas concevoir. A propos de tout, elle a une critique motivée toute prête, parfois gaie et bienveillante, parfois chagrine et acerbe. Elle a trop parlé dans sa vie pour être heureuse. Penser à deux, à trois ou à trente continuellement, et sans jamais se recueillir, est, je crois, un grand abus. On ne s'interroge plus soi-même, on affirme toujours, sans quoi, la discussion finissant, la conversation tomberait. Obligée à cet ex^rice, y y succomberais au doute ou au dégoût de mes semblables, si je n'avais la grasse matinée pour me ravob et me retrouver. Bien que madame de Yillemer, par son esprit et sa bonté, jette autant de charme que possible sur ce stérile emploi du temps, il me tarde que le \Yiarquis arrive et vienne prendre un peu sa part de cette flânerie oratoire...

Le marauis arriva en effet au bout d'une huitaine.

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mais soucieux, préoccupé, et Caroline le trouva excessivement froid avec elle. II se plongea vite dans ses études favorites, et on ne le voyait point paraître avant l'heure du din^. Cette manière d'être fut d'autant plus sensible à mademoiselle de Saint-Geneix que ie marquis semblait faire plus d'efforts que par le passé pour se tenir ferme dans la discussion avec sa mère, et cela à la grande satisfaction de celle-ci, qui ne craignait au monde que la préoccupation et le silence : si bien que Caroline, ne se voyant plus nécessaire pour donner le coup de fouet à cette causerie , et croyant remarquer qu'elle paralysait le marquis plus qu'elle ne le servait, fut moins assidue à profiter de sa présence et s'autorisa à se retirer le soir de bonne heure.

Lorsqu'au bout d une autre semaine le duc arriva à son tour, il fut surpris de cet état de choses. Fort touché de la lettre que son frère lui avait écrite de Polignac, mais devinant qu'il y avait en lui plus de lutte contre lui-même que de parti pris, il avait à dessein retardé son apparition, afin de donner A l'isolement et à la liberté de la campagne le temps d'agir fur les deux coeurs qu'il avait cru émouvoir par ses

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paroles, et qu*il s*attendait à trouver d'accord. Il n'avait pas prévu l'absence de coquetterie ou d'imagination chez Caroline , TefiFroi réel , la résistance sérieuse , le combat intérieur chez le marquis. — Qu'est-ce donc? se demanda-t-il en voyant que même la disposition à l'amitié semblait avoir disparu. Est-ce la morale qui a si vite éteint le feu? Mon frère a-t-il fait une tentative inutile? Son redoublement de tristesse est -il crainte ou dépit? Cette fille est- elle prude? Non! Ambitieuse? NonI Le marquis n'aura pas su s'expliquer. Il aura gardé tout son esprit pour ses livres, quand il eût fallu le mettre au service de sa passion naissante.

Le duc ne se pressa pourtant pas de pénétrer la vérité. Il était livré à de grandes irrésolutions. Il avait réussi à connaître Tétat des affaires du marquis. Celui-ci n'avait plus que trente mille francs de rente, dont douze mille étaient servis à son frère à titre de pension. Le reste était consacré presque entièrement à l'entretien et au senice de sa mère, et luimême vivait dans la terre qui lui appartenait , sans y faire plus de dépense pour son propre compte que s'il eût été l'hôte discret du manoir.

Le duc était navré de cette situation , qui était son ouvrage, et dont le marquis paraissait ne pas s'occuper. Il avait supporté sa propre déchéance de la façon la plus brillante. Il s'était montré véritablement grand seigneur, et s'il avait perdu beaucoup de compagnons de plaisir, il s'était reconnu plusieurs amis fidèles. Il

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avait grandi dans Topinion du monde, et on lui pardonnait d'avoir porté autrefois le trouble et le scandale dans plusieurs familles en voyant qu'il expiait sa vie ardente et sans frein avec courage et fierté, n avait donc saisi avec esprit le rôle qui lui convenait désormais; mais il y avait un repentir qui troublait son équilibre, et il s'agitait autour de ce repentir avec moins de clairvoyance et de résolution que s'il se fût agi de lui-même. Foncièrement bon dans son manque de raison , il cherchait ce qu'il pourrait faire pour rendre son frère heureux. Tantôt il se persuadait qu'il fallait mettre l'amour dans sa vie de recueillement et de médiocrité, tantôt il pensait à le lancer dans l'ambition, en brusquant ses répugnances et en cherchant de nouveau à lui suggérer l'idée d'un grand mariage.

Ce dernier parti était aussi le rêve de la marquise. Elle l'avait toujours caressé et s'y livrait plus que jamais, croyant que son enthousiasme maternel pour la générosité du marquis serait partagé par quelque héritière accomplie. Elle confia au duc qu'elle était en pourparlers avec son amie la duchesse de Dunières, pour faire épouser au marquis une Xaintrailles, orpheline très^riche et réputée belle, qui s'ennuyait au couvent et se montrait pourtant exigeante sur le mérite ei la qualité. D'après tous ses renseignements, l'af^ire était possible ; mais il fallait qu'Urbain s'y prêtât, et i. ne s'y prêtait pas , disant qu'il ne saurait jamais sa marier, si l'occasion ne venait le trouver, et qu'il était

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Le fait est que jamais l'idée de faire la cour à mademoiselle de Saint-Geneix n'était entrée dans son esprit II s'en fût &it un cas de conscience des plus graves, et il ne transigeait pas avec sa conscience. II avait subi insensiblement le charme très-vif et trèsréel de Caroline, il s'y était livré sans arrière-pensée; puis son frère, en cberchant à exciter sa jalousie, lui avait &ît découvrir un penchant trop prononcé dans cette sympathie sans nom. Il avait horriblement souffert pendant quelques jours. 11 s'était demandé s'il était libre, et il s'était vu placé entre une mère qui souhaitait pour lui un grand mariage et un fils auquel il devait les débris de sa fortune. Il avait prévu d'ailleurs une résistance invincible dans les scrupules de fierté de mademoiselle de Saint-Geneix. Déjà il connaissait assez son caractère pour être certain qu'elle ne consentirait jamais à se placer entre sa mère et lui. Également résolu à ne pas faire la sottise.de se rendre inutilement importun et à ne pas commettre la lâcheté de surprendre la bonne foi d'une belle ftme, il travailla à se vaincre, et parut s'être miraculeusement vaincu. Il joua son rôle assez bien pour que le duc y fût trompé. Tant de courage et de délicatesse dépassait peut-être la notion que celui-ci avait d'un devoir de ce genre. — Je m'étais abusé, pensat-il, mon frère est absorbé par la science de Tbistoire. C'est de son livre qu'il faut lui parler.

Dès lors, le duc se demanda à quoi il allait employer son imagination pendant six mois d*une vie

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serment. U^e femme est toujours étonnée qu'au bout (te deux ou trois mois d*intimité affectueuse , on ne lu; dise pas un mot d*amour. Et puis, elle aussi s'en*' nuiera, puisque les yeux de mon frère ne lui parlent plus... Nous verrons bien. Allons, ce sera très-nou* veau et très-piquant de conquérir un cœur qu'on tient en éveil sans en avoir Pair, et d'assister au désarmement d'une vertu sans par^tre l'avoir provoqué. J'ai vu ce manège chez les coquettes et chez les prudes, mais je suis curieux de voir comment mademoiselle de Saint-Geneix, qui n'est ni coquette ni prude, s'y prendra pour accomplir cette évolution.

Ainsi occupé par une puérilité d'amour-propre, le duc ne s'ennuya plus. Il n'avait jamais aimé la débauche brutale, et ses débordements avaient toujours conservé un cachet d'élégance. Il avait tant usé et abusé de la vie qu'il était assez usé lui-même pour se contenir sans grand effort. Il l'avait dit, il n'était pas fâché de se refaire une santé et une jeunesse, et même par moments il s'imaginait retrouver peut-être la jeunesse du cœur^ dont ses manières et son langage avaient su garder les apparences. De ce que son cerveau travaillait encore à un roman pervers, il concluait qu'il pouvait être encore romanesque.

Il manœuvra si habilement, que mademoiselle de Saint-Geneix eut la modestie d'être complètement dupe de sa feinte loyauté. Voyant qu'il ne cherchait jamais à être seul avec elle, elle ne l'évita plus. Et tandis que, sans la perdre des :^eux, il faisait naitre

qu'il y sût bien des femmes du monde susceptibles de se laisser compromettre, puisqu'on attribue \m si gnrand nombre de victimes au duc d*Âléria. Moi, je ne le vois point occupé de fenmies et je ne Tentends jamais mal parier d'aucune en particulier. Bien au contraire, il loue la vertu et déclare qu'il y croit. Il semble n'avoir jamais rien eu à se reprocher en fait de perfidie, car il établit une différence bien marquée entre celles qui consentent à se perdre et celles qui n'y consentent pas. Je ne sais s'il en impose, mais il a r*«r d'avoir aimé avec respect et sincérité. Ni sa mère ni son frère n'ont l'air d'en douter, et moi j'aime à crcHre que c'est une nature sincère, mais inconstante, qu'il a fallu être bien crédule ou bien vaine pour espérer de fixer. Qu'il ait été libéral avec excès, joueur, oublieux de ses devoirs de famille, enivré de luxe et d'enfantillages indignes d'un homme sérieux, cela je n'en doute pas, et c'est là que je vois sa faiblesse de jugement et sa vanité; mais ce sont itàs défauts et les malheurs de l'éducation et d'une vie trop privilégiée au début. Ces gens-là n'ont pas été avertis du devoir par la nécessité, et on leur a enseigné tout ce qu'il y a de plus contraire à l'économie et à la prévision. Est-ce que notre pauvre père ne s'est pas nûné, lui aussi, et qui oserait dire qu'il y eut de sa faute? Quant à de la fatuité, j'ai beau en chercher chez le duc, je n'en vois pas la moindre trace. 11 est aussi simple ici qu'un bon hobejreau de campagne. Il s'habiUp d'une vareuse de trente francs

et gagne tous les cœurs par sa bonhomie et sa simplicité. Jamais il ne fait allusion à ses triomphes pacsés, et jamais il ne se targue d'aucun de ses avantages, qui sont cependant réels, car il a un esprit charmant; il est toujours très-beau, il chante à ravir, il compose même un peu : ce n'est pas bon, mais cela a une certaine élégance. Il cause à merveille, sans beaucoup de fonds, car il n'a lu ou retenu que des choses frivoles; mais il en convient avec candeur, et les choses sérieuses sont loin de lui déplaire, car il interroge son frère à tout propos et l'écoute avec intelligence et respect.

« Quant à celui-ci, c'est toujours le même miroir sans tache, l'exemple de toutes les vertus, de toutes les bontés, et la modestie en personne. Il est trèsoccupé d'un grand travail historique dont son frère dit merveilles, et cela ne m'étonne pas. La nature serait bien illogique, si elle lui avait refusé la faculté d'exprimer le monde d'idées fortes et de sentiments vrais dont elle a doué son âme. Il y a en lui comme un recueillement religieux de son œuvre qui le rend plus réservé avec moi et plus expansif avec sa mère et son frère qu'il ne Tétait précédemment. Je m'en réjouis p^ur eux, et quant à moi, je ne m'en formalise pas; il est bien naturel qu'il n'attende de moi aucune lumière sot de si graves sujets, et qu'il soit porté à interroger des personnes plus mûres et plus versées dans la science des faits humains. A Paris, il m'avait témoi^é beaucoup d'intérêt, surtout le jour

ob son frère crut pouvoir se permettre de me taquîaer ; mais de ce qu'il ne m'a plus témoigné cet intérêt particulier, je n'en conclus pas qu'il ait cessé l'exister, et qu'il ne dût pas se réveiller dans l'occaàion. Une occasion de ce genre ne se présentera plus, puisque le duc est si parfaitement amendé; mais je a'en suis pas moins reconnaissante d'avoir pu compter Kur une protection aussi précieuse. »

On voit que si Caroline s'affectait intérieurement du changement de manières de M. de Villemer, c'était à son insu et sans vouloir s'arrêter à une vague blessure. L'amour-propre de la femme n'y était pour rien. Elle sentait bien n'avou* pas démérité de son estime, et comme elle n'attendait et ne désirait rien de plus, elle mettait tout sur le compte d'une préoccupation respectable.

Néanmoins, elle eut beau s'en défendre, elle sentit qu'elle s'ennuyait. Elle se garda bien de l'écrire à sa sœur, qui n'eût pas su lui donner du courage^ qui lui écrivait des lettres tendres, mais remplies de condoléances et de plaintes sur son sacrifice et son éloignement. Caroline ménageait cette âme douce et craintive qu'elle s'était habituée à chérir maternellement, et qu'elle s'efforçait de soutenir en se montrant toujour» aussi également forte et tranquille qu'elle l'était dans l'acception générale de son caractère; mais elle avait des heures de profonde lassitude où l'effroi de l'isolement lui serrait le cœur. Quoiqu'elle fût plus captive et plus assujettie, durant une partie de la

journée, qu'elle ne Pavait été dans sa famille, elle avait ses matinées et la dernière heure du soir pour savourer l'austérité de la solitude et pour interroger sa propre destinée, liberté dangereuse qui ne lui avait jamais été permise lorsqu'elle avait eu quatre enfants et un ménage nécessiteux sur les bras. Elle se réfugiait dans la poésie des contemplations et y trouvait une douceur enchanteresse par moments; par moments aussi, une amertume sans cause et sans but lui rendait la nature ennemie, la marche fetigante et le sommeil accablant.

Elle se débattait avec courage, mais ces accès de mélancolie n'échappèrent point à l'œil attentif du due d'Aléria. Il remarquait, en de certains jours, une nuance bleuâtre qui semblait creuser son orbite et une certaine résistance involontaire dans les muscles du sourire. Il pensa que Theure approchait, et il appuya sur le système qu'il avait adopté. Il fut plus prévenant et plus attentif, et lorsqu'il la vit reconnaissante, il se hâta de lui rappeler délicatement que l'amour n'y était pour rien. Ce grand jeu fut encore en pure perte. Caroline était trop simple pour que l'habileté n'échouât pas auprès d'elle. Quand le duc l'entourait d'attentions délicates et charmantes, elle croyait à son amitié, et quand il s'efforçait de Ui piquer par des restrictions, elle se réjouissait d'autant mieux qn'il n'y eût là que de l'amitié. L'amour-propre ne permit pas au duc de voir clair dans la seconde phase de son entreprise. La confiance était venue i

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maiSf en réalité, Caroline pouvait ouvrir les yeux sans autre douleur qu'un profond étonnement et une dédaigneuse pitié. Le duc espérait chaque matin voir naitre le dépit ou Timpatience. Il ne pouvait constater qu'un peu de tristesse dont il s'attribuait naïvement la cause et qui le réjouissait doucettement, mais qui ne le satisfaisait pas. Je Taurais crue plus vive, pensait-il ; il y a dans son chagrin un peu d'inertie et plus de douceur que de chaleur.

Peu à peu cette douceur le charma* Il n'avait jar mais rien vu de pareil à cette résignation supposée. Il y voyait une modestie intérieure, un découragement de plaire, une soumission tendre qui l'émurent. Elle est bonne avant tout, se dit-il encore, bonne comme un ange. On serait bien heureux avec cette femme-là, elle serait si reconnaissante et si peu querelleuse 1 Vraiment elle ne sait ce que c'est que de faire soufirir, elle garde tout pour elle-même.

A force de guetter sa proie, le duc se sentit fasciné, èi l'attendrissement le gagna. Il fut forcé de reconnaître qu'il se troublait auprès d'elle et que sa propre cruauté le gênait beaucoup. Au bout d'un mois, il commençait à perdre patience et à se dire qu'il fallait hâter le dénoûment ; mais cela lui apparut tout à coup extrêmement difficile. Caroline avait encore trop de vertu pour lui permettre de manquer à sa parole, car en brusquant tout, il pouvait tout perdre.

Un jour, en entrant chez sa mère :

<— le viens, dit-il, de m'amuser beaucoup en mon-

tant un poulain de votre ferme. Cela ressemble à un sanglier et trottine de même. II a du feu, des jambes, et c'est très-doux. Mademoiselle de Saint-Geneîx pourrait le monter, si par hasard elle aimait Téquitation. — Je l'aime beaucoup, répondit-elle, mon père tenait à cela, et je n'avais pas de chagrin à le contenter.

— Alors vous êtes excellente écuyère, je parie?

— Non, j'ai de l'aplomb et la main légère, comme toutes les femmes.

— Gomme toutes les femmes qui montent bien, car en général les femmes sont nerveuses et veulent mener les hommes et les chevaux de la même façon ; mais ce n'est pas là votre caractère I

— En fait de gens, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de mener personne.

— Ohl vous essayerez bien quelque jour?

— Ce n'est pas probable.

— Non, dit la marquise, ce n'est pas probable. Elle ne \eu^ ;;as se marier, et, dans sa position, elle a grandement raison.

— Oh! certes, reprit le duc; le mariage sans fortune doit être un enfer!

11 regarda Caroline pour voir si elle serait émue d'une pareille déclaration. Elle resta impassible, elle avait renoncé au mariage sincèrement et sans retour.

Le duc, voulant juger si elle se cuirassait contre ridée d'une faute sans réparation, ajouta, pour ne.

rien compromettre trop gravement : — Oui , ce doit être l'enfer, à moins d'une grande passion qui donne l'héroïsme de tout subir.

Caroline resta tout aussi calme et comme étrangère à la question.

— Ah l mon fils, dit la marquise, quelle niaiserie nous contez- vous là? Vous avez des jours où vous parlez comme un enfant l

— Mais vous savez bien que je suis très-enfant, dit le duc, et j'espère l'être encore longtemps.

— C'est l'être beaucoup trop que de mettre une chance de bonheur dans la misère, dit la marquise, qui avait besoin de discuter. Il n'y en a pas, la misère tue tout, même l'amour.

— Est-ce votre opinion , mademoiselle de Saint* Geneix? reprit le duc.

— Oh! je n'ai pas d'opinion là- dessus, réponditelle. Je ne sais rien de la vie, passé une certaine limite, mais je serais portée à croire ici madame votre mère plutôt que vous. Je l'ai connue, la misère, et si j'ai souffert, c'est en la sentant peser sur ceux que j'aimais. 11 ne faut donc pas compliquer ni étendre sa vie quand elle est déjà si difficile. C'est chercher le désespoir.

— Mon Dieu t tout est relatif, dit le duc. Ce qui est la misère pour les uns est l'opulence pour les autres. Est-ce que vous ne seriez pas très-riche avec douze mille livres de rente?

— Oh I certes, répondit Caroline sans se rappeler h

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peutrétre même sans savoir que c'était justement le cbi£Qi*e de la pension de son interlocuteur.

— Eb bienl reprit le duc, qui voulait d*un mot décocher une espérance afin de pouvoir la retirer avec un autre mot, — toujours histoire d'agiter ce cœur placide ou craintif, — si quelqu'un vous offirait une petite existence comme celle-là avec un amour vrail

— Je ne pourrais pas l'accepter, répondit Caroline; j'ai quatre enfants à nourrir et à élever, aucun mari n'accepterait ce passé-là I

— £lle est charmante I s'écria la marquise, elle parle de son passé comme une veuve I

— Ah I je n'ai pas parlé de la veuve, ma pauvre sœur I Avec moi et une vieille bonne qui nous est atta^ chée, et qui partagera le dernier morceau de pain de la maison, nous sommes sept, ni plus ni moins. Voyezvous d'ici le jeune homme à marier avec ses douze mille livres de rente? Je crois décidément qu'il ferait une mauvaise affaire I

Caroline parlait toujours de sa situation avec une gaieté sans affectation qui montrait la sincérité de son âme. — Eh bieni au fait vous avez raison, dit le duc, vous vous tirerez mieux de la vie toute seule avec ce beau courage et cette vaillance d'esprit. Je crois que vous et moi nous sommes les seules personnes vraiment philosophes qu'il y ait. Je regarde la pauvreté conune rien quand on n'est responsable que de soi propre consentement, et je dois dire que je n'ai jamui été aussi heureux que je le suis.

LB MARQUIS DB YILLBMBIL l»

— Tant mieux, mon fils, dit la marquise avec une nuance imperceptible de reproche que le duc sentk aussitôt, car il se hâta d'ajouter :

— Je serai complètement heureux le jomr oit mon frère fera le mariage en question, et ille fera, n'estrce pas, chère maman?

Caroline fit un mouvement pour regarder la pendule. — Non, nonl elle va bien, dit la marquise. Il n'y a pas de secrets pour vous désormais, chère petite, et vous devez apprendre que j*ai reçu de bonnes nouvelles aujourd'hui relativement à un grand projet que j'ai pour mon fils. Si je ne me suis pas servie de votre belle main pour traiter la chose, c'est pour de tout autres raisons que la méfiance. Tenez, lisez-nous cette lettre que mon fils aine ne connaît pas.

Caroline eût voulu s'abstenir de regarder aussi avant dans les secrets de la famille et dans ceux du marquis particulièrement. Elle hésita : — Monsieur le n[uu^ quis n'est pas ici, dit-elle; j'ignore s'il approuvera, pour son compte, toute la confiance dont vous m'honorez...

— Oui certes^ répondit la marquise. Si j'en doutais^ je ne vous prierais pas de lire. Allons, très-chère!

Il n'y ^vait pas trop à répliquer avec la marquise Caroline lut ce qui suit :

a Oui, chère amie, il faut que cela réussisse, et cela réussira. Il est vrai que la fortune de mademoiselle de X... s'élève à quatre millions tout au moins, mai& elle le sait et n'en est pas plus fière. Au contraire*

après une nouvelle tentative de ma part, elle m*a diU pas plus tard que ce matin : « Vous avez raison, chère marraine, j*ai le droit et le pouvoir d'enrichir ui. homme de vrai mérite. Tout ce que vous me ditev, du fils de votre amie me donne une grande idée de lui. Laissez-moi achever mon deuil au couvent, et je consens à le voir chez vous l'automne prochain. »

(( Il est bien entendu que, dans tout cela, je n'aî nommé personne; mais l'histoire de vos deux fils et la vôtre sont assez connues pour que ma chère Diane ait deviné. Je n'ai pas cru devoir m'abstenir de faire valoir à l'occasion la belle conduite du marquis. Le duc son frère l'a proclamée lui-même en tous lieux avec une sensibilité qui lui fait honneur. Ne prolongez donc pas trop avant dans la mauvaise saison votre retraite à Séval. Il ne faut pas que Diane voie trop de monde avant 1 entrevue. Le monde ôte toujours, même aux âmes les plus candides, cette première fraîcheur de croyance et de générosité que j'admire et que j'entretiens de mon mieux chez ma noble filleule. Vous continuerez mon ouvrage quand elle sera votre fille, ma digne amie I C'est le plus ardent de mes vœux de voir votre cher fils recouvrer la place qui lui est due dans le monde. Il est beau à lui de l'avoir perdue sans sourciller, et ce qu'une personne de race peut faire (le plus beau, c'est de la lui rendre. C'est un devoir pour les filles des preux de donner ces grands exemples de fierté d*àme à messieurs les parvenus du jour, et comme je suis une de ces filles-là, je tiens à réussir.

LB MARQUIS DB VILLBMBR. ] ti

et j'y mets tout mon cœur, toute ma religion, toumon dévouement pour vous.

« D"* DE DuifiÈREs, née de Fontarques. •

Le duc eût pu regarder Caroline après la lecture de jette lettre, où sa voix n'avait pas faibli ; il n'eût pas surpris en elle le moindre effort, le moindre sentiment personnel qui ne fût en harmonie avec la satisfaction qu'il éprouvait lui-même ; mais il ne songea nullement à l'observer. En présence d'un fait de famille aussi important , la pauvre Caroline n'était dans sa vie qu'une pensée accidentelle bien secondaire, et il se fût fait un reproche de se rappeler qu'elle existait lorsqu'il voyait dans l'avenir de son frère l'action d'une providence réparatrice du mal qu'il avait causé. — Oui I s'écria-t-il en baisant avec joie les mains de sa mère, oui, vous redeviendrez heureuse, et je cesserai de rougir. Mon frère sera l'homme, le chef de la famille I Le monde entier connaîtra son éclatant mérite, car sans la fortune, aux yeux de la plupart, le talent et la vertu ne suffisent pas. Il aura donc tout pour lui, ce cher frère I gloire, honneur, crédit, puissance, et tout cela en dépit des petits beaux de la cour citoyenne, et sans plier d'une ligne devant les prétendues nécessités de la politique I Ma mère, vous avez montré cette lettre à Urbain ?

— O'û, mon fils, à coup sûr.

— Et il est satisfait? Les choses en aussi bonne voie

I'i2 LB MARQUIS DB VILLBMBB.

la personne prévenue en sa faveur, acceptant d'avance, et ne demandant qu'à le voir...

— Oui , mon ami , il a promis de se laisser présenter.

— Victoire I s'écria le duc. Alors soyons gais, faîlons des folies I J'ai envie de sauter au plafond, j'ai envie d'embrasser... n'importe qui! Permettez*vous que j'aille embrasser mon frère, chère maman?

— Oui, mais ne le félicitez pas trop; il s'efiaroucbe de tout ce qui est nouveau, vous savez?

— Oh I soyez tranquille, je le connais.

Et le duc, encore fort agile malgré un peu d'enn bonpoint et quelques avaries dans les articulations, sortit en gambadant comme un jeune écolier.

11 trouva le marquis plongé dans son travail. — Je te dérange? Tant pisi s'écria-t-il. Il faut que je te serre dans mes bras; ma mère vient de me lire la lettre de la duchesse de Dunières.

— Mais, mon ami, ce n'est pas fait, ce mariage, répendit le marquis en recevant l'étreinte fraternelle.

— C'est fait si tu le veux , et tu ne peux pas ne pas le vouloir.

— Mon ami, j'aurais peut-être beau vouloir; il &ut

être channant pour soutenir la brillante réputation que m*a faite, beaucoup trop à tes dépens selon moi, cette vieille duchesse.

— La duchesse a bien fait, elle n'en a pas assez dît. j'ai envie d'aller la trouver pour qu'elle sache bien tout. Il croit n'être pas charmant I voyez un peu comme il se connaît I

— Je me connais trop, reprit M. de Villemer, je ne m'abuse pas.

— Mais, que diable! te prends-tu pour un oursî Ta avais bien séduit madame de G..., la personne la plus réservée qui fût au monde.

— Ahl je t'en supplie, ne me parle pas d'elle; tu me rappelles tout ce que j'ai souffert avant de pouvoir lui donner confiance en moi , tout ce que j*ai souffert ensuite pour que cette confiance ne fût pas à chaque instant reprise... Vois-tu,... ajouta le marquis, s'oubliant un peu, les gens passionnés n'ont pas d'esprit I Tu ne sais pas cela, toi , qui inspirais l'engouement à première vue, et qui d'ailleurs ne cherchais pas un amour exclusif pour toute la vie. Je ne sais dire à une femme qu'un seul mot : j'aifne^ et si elle ne comprend pas que ^oute mon âme est dans ce mot-là, je ne pourrai jamais en ajouter un autre.

— Eh bîeni tu aimeras Diane de Xaintrailles, et efle le comprendra, ton mot suprême I

— Mais si je ne l'aime pas, moi?

•- Mais , mon cher, elle est charmante I Je l'ai vue toute petite, c'est un vrai chérubini

— Tout le monde la dit charmante ; mais si elle ne me plait pas? Ne dis pas qu'il n'est pas nécessaire d'adorer «a femme, qu'il suffit de l'estimer et de la savoir agréaDie. Je ne veux pas discuter là- dessus, c'est mutile. Ne voyons que la question de se faire agréer. Si je n'aime pas, je ne saurai pas me fain aimer, et dès lors je n'épouserai pas.

— On dirait vraiment que tu comptes là-dessus! s'écria le duc avec un vrai chagrin, Ah I ma pauvre mère qui est si heureuse de son espérance I Et moi qui me croyais absous par la destinée I Urbain, il faut donc que nous soyons maudits tous les trois?

— NonI répondit le marquis ému; ne désespérons pas. Je travaille à modifier mon farouche caractère. Sur l'honneur, j'y travaille de tout mon pouvoir; je veux mettre fin à cette existence agitée, stérile! Donnez-moi l'été pour triompher de mes souvenirs, de mes doutes, de mes appréhensions; vrai! je veux vous rendre heureux, et Dieu viendra peut-être à mon secours.

— Merci, frère, tu es le meilleur des êtres! répondit le duc en l'embrassant encore. Et comme le marquis était ébranlé, il l'emmena promener pour le distraire de son travail et pour le maintenir dans ses bonnes dispositions.

Il fit alors ce qu'Urbain avait fait pour le conquérif le jour de leur première efi'usion. Il se fit faible et souffrant de cœur pour ramener chez lui la force et la volonté. Il exprima vivement ses remords et le

besoin qu'il avait d'un appui moral. — Deux malheureux ne peuvent rien l'un pour l'autre, lui dit-il; ta mélancolie a en moi son contre-coup fatal ; elle m'accable. Le jour où je te verrai heureux, l'énergie véritable, la joie de vivre me reviendront.

Urbain, touché, renouvela sa promesse, et comme elle lui coûtait infiniment, il s'efforça de s'en distraire en ramenant la gaieté dans le babil de son frère ; ce ne fut pas long, et le duc ne se fit guère prier pour revenir à ses grandes préoccupations favorites.

— Tiens I lui dit-il en le voyant sourire, tu me porteras bonheur dans tout I Je me rappelle maintenant que depuis quelques jours j'avais une assez vive contrariété; cela me rendait maussade, maladroit; je ne voyais plus cldir dans mon esprit. J'étais béte à faire peur. Je suis sûr que maintenant je vais recouvrer mes facultés.

— Encore quelque histoire de femme? dit le marquis, msdtrisant une vague et soudaine inquiétude.

— Et que veux -tu que ce soit? Cette petite de Saint-Geneix m'occupe peut-être plus qu'il ne faudrait!

— C'est ce qu'il ne faut pas, répliqua vivement lo marquis. Ne l'as-tu pas juré à ma mère?... Elle me l'a dit... Aurais-tu trompé ma mère?

— Non, pas du tout : mais je voudrais bien être forcé de la tromper I...

— - Forcé I Je ne t'entends point.

— Mon Dieu I voilà où j'en suis I — Et le duo raconta à son frère comme quoi il lui avait menti d'abord en se 4isant amoureux de Caroline, dans la louable intention de le rendre amoureux d'elle, comme quoi, voyant qu'il n'y avait pas réussi, il avait conçu le plan de se faire aimer sans aimer lui-même, ot comme quoi enfin il était devenu amoureux tout de bon sans certitude d'être payé de retour. Pourtant il ajouta quMl comptait sur la victoire pour peu qu'il eût le courage de ne pas se déclarer, et il raconta tout cela dans des termes si délicats ou si ambigus qu'il ne fut pas permis au marquis de lui faire la morale sans se montrer ridicule. Puis, quand celui-ci, revenu de sa stupeur, essaya de lui parler du repos de leur mère, de la dignité de leur intérieur, n'osant, dans son trouble, articuler quoi que ce soit sur le respect dû à Caroline, le duc, craignant tout à coup que son frère ne se fit un devoir de Tavertir, jura qu'il ne ferait rien pour la séduire, mais que si d'ellemême elle se jetait vaillamment dans ses bras à un moment donné, sans conditions et sans calcul, il était capable de l'épouser. Étaitril sincère cette fois? Ouit probablement, comme il l'avait toujours été lorsque le désir lui avait fait paraître possible tout ce que la passion lui avait ensuite fait éluder.

Comme il parlait avec une certaine conviction, le marciuis n'osa se prononcer contre cette récidive inattendue de son étrange projet. Il savait que leur mère ■e Comptait pas pouvoir faire faire un bon mariage è

celui de ses fils qui n'ofiSrait plus la garantie du caractère, et le duc lui prouvait par des raisoimenr'eats assez serrés que celui-là seul était te maître de son av^ir qui n'avait plus d'ambition permise. — Tu vois, lui di^il en terminant, que tout ceci est trèssérieux. J'ai voulu encore une fois tendre un piège, je le confesse, mais en me réservant de n'en pas profiter^ ce qui n'était qu'un jeu sans conséquence. Je me suis pris dans mes propres filets, et j'en souffre beaucoup; je ne te demande pas de m'assister, mais je te défends, au nom de l'amitié, d'influencer personne autour de nous, car si tu effrayes mademoiselle de Saint-Geneix, tu m'exaspéreras peut-être, et je ne réponds plus de rien; ou si tu parviens à me faire renoncer à elle, c'est elle qui, exaspérée, fera peutêtre quelque tolie dans l'esprit de ma mère. Puisque les choses en sont à ce pointy qu'elles ne peuvent se dénouer que par l'imprévu, ne t'en mêle pas, et so^ certain que je me conduirai, n'importe dans quelk hypothèse, de manière à rassurer ta délicatesse et h ne troubler ni la vie de notre mère, ni les convenances de l'hospitalité que tu m'accordejs.

Pendant cei entretien pénible pour le marquis, Caroline avait av^c la marquise une causerie qui, sans

la troubler autant, ne Tégaya point. La marqmse, toute à son projet, laissa voir à sa jeune confidente un fonds d'ambition de famille que celle-ci ne soupçonnait pas. Ce qu'elle avait aimé et admiré flans b marquise, c'était ce désintéressement chevaleresque, cette résignation à la perte de l'opulence et au tsit accompli, dont elle avait été si frappée ; mais il lui fallut en rabattre et reconnaître que toute cette philosophie magnanime était un beau costume bien porté. La marquise n'était point hypocrite pour cela ; une personne aussi communicative n'avait pas de préméditation ; elle cédait à l'empire du moment et ne se croyait pas illogique en disant qu'elle aimerait mieux mourir de faim que de voir un de ses fils faire une bassesse pour s'enrichir, mais que mourir de faim était fort dur, que son état présent était une vie de privations, celle du marquis un purgatoire, enfin que l'on ne peut pas être heureux quand, avec beaucoup d'honneur et Torgueil d'une conscience sans tache, on n'a pas au moins deux cent mille Uvres de rente.

Caroline crut pouvoir faire quelques objections générales que la marquise repoussa vivement. — Ne faut-il pas, dit-elle, que les fils des grandes familles priment toutes les autres classes de la société ? C'est une religion que vous devriez avoir, vous qui êtes bien née. Vous devriez comprendre que les gens de qualité ont des besoins légitimes, obligatoires peutêtre, de libéralité très-large, et que, plus ces personnes-là sont haut placées, plus il leur est corn-

mandé d'avoir une fortune au niveau de leur élévation naturelle. Je souffre amèrement, je vous le déclare, quand je vois le marquis compter avec ses fermiers lui-même, se préoccuper de certains gaspillages inévitables, descendre même au besoin aux détails de ma cuisine. Pour qui connaît notre détresse, c'est admirable à lui de se tourmenter ainsi pour que je ne manque de rien ; mais pour ceux qui ne s'en font point une idée juste, nous passons certainement pour des avares, et nous tombons au niveau de la petite bourgeoisie!

— Puisque vous souffrez tant, dit Caroline, de ce que je regardais comme une vie aisée, très-honorable, très-glorieuse même. Dieu veuille que ce mariage réussisse, car il vous faudrait refaire provision de courage en cas d'obstacle. Cependant s'il m'était permis d'avoir une opinion...

— 11 faut toujours avoir des opinions. Parlez, ma chère enfant.

— Eh bieni je dirai que le plus sage et le plus sûr serait d'accepter le présent comme très-supportable sans pour cela renoncer au mariage en question.

— Et qu'importent les déceptions, ma pauvre petite? Vous les craignez pour moi? Elles ne tuent pas, et les espérances font vivre. Mais pourquoi doutezvous du succès des miennes?

— Ohl je ne doute pas, répondit Caroline; pourquoi douterais-je, si mademoiselle de Xaintrailles est aussi parfaite qu'on le dit?

— Elle est parfaite, vous le voyez bien, puisqu'elle se prononce pour le mérite en se contentant de sa propre richesse.

Gela ne me parait pas très-difficile, pensa Caroline ; Mais elle ne voulut rien ajouter, et la marquise re- ])ni : — D'ailleurs, une Xaintrailles ! songez-vous, ma belle, au prestige d'un pareil nom? Ne voyez-vous pas qu'une personne de ce sang-là, quand elle est grande, ne peut pas Têtre à demi? Tenez, vous n'êtes pas assez convaincue de l'excellence qui nous vient de la race, j'ai cru m'en apercevoir quelquefois. Vous avez peut-être un peu trop philosophé là- dessus! Méfiez-vous de ces préjugés nouveaux et des prétentions de messieurs les parvenus! Ils auront beau dire et beau faire, un homme de rien ne sera jamais vraiment noble de cœur; une tache originelle de prévoyance et de parcimonie étouffera toujours son élan. Vous ne le verrez jamais sacrifier sa fortune et sa vie pour une idée, pour sa religion, pour son prince, pour son nom... 11 pourra fah*e des actions d'éclat par amour de la gloire; mais ce sera toujours dans un intérêt personnel, n'en soyez point la dupe.

Caroline se sentit blessée de l'enivrement que la marquise professait pour le patriciat. Elle trouva moyen de changer de conversation; mais durant le dîner, elle fut préoccupée de cette idée, que sa vieille amie, sa tendre mère adoptive, la reléguait sans façon dans les races secondaires. Elle avait cru jkmvoîr parler ainsi devant une fille de gentilhomme, adepte

LB MARQcriS DB VILLBMER. ISl

par esprit de corps de la doctrine des bons principes; mais Caroline se disait avec raison que sa noblesse était mince, contestable peut-être. Ses ancêtres, anciens échevins de province, avaient été anoblis sous Louis XIV; son père prenait sans grande vanité le titre de chevalier. Elle voyait donc bien que le dédain de la marquise pour les classes inférieures était une question du plus au moins, et qu'une fille pauvre et de petite noblesse était, à ses yeux, deux fois son inférieure à tous égards.

Cette découverte n'éveillait pas une sotte susceptibilité chez mademoiselle de Saint-Geneix, mais son équité naturelle se révoltait contre une pareille injustice si solennellement imposée comme un devoir à sa conviction. — Eh quoi, se disait-elle, ma vie de misère, de dévouement, de courage et de gaieté quand même, mon renoncement volontaire à toutes les joies de la vie, ne seraient rien auprès de Théroïsrae d'une Xaintrailles qui admet l'idée de 1^ contenter de deux cent mille livres de rente pour épouser un homme accompli I C'est parce qu'elle est une Xaintrailles que son choix est sublime, et, parce que je ne suis qu'une Saint-Geneix, mon immolation est une chose vulgaire et obligatoire I

Caroline écarta ses pensées d'un juste orgueil froissé, mais elles creusèrent en passant un léger sillon sur sa figure expressive. La beauté fraiche et vraie ne peut rien ca cher. Le duc s'empara de cet indice et s'attribua ce chagrin secret. Son erreur augmenta

ISS LE MARQUIS DB VILLBMBR.

quand il vît qu'en dépit de ses efforts pour se soutenir au diapason de son enjouement ordinaire, mademoiselle de Saint-Geneix était de plus en plus préoccupée. La vraie cause était celle-ci : Caroline avait, absolument comme à Tordinaire, adressé la parole au marquis pour des questions de détail intérieur, et lui, ordinairement si poli, l'avait fait répéter. Elle pensa qu'il était préoccupé lui-même ; mais deux ou trois fois eHe rencontra son regard froid, hautain, presque méprisant. Glacée de surprise et de terreur, elle devint tout à fait morne et fut forcée d'attribuer son état moral à une migraine.

Le duc eut un vague soupçon de la vérité en ce qui concernait son frère ; mais ce soupçon se dissipa lorsqu'il vit celui-ci reprendre tout à coup sa gaieté. 11 ne devina pas les alternatives d'abattement et de réaction par lesquelles passait cette âme troublée, et, croyant pouvoir s'occuper impunément de Caroline : — Vous souffrez lui dit-il ; je vois que vous souffrez beaucoup I Maman , prenez-y garde , depuis quelque temps mademoiselle de Saint-Geneix est souvent pâle.

— Vous croyez? répondit la marquise en regardant Caroline avec intérêt. Êtes-vous indisposée, chère petite? Ke me le cachez pasi

— Je me porte à merveille , répondit Caroline. Aujourd'hui j'ai un peu le grand air et le soleil dans la tête; mais ce n'est rien du tout.

— Eh bieni si fait, c'est Quelque chose, reprit la

marquise en Texaminant, et le duc a raison. Vous âtes très-changée. Il faut prendre le frais tout de suite , ou vous retirer chez vous peut-être. Il fait trop chaud ici. J'attends toute une bande de voisin" ce soir. Je n'ai pas besoin de vous, je vous donne campo.

— Savez-vous ce qui vous remettrait? dit le duc à la pauvre Caroline , vivement contrariée de l'attention dont elle était Tobjet; vous devriez monter à cheval, Ce petit quadrupède rustique dont je vous ai parlé tantôt a un bon caractère et des jambes parfaites. Vou* lez-vous en essayer?

■— Toute seule ? dit la marquise. Un cheval non dressé ?

— Je suis sûr que mademoiselle Caroline s'amuserait, dit le duc. Elle est brave, elle n'a peur de rien, je sais cela. D'ailleurs je la surveillerai , je réponds d'elle.

Il insista tellement que la marquise demanda à Caroline si réellement cette course à cheval serait de son goût.

— Oui, répondit-elle, entraînée par le besoin de secouer l'oppression dont elle se sentait navrée. Je suis assez enfant pour que cela m'amuse ; mais un autre jour vaudrait mieux. Je ne voudrais pas me donner en spectacle aux personnes que vous attendez, d'autant plus que mon début sera probablement trèsgauche.

— Eh bien I vous irez dans le parc, dit la marquise : il est assez profond en ombrage pour qu'on n'y voie

pas votre premier essai ; mais je veux que quelqu'un vous suive à cheval : le vieux André par exemple. Il est bon écuyej^, et il a un cheval sage contre lequel vous pourrez changer le vôtre, s'il est trop fou.

— Oui, oui, c'est celai dit le duc. André sur la vieille Blanche , c'est parfait. Moi je surveillerai le départ, et tout ira bien.

— Mais une selle de femme? dit à son tour le marquis, indifférent en apparence à ce projet hippique.

— Il y en a une, je l'ai vue à la sellerie, répondit vivement le duc, je cours commander tout cela,

— Et une robe d'amazone? dit la marquise.

— La première jupe longue suffira, dit Caroline, portée tout à coup à braver l'air malveillant du marquis et à se soustraire à sa présence. La marquise l'autorisa à faire ses préparatifs , et appuyée sur son second fils, elle alla au-devant des visites qui arrivaient.

Quand mademoiselle de Saint-Geneix descendit l'escalier tournant de la tourelle qui attenait à son appartement, elle trouva le cheval tout selli^, tenu par le duc en personne, devant la petite porte à ogive qui donnait sur le préau. André était là aussi , monté sur une vieille porteuse de choux d'une maigreur proverbiale et très-misérablement équipée, car l'écurie était en complet désarroi. On ne pouvait plus se permettre que le nécessaire , et le nécessaire même , on n'avait pu encore l'organiser. Le marquis, gêné au delà de ce qu'il voulait avouer, s'était retranché sur

son imprévoyance» et le duc, devinent la vérité, avait déclaré que, pour son compte , il aimait mieux chas-* ser à pied pour combattre son embonpoint.

Équiper le Jacquet (c'était le nom du poulain de ferme élevé depuis douze heures à la dignité de cheval de selle) n'avait pas été une petite affaire, et André, éperdu de cette fantaisie, n'aurait pas été prompt a trouver la selle de femme et à la mettre en état de service. Le duc avait tout fait lui-même en un quart d'heure, avec une prestesse et une habileté émérites; il était en nage, et Caroline fut assez confuse de le voir lui tenir le pied pour la mettre en selle, arranger la gourmette et resserrer les sangles comme un jockey de profession, riant du désaccord de toutes ces choses, et en prenant son parti gaiement, avec mille attentions d'une prudence fraternelle.

Quand mademoiselle de Saint-Geneix , après l'avoir cordialement remercié, lança sa monture au trot, ^ le suppliant de ne plus s'inquiéter d'elle, le duc renvoya André, sauta lestement sur la porteuse de choux, lui mit les éperons dans le ventre, et suivit résolument Caroline sous les ombrages du parc.

— Comment, c'est vous? lui dit-elle en s'arrétant après la première pointe ; vous , monsieur le duc, monté là-dessus et prenant la peine de m'escorter! Non , ce n'est pas possible , je ne le souffirirai pas, retournons.

— Ah çàl lui répondit-il, est-ce que vous avez peur de vous trouver ceule avec moi à présent? Ne

nous sommes-nous jamais rencontrés dans ces allées à toute heure, et vous ai-je importunée de mon éloquence?

— Mais non, certes! dit Caroline avec une confiance entière. Je n'ai pas de ces grimaces-là, vous le savez bien; mais cette monture, c'est un supplice pour vous.

— Êtes-vous bien sur la vôtre?

— Parfaitement.

— En ce cas, tout est pour le mieux. Moi , cela me plaît beaucoup d'équiter la blanche. Voyons I n'ai-je pas aussi bonne façon que sur une béte de sang ? A bas les préjugés, et amusons-nous à courir!

— Mais si cette béte manque de jambes?

— Bahl elle en aura. Et si elle me casse le cou, je serai très-heureux que ce soit à votre service.

Le duc lança cette flatterie d'un ton de gaieté qui ne pouvait alarmer Caroline. Ils partirent au galop et firent le tour du parc avec beaucoup de vaillance. Jacquet était excellent et sans aucun caprice; d'ailleurs mademoiselle de Saint-Geneix connaissait très-bien Téquitation, et le duc remarqua qu'elle était aussi gracieuse qu'habile et de sang-froid. Elle s'était improvisé une jupe longue en défaisant lestement un ourlet; elle avait jeté sur ses épaules une casaque de basin blanc, et on petit chapeau de paille de jardin sur ses blonds cheveux déroulés par la course lui seyait à merveille. Animée par le plaisir du galop, elle était si remarquablement belle que le duc, en suivant de l'œil i'élé-

gance de son corsage et le brillant sourire de sa bouche candide , se sentit venir des éblouissements. Diable de ps^jole d'honneur que je me suis laissé arratAer sans méfiance I se dit-il. Qui m'eût assuré que j'aurais tant de peine à te tenir? — Mais il fallait que Caroline se livrât la première, et le duc lui fit faire en vain un nouveau tour de parc au pas, pour laisser soufiler les chevaux; elle causa avec une liberté d'esprit et une bienveillance générale qui n'admettaient l'idée d'aucune soufifrance exaltée.

— Ah! c'est comme cela? pensa-t-il au moment de recommencer le temps de galop. Tu crois que je vais me disloquer les jointures sur cette bête de l'Apocalypse pour causer ni plus ni moins que sous l'œil maternel? A d'autres! Je vais contrister ta tranquille gratitude par une retraite qui te donnera à réfléchir.

— Ma chère amie, dit-il à Caroline^ — il se pennettait quelquefois ce mot-là d'un ton de bonhomie aimable, — vous voilà bien sûre de Jacquet, n'est-ce pas?

— Parfaitement sûre.

— Il n'a pas le moindre caprice? il ne gagne pas à la main ?

— Pas du tout.

— Eh bien! si vous le permettez , je vous abandonnerai à vous-même , et je vous enverrai André à ma place.

— Faites, fiûtes! répondit vivement Caroline, et même n'envoyez personne. Je ferai encore un tour, et

^58 LB MARQUIS DE VILLBliBE.

je reconduirai Tanimal à André. Vrai ! je serai charmée de courr seule, et je souflrais de vous voir si afBreusement secoué.

— Oh I ce n'est pas cela, répondit le duc résolu à forcer le trait. Je ne suis pas encore d'âge à redouter un cheval dur; mais je me sou*r:ens que madame d'Arglade arrive ce soir.

— Mais non I demain.

— Ce n'est pas sûr, dit le duc avec attention.

— Ah I peut-être êtes-vous mieux informé que moi.

— Peut-être, chère amiel Madame d'Arglade...

Enfin, suffit...

— Ah I vrai ? répondit Caroline en riant. Je ne savais pas. Allez vite alors; je me sauve, et je vous remercit encore un million de fois de votre complaisance pour moi.

Elle allait lancer son cheval , le duc la retint. — Ce n'est pas poli au moins, lui dit-il, ce que je fais làl

— - C'est mieux que poli, c'est très-aimable.

— Ahl vous aviez assez de ma compagnie?

— Ce n'est pas là ce que je veux dire. Je dis que votre impolitesse est une preuve de confiance, et que je vous en sais ^^ré.

— La trouvez-vous jolie, madame d'Ai^Iado?

— Très-jolie.

— Quel âge a-t-elle au juste?

— Mon âge à peu de chose près. Nous avon» été ensemble au couvent.

— Je le sais. Vous étiez grandes amies?

— Nod, pas beaucoup; mais depuis elle m'a témoigné beaucoup d'intérêt dans mes malheurs.

— Oui^ c'est Bile qui vous a fait venir. Pourquoi vous détestiez-vous au couvent?

— Nous ne nous détestions pas ; nous n'étions pas liées, voilà tout.

— Et à présent?

— A présent elle est bonne pour moi, et je l'aime par conséquent.

— Vous aimez donc ceux qui sont bons pour vous?

— N'est-ce pas naturel ?

— Alors vous m'aimez un peu, car il me semble que je ne suis pas mauvais avec vous, moi I

— Certainement, vous êtes excellent, et je vous aime bien.

— Comme elle vous dit ça I J'aime bien ma bonne, mais j'aime encore mieux aller à dada! Ah çàl ditesmoi, vous ne comptez pas me desservir auprès de votre petite amie d'Arglade?

— Vous desservir I voilà des mots de votre vocabulaire qui n'entrent pas dans le mien.

— Oui, c'est vrai, pardon. C'est que... voyez-vou^ elle est soupçonneuse, elle pourra bien vous questionncr. Vous ne manquerez pas de lui dire que je ne vous ai jamais fait la cour?

— Oh! pour cela, comptez sur la vérité, répondit Caroline en partant. — Et le duc l'entendit rire en prenant le galop.

— Allons, se dit-il, j'ai menti, et c'fât peine perdue.

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J'ai fait une fière école, moil... Elle n'aime personne... ou elle a quelque part un petit amoureux en réserve pour le- jour où Ton aura mille ecus pour monter le ménage. Pauvre fille! si je les avais, je les lui donnerais bien!... C'est égal, j'ai été ridicule. Elle s'en est peut-être aperçue. Peut-être rit-elle de moi avec son ami de cœur en lui écrivant en cachette, car elle écrit beaucoup. Si je le croyais!... Mais j'ai donné ma parole d'honneur.

Le duc s'éloigna, essayant de se moquer de luimême, mais piqué au jeu et presque chagrin.

Gomme il quittait le couvert, il vit un homme s'y glisser avec précaution. La nuit était venue; il ne put distinguer rien de cet homme que son mouvement furtif pour pénétrer dans le fourré. — Tiens, tiens! pensa-t-il, c'est peut-être l'amoureux en question qui vient faire une visite mystérieuse I Ma foi! j'en aurai e cœur net. Je saurai ce que c'est!... — 11 descendit ie cheval, donna un grand coup de cravache à la Blanche, qui ne se fit pas prier pour prendre le chemin de son écurie , et se glissa sous les arbres dans la direction que Caroline avait suivie. Retrouver l'homme dans les taillis, ce n'était guère possible, et c'était risquer d'ailleurs de lui donner l'éveil. Marcher sans bruit dans l'ombre, le long d'une allée, et voir comment se rencontreraient et s'aborderaient les deux personnages, c'était beaucoup plus sûr.

Caroline ne pensait déjà plus à lui. Après s'être convenablement éloignée pour ne pas entendre des confi-

LB MARQUIS DB YILLBliBR. 161

draces peu convenables et qui l'avaient étonnée de la part d'un homme si bien élevé , elle avait mis le petit cheval au pas. ne se fiant pas trop aux branches qu'elle pouvait rencontrer dans l'obscurité, et se sentant plus portée à rêver qu'à courir. Une grande anxiété pesait sur son esprit. L'attitude du marquis avec elle était inexplicable, presque offensante. Elle en cherchait la cause jusque dans les plus secrets replis de sa conscience, et, n'y trouvant rien à reprendre , elle se reprocha d'y tant songer. 11 était peut-être sujet à quelques bizarreries, comme les gens absorbés par un grand travail, et quand après tout elle lui serait devenue antipathique, n'allait-il pas se marier, et la joie de la marquise ne serait-elle pas assez complète pour que la pauvre demoiselle de compagnie pût sans ingratitude se retirer?

Gomme elle songeait à son avenir, se promettant fen parler à madame d'Arglade, qui l'aiderait peutêtre à trouver un autre emploi, elle sentit arrêter brusquement son cheval et vit auprès d'elle un homme dont le mouvement l'effraya.

— Est-ce vous, André? dit-elle en sentant que son cheval semblait céder à une main connue. Et comme on ne répondait pas et qu'elle ne distinguait aucun costume particulier : — Est-ce vous , monsieur le duc? ajouta-t-^lle avec inquiétude. Pourquoi m'arrêtez-vous ?

Elle ne reçut pas de réponse ; l'homme avait disparu, le cheval était libre. Elle eut peur, une peur

vague, mais réelle, n*osà se retourner, poussa Jacquet en avant , et rentra au galop sans voir personne.

Le duc était à dix pas de là quand eut lieu cetto rencontre singulière. Il ne vit rien, mais il entendit le voix effi iyée de mademoiselle de Saînt-Geneix au moment où le cheval s'arrêtait tout d*un coup. Il se hâta, et, se trouvant face à face avec Tinconnu, il le saîsif au collet en lui disant : — Qui êtes-vous?

L'inconnu se débattit vigoureusement pour st :K)ustraire à Texamen ; mais le duc était d'une force herculéenne, et il amena bon gré, mal gré, son adversaire hors du couvert, au milieu de Tallée. Là, sa surprise fut inexprimable lorsqu'il reconnut son frère.

— Mon Dieul Urbain, s'écria-t-il, ne t'ai-je pas frappé ? Il me semble que non... Mais pourquoi donc ne me répondais-tu pas ?

— Je ne sais pas, répondit M. de Villemer fort ému. Je ne reconnaissais pas ta voixi... M'as-tu parlé? Pour qui me prenais-tu donc?

— Eh I ma foi, pour un voleur, tout bonnement I N'as-tu pas eflBrayé mademoiselle de Saint-Geneix tout à l'heure?

— J'ai peut-être effirayé son cheval sans le voulohr. Où est-elle?

— Parbleu, elle se sauve, elle a peur; ne l'entend» tu pas galoper vers la maison ?

— Pourquoi donc avoir peur de moi ? reprit le marquis avec une singulière amertume; je ne voulaw

LB MARQUIS DE VILLBMBR. iM

point Toftènser... Et, las de feindre, il ajouta : le voulais lui parler seulement!

— De qui? de moi?

— Oui, peut-être. J'aurais voulu savoir si elle t'aimait.

— Et pourquoi ne lui as-tu point parlé?

— Je ne sais pas; je n*ai pu lui dire un mot.

— Souffres-tu?

— Oui, je suis malade, très-malade aujourd'hui.

— Rentrons, frère, dit le duc. Je sens que tu as la fièvre, et la rosée tombe.

— N'importe, dit le marquis en s'asseyant sur une souche au bord de l'allée. Je voudrais être mort I

— Urbain I s'écria le duc, frappé enfin d'une vive lumière, c'est toi qui aimes mademoiselle de Saint* Geneix...

— Moi l'dmer ? N'est-elle pas... ne doit-elle pas être ta maîtresse ?

— Jamais, puisque tu l'aimes! Pour moi, ce n'étal qu'un caprice : le désœuvrement, l'amour-propre; mais, aussi vrai que je suis le fils de mon père, elle n'a pas pour moi le moindre penchant, elle n'a pas seulement compris mes finesses; elle est aussi pure, aussi libre , aussi fière que le jour où elle est entrée chez nous.

— Pourquoi la laissais-tu seule dans ce bois après l'y avoir entraînée?

— Ah I tu me soupçonnes après le serment que je liens de te faire I Est-ce que l'amour te rend fou, dis?

— Ill t'es joué de ta parole à propos de cette jeune fille. Pour toi , en fait de galanterie , les serments ne comptent pas, je le sais... Sans cela, pourriez-vous persuader tant de femmes , vous autres hommes à bonnes fortunes? EstK^ que vous ne savez pas éluder tous les engagements? Était-elle loyale, cette tactique absurde, savante, peut-être, — que sais-je de tous ces jeux-là? — pour l'amener dans tes bras par la fascination, par le dépit, par tous les côtés faibles ou mauvais de la nature humaine chez la femme 7 Est-ce que tu respectes quelque chose, toi? La vertu n'estrcUe pas à tes yeux une infirmité dont il faut guérir une pauvre niaise sans secours et sans expérience I L'abîme où tu voulais la voir se jeter d'elle-même n'esWl pas, selon toi, Tétat rationnel, heureux ou fatal de la fille sans dot et sans aïeux? Voyons, ne t'es-tu pas moqué de moi, ce matin encore, en voulant me persuader que tu l'épouserais? Et voilà qu'à l'instant même tu me dis: «C'est toi seul qui l'aimes ? pour moi ce n'était qu'une fantaisie ; le désœuvrement, la vanité. » Tenez, elle est effroyable, votre vanité de libertin! Elle fait tomber dans la boue tout ce qui vous approche I Vos regards souillent une femme , et c'est déjà trop pour moi que celle-ci ait subi l'outrage de tes pensées. Je ne Taime plus.

Ayant ainsi parlé à son firère pour la première fois de sa vie, le marquis se leva et s'éloigna de lui rapidement avec une sorte de haine sombre et de malédiction sans appel.

JLB liABQUIS DB YILLBMBB. iW

Le duc, hors de lui, se leva aussi pour lui demander réparation. Il fit même quelques pas pour le suivre, 6'arréta brusquement, et retourna se jeter à la place que son frère venait de quitter. Il était on proie à un combat effirayant; irrité, furieux, il sentait que la personne du marquis lui était sacrée; il ne se rendait pas bien compte de ses propres torts, et ne se sentait pas moins écrasé, malgré lui , par le langage de la vérité. Il tordait ses mains convulsives, et de grosses larmes de rage et de douleur coulaient sur ses joues.

André vint le chercher de la part de sa mère. Les visiteurs étaient partis, mais madame d'Arglade était arrivée. On s'étonnait de ne le point voir. La marquise, sachant qu'il avait enfourché la Blanche, craignait que cette malheureuse béte ne se fût écrasée sous lui.

Il suivit machinalement le domestique , et au moment de rentrer :

— Où est monsieur le marquis? lui dit-il.

— Dans sa chambre, monsieur le duc. Je Tai vu rentrer.

— Et mademoiselle de Saint>6eneix ?

— Elle est rentrée aussi chez elle ; mais madame la marquise lui a fait savoir l'arrivée de madame d'Arglade, et sans doute elle va descendre.

— C'est bien. Allez dire à monsieur le marquis que je désire lui parler. Dans dix minutes, je monterai chez lui.

lee LE MAKQUIS DE YIX.LBMBR.

Madame d*Arglade était mariée à mi grand fbnc^ tiomiaire de province. C'est dans le Midi qu'elle s'était fait présenter chez la marquise de Villemer, alors que celle-ci résidait Tété dans une terre considérable, vendue depuis pour liquider les dettes de son fils aîné. Madame d'Arglade avait cette nuance particulière d'ambition étroite et persévérante dont quelques femmes d'employés, petits ou grands, sont des spécimens assez remarquables, l^rvenir pour briller et briller pour parvenir, c'était la seule pensée, le seul !êve, la seule faculté, le seul principe de cette petite femme. Riche et sans aïeux, elle avait apporté sa dot à un noble ruiné pour servir de cautionnement à une place de finance et pour mettre de l'éclat dans sa maison, ayant fort bien compris que, dans cette condition d'existence, le meilleur nioyen d'acquérir une grande fortune, c'était de commencer par eu avoir une convenable et de la dépenser largement. Replète, totive, jolie, froide et adroite, elle regardait une certaine dose de coquetterie comme un devoir de sa position, et se targuait intérieurement de la Iiaute science qui consiste à promettre des yeux et jamais

LB MARQUIS DB VILLEMER. l&t

de la plume ni des lèvres, à faire naître des velléités et jamais des attachements, enfin à emporter les positions par surprise, sans avoir Tair d*y tenir, et en ne descendant jamais à solliciter. Pour se trouver toujours bien appuyée dans l'occasion par des amis utiles, elle en prenait partout, voyait, accueillait tout le monde sans grand choix, par bonté ou légèreté bien jouée , enfin pénétrait habilement dans les maisons les plus rigides, et savait s*y rendre nécessaire en peu de temps.

C'est ainsi que madame d'Arglade s'était faufilée presque dans l'intimité de madame de Villemer, en dépit des préventions de la noble dame contre son wigine, sa position et les fonctions de son mari ; mais Léonie d'Arglade affichait une absence complète d'opinions politiques, et finement elle allait demandant pardon à tout le monde de sa nullité, de son incapacité sous ce rapport, ce qui était le moyen de ne choquer personne et de faire oublier le zèle obligé de son mari pour la cause qu'il servait. Elle était gaie, étourdie, parfois béte, en riant d'elle-même aux éclats, mais riant intérieurement de la simplicité des autres, et réussissant à passer pour l'enfant la plus naïve, la plus désintéressée de la terre, lorsque toutes ses démarches étaient calculées et tous ses abandons prémédités.

Elle avait fort bien compris qu'un certain monde, quelque divisé d'opinions qu'il soit, se tient toujours par quelque indissoluble lien de parenté ou de

convenance, et que, dans Toccasion, toutes les nuances se rapprochent par esprit de caste ou de corps. Elle savait donc bien qu'il lui fallait des relations a\oc le faubourg Saint-Germain, où son mari était fort peu admis, et, grâce à madame de Villemer, dont elle avait adroitement capté la bienveillance par son babil et son infatigable serviabilité, elle avait mis pied dans quelques salons, où elle plaisait et passait pour une aimable enfant sans conséquence.

Cette enfant avait vingt-huit ans déjà et n*en paraissait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois, bien qu'elle fût un peu fatiguée par les bals ; elle avait su conserver tant de pétulance et de nsûveté qu'on ne la voyait pas trop engraisser. Elle montrait en riant de petites dents éblouissantes, biaisait en parlant, et semblait ivre de chiffons et de plaisirs. Enfin personne ne se méfiait d'elle^ et il n'y avait peut-être pas à la redouter, vu que son premier intérêt était de sa montrer bonne et de se rendre inoffensive ; mais il y avait à se préserver beaucoup, si Ton ne voulait pas se trouver bientôt engagé vis-à-vis d'elle.

C'est ainsi que, sans y prendre garde et tout en jurant qu'elle ne ferait aucune démarche auprès des ministres du roi citoyen, madame de Villemer s'était trouvée entraînée à agir plus ou moins directement pour la retirer de sa province. Grâce i elle et au duc d'Aléria, M. d'Arglade venait d'être nommé à Paris, et sa femme avait écrit à la marquise : tt Chère madame, je vous dois la vie, vous êtes mou

LB MARQUIS DB YILLBMBR. IdO

aiige tutélaire. Je quitte le Midi^ et je ne ferai que toucher barres à Paris, car avant de m'y installer, avant de me réjouir et dem'amuser, avant tout enfin, je veux aller vous remercier, me prosterner devant vous vingt-quatre heures à Sévai, et pendant cej vingt-quatre heures vous dire que je vous aime el vous bénis.

(( Je serai chez vous le 10 juin. Dites à monsieur le duc que cera le 9 ou le 11, et qu'en attendant je le remercie d'avoir été si bon pour mon mari, qui va lui écrire de son côté.»

Cette incertitude prétendue du jour de son arrivée était, de la part de madame d'Àrglade, l'acceptation gracieuse d'une plaisanterie que le duc lui avait souvent faite sur l'ignorance où elle paraissait toujours être des jours et des heures. Le duc, tout madré qu'il était en fait de femmes, était complètement dupe de Léonie; il la croyait éventée et avait coutume de lui parler ainsi : — C'est celai Vous venez voir ma mère aujourd'hui lundi, mardi ou dimanche, septième, sixième ou cinquième jour du mois de novembre, septembre ou décembre, avec votre robe bleue, grise ou rose, et vous allez nous faire l'honneur de souper, dîner ou déjeuner av( c nous, avec eux ou avec les autres.

Le duc n'ôtait point épris d'elle. Elle l'amusait, et sa manière d'être avec elle, toute remplie de caquets et de facéties, ne cachait qu'un tâtonnement décousu dont madame d'Ai^iade avait l'air de ne pas s'apercevoir et dont elle savait fort bien se garer.

En l'abordant, le duc était encore bien soucieux, et raltération de ses traits frappa la marquise: — Mon Dieu ! s*écria-t-elle, il y a eu un accident I

— Aucun, chère maman. Rassurez-vous, tout s'est fort bien passé, j'ai eu un peu froid, voilà tou^

11 avait froid en effet, bien qu*il eût encore au fircmt la sueur de la colère et du chagrin. Il s'approdia du feu qui brûlait le soir, en toute saison, dans le salon de la marquise; mais, au bout de peu d*iiiytants, l'habitude de-se vaincre, qui est toute la scimoe du monde, et le feu d'artifices des paroles et des rires lie Léonie dissipèrent son amertume.

Mademoiselle de Saint-Geneix vint embrasser son ancienne compagne de couvent. — Ahl mais vous i tes pâle aussi, dit la marquise à Caroline. Vous me c;:chez quelque chose ! Il y a eu un accident, j'en réponds, avec ces maudites bétes!

— Non, madame^ répondit Caroline, aucun, je vous le jure, et, pour vous rassurer, je veux tout vous dire : j'ai eu très-peur.

— Vraiment? De quoi donc? dit le duc : ce n'est pas Je votre cheval au moins?

— C'est peut-être de vous, monsieur le duel Voyons, est-ce vous qui, pour vous moquer, avez arrêté ce cheval, pendant que j'étais seule, au pas, dans l'allée verte?

— Eh bien I oui, c'est moi, répondit le duc, faî voulu voir si vous étiez aussi brave que vous le oaraissiez.

— Je ne Tai pas été du touti Je me suis sadvée comme une poule.

— Mais vous n'avez pas crié, et vous n'avez pas perdu la tête, c'est quelque chose I

On raconta à madame d'Àrglade la partie d'équitation. Elle eut l'air, comme de coutume, d'écouter fort peu ce qu'on lui disait ; mais elle n'en perdit rien, et se demanda tout chaud si le duc avait séduit ou voulait séduire Caroline, et si cette combinaison pourrait un jour ou l'autre lui servir à quelque chose. Le duc laissa les femmes ensemble et monta chez son frère.

Le motif pour lequel Caroline et Léonie ne s'étaient pas liées au couvent, c'était la différence de leur âge. Quatre ans établissent une distance très-sensible dans l'adolescence. Caroline n'avait pas voulu dire le vrsL motif au duc, dans la crainte de paraître vouloir vieil* lir sa compagne, sachant bien, d'ailleurs, que c'est jouer un mauvais tour à la plupart des jolies femmes que de se rappeler leur âge trop fidèlement. Il est même à noter que tout le temps que demeura madame d'Arglade à Séval, elle se fit passer pour la plus jeune, et que Caroline accepta en bonne fille cette erreur de mémoire sans la démentir.

Caroline connaissait donc en réalité fort peu sa protectrice, ell& ne l'avait jamais revue depuis qu'enfant, sur 'les bancs de la petite classe, elle avait vu sortir du couvpm mademoiselle Léonie Lecomte, laquelle, ivre d'épouser un gentilhomme^ n'avait regretté personne,

mais, adroite déjà et calculée, avait fait de tendres adieux à tout le monde. À cette époque, Caroline et Camille de Saint-Geneix, filles nobles et dans l'aisance, pouvaient être bonnes un jour à retrouver. Elle leur écrivit donc d'une façon très-<îompatissante, lorsqu'elle apprit la mort de leur père. En lui répondant, Caroline ne lui cacha pas qu'elle restait non-seulement orpheline, mais ruinée... Madame d'Âi^lade se garda bien de délaisser son amie dans le malheur. D'autres conipagnes de couvent qu'elle voyait davantage lui dirent que les Saint-Geneix étaient ravissantes et que certaiiiement, avec des talents et sa beauté, Caroline ferait nn bon mariage quand même. Propos de jeunes femmes sans expérience I Léonie pensa bien qu'elles se trompaient, mais elle pouvait essayer de marier Caroline, et de se trouver par là immiscée dans des questions de confiance et dans des pourparlers d'intimité avec diverses familles. Elle ne songeait dès lors qu'à se faire beaucoup d'aboutissants, à étendre partout ses relations, à obtenir des confidences en ayant l'air d'en faire. Elle voulut attirer Caroline chez elle, dans sa province, lui offrant avec grâce et délicatesse un asile et une famille. Caroline fut touchée de tant de bonté, répondit qu'elle ne quittait pas sa sœur et ne désirait point se marier, mais que si elle se trouvait un jour dans une situation trop pénible, elle aurait recours au généreux cœur de Léonie pour qu'elle lui cherchât un petit emploi.

D^s lors Léonie, toujours pleine de promesses eC

d'éloges, reconnut que Caroline n'entendait pas la vie de ressources, et cessa de s'occuper d'elle jusqu'au jour ou d'anciennes amies, qui peut-être plaignaient Caroline plus sincèrement, firent savoir à Léonie qu'elle cherchait une place d'institutrice dans une famille sérieuse ou de lectrice chez quelque vieille dame in« lelligente. Léonie aimait à protéger, elle avait toujours quelque chose à demander pour quelqu'un; c'était l'occasion de se faire voir et de plaire. Se trouvant à Paris dans ce moment-là, elle se hâta plus que les autres, et tout en cherchant, elle tomba sur la marquise de Villemer, qui renvoyait précisément sa lectrice. Elle en voulait une vieille à cause de monsieur le duc, qui aimait trop les jeunes. Madame d'Arglade fit ressortir les inconvénients de l'âge qui avaient rendu Esther acariâtre. Elle diminua de beaucoup aussi la jeunesse et la beauté de Caroline. C'était une fille d'une trentaine d'années, assez bien autrefois, mais qui avait souffert et qui devait être fanée. Puis elle écrivit à Caroline pour lui dépeindre la marquise, pour l'engager à se présenter vite et pour lui oflrir de partager son pied-à-terre à Paris. On a vu que Caroline la trouva partie, se présenta elle-même à la marquise, l'étonna par sa beauté, la charma par sa franchise, et fit par l'ascendant et le charme de son aspect plus que Léonie n'avait espéré pour elle.

En voyant Léonie grasse, pimpante et dégourdie, mais ayant conservé ses mines de petite fille et même exagéré son blaisement enfantin, Caroline fut étonnée,

et se demanda de prime abord si tout cela n'était paj affecté; mais elle en prit vite son parti avec bienyeîllance et partagea Terrem» de tout le monde. Madame d'Àrglade fut charmante pour elle, d'autant plus qu'élis avait déjà questionné la marquise sur son compte, el qu'elle la savait bien ancrée dans les bonnes grâces de la vieille dame. Madame de Villemer la déclarait par>faite de tous points, vive et sage, franche et douce, d'une intelligence hors ligne et du plus noble caractère. Elle avait chaudement remercié madame d'Arglade de lui avoir procuré cette perle d'Orient, et madame d'Arglade s'était dit: «À la bonne heure I je vois que Caroline pourra m'être utile ; elle l'est déjà. On fait donc bien de ne dédaigner et de ne négliger personne.» Et elle Taccablait de caresses et de flatteries qui semblaient aussi ingénues que des efiusions ae pensionnaire.

Au moment de se rendre chez son frère, le duc, qui était résolu à provoquer un racconunodement, marcha pendant cinq minutes dans le préau. Il lui revenait des bouffées de colère, et il craignait de n'être pas maître de lui, si le marquis renouvelait h semonce. Enfin il se décida, monta, traversa un long vestibule, entendant son sang battre si fort dans ses tempes, qu'il couvrait pour lui le bruit de ses pas.

Urbain était seul au fond de la bibliothèque, pièce longue et d'un style ogival , à voûtes élancées, qu éclairait faiblement sa petite lampe. Il ne lisait pas; mais, entendant venir le duc. il avait olacé on livre

devant lui, rougissant de paraître hors d'état de travailler.

Le duc s'arrêta pour le regarder avant de lui adresser la parole. Sa pâleur mate et ses yeux creusés par la douleur l'émurent profondément. Il allait lui tendre la msdn, lorsque le marquis se leva et lui dit d'un ton grave : — Mon frère, je vous ai beaucoup offensé il y a une heure. J'ai été injuste probablement, et dans tous les cas je n'avais pas le droit de remontrance envers vous, moi qui, n'ayant aimé qu'une femme en ma vie, me suis rendu coupable de sa perte et de sa mort. Je reconnais donc l'absurdité, la dureté, la vanité de mes paroles, et je vous en demande sincèrement pardon.

— Eh bien I je t'en remercie de toute mon âme, répondit Gaétan en lui serrant les deux mains, tu me reiuls grand service , car j'étais résolu à te faire des excuses. Si je sais de quoi par exemple, je veux que le diable m'emporte I Mais je me suis dit qu'en luttant avec toi sous ces arbres je t'avais excité les nerfs. Je t'ai fait du mal peut-être, j'ai la main dure... Pourquoi ne me parlais-tu pas?... Et puis... et puis... Tiens, je t'avais fait bien souflBrir, et peut-être depuis longtemps, sans le savoir ; mais je ne pouvais pas de viner... J'aurais pourtant dû deviner cela, et de cela je te demande sincèrement pardon, moi aussi, mon pauvre frère I... Mi I pourquoi as-tu manqué de confiance en moi après ce que nous nous étions juréî

— Avoir confiance en toil reprit le marquis; ehl

ne vois-tu pas que c'est mon plus grand besoin , DGia soif la plus vive, et que ma colère n'était que du chagrin 7... Je la pleurais, cette confiance remise en questioii, je Ivt pleurais avec des larmes de sang I Rends-lamoi, je ne peux plus m'en passer.

— Que faut-il faire? Vovons, disl... Je suis toujuui-ss prêt à répreuve du fer et du feu I II n'y a que l'épreuve de Peau dont je te prie de me dispenser. S'il fallait en boire I...

— Àh I tu ris toujours, tu vois bien I

— Je ris, je ris... parce que c'est ma manière d'être content, à moi, et du moment que tu m'aimes toujours, le reste n'est rien. Et puis qu'est-ce qu'il y a donc de si grave 7... Tu aimes cette charmante fille 7 Tu n'as pas tort. Tu veux que je ne lui parle plus, que je ne la rencontre jamais, que je ne la regarde pas ? C'est fait , c'est juré , et si cela ne suffit pas , je pars demain, tout de suite, si tu veux, sur la Blanche, le ne vois pas ce que je peux faire de pis I

— Non, non, ne pars pas, ne m'abandonne pas I... Ne vois-tu pas, Gaétan, que je me meurs 7

— Ahl grand Dieul que dis-tu donc là? s'écria le duc en soulevant Tabat-jour de la lampe et en regarlant son frère au visage ; puis il se jeta sur ses mains, et, ne trouvant pas le pouls assez vite, il tâta avec les deux siennes la poitrine de son frère, et sentit les tettements désordonnés et irréguliers du cœur du malade.

Cette affection avait gravement menacé h\ vie du

marquis dans sa première jeunesse. Elle avait disparu, laissant une complexion délicate, de grands malaises nerveux, des réactions de force un peu brusques, mais en somme une existence aussi assurée que cent autres plus énergiques en apparence et réellement moins bien trempées, moins soutenues par une volonté saine et une puissance d'élite. Cette fois cependant le mal ancien avait reparu, et même avec assez de violence pour justifier la terreur de Gaétan et Dour produire par moments chez son frère les accablements et les sensations de Tagonie.

— Pas un mot à ma mère I dit le marquis en se levant et en allant ouvrir la fenêtre. Ce n'est pas demain que je dois succomber; j'ai encore des forces, je ne m'abandonne pas. Où vas-tu?

— Parbleu I je monte à cheval, je cours cherciier un médecin...

— Où? qui ? Il n*y en a point Ici qui connaisse assez mon organisation pour ne pas risquer de me tuer s'il m'entreprend au nom de sa logique. Garde-toi bien, si je faiblis, de m'abandonner à ces Esculapes de village, et rappelle -toi que la saignée m'emportera comme le vent emporte une feuille à l'automne. J'ai été assez médicamenté, il y a dix ans, pour savoir ce qu'il me faut, et je me soigne. Tiens, n'en doute pas, ajouta-t-il en montrant au duc des poudres dosées dans un tiroir de son bureau. Voici des calmants e( des excitants dont je sais varier l'emploi ; je connais parfaitement mon mal et le traitement. Sois sûr que

laO LB MARQUIS DB VILLBMBR.

Chanson du ciel ; mm tu mens. Elle n'aime personne, elle ne m'aimera jamais!

— Veux-tu que j'aille la chercher en lui disant que tu es malade sérieusement? Je parie que dans cinq minutes eHe est ici I

— C'est possible, répondit le marquis avec une douceur languissante. Elle est pleine de charité, de dévouement; mais ce serait pire pour moi de constater la pitié... et rien de plus!

— Bahl tu n'y entends rien! La pitié, c'est le commencement de l'amour. Il faut bien que tout commence par quelque chose qui n'est pas encore le milieu ni la fin. Si tu voulais te laisser guider par moi, dans huit jours, vois-tu...

— Ahl voilà où tu me fais plus que du mal. S'il était aussi facile que tu crois de se faire aimer d'elle^ je ne le souhaiterais plus si ardemment,

— Eh bien I l'illusion serait dissipée. Tu redeviendrais cahne. Ce serait déjà quelque chose.

— Ce serait ma fin, Gaétan I reprit le marquis en s'animant et en retrouvant de la force dans la vou. Ahl que je suis malheureux que tu ne puisses pas me comprendre I Mais il y a là un abîme qui nous sépare. Prends-y garde, mon pauvre ami! avec une imprudence, avec une légèreté, avec une erreur de tan dévouement, tu peux me tuer aussi vite que si tu prenais un pistolet pour me faire sauter la tête.

Le duc était fort embarrassé. Il trouvait la situation &imple entre deux êtres plus ou moins portés Tiid

ver le moyen de le servir véntablement. Il aurait voulu avertir Caroline, faire appel à sa bonté, & son estime, lui dire de gouverner doucement le moral de ce malade, de lui épargner la vue de l'avenir, quel qu'il dût être, de le bercer d'espoirs vagues et de poétiques rêveries; mais c'était lancer la pauvre fille sur une pente bien aangereuse, et elle n'était point asses entmi pour ne pas comprendre qu'elle y risquait sa réputation et probablement son propre repos.

La destinée, qui est très-active dans les drames de ce genre, parce que son action rencontre toujours des âmes prédisposées à la subir, fit ce que le duc n'osait foire.

Malgré la promesse que le duc avait foite à sol firère de n'avertir personne , il ne put se résoudre à endosser la périlleuse responsabilité du silence absolu. 11 croyait au médecin , quel qu'il fût , tout en disant qu'il ne croyait pas à la médecine, et U résolut d'aller à Ghambon pour s'entendre avec un jeune homme qui ne lui avait paru manquer ni de savoir ni de prudence, un jour qu'il l'avait consulté sur une indisposition légère. Il lui confierait sous le sceau du secret la situation du marquis , l'engagerait à venir an château le lendemain sous prétexte de vendre un bout ae

prairie enclavé dansi les terres de Séval, et là il ferait en sorte que le médecin vit le malade, ne fut-ce que pour observer sa physionomie et son allure, ans donner d'avis officiel ; on verrait à soumettre cet avis à M. de Villemer, et peut-être consentirait-il à le suivre. Enfin le duc, qui ne savait pas veiller dans le calme et ie silence de la nuit , avait besmn d'agir pour secouer son inquiétude. Il calcula qu'en une demi -heure U serait à Ghambon, et qu'une heure lui suffirait ensuite pour réveiller le médecin , parler avec lui et revenir. 11 pouvait, il devait être de retour avant que son frère, qu'il voyait calme et qui paraissait endormi, fût sorti de son premier sommeil.

Le duc le quitta sans bruit, gagna le dehors par le jardin, afin de n'être entendu de personne, et descendit d'un pas rapide vers le lit de la rivière jusqu'à une passerelle de moulin et à un sentier qui le conduisit à la ville en droite ligne. En prenant un cheval et en suivant la route, il eût bit du bruit et gagné fort peu de temps. Le marquis ne dormait pas si profondément qu'il ne l'eût entendu sortir de sa cùambre t mais, ignorant son projet et ne voulant pas l'empêcher d'aller se reposer, il avait feint de ne s'apercevoir de rien.

Il était aiors un peu plus de minuit. Madame d'Arglade avait suivi Caroline dans sa chambre pour babiller encore, après avoir pris congé de la marquise. — Eh bien! chère belle, lui disait -elle, êtes-^'ous réellement aussi contente de cette maison que vous le

dites? Soyez franche avec moi, si quelque chose vont y chagrine. Ëh I mon Dieul il y a toujours et partout quelque peti^.e chose qui cloche I... Profitez de ce qua me voUà pour me le confier. J'ai quelque ascendant sur la marquise , sans le chercher, à coup sûr; mais elle aime les têtes folles, et puis moi, qui suis d'un naturel heureux et qui n'ai jamais besoin de rien pour moi-même, j'ai le droit de servir mes amis sans ma gêner.

— Vous êtes très-bonne, répondit Caroline; mais ici tout le monde aussi est bon pour moi, et si j'avais quelque ennui, je le dirais tout simplement.

— À la bonne heure, merci, dit Léonie en prenant la promesse pour elle. Eh bien I et le duc? il ne vous a jamais taquinée, le beau duc ?

— Très-peu, et c'est fini.

— Bien , vous me faites plaisir de me dire cela. Savez-vous qu'après vous avoir écrit pour vous engager à entrer ici, j'ai eu un remords de consdenoe? Je ne vous avais point parlé de ce grand vainqueur?

— II est vrai que vous aviez semblé craindre de m'en parler.

— Craindre, non , je l'avais complètement oublié; je suis si étourdie! Je me suis dit ensuite: «Mon Dieu, pourvu que mademoiselle de Saint-Geneix ne soit pat ennuyée de ses manèges!» car il en a, des manèges, et avec tout le monde !

— Il n'en a pas eu avec moi. Dieu merci.

— Alors tout est bien , répondit Léonîe, qui a'ea

LB liARQUIS DS YILLBMBlt. 1«

crut pas un mot. Elle parla chiffons , et tout à coup :

— Ah I mon Dieu I dit-elle, voilà que l'envie de dormh" me prend , moi I Ce que c'est que le voyage I A demain, chère Caroline. Êtes-vous matinale?

— Oui, et vous?

— Moi, hélas I ip&s trop ; mais dès que j'aurai les yeux ouverts,... entre dix et onze, n'est-ce pas? je vous trouverai chez vous.

Elle se retira, décidée à se lever matin, à errer partout, comme au hasard, et à surprendre tous les détails d'intimité de la famille. Caroline la suivit pour l'installer dans son appartement et rentra dans sa petite chambre, qui était assez éloignée de celle du marquis, mais dont les croisées en retour sur le préau se trouvaient à peu près en face des siennes.

Avant de se coucher, elle mit en ordre quelques cahiers, car elle étudiait beaucoup et aimait à s'instruire ; elle entendit sonner une heure du matin, et alla fermer sa persienne avant de se déshabiller. En ce moment, elle saisit un coup sec frappé sur les vitres d'en face, et, ses yeux se portant dans la direction du bruit, elle vit tomber en éclats une glace de la fenêtre éclairée du marquis. Étonnée de cet accident et du silence qui suivit, Caroline prêta l'oreille. Personne ne bougeait, personne n'avait entendu. Peu à peu des sons confus lui parvinrent, d'abord de faibles plaintes, puis des cris étouffés et une sorte de râle.

— On assassine le marquis! fut sa première pensée, car les murmures sinistres partaient évidemment d«

chez lui. Que faire? appeler, chercher, avertir le

qui demeurait encore plus loin ?... Tout cela était

long, et d'ailleurs, sous l'oppression de pareils

tissements, l'indécision n'est pas permise. Car

; mesura de l'œil la distance : c'étaient vingt pi

gazon à parcourir. Si des malfaiteurs avaient pé

; chez M. de Villemer, c'était par l'escalier de la

l relie du Griffon, qui faisait hce à celle du Rei

[ Ces deux cages à degrés portaient le nom des

blêmes grossièrement sculptés sur le tympan

portes. L'escalier du Renard desservait de ce c6té

partement de Caroline. Nul autre qu'elle ne po

\ arriver aussi vite, et sa seule approche pouvait

l&cher prise aux égorgeurs. Dans la tourelle du Gi

î se trouvait d'ailleurs la corde d'un petit beffroi

>: se dit tout cela en courant, et elle avait fmi de

' dire en arrivant à cette porte, qu'elle trouva ou\

; Le duc était sorti par là, se promettant de rentre

f là au jour sans faire crier les gonds, et ne en

: nullement aux brigands, race inconnue dans le p

Pourtant Caroline, confirmée d'autant plus

cette imagination, monta d'un trait l'escalier de p

1 en spirale. Là, elle n'entendit plus rien, avança

le couloir et s'arrêta hésitante devant l'entrée de

partement du marquis. Elle se hasarda à frappe

ne lui répondit pas. Il n'y avait certes pas d'assa

autour d'elle; mais alors qu'était-ce donc que cei

entendus? Un accident quelconque, mais grave à

SÛT et qui réclamait de prompts secours. Elle p

la porte, qui n'était même pas renfermée au loquet, et trouva M. de Villemer étendu sur le caffeau , près de la fenêtre qu'il n'avait pas eu la force d'ouvrir, et dont n avait brisé la vitre pour respirer, se sentant comme foudroyé par un étouffement subit.

Le marquis n'était pas évanoui. II avait eu les affres de la mort, il sentait revenir la respiration et la vie. Comme il avait le visage tourné vers la fenêtre, il ne vit pas entrer Caroline, mais il l'entendit, et croyant que c'était le duc : — N'aie pas peur, lui dit-il d'une voix faible, ça se passe. Aide-moi à me relever, J6 n'en ai pas encore la force.

Caroline s'élança et le releva avec l'énergie d'une volonté surexcitée. Ce fut seulement en se retrouvant assis qu'il la reconnut ou crut la reconnaître, car sa vue, encore voilée, était traversée par des ondes bleues, et ses membres avaient contracté une demirigidité qui les rendait insensibles au toucher des bras et des vêtements de Caroline.

— Mon Dieul... est-ce un rêve? dit-il en la regardant avec une sorte d'égarement; vous! est-ce vous?

— Mab oui, c'est moi, répondit-elle; je vous ai entendu gémir... Qu'y a-t-il donc? mon Dieu! que fautil faire? Appeler votre frère, n'est-ce pas? Mais je n'ose en* ore vous quitter. Que sentez-vous? qu'avezvous?

— Mon frère! reprit le marquis en se ranimant jusqu'à recouvrer la mémoire; ahl c'est lui qui voua amène ici I Où est-il?

jgg LB MARQUIS DB YILLBMBR.

— II n'est pas là, il ne sait rien.

— Vous ne Tavez pas vu ?

— Non I je vais le faire appeler.

— Ah I ne me quittez pas !

— Eh bien! non ; mais vous secourlrl...

— Rien, rien I Je sais ce que c'est, ce n'est rien N'ayez pas peur, me voilà tranquille. Et... vous êtelà I et vous ne saviez rien ?

— Rien au monde I Depuis quelques jours, je vous trouvais changé... Je pensais bien que vous étiez malade, mais je n'osais pas m'e^i inquiéter...

— Et tout à rheure,... j'ai donc appelé?... Quoi? qu'ai-je dit?

— Rien I Vous avez brisé cette vitre, en tombant peut-être! Ne vous a-t-elle pas blessé?

Et Caroline, approchant la lumière, regarda et toucha les mains du marquis. La droite était assez fortement coupée : elle lava le sang, et, retirant adroitement les parcelles de verre, elle pansa la blessure. Urbain la laissa faire en la regardant avec Tétonne* ment attendri d'un homme qui, ramassé sur le champ de bataille , se sent dans des mains amies. Il répétait faiblement : — Mon frère ne vous a donc rien dit, vrai?

Elle ne comprenait rien à cette question , qui lui semblait rentrer dans la fixité d'une idée maladive, et pour la lui ôter elle lui raconta, tout en le pensant, qu'elle l'avait cru aux prises avec des assassins. — • C'était absurde à coup sûr, dit-elle en s'efforçant de

LB MARQUIS DE VILLBMBR. \m

régayer ; mais que voulez -vous? cette peur-là s'est emparée de moi, et je suis accourue comme au feu, fins avertir personne.

— Et si cela eût été réel , vous veniez vous jeter dans le danger?

— Ma foi, je n*ai pas songé à moi, je n'ai pensé qu'à vous et à votre mère. Ah I bah I je vous aurais aidé à vous défendre , je ne sais pas comment , je ne sais pas avec quoi, mais j'aurais trouvé quelque chose, j'aurais fait diversion d'ailleurs... Allons, vous voilà pansé, ceci ne sera rien; mais le reste, qu'est-ce donc? Vous ne voulez pas me le dire? Il faut pourtant que vos amis sachent vous secourir; votre frère?...

— Oui, oui, le duc sait tout; ma mère, rien!

— Je comprends, vous ne voulez pas,... je ne lui dirai rien ; mais vous me permettrez de m'inquiéter, moi , de chercher avec le duc ce qu'il faut faire pour vous soulager. Je ne serai pas importune. Je sais comment il faut être avec ceux qui souffrent. J'ai été garde-malade de mon pauvre père et du mari de ma sœur... Voyons... ne trouvez pas mauvais que je sois venue là sans savoir, sans réfléchir... Vous vous seriez relevé vous-même, un peu plus tard, je le sais bien; mais c'est triste de soufifrir seul. Vous souriez? Allons, monsieur le marquis, il me semble que vous êtes un peu mieux. Ohl que je le voudrais I

— Je suis dans le ciel! répondit le marquis, et, comme il ne se faisait aucune idée de l'heure : Restes

encore 1 lui dit-il ; il n'est pas tard. Mon frère m'a veillé un peu dans la soirée, il va revenir.

Garofine ne se permit aucune objection, elle ne songea seulement pas à ce que le duc pourrait penser en la trouvant là, à ce que les domestiques pourraient dire s'ils la voyaient rentrer chez elle en présence d'un ami en péril , elle ne supposait même pat l'outrage du soupçon. Elle resta.

Le marquis voulait lui parler encore, il n'en avait pas la force. — Ne parlez pas, lui dit-elle. Essayez de dormir, je vous jure de ne pas bouger.

— Quoi? vous voulez que je dorme? Mais je ne le puis pas... Quand je m'endors, j'étouffe.

— Et pourtant vous êtes accablé de fatigue, voi yeux se ferment malgré vous. Eh bien I il faut obéir à la nature. Si vous avez encore une crise, je vous aiderai à la supporter, je serai là.

La confiance et la bonté de Caroline eurent sur lé malade un effet magique. II s'endormit, il reposa paisiblement jusqu'au jour. Caroline s'élait assise prèa d'une table, et maintenant elle savait quel était son mal physique, et comment il fallait le soigner, car, sur cette table , elle avait trouvé une consultation avec le traitement simple et rationnel signé d'un des premiera médecins de France. Le marquis , pour rassurer son frère sur sa manière de se soigner lui-même, lui avût montré cette pièce revêtue de Tautorité d'un grand nom, et la pièce était restée là, sous la main, sous tes yeui de Caroline , qui l'étudiait avec un grand soin. Elle vit

LB MARQUIS DB VILLBIiBR. 191

que le marquis avait eu depuis qu'elle le connaissait un régime très-opposé à celui qui lui était presmt: il ne faisait pas d'exercice, il mangeait mal et veillait trop. Elle ne savait pas si cette rechute ne serait pas mortelle; mais si elle ne l'était pas, elle se promettait d'être rue ses gardes à l'avenir et d'oser s'occuper de sa santé, eût-il encore avec elle cet air froid et sombre que maintenant elle attribuait à une angoisse toute physique.

Le duc fut de retour avant le soleil. Il n'avait pas trouvé le médecin, il lui fallait aller le cherchera Évaux. Avant de s'y rendre , il voulut voir son frère. L'aube dessinait sa première ligne blanche à l'horiason lorsqu'il regagna sans bruit la chambre du marquis. Celui-ci dormait alors si réellement qu'il ne l'entendit pas monter, et que Caroline put aller au-devant de lui sur l'escalier pour qu'il ne fît aucune exclamation de surprise en la voyant. Sa surprise fut grande en effet lorsqu'il la vit descendre vers lui en mettant un doigt sur ses lèvres. Il ne comprit rien à ce qui s'étai/ passé. 11 crut que le marquis lui avait caché la vérité, qu'elle savait son amour, son chagrin, et qu'elle était venue le consoler.

— Ali I ma chère amie I lui dit-il en lui prenant les mains, soyez tranquille; il m'a tout confié. Vous êtes venue, vous êtes bonne, vous le sauverez I — Et il porta les mains de Caroline à ses lèvres avec une véritable affection,

-^Mais, lui dit-elle un peu étonnée , puisque vous

in LB Marquis db yillbmbr.

le saviez si mal, comment Favez-vous quitté cette nuit? Et puisque vous comptiez sur mes soins, pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?

— Que s'est41 donc passé? dit le duc, qui vit qu'ils ne s'entendaient pas. — Elle lui raconta en trois mots révénement, et comme, préoccupé de ce qu'il apprenait, il la reconduisait, à travers le préau, jusqu'à Tescalier du Renard, madame d'Arglade, qui était déjà debout derrière sa croisée, les vit passer^ causant à voix basse , d'un air d'intimité mystérieuse. Ils s'arrêtèrent devant la porte, et là ils se parlèrent encore. Le duc raconta à mademoiselle de Saint-Geneix la tentative qu'il avait faite pour amener un médecin à voir son frère, et Caroline le dissuada de cette pensée. Elle croyait que "a consultation lue par elle suffirait, et qu'il serait fort imprudent de suivre une nouvelle marche quand on avait eu de la première des résultats certains. Le duc lui promit vivement de se conformer à son avis, d'avoir confiance par conséquent. Madame d'Arglade les vit se serrer la main, et le duc, retournant sur ses pas, remonter l'escalier du Griffon.

— Eh bieni j'en ai assez vu, pensa Léonie, et je n'ai que faire d'aller couru* dans la rosée, que je n'aime pas du tout; je peux dormir la grasse matinée. Et en se rendormant : — Cette Caroline I se dissdtelle; je voyais bien qu'elle mentait! Comme c'était probable que le duc lui laisserait conserver sa vertu! mais je la tiens, son beau secret I et si j'ai jamais

line, vous seule ici pouvez être celte personne-là. Mon frère a une grande estime, un profond respect, et même, je crois, une sincère amftié pour vous. Essayez de le gouverner huit jours, quinze jours» un mois peut-être 9 car si aujourd'hui il peut se lever, ce soir il sera ici feuilletant et prenant des notes; s'il dort encore la nuit prochaine , il se croira hors d'affaire, et la nuit suivante il ne se couchera pas. Vous voyez quelle tâche nous devons nous imposer. Moi, j*y suis tout résolu, tout dévoué, mais à moi seul je ne pourrai rien. Je l'ennuierai , il se lassera de ne voir que moi, et son impatience neutralisera l'effet de mei soins. Avec vous,... une femme, une gardienne volo» taire, généreuse, ferme et douce, patiente et tenaci comme les femmes seules savent l'être, je vous réponds qu'il se soumettra sans dépit, et que plus tard, quand les crises auront disparu, il vous bénira de l'avoir contrarié.

Cet insidieux exposé de la situation chassa entièrement le vague et rapide soupçon de Caroline. — Oui, oui , répondit-elle avec fermeté, je serai cette gardienne-là. Comptez sur moi; je vous remercie de me choisir, et ne m'en sachez aucun gré. Je suis habituée au métier d'infirmière ; cela ne me coûte n£ ne me fatigue. Votre frère est pour moi comme pour vous quelque chose de si respectable et de si supérieur à tout ce que nous connaissons, que c*est un bonheur et un honneur de le servir. Voyons , entendons-nous pour nous partager cette bonne tâche sans éveiller

194 LB MAHQUIS DB YILLBIiBR.

avez donnée cette nuit^ je vous parle comme si étiez ma sœur? Je suis très-embarrassé, je perds la tête, voyez-vous! Urbain se tue au travail. Je n'ai pas assez d ascendant sur lui ; il ne veut pas que j^avertlbse notre mère de la reprise do son ancien mal. L'avertir en efiet, c'est l'agiter dangereusement; infirme comme elle l'est, elle voudrait être toujours là, veiller... Aa bout de deux nuits, elle y succomberait... Il faut donc qu'à nous deux nous sauvions mon frère sans qaT y paraisse, sans mettre de laquais et de filles dft chambre dans la confidence. Ces gens-là parlent toujours. Voyons! étes-vous une femme de cœur et de tête comme je me le suis persuadé ? Voulez-vous ; pouvez-vous, osez-vous m'aider sérieusement à le mgner en secret , à le veiller alternativement avec ma pendant plusieurs soirées, plusieurs nuits au besoin, h ne pas le laisser seul une heure, afin que, même pendant une heure, il ne puisse pas reprendre ses maudits bouquins? Il ne lui faut pas autre chose , j'en suis persuadé, qu'un repos absolu de l'esprit, asses de sommeil , un peu de promenade, et qu'il pense à manger. Pour cela, il faut l'autorité despotique, oni,

iespotique, d'une personne qui ne s'embarrasse pas dd le contrarier, d'un cœur dévoué,... pas susceptible, ni fier, ni défiant mal à propos, qui supporte ses boutades s'il en a, ses élans de reconnaissance exaltée s'il lui en échappe, une amie sérieuse enfin qui ait la

lélicatesse, l'intelligence de la charité pour lui &ire wcepter et peut-être aimer son joug. Eh bien I Caio-

IM LB MABQUIS DB YILLBMBR.

le soupçon de son état autour de nous. D'abord vous vous installez la nuit dans sa chambre.

— Il ne le soutfrira pas.

— Eh bien! d'ici on doit Tentendre respirer. Voilà un grand sofa où on peut très-bien dormir, roulé dans un manteau. Nous y passons la nuit à tour de rôle , vous et moi, jusqu'à nouvel ordre.

— Très-bien I

— Vous le faites lever de bonne heure, afin qu'il prenne l'habitude de dormir la nuit, et vous l'amenez déjeuner avec nous.

— Si vous le lui faites promettre I

— J'essayerai. C'est absolument nécessaire qu'il mange plus d'une fois en vingt-quatre heures. Nous le faisons promener ou seulement s'asseoir avec nous à l'air jusqu'à midi. C'est l'heure de sa visite et de la TÔtre à la marquise ; je travaille ensuite avec elle jusqu'à cinq heures; alors je m'habille...

— Il ne vous faut pas une heure. Vous reviendrez lui faire une petite visite dans la bibliothèque? J'y serai.

— Soit 1 nous dînons tous ensemble ; nous le retenons au salon jusqu'à dix heures. Alors vous le suivez.

— Tout ceci est parfait, mais quand ma mère a des visites, elle nous laisse libres, et vous pourriez bien, à ces moments-là, venir causer ici avec nous une heure ou deux?

— Non pas causer, répondit Caroline, je viendrai

LB Marquis db yillbmbr. 197

lui faire un peu de lecture, car vous pensez bien qu'il ne passera pas tout ce temps-là sans vouloir s'intéresser à quelque chose, et je lirai de manière à l'assoupir, à le disposer au sommeil. Voilà, c'est convenu. Seulement, aujourd'hui, nous allons être bien empêchés par madame d'Ârglade.

— Aujourd'hui je me charge de tout, et madame d'Arglade part demain avec le jour ; donc mon frère est sauvé, et vous êtes un angel

Le marquis, informé par son frère de tout cet arrangement, se soumit avec reconnaissance. Il était extrêmement faible et comme convalescent d'une crise aiguë qui l'avait, non pas épuisé, mais vaincu moralement presque autant qu'eût pu le faire une longue maladie. 11 ne pouvait plus combattre son amour, sa résistance était à bout, et, ne sentant plus dans cet état de faiblesse les orages et les dangers de la passion, û se livrait à la douceur d'être l'objet d'une tendre sollicitude. Le duc ne lui permettait pas d'interroger l'avenir. — Tu ne peux prendre aucune détermination dans l'état où te voilà, lui disait-il. Tu n'as pas ton libre arbitre; sans la santé, point de clairvoyancd morale. Laisse-nous te guérir, et tu verras

(98 LB MA.RQUIS DB YILLBIiBR.

bien que guéri, tu recouvreras Ténergie nécessaire pour résister soit à ton penchant, soit aux scrupules qu'il te cause. Jusque-là, je ne vois pas ce que tu aurpîi> sur la conscience, puisque mademoiseUe de Saint-Geneix ne se doute de rien, et ne fait après tout que ce qu'une sœur ferait à sa place.

Ce mezzo termine pacifia toutes les agitations da malade. Il se leva un instant pour aller voir sa mère, à laquelle il fit croire qu'une indisposition insigni* fiante était cause de l'altération de ses traits. Il demanda la permission de ne pas reparaître ce jour4à, et put pendant vingt-quatre heures, c'est-à-dire jusqu'au départ de madame d'Arglade, se livrer à un repos presque absolu.

Durant cette journée, il régna entre le duc et Caroline un air de bonne intelligence et un échange de regards qui n'avaient pour objet que l'état du mai^ quis, mais qui achevèrent d'abuser Léonie. Elle parti bien sûre de son fait, mais sans dire à la marquât rien qui eût pu faire supposer en elle une pénétr»tion quelconque.

Au bout de huit jours, M. de Villemer était guéri. Tout symptôme d'anévrisme avait disparu, et, soumis à un régime rationnel, il reprenait même un certain éclat de santé et une habitude de calme intérieur qui l'avaient fui depuis longtemps. Personne, depuis dix ans, nb s'était occupé de lui avec l'assiduité, le oévouement, l'égalité d'humeur, le charme inoui dont savait l'entourer mademoiselle de SaintrGeneixi

LB Maxv<uiS DB YILLBMBR. 199

on pourrait dire même que jamais il n'avait rencontré das soins à la fois si éclairés et si doux, car sa mère, outre qu'elle manquait* de force et d'activité physique, s'était montrée trop ardente et trop inquiète dans ceux qu'elle lui avait prodigués à Tépoque où sa vie avait été déjà menacée. Elle eut bien cette fois quelque soupçon d'une rechute en voyant son fils plus souvent près d'elle, par conséquent moins acharné à son travail ; mais quand vint ce soupçon, la crise était passée : le bon accord de tranquillité concerté entre le duc et Caroline, Tignorance absolue des domestiques, peu nombreux et par cela même très-occupés, la sérénité du marquis, tout contribua à la rassurer, et au bout d'une quinzaine, elle rema^ qua même que son fils reprenait un air de jeunesse et de bien-être dont elle n'eut plus qu'à se réjouir. On avait caché avec soin l'état du marquis à madame d'Ai^lade. Le duc ne renonçait nullement pour lui au grand mariage projeté. 11 jugeait Léonie babillarde, évaporée, et ne voulait pas qu'on sût dans le monde que la santé de son frère pouvtdt, à un moment donnée causer des craintes sérieuses. Le duc avait bien averti Caroline à cet égard. 11 jouait avec elle, dans l'intérêt de son frère, tel qu'il Tentendait, le doublA jeu de la prédisposer autant que possible et peu à peu à un dévouement sans bornes, et pour cela il trouvait bon de lui rappeler souvent que l'avenir de la famille reposait tout entier sur le fameiu mariage. Gandine n'avait donc garde de l'oublier, et

ton LB MARQUIS DB VILLBMBR.

confiante dans la loyauté des deux frères, dans ht notion de son devoir et dans le désintéressement de son propre cœur, elle marcBait résolument vers an abîme ofi pouvait s'engloutir à jamais sa destinée. Et c'est ainsi que le duc, bon de sa nature et animé des meilleures intentions pour son frère, travaillait de sang-froid à la perte d'une pauvre fille, digne par son mérite personnel d'être au faite du bonheur et de k considération.

Heureusement pour mademoiselle de Saint-Geneiz, i la conscience du marquis était assoupie, elle ne dormait pas complètement. D'ailleurs, sa passion fit tellement large la part de l'enthousiasme et de la véritable affection, qu'elle sembla disparaître et fat du moins vigoureusement enchaînée par la volonté. Il exigea que le duc fût presque toujours entre eux, et peu s'en fallut que dans sa sincérité il ne dispensât brusquement Caroline de oute surveillance en lui donnant sa parole de ne pas se remettre au travail sans sa permission. Un moment vint même où il la lui donna pour l'engager à cesser de veiller dans la bibliothèque : plus d'une fois il l'y avait trouvée, gardienne doucement et gaiement farouche des livres et des cahiers, mis, disait-elle, sous le scellé jusqu'à nouvel ordre; mais le duc contraria l'effe* de cette imprudence de son frère, en disant tout bas à Caroline qu'il ne fallait pas se fier à une parole donnée sincèrement à coup sûr, n>ais qu'il n'était pas au pouvoir d'Urbain de tenir. — Vous ne savez pas à

quel point il est distrait, lui dit-il ; quand une idée le tient, elle le domine et lui fait oublier toute promesse. Vitigt fois je l'ai trouvé furetant dans ces rayons lorsque j'avais le dos tourné, et quand je lui criais : Eh bieni eh bieni maraudeur I il semblait sortir d*un rêve et me regardait d'un air de profonde surprise.

Caroline ne se relâcha donc pas de sa surveillance. La bibliothèque était beaucoup plus voisine de l'appartement du marquis que du sien, mais encore assez au centre du manoir pour qu'il n'y eût rien de remarquable pour les domestiques à l'assiduité de la leotrice dans cette pièce consacrée à Tétude. On Ty voyait tantôt seule, tantôt avec le duc ou le marquis, le plus^souvent avec l'un et l'autre, bien que le duc eût mille prétextes pour la laisser seule avec son frère ; mais dans ces momeuts-là les portes toujours ouvertes, le livre souvent dans les mains de Caroline, qui lisait réellement avec intérêt, enfin, plus que tout cela, la vérité de la situation, vérité qui a plus de force que les ruses les mieux ourdies, étaient tout prétexte, toute velléité même à la malignité des commentaires.

Dans cette situation, Caroline se trouva très-heureuse, et plus tard elle se la retraça souvent comme la plus douce phase de sa vie. Elle avait souffert de la froideur d'Urbain, et elle le retrouvait plus bienveillant, plus confiant qu'elle ne l'avait espéré. Dès que toutes les inquiétudes relatives à sa santé furent dissipées, il s'établit donc entre eux un lien qui, pour Caroline, fut exempt de nuages. Le marquis se olut

toa LB Mi^RQUIS DB YILLEMBR.

extraordinairement à l'entendre lire, et bientôt mfime 1 consentit à se laisser aider par elle dans son tr&tvaiU Elle fit des recherches pour lui, et prit det ncr«9S qu'elle rédigea dans l'esprit où il les dérirait, esprit (j u'elle parut deviner merveilleusement. Enfin elle lui rendit ses études si agréables et lui en allégea si bien la partie sèche et rebutante, qu'il put se remettre à écrire sans fatigue et sans soufiGrance.

Le marquis avait certainement bien plus que sa mère besoin d'un secrétaire ; mais il n'avait jamais pu souffrir cet intermédiaire entre lui et l'objet de ses recherches. Il s'aperçut bien vite que nonnseolement Caroline ne l'égarait pas dans des idées étrangères aux siennes, mais encore qu'elle l'empédiait de s'égarer lui-même dans des préoccupations inutiles. Elle avait une remarquable netteté de jugement, jointe à une faculté rare chez les femmes, l'ordre dans Tenchainement des idées. Elle pouvait s'absorber longtemps sans fatigue et sans défaillance. Le marquis fit une découverte qui devait disposer de Im à jamais. C'est qu'il se trouvait en face d'une intelligence supérieure, non créatrice, mais investigatrice au premier chef, précisément l'organisation dont il avait besoin pour donner l'équilibre et l'essor à sa propre intelligence.

Disons-le dès à présent, M. de Villemer était un homme d'un génie très-sain, mais qui n'avait pas encore trouvé et qui attendait sa crise de développement. De là sa souffrance et la lenteur de son travail.

II pensait et il écrivait rapidement; mais sa conscience de philosophe et de moraliste créait à sa fougue d'historien enthousiaste des obstacles toujours renaissants. 11 était en proie aux scrupules, comme certains dévots sincères, mais malades, qui s'imaginent toujours n'avoir pas dit toute la vérité à leur confesseur. 11 voulait, lui, confesser à l'humanité la vérité sociale, et n'admettait pas assez que, pour une bonne part, cette science du vrai et même du réel est relative au temps où l'on vit. 11 n'en prenait pas son parti. Il voulait déterrer le sens des faits enfouis dans les arcanes du passé, et, s'étonnant, lorsqu'il en avait à grand'peine saisi quelques indices, de les trouver souvent contradictoires, il s'alarmait, se méfiait de sa propre lucidité ou de sa propre équité, suspendait son jugement et son travail, et durant des semaines et des mois se laissait dévorer par des incertitudes et des doutes terribles.

Caroline, sans connaître son livre, qui n'était encore écrit qu'à moitié, et qu'il cachait avec une timidité maûdive, eut bientôt deviné la cause de ses angoisses en eausant avec lui et en entendant ses réflexions, lorsqu'elle lui faisait la lecture. Elle lui présenta d'inspiration quelques réflexions d'une simplicité extrême, mais d'une droiture de cœur qui parut sans réplique. Elle s'embarrassait fort peu d'une petite tache dans une grande existence, ou d'une petite lueur de raison dans une époque de délire. Elle croyait qu'il fallait voir le passé connue on regarde la peinture, à la dis-

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lance voulue par rœil de chacun pour embrasser Tensemble, et savoir faire, ainsi que les maîtres l'ont voulu en composant leurs tableaux, le sacrifice dea détails sans importance, qui détruisent parfdis dans la réalité l'harmonie et même la logique de la nature. Elle fit remarquer qu'à chaque pas on observe dam le paysage des effets invraisemblables d'ombre et de lumière, et que le vulgaire a coutume de dire : « Gomment un peintre rendraitr-il cela? » Â quoi le peintre répondrait : u En ne le rendant pas. »

Elle convint que l'historien est plus enchsdné que l'artiste à l'exactitude du fait, mais elle nia qu'on pût procéder par des principes différents dans l'une on l'autre voie. Le passé et même le présent d'une vie individuelle ou collective n'avaient, selon elle, de signification et de couleur que dans leur ensemble el dans leurs effets. Les petits accidents, les irrésolutions, les déviations même rentraient dans le domaine de la fatalité, c'est-à-dire de la loi des choses finies. Pour comprendre une âme, un peuple, une époque, il Aillait les voir éclairés par l'événement comme la campagne par le soleil.

Elle hasarda ces réflexions avec une grande réserve, et sous forme de questions, sans parti pris, et conune prête à les supprimer si elles n'étaient point goûtées; mais M. de Yillemer en fut frappé, parce qu'il sentit qu'elle énonçait une certitude, une foi intérieure, et que si elle consentait à se taire, elle n'en resterait pas moins convaincue. Il lutta cependant un peu et lui

soumit bon nombre de faits qui l'avaient retenu et embarrassé lui-même. Elle les jugea d'un mot, avec le grand bon sens d'un esprit neuf et d'un cœur pur, st il s'écria bientôt en regardant le duc : — Elle trouve le vrai, parce qu'elle le porte en elle, et que c'est la première condition pour voir clair. Jamais une conscience troublée • ^amais un esprit faussai n'entendront l'histoire.

— C'est pour cela, lui dit-elle , qu'il ne faut peutêtre pas trop faire l'histoire avec des mémoires, car presque tous sont l'ouvrage de la prévention ou des passions du moment. C'est la mode aujourd'hui de déterrer tout cela avec grand soin, et d'apportef beaucoup de menus faits peu connus qui ne méri^ talent pas de l'être.

— Oui, vous avez raison, répondit le marquis; si l'historien, au lieu de rester fort de sa croyance et de son culte pour les grandes choses, se laisse trop égarer ou distraire par les petites, la vérité perd tout ce que la réalité envahit.

Si nous rapportons ces entretiens, peut-être un peu en dehors de la couleur d'un roman, c'est qu'ils sont bien nécessaires pour faire comprendre le sérieux et le calme apparent des rapports qui s'établirent entre le savant érudit et l'humble lectrice au manoir de Séval, en dépit du soin que prit le duc de les laisser aux prises avec les tentations de la jeunesse et de l'amour. Le marquis reconnut qu'il appartenait à Caroline, non pas seulement par l'enthousiasme, par

le rêve par le besoin d'idéaliser la grâce et la beauté, mais encore par la raison , par le jugement et par la certitude d'avoir rencontré cet idéal. Dès lors Caroline fut sauvée ; elle imposa le respect de la sérieuse valeur de son être, et le marquis ne craignit plus de se laisser surprendre par la fièvre de l'égoïsme.

Le duc s'étonna beaucoup d'abord de ce résultat inattendu de leur intimité. Son frère était guéri« il était heureux, et il semblait vainqueur de l'amour par les feules forces de l'amour; mais le duc était intelligent, et il comprit. Lui-môme fut saisi d'une déférence assez sérieuse pour Caroline. 11 prit intérêt aux lectures, et peu à peu, au lieu de s'endormir aux premières pages, il voulut lire à son tour et communiquer ses impressions. Il n'avait aucune conviction, mais il se laissait émouvoir et emporter en artiste par celle des autres. Il avait peu lu de choses sérieuses dans sa vie, mais il avait admirablement retenu tout ce quiélait dates, noms propres. Il avait donc dans ^ bonne mémoire comme un réseau à grandes mailles auxquelles vinrent se rattacher les fils déliés des études de son frère. C'est dire qu'il n'était étranger à rien qu'au sens logique et profond des choses de l'histoire. Il ne manquait pas de préjugés; mais la forme avait sur lui une puissance qui les faisait taire, et devant une page éloquente , qu'elle fût de Bossuel ou de Rousseau, il éprouvait le même enthousiasme.

Lui aussi se sentit donc agréablement initié aux occupations du marquis et à la société de mademoiselle

de Saint-Geneix. Ce qu'il y eut de vraîment bon en lui, c'est qu'à partir du jour où il sut le» sentiments de son frère pour elle, elle cessa d'être une femme à ses yeux. Il avait été cependant ému à ses côtés pendant quelques jours , et la vérité l'avait surpris dans une heure de dépit et de fièvre. Du jour au lendemain, il abjura toute mauvaise pensée, et, touché de voir que le marquis , après un accès de jalousie terrible, lui avait rendu sa confiance entière, il connut pour la première fois de sa vie l'amitié honnête e^ vraie pour une jolie femme.

Au mois de juillet, Caroline écrivait à sa sœur : « Sois donc tranquille, il y a beau temps que je ne veille plus le malade, car le malade n'a jamais été si bien portant; mais j'ai toujours gardé l'habitude de me lever avec le jour dans la belle saison , et tous les matins j*ai plusieurs heures à consacrer au travail qu'il a bien voulu me permettre de partager avec lui. Lui-même à présent dort d'un très-bon sommeil, car il se retire à dix heures, et ici il m'est permis d'en faire autant. J'ai même souvent de précieux intervalles de liberté dans la journée. Le voisinage des bains d'Évaux et de la route de Vichy nous amène du monde aux heures où la marquise avait coutume de s'enfermer à Paris, et tout en disant que cela la dérange et la fatigue, elle en est charmée. La grande correspondance en souffre, mais cette correspondance a diminué d'elle-même depuis le projet de mariage pour le marquis. Ce projet absorbe tellement

madame de Villemer, qu'elle ne peut se temr d*en faire part ou d'en insinuer quelque chose à tous ses vieux amis, après quoi elle fait ses réflexions, reconnaît que c'est imprudent d'en tant parler, qu'il ne faut pas compter sur la discrétion de tant de personnes, et nous jetons au feu les lettres qu'elle vient de me dicter. C'est ce qui feit qu'elle me dit souvent : — Bah I n'écrivons pas. J'aime mieux ne rien dire que de ne pas parler de ce qui m'intéresse.

(( Quand elle a des visites, elle ime fait signe que je peux aller rejoindre le marquis, car elle sait maintenant que je prends des notes pour lui. La maladie passée, je n'ai pas cru devoir faire du mystère à propos d'une chose si simple, et elle me sait gré d'épargner à son fils quelques parties fatigantes de son travail. Elle est fort curieuse de savoir ce que c'est que eet ouvrage si bien caché ; mais il n'y a guère de danger que j'en trahisse quelque chose, puisque je n'en connais pas le moindre mot. Je sais que nous sommes dans l'histoire de France pour le moment, et plus par^ ticulièrement à l'époque de Richelieu ; mais ce que je n'ai pas besoin de dire» c'est que je pressens un grand désaccord d'opinions entre le fils et la mère sur une foule d» choses graves.

(( Ne me plains pas d'avoir assumé sur moi une double tâche, et d'avoir, comme tu dis, pris deux maîtres au lieu d'un. Avec la marquise, la tâcne est sacrée, et j'y porte de l'aflfectîon ; avec son fils, h tâche est douce, et j'y porte cette sorte de vénérati(Mi

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sé^rfBuse dont je t'ai souvent parlé. J'ai de la joie à me fi^niinr que j'ai contribué à sa guérison, que j*ai su le soigner sans Timpatienter, et lui persuader tout doucement de vivre un peu comme tout le monde doit vivre pour se bien porter. Je l'ai pris par sa passion même, en lui disant que son talent pourrait bien se ressentir de ses souffrances, et que je ne croyais pas à la lucidité de la fièvre. Tu n'as pas d'idée comme il a été bon pour moi , comme il s'est laissé chapitrer et même gronder par mademoiselle ta sœur, comme M m'a remerciée de mon intérêt, et comme il s'est soumis à toutes mes prescriptions. C'est au point qu'à table il me consulte des yeux sur ce qu'il doit manger, et que quand nous nous promenons, il n'a pas plus de volonté qu'un enfant pour le trajet que le duc et moi voulons lui faire faire. C'est une bien belle âme, je t'assure, et chaque jour je découvre en lui de nouvelles qualités. Je l'avais cru un peu quinteux et trèsobstiné; pauvre être I c'était sa crise qui le menaçait. Il est au contraire d'une douceur, d'une égalité de caractère dont rien n'approche , et le charme de son commerce ne peut se comparer qu'à la beauté des eaux qui coulent dans notre vallée, toujours limpides abondantes, entraînées par un. mouvement égal et fort, jamais irritées ni capricieuses. Et si je poursuivais la comparaison, je pourrais dire que son esprit p aussi des rives fleuries, des oasis de verdure où l'on peut s'arrêter et rêver délicieusement, car il est trèsiH)ëte, et je m'étonne toujours qu'il ait soumis les

élans de son imagination à la rigidité de l'histoire. « Il prétend au reste que c'est moi qui ai découvert nela en lui , et qu'il commence à s'en apercevoir luîmôme. L'autre jour, nous regardions dans un ravin aansversal à celui du Char la beauté des herbages ('emplis de moutons et de chèvres. Au fond de cette coupure escarpée, il y a un revêtement de rochers dont quelques dentelures s'élèvent au-dessus du plateau, si bien que c'est , relativement au niveau inférieur, une montagne, et que ces belles roches d'un gris lilas forment une crête assez imposante pour cacher le pays plat qui est derrière. On ne voit donc pas d'ici le dessus des plateaux, et on peut se croire dans un coin de la Suisse. C'est du moins ce que me dit M. de Villemer pour me consoler de la manière dont la marquise rabroue mes admirations. — Ne voui inquiétez pas de cela, me disait-il, et ne pensez pas qu'il faille avoir vu beaucoup de grandes choses pour avoir la notion et la sensation du grand. La grandeur est partout pour ceux qui portent cette faculté en euxmêmes, et ce n'est pas une illusion qu'ils nourrissent, c'est une révélation de ce qui est en réalité dans la nature d'une manière plus ou moins exprimée. Aux sens lourds il faut des manifestations brutales de la puissance et de la dimension des choses. Voilà pourquoi Deaucoup de gens qui vont en Ecosse chercher les tableaux décrits par Walter Scott ne les trouvent pas, et prétendent que le poète leur a surfait son pays. Ces tableaux y sont pourtant, j'en suis bien sûr, et si

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que VOUS m'avez quelquefois témoigné le désir bienveillant de connaître ce travail, et je croyais bien ne pouvoir jamais m'y décider; mais à présent, oui, à présent, je sens que je serai heureux de vous le soumettre. Ce livre est votre ouvrage bien plus que le mien, puisque je n'y croyais pas, et que vous m'avei amené à respecter l'élan qui me l'avait dicté. Depuis que vous m'avez rendu la conviction, vous êtes cause que j'ai plus avancé ma tâche en un mois que je ne l'avais fait en dix ans. Vous êtes cause aussi que je finirai certainement une chose que j'eusse peut-être recommencée jusqu'à ma dernière heure. Elle était proche, d'ailleurs, cette heure suprême. Je la sentais venir vite, et je me hâtais fiévreusement, en proie au désespoir de ne voir avancer que la fin de ma vie. Vous m'avez ordonné de vivre, et j'ai vécu, de me calmer, et je me suis calmé, de croire en Dieu et en moimême, et j'ai cru. A présent que j'ai foi en ma pensée, il faut que vous me donniez la foi en mon talent, car, bien que je ne tienne pas plus que de raison à la forme, je la crois nécessaire pour donner plus de poids et de séduction à la vérité. Tenez, mon amie, lisez!

-^Oui! répondit vivement Caroline; vous voyez que je n'hésite pas, que je ne me récuse pas : ce n'est ni prudent ni modeste de ma part. Eh bien ! je ne m'en emoarrasse point. Je suis tellement sûre de votre talent, que je ne redoute pas d'avoir à être sincère, et je crois tellement à Taccord de nos opinions, que je

Roncevaux; mais c'était là Tempire du rêve, et la réalité xie me parlait pas. Depuis que je vous ai vue regarder Thorizon sans rien dire, avec un air de cofitentement dont rien n'approche, je me suis demandé le secret de vos joies, et, s'il faut tout dire, votre malade égoïste a bien été un peu jaloux de tout ce qui vous charmait. 11 s*est mis à regarder aussi avec inquiétude. Mors il en a pris son parti, car il a senti qu'il aimait ce que vous aimiez.

(( Tu penses bien qu'en me parlant ainsi, ma chère petite sœur, monsieur le marquis mentait effrontément, car on voit à toutes ses remarques et à toutes ses manières de parler qu'il a un véritable enthousiasme d'artiste pour la nature comme pour tout ce qui est beau ; mais il est si naïvement bon pour moi dans sa reconnaissance, qu'il ment de bonne foi, et s'imagine me devoir quelque chose de, nouveau dans sa vie intellectuelle. »

Un matin, le marquis, écrivant à la grande table dj la bibliothèque, tandis que Caroline feuilletait des cartes à Tautre bout, posa sa plume, et lui dit avec émotion :

— Mademoiselle de Saint-Geneix, je me rappelle

tu LB MARQUIS DB YILLBMBl.

me flatte de comprendre même ce qui serait audessus de ma portée dans d'autres circonstances.

Mais, au moment de prendre le manuscrit, Caroline hésita devant une confidence trop particulière, et demanda si l'excellent duc ne serait pas initié, lui aussi, à cette satisfaction.

— Non, répondit le marquis, mon frère ne viendra pas aujourd'hui. J'ai saisi le jour où il est à la chasse, le ne veux pas qu'il connaisse mon œuvre avant qu'elle soit terminée; il ne la comprendrait pas. Ses préjugés de naissance s'y opposent. Il croit pourtant avoir quelques idées avancées, comme il les appelle, et sait que je vais plus loin que lui ; mais il ne se doute pas combien j'ai quitté la voie où m'avait placé l'éducation. Ma révolte contre ce passé lui causerait un grand effroi, et cela pourrait me troubler avant la fin de mon travail. Mais vous-même,... peut-être allezvous être un peu inquiète.

— Moi, je n'ai pas de parti pris, répondit Caroline, et il est fort probable que je partagerai vos opinions quand je les connaîtrai bien. Donc asseyez-vous, je veux lire tout haut pour vous autant que pour moi. Je veux que vous vous entendiez parler vous-même. Je crois que ce doit être une bonne manière de ^ re^ lire.

Caroline lut ce matin-là an demi-volume; elle s'y reprit dans la journée et le lendemain. En trois jours, elle fit entendre au marquis le résumé des études de plusieurs années. Elle lut son écriture, quoique un

peu difficile, aussi bien que rimprimé, et comme elle lisait avec une netteté, une intelligence et une sijfiplicitéadmirables, s'animant et se sentant émue elle-même quand la narration s'élevait au lyrisme dans les épopées derhistoire, Fauteur se sentit éclairé en un instant d'un trai soleil de certitude formé de tous les rayons ^.pars dont ses méditations avaient été pénétrées.

Le tableau était beau, d'une beauté originale, et empreint d'un cachet de grandeur véritable. Sous ce titre simple et mystérieux : Histoire des Titres, il soulevait un ensemble de questions hardies qui n'allaient à rien moins qu'à rendre universelle et sans retour ni restriction la pensée de la nuit révolutionnaire du h août 1789. Ce fils d'une grande maison longtemps privilégiée, nourri dans l'orgueil de race et le dédain de la plèbe, apportait devant la moderne civilisation l'acte d'accusation du patriciat, les pièces du procès, les preuves d'usurpation, d'indignité ou de forfaiture, et prononçait la déchéance au nom de la logique et de l'équité, au nom de la conscience humaine, mais surtout au nom de l'idée chrétienne évangélique. Il prenait corps à corps ce compromis de dix-huit siècles qui veut allier l'égalité révélée par les apôtres avec la convention des hiérachies civiles et théocratiques. N'admettant dans toutes les classes que des hiérarchies politiques et administratives, c'est-à-dire des fonctions, des {Nreuves de valeur personnelle et d'activité sociale, des services en un mot, il poursuivait le privilège de naissance jusque dans l'opinion actuelle

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pas recevoir d'argent, que c'était trop peu de dsose^'et que le marquis n'avait jamais compté louer à des étrangers la maison de son vieux cousin.

Si Caroline fut vivement touchée de ces bontés de son ami et heureuse de voir le sort de sa fiimille si amélioré, elle n'en ressentit pas moins une douleur au cœur. Il lui sembla que c'était un adieu de celui dont l'existence allait se séparer à jamais de la sienne, et comme un compte réglé par sa reconnaissance. Elle refoula cette douleur, employa ses matinées pendant plusieurs jours à promener sa sœur et les enfants, à acheter le trousseau de la petite pensionnaire^ et enfin à l'installer au couvent La niarquise voulut voir madame Heudebert et la belle Elisabeth, qui allait perdre au couvent son doux sobriquet de Lili. Elle fut charmante pour la sœur de Caroline, et ne laissa point partir l'enfant sans un joli cadeau ; elle voulut que Caroline eût deux jours de liberté pour s'occuper de sa famille, lui faire ses adieux et la reconduire au chemin de fer. Elle-même se fit conduire au couvent poury recommander Elisabeth Heudebert comme sa protégée.

Camille avait vu aussi le marquis et le duc chez leur mère ; elle n'avait osé présenter que Lili à son bienfaiteur, les autres enfants n'étant pas assez raisonnables ; mais M. de Villemer voulut les voir tous: il alla rendre visite à madame Heudebert à l'hôtel où elle était descendue, et y trouva Caroline ao milieu de ces enfants dont elle était adorée. Elle le trouva, lui. non pas rêveur, mais comme absorbé dans la contem-

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plalJMi des soins et des caresses qu'elle leur dcuanait. Il ix^ardait chaque enfant avec une attention attendrie et parlait à tous comme un homme en qui If^- •sentiméat paternel est déjà très-développé. Caroline, ignorant qu'en effet il était père, s'imagina en soupirant qu'il songeait aux joies futures de la fiamille.

Le jour suivant, quand elle eut vu sa sœur monter dans le wagon qui la reconduisait à Étampes, elle se sentit horriblement seule, et pour la première fois k mariage du marquis se présenta à sa pensée comme un désastre irréparable dans sa propre vie. Elle sortit vite de la gare pour cacher ses larmes ; mais dans la cour eHe se trouva en face de M. de Villemer. — Eh bieni lui dit-il en lui offrant son bras, vous pleurez? Je m'attendais bien à cela, et j'ai voulu me trouver ici, où les prétextes ne manquent pas pour le public, afin de vous soutenir un peu dans ce chagrin si naturel, et de vous rappeler qu'il vous reste des amis sincères.

— Quoi I vous êtes venu ici pour moi ? répondit Caroline en essuyant ses larmes. Âh ! je suis honteuse de ce moment de fiilblesse. C'est de l'ingratitude envers vous qui avez comblé uia famille, qui la rapprochez de moi, et que je devrais bénir dans la joie au Geu de sentir le petit déchirement d'une séparation qui ne peut plus être de longue durée. Ma sœur pourra revenir souvent voir sa fille , que je verrai, moi, plus souvent encore. Non, non, je n'ai pas de chagiin; je suis au contraire bien heureuse, et c'est grâce à vous I

Pourquoi donc pleurez-vous encore 7 lui dit le mar-

quis en la conduisant à la voiture qu'il avait amenée pour elle ; voyons, c'est un peu nerveux, n'est-ce pas? mais cela m'inquiète. Retournons sous la gare comme •i nous cherchions quelqu'un. Je ne veux pas vous quitter dans les larmes. C'est la première fois que je vous vois pleurer, et cela me fait beaucoup de mal. Tenez, nous sommes à deux pas du Jardin des Plantes; à huit heures du matin , il n'y a pas de risque que nous y rencontrions personne de connaissance. D'aQleurs, avec ce manteau et ce voile on ne peut pas savoir qui vous êtes. Il fait assez beau , voulez-vous venir voir la vallée suisse? Nous tâcherons de nous croire encore à la campagne , et en vous quittant je serai sûr... du moins j'espère, que vous ne serez pas malade. Il y avait tant d'amicale sollicitude dans l'accent du marquis que Caroline ne songea point à refuser son offre. Qui sait, pensait-elle, s'il ne désire point me dire là un adieu fraternel au moment d'entrer dans une nouvelle existence? Au fait, cela nous est permis, cela nous est peut-être dû. Il ne m'a encore jamais parlé de son mariage ; il serait étrange qu'il ne m'en parlât pas, et que je ne fusse pas préparée et disposée à l'entendre.

Le marquis fit signe au fiacre de suivre, et il conduisit Caroline à pied en l'entretenant doucement de sa sœur et des enfants; mais ni durant ce court trajet.

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ni dans les allées ombragées de la vallée suisse du Jardin des Plantes, il ne lui parla de lui-même. Ce ne fut qu'au moment de revenir, et en s'arrêtant avec elle sous les branches pendantes du cèdre de lussieu, qu'il lui dît du ton le plus détaché et en souriant : — Savez-vous que c*est aujourd'hui que ma présentation officielle à mademoiselle de Xaintrailles doit avoir lieu ?

Il sembla au marquis qu'il sentait tressaillir le bras de Caroline appuyé sur le sien ; mais elle lui répondit avec sincérité et avec résolution : — Non, je ne savais pas que ce fût aujoiu-d'hui.

— Si je vous parle de cela, reprit-il, c'est parce que je sais que ma mère et mon frère vous ont tenue au courant de ce beau projet. Moi, je ne vous en ai jamais parlé ; cela n'en valait pas la peine !

— Vous avez donc cru que je ne m'intéresserais pas à votre bonheur?

— Mon bonheur I est-ce qu'il peut être dans les mains d'une inconnue? Et vous, mon amie, pouvezvous parler ainsi, vous qui me connaissez ?

— Alors... je dirai le bonheur de votre mère, puis* qu'il dépend de ce mariage.

— Oh I ceci est une autre affaire , reprit vivement M. de Villemer. Voulez-vous que nous nous reposionr sur ce banc, et puisque nous trouvons ici la solitude, voulez-vous me permettre de vous parler un peu de ma situation ?

Us s'assirent. — Vous n'aurez pas froid ? reprit le

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maiquis en ramenant les plis du manteau jde Caroline autour d'elle.

— NonI et vous?

— Ohl moi, grâce à vous, j*ai une santé robuste! présent, et c'est pour cela que Ton songe sérieusement à faire de moi un père de famille. C'est un bonheur dont je n'ai pas autant besoin que l'on croit. II y a dans la vie des enfants que l'on aime,... ne serait-ce que comme vous aimez ceux de votre soeur I Mais passons là-dessus, et supposons que je me sois rôvé une nombreuse lignée I Vous savez bien que je ne tiens pas à cela au point de vue de l'orgueil du nom vous connaissez mes idées sur la noblesse. Ce ne sont pas précisément celles de mon entourage ; malheureusement pour mon entourage, je n'en puis pas changer, cela ne dépend plus de moi.

— Je sais cela, répondit mademoiselle de Saint-Geneix , mais vous avez l'âme trop complète pour ne pas désirer connaître les plus ardentes, les plus saintes aifections de la vie.

— Supposez tout ce que vous voudrez à cet égard, reprit le marquis, et reconnaissez dès lors que le choix de la mère de mes enfants est l'aifaire la plus importante de ma vie. £h bien I cotte chose immense, ce choix sacré, pensez-vous que quelqu'un puisse le Mve à ma place ? Admettez-vous que môme mon ejccellente mère puisse s'éveiller un matin en disant : « Il y a ae par le monde une demoiselle dont le nom est illustre, dont la fortune est considérable , et qui doit

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être la femme de mon fils , papoe que aies xuois et oioi trouvcMQs la chose avantageuse et convenable? lion fils jde la ccuinait pas, nHoiporte I £Ue ae lui plaira peut-être en aucune lisçon ; il lui déplaira peutréti^ également : n'importe encore I Cela ferait plaisir à nnon fils ainé^ à mon amie la duchesse^ à tous les habitas de mon petit salon. Il faudrait que mon fils ftd dénaturé, s'il ne sacrifiait pas sa répugnance à cette fantaisie 1 Et si mademoLseUe de Xaintrailles .s'avise de ne pas le trouver parfait, elle œ sera plus digne du nom qu'elle porte I... » V(mis voyez bien, mon amie, que tout cela est insensé, et je m'étonne beaucoup si un seul instant vous avez pu le prendre au sérieux I

Caroline se débattit en vain contée l'âidicîUe joie que lui causait cette déclaration ; mais elle se oappela vite tout ce que le duc lui avait dit et tout ce que le devoir lui conunandait de dire elle-même.

— Vous m'étonnez aussi beaucoup, reprit-elle. N'avez-vous pas donné votre parole à votre mère et à votre frère de voir mademoiselle de Xaintrailles à l'époque fixée?

— Aussi la verrai-je ce soir; c'est une rencontre arrangée de manière à ce que le hasard paraisse l!amener , et qui ne m'engage en aucune façon.

•^ C'est là un £aux-fuyant que je n'admets pas dans une conscience comme celle du marquis de Villemer I Vous avez donné votre parde de faire tout vAtre possiUe pour reconnaître le mérite de cette personne et pour hû faire apprécier le vôtre.

ns LB MARQUIS DB VILtBMBR.

— Ah I je ne demande pas mieux que de faire tout mon possible pour cela I répondit le marquis en riant d*un rire doux qui Tembellit tellement que Caroline fut éblouie du regard qu'il attachait sur elle.

— Vous vous êtes donc moqué de votre mère?

reprit- elle en s'armant de toute sa défense intérieure; voilà ce dont je ne vous aurais jamais cru capable !

— Non, non, je ne le suis pas! répondit M. de Villemer en reprenant son sérieux. Quand ils m'ont arraché cette promesse, je ne riais pas, je vous le jure I J*étais profondément malheureux et gravement malade ; je me sentais mourir, et je croyais mon âme déjà morte. Je cédais à de tendres et cruelles obsessions, dans l'espoir qu'on me laisserait finir en paix ; mais j'en ai rappelé, mon amie : j'ai fait un nouveau bail avec la vie, je me sens encore plein de jeunesse et d'avenir. L'amour fermente en moi comme la sève dans ce grand arbre; oui, l'amour, c'est-à-dire la foi, la force, le sentiment de mon être immortel, dont je dois compte à Dieu et non aux préjugés humains! Je veux être heureux , moi , je veux vivre, et je ne veux être époux qu'à la condition d'aimer avec toutes les forces de mon âmel...

Ne me dites pas, continua-t-il sans laisser à Garohne le temps de répondre, que j'ai des devoirs en contradiction avec celui-là. Je ne suis pas un homme faible et flottant. Je ne me paye point de mots consacrés par l'usage, et je ne prétends pas me faire l'es-

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clave et la victime des chimères de l'ambition. Ma mère ^pire à recouvrer l'opulence I Elle se trompe elle-même. Son vrai bonheur et sa vraie gloire, c'est d'avoir su y renoncer pour sauver son fils aîné. Elle est plus riche, depuis que j'ai arrangé son existence au prix de presque tout ce qui me reste, qu'elle ne rétait depuis dix ans en subissant avec terreur une situation douteuse, et qu'elle croyait devait être pire. IToyez donc si je n'ai pas fait pour elle tout ce que je pouvais faire! J'ai des opinions ardentes^ fruit des études et des réflexions de toute ma vie. Je leur ai imposé silence. J'ai horriblement souffert de chagrins qu'elle n'a jamais connus. J'ai été véritablement torturé par mon propre cœur, et je lui ai épargné la douleur de voir mes supplices. J'ai souffert même par elle, et je ne me suis jamais plaint. N'ai-je pas vu, dès mon enfance, qu'elle avait une préférence irrésistible pour mon frère, et ne sais-je pas d'ailleurs qu'elle croyait la devoir à l'aîné et au plus titré de ses fils? J'ai vaincu le dépit de cette blessure, et le jour où mon frère m'a enfin permis de l'aimer, je l'ai aimé passionnément; mais j usque -ià que n'avais -je pas dévoré de secrets affronts et d'amères plaisanteries de sa part et de celle de ma mère, liguée avec lui contre le sérieux de ma pensée et de mon existence I Je ne leur en voulais pas, je comprenais leurs e/reurs, leurs préjuges; mais sans le savoir ils me faisaient bien du mal!...

Au milieu de tant de dégoûts» une chose pouvait

::;0 LB UARQUIB BK VILLBliBR.

Iienter an fioJitaire comme moi , la glaire des lettres, le sentais en moi une certaine flamme, un é'<ui vers le beau qui pouvait grouper autour de moi de nombreuses sympathies. Jlai vu que cette gloire blesserait ma mère dans ses croyances, et j'ai résolu de ^asdei te plus strict anonyme, de ne pas même laisser soupçonner la paternité de mon œuvre. Vous seule, -vous seule au monde, avez reçu la confidence d'un -secret qui ne doit jamais être trahi, et je ne veux pas ajouter tant que ma mère vivra, car j'ai horreur de ces restrictions mentales, de ces projets parricides qui semblent appeler la mort sur ceux que nous devons chérir plus que nous-mêmes. J'ai dit jamais à cet égard, aAn de n'avoir jamais en moi la notion d'un état de choses où une satisfaction personnelle pourrait diminuer en moi la douleur de perdre ma mère.

— Eh bien I en tout ceci, je vous approuve autant que je vous admire , reprit mademoiselle de Saint- Geneix ; mais il me semble que tout peut et doit s'arranger, relativem«it à votre mariage, selon les désirs de votre famille et selon les vôtres. Puisqu'on dit mademoiselle de Xaintrailles tout à fait digne de vous, pourquoi donc, au moment de vous en assurer, prononcez-vous d'avance que cela n'est ni possible ni probable ( Voilà où je ne vous comprends plus du tout, et où je doute que vous ayez des motifs sérieux et respectables à me faire accepter.

Caroline parlait avec une décision qui changea tout à coup les dispositions du marquis. Il était au moment

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de lui ouvrir son cœur à taut risque, il s*y sentut entraîné par une lueur d'espoir; elle la lui âta, et il devint triste et conune accablé.

— Eh bien! vous voyez, reprit-eUe, vous ne trouvez ri^d à me répondre I

— Vous avez raison, dit-il; je n'avais pas le droit de vous dire que mademoiselle de Xaintrailles me serait à coup sûr indifférente. Je le sais, mais vous ne pouvez être juge des raisons secrètes qui m'en donnent la certitude. Ne parlons plus d'elle. Je tenais à vous bien convaincre de ma liberté d'esprit et du droit de ma conscience à cet ^gard. Je ne veux pas qu'une pensée comme celle^i puisse exister en vous : M. de Villemer doit se marier pour de Targent, de la considération et du crédit I Oh I cela, mon amie, je vous en supplie, ne le croyez jamais. Descendre à ce point dans votre estime serait un châtiment que je n'ai mérité par aucune faute, par aucun tort envers vous ni envers les miens. Je tiens aussi à ce que, d'autre part, vous ne me fassiez point de reproche, s'il arrive que je me voie forcé de contrarier ouvertement les désirs de ma mère dans mon établissement. J'ai t^ru devoir vous dire tout ce qui me justifie d'une prétendue bizarrerie. Voulez-vous bien maintenant m'absoudjre d'avance si j'ai tât ou tard à déclarer à eUe et à mon frère que je peux leur donner mon sang, ma vie, mes dernières ressources, mon honneur oiéme, mais pas ma liberté morale et mh vérité snténeure, pas oelal Oh! cela, non, jamais , e*est à moi , et c'est te seul bien que je

S32 IB MARQUIS OB VILLBIfBR.

me réserve, car cela vient de Dieu, et les homoes n'y ont aucun droit.

En parlant ainsi, le marquis avait posé la main sur son cœur et le pressait avec force. Sa figure, à la fois énergique et charmante, exprimait une foi enthousiaste. Caroline, éperdue, eut peur d'avoir compris, et en même temps elle eut également peur de se tromper; mais qu'importe ce qui se passait en elle en dépit d'elle-même? Il fallait paraître ne pas supposer que le marquis pût songer à elle. Elle avait un grand courage et une invincible fierté. Elle répondit qu'il ne ui appartenait pas de se prononcer sur l'avenir, mais que, quant à elle, elle avait tant aimé son père, qu'elle ui eût sacrifié même son cœur, si elle eût pu, par une immolation sans réserve, prolonger sa vie. — Prenez garde, ajouta-t-elle avec feu, quelque chose que vous décidiez aujourd'hui ou plus tard, pensez toujours à ceci : c'est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu faire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une terrible éloquence. Les plus petites négligences preiment alors des proportions énormcô, et il ne doit pas y avoir un moment de bonheur et de repos pour quiconque, même en usant de tous ses droits à la liberté, a le souvenir d'une douleur sérieuse infligée à la mère qui n'est plus

Le marquis serra en silence et convulsivement la im^in de Caroline; elle lui avait fait beaucoup de mal, 3ile avait frappé juste.

Elle se leva, et il lui offrit de nouveau son bras jusr- (ju'à la voiture. — Soyez, tranquille, lui dit-il en rompant le silence au moment de la quitter, je ne ofesserai jamais ouvertement le cœur de ma mère. Priez pouï moi afin que j'aie, à un jour donné, Téloquence de la convaincre! Si je n'y parviens pas,... eh bieni que vous importe ? Ce sera tant pis pour moi l

Il jeta l'adresse au cocher et disparut.

Il n'était plus guère possible à Caroline de révoquer en doute la passion qu'elle inspirait. Pour n'y pas répondre, elle n'avait qu'un moyen de défense qui était ou de ne jamais parsdtre la deviner, ou de ne jamais sembler admettre que le marquis osât lui en parler même indirectement une seconde fois. Elle se promit de le décourager si bien qu'il n'y reviendrait plus, et de ne jamais se retrouver seule avec lui assez longtemps pour qu'il pût perdre sa timidité naturelle sous le coup d'une émotion croissante.

Quand elle se fut ainsi tracé sa ligne de conduite, elle se flatta d'être calme; mais il lui fallut bien céder à la nature et sentir son cœur se fondre dans les sanglots. Elle s'abandonna à cette douleur en se disant que, puisq**'il fallait que cela fût ainsi, mieux valait

subir un moment de faiblesse que de trop lutter contre elle-même. Elle savait bien que, dans la lutte ouverte, les instincts de personnalité se réveillent maigre nous et nous font chercher une issue, un compromis avee l'austérité du devoir ou de la destinée. Elle s'interdit de rêver et de réfléchir; mieux valait s'ensevelir ef pleurer.

Elle ne revit M. de Villemer que le soir, vers minuit, au moment oii se retiraient les habitués de la maison ; il arrivait avec le duc, tous deux en toilett« de soirée. Ils venaient de chez la duchesse de Duniëres.

Caroline voulut se retirer aussi. La marquise la retint en disant : — Oh I tant pis, ma chère, vous vous coucherez ce soir un peu plus tard. Ceci en vaut bien la peine ; nous allons savoir ce qui s'est passé.

L'explication ne se fit pas longtemps attendre. Le duc avait l'air incertain et comme étonné; mais le marquis avait une physionomie ouverte et calme. — Ma mère, dit-il , j'ai vu mademoiselle de XaintraiUes. Elle est belle, aimable, pleine de séductions; je ne sais pas quels sentiments elle ne pourrait pas inspirer à un homme qui aurait le bonheur de lui plaire, mais je n'ai pas eu ce bonheuMà. Elle ne m'a pas regardé deux fois, tant la première avait sufS pour asseoir son jugement sur mon compte.

Et comme la marquise consternée gardait le silence, le marquis lui prit et lui baisa les mains en ajoutant : — Mais il ne faut pas que cela vous affecte le moins du monde. Au contraire, je vous arrive plein de rêvas

LE MARQUIS DB VILLBIfBK. S8S

ée projets et d'esi^ranees. Il y a dans l'air... ohl je l'ai senti tout de suite, un Jbien .autne mariage que eriui-«i, et qui voiss causerait infinin^ent plus de joie! GaroHnetse sentait renaître et mourir A chaque parole qu'elle entendait; mais elle sentait auss^ les ye jr du duc attachés sur elle, et elle se disait que peut-être le marquis la regardait à la dérobée entre ^^hacune de ses phrases. Elle fit bonne contenance. On voyait bien qu'elle avait pleuré; mais le départ de sa sœur pou^ vait en être Tunique cause. Elle l'avait dit, le marquis hû-méme avait été témoin de ses larmes à cette oc< casion.

— Voy(His, mon fils, dit la marquise, ne me faites pas languir, et si vous parlez sérieusement...

— Non, non, dit le duc en minaudant avec grâce, ce n'est pas sérieux.

— Mais si faiti s'écria Urbain, qui était extraor* dinairement gai; cela s'annonce comme la chose la plus vraisemblable et la plus aimable du monde I

— C'est du moins assez singulier,... assez piquant! reprit le duc.

— Allons donc! finissez vos énigmes! s'écria la marquise.

— ' Eh bien! raconte, dit le duc à son frère en souriant.

— Je veux bien, je ne demande pas mieux, répondit le marquis; c'est tout une narration, et il faut procéder avec ordre. Figurez-vous , chère maman , que nous arrivons chez la duchesse beaux .conune vous

nous voyez,... non, encore plus beaux, car il y avait sur nos physionomies cet air de conquête qui sied si bien à mon frère, et auquel je m'essayais pour la première fois, mais qui, vous Tallez voir, ne m'a point du tout réussi.

— C'est-à-dire, reprit le duc, que tu avais l'air prodigieusement distrait, et que, pour commencer, tu as regardé un portrait d'Anne d'Autriche nouvellement placé dans le salon de la duchesse, au lieu de regarder mademoiselle de Xaintrailles.

— Ahl dit la marquise en soupirant, il était donc bien beau, ce portrait?

— Très-beau, répondit Urbain. Vous me direz que te n'était pas le moment de m'en apercevoir ; mais TOUS allez voir comme c'est heureux que cela me soit arrivé I Mademoiselle Diane était assise au coin de la cheminée avec mademoiselle de Dunières et deux ou trois autres filles de haute race plus ou moins anglaise. Pendant que mes yeux distraits s'accrochent au visage rondelet de la feue reine, mon frère, croyant que je suis sur ses talons, va droit, en qualité d'aîné, saluer d'abord la duchesse, puis sa fille, et collectivement le jeune groupe, en reconnaissant tout de suite, d'un œil d'aigle, la belle Diane, qu'il n'avait pas vue depuis Vtge de cinq ans. Ayant promené son beau sourire dans ce coin privilégié et traversé les autres groupes avec cette élégance à la fois modeste et triomphante qui n'appartient qu'à lui , il revient vers moi, qui commençais mon évolution vers la duchesse, et

me dit d'un ton courroucé, bien qu'à voix basse: « Allon3 donc ! que fais-tu là? » Je m'élance^ je salue la duchesse à mon tour, je cherche à regarder ma fiancée ; elle avait précisément le dos toum^^. Mauvais augure I Je recule vers la cheminée afin de me montrer dans tous mes avantages. La duchesse m'adresse la parole dans l'intention charitable de me faire briller. Mon Dieu, moi, j'étais tout prêt à parler comme un livre ; mais c'eût été peine perdue : mademoiselle de Xaintrailles ne me regardait point du tout et m'écoutait encore moins; elle chuchotait avec ses jeunes compagnes. Enfin elle se retourne et me lance un coup d'oeil très-étonné et encore plus froid. On me présente à sa voisine, mademoiselle de Dunières, une jeune bossue très-spirituelle à ce qu'il m'a semblé, et qui bien évidemment lui pousse le coude, mais en vain, et me voilà forcé de retourner à la tribune, c'està-dire à la cheminée, sans avoir provoqué la moincke rougeur. Je ne perds pas la tête, et, reprenant la conversation avec le duc, je prononce plusieurs phrases très-judicieuses sur ht séance de la chambre, lorsque j'entends la musique de charmants éclats de rire mal étouffés partant du coin des demoiselles. Probablement on me trouvait stupide. Je ne me démonte pas, je continue, et après avoir convenablement montré la facilité ûe mon elocution, je m'enquiers du portrait historique', à la grande satisfaction du du^^de Dunières, qui ne pensait pas à autre chose qu'à faire apprécier son acquisition. Pendant qu'il me conduit auprès pour

me faire admirer la beauté du travail, mon frère yceai ma place, et quand je me retourne, je le trouve installé entre le fauteuil de la duchesse et celui de sa tille, à deux pas de mademoiselle Diane, et tout à fiût mêlé au groupe et à la causerie des demoiselles.

— Est-ce vrai, mon fils? dit la marquise au due avec un sentiment d'inquiétude.

— C'est très-vrai, répondit le duc avec candeur. Je commençais le siège de la place, je prenais position. Je comptais qu'Urbain allait manœuvrer de manière à venir à mes côtés : point, le trsdtre me laisse seul ex* posé au feu, et ma foi I je m'en tire comme je peux.Que s'est-il passé pendant ce temps-là? II va vous le dire.

— UélasI je le sais de reste, dit la marquise désolée ; il a pensé à autre chose I

— Pardon, maman, répondit le marquis, je n'en ai eu ni l'intention ni le loisir, car la duchesse, laissant Gaétan aux prises avec les jeunes personnes, m'a emmené à l'écart, et, riant malgré elle, m'a dit ces mémorables paroles, que je vous rapporte textuellement ; — Mon cher marquis, il se passe ce soir ici quelque chose qui ressemble à une scène de comédie. Figurez-vous que la jeune personne,... qu'il est inutile ie nommer, vous prend pour votre frère, et par conséquent s'obstine à prendre votre frère pour vous. On a beau lui lire qu'elle se trompe, elle prétend que nous la mystifions, qu'elle n'est pas notre dupe, et,... faut'il tout vous dire?...

— Oui, certes, madame la duchesse; vous êtes trop

LB IfABI^UIS DE YILLBMBE. S31»

ramie de ma mère poor me laisser faire faassèronte I -^ Otii, oui, c'est'celal Je ne dois pas vous laisser faire fausse route^ j'en serais désolée, et il faut que vous sachiez tout de suite où les choses en sont. On trouve le duc charmant , tt vous...

— Et moi absurde? Allons! soyez bonne jusqu'au bout;

— Vous, on ne vous trouve pas, on ne vous voit pas, on ne regarde, on n'entend que le duel Si jeue savais pas à quel point vous chérissez votre frère, je ne vous dirais pas cela...

Je rassurai si vivemwit la durtiesse, je lui exprimai tant de joie à l'idée que mon frère pouvait m'être préféré, qu'elle reprit : — Eh Ken I mon Dieu I nous roici dans un roman! Croyez -vous donc que quand on saiu*a que c'est le duc qui plaît, on ne jettera pas tes hauts cris?

— Qui donc criera? Vous, madame la duchesse?

— Moi peut-être, mais elle à coup sôrl Voyons, il faut que tout ceci s'éclaircisse. Venez avec moi voir ce qui se passe , nous ne pouvons pas nous séparer sur un quiproquo.

— Non, non, répondis^je à la duchesse, il faut que vous m'entendiez d'abord. J'ai à plaida ici une cause qui m'est cent fois plus chère que 1& mienne. Vous avez dit un mot qui m'alarme, qui m'affeote, et que .je vous supplie de rétraeter. Vous paraissez portée à vous prononcer contre mon frère dans:le cas où votre aimable filleule lui pardonnerait de n'être pas. moi»

Comme je suis certain à présent qu'elle le lui p donnera sans peine, si ce n'est déjà fait, je veux c ndtre vos préventions contre lui, afin de les combati Mon frère est, par ses aïeux paternels, d'un « beaucoup plus illustre que le mien ; il a toutes qualités d'un vrai gentilhomme et toutes les sédi tions d'un homme charmant ; moi je ne suis pas mé un homme du monde, et, s'il faut tout confesser, tourne quelquefois un peu au libéralisme.

La duchesse fit un mouvement d'horreur; mais < se mit à rire, pensant que Je plaisantais...

— Voyant que vous plaisantiez, mon filsl dit marquise d'un ton de reproche.

— Bonne ou mauvaise, reprit le marquis, la p santerie ne fit pas mauvais effet. — La duchesse ; laissa faire ressortir le mérite de mon frère, conv avec moi qu'un homçie de qualité qui n'a jamais f fait à l'honneur a le droit de se ruiner, qu'une vie plaisir a toujours été bien portée dans le grand mor lorsqu'on sait s'arrêter à temps, accepter noblem< l'indigence et se montrer tout à coup supérieur à s même... Enfin j'invoquai l'amitié de la duchesse pc vous, le désir qu'elle avait de votre alliance pour filleule, et j'eus le bonheur d'être assez persuasif pf qu'elle me promît de ne point influencer le choix mademoiselle de Xaintrailles.

— Àhl mon filsl qu'avez-vous fait? s'écria la m; ({uise tremblante. Je reconnais bien là votre cœi mais c'est un rêve I Une fille élevée au couvent d

avoir peur d'un beau vainqueur comme ce sacripantlà I Elle n'osera jamais se fier à luil...

— Attendez-donc, maman I reprit le marquis, je n'ai pas fini mon récit : quand nous retournâmes auprès des demoiselles, mademoiselle Diane appelait mon frère monsieur le duc gros comme le bras. Elle causait et riait avec lui , et il me fut permis de l'aidei k briller devant elle. Au reste , il n'avait pas grand besoin de moi. Elle le faisait briller elle-même, et j« vis qu'elle n'était pas fâchée non plus, en lui donnant la réplique, de montrer qu'elle a beaucoup d'esprit, et que l'enjouement lui sied à merveille.

— Le fait est, dit le duc emporté par un mouvement de fatuité irrésistible, qu'elle est ravissante, cette petite Diane que j'ai vue jouer à la poupée I Je lui ai rappelé cela, ne voulant pas m'en faire accroire sur mon âge...

— A quoi, reprit le marquis, j'ai ajouté que tu mentais, que c'était moi qui avais vu cette poupée, et que dans ce temps-là tu jouais encore au cerceau ; mais mademoiselle Diane n'a pas voulu me laisser croire qu'elle vit encore en moi l'étoife d'un duc. a Non, non, monsieur le marquis, a-t-elle dit en riant; monsieur votre frère a trente-six ans, je le sais fort bieni,... » Et cela était dit d'un ton,... et 4'un air...

— A me rendre fou 1 j'en conviens, dit le duc en se levant et ai taisant sauter en l'air jusqu'au plafond les lunettes de sa mère, qu'il rattrapa très-adroitement : mais voyons, tout ceci est une folie 1 Mademoiselle

Diane est una neuve et adorable petite coquette, unx vraie pensionnaire, un peu ivre de son entrée prochaine dans le monde, et s'apprétant, dans Tintimitë de la famille, à faire tourner bien des têtes en attendant que la sienne tourne aussi ; mais c'est encore trop tôtl... Demain matin, quand elle aura réfléchi... £1 puis on lui dira tant de mal de moi!

— Demain soir, tu la reverras, dit le marquis, et tu sauras fort bien combattre les mauvaises influences, s'il y en a autour d'elle, ce que je ne crois pas. Ne te fais pas plus intéressant que tu ne l'es, monsieur mon frère I D'ailleurs la duchesse est pour toi à présent, et elle ne t'a pas laissé partir sans te dire : A bientôt! Nous sommes ici tous les soirs; nous n'entrons dans les fêtes qu'après VAvent, ce qui signifie en bon français : « Nous avons encore un grand mois avant que ma fille et ma filleule ne voient le monde. C'est à vous de plaire avant que l'on ne se grise avec le bal et les toilettes. Nous ne recevons guère déjeunes gens, et c'est à vous d'ailleurs d'être le plus jeune, c'est-à-dire le plus pressé et le plus heureux. »

— Mon Dieu, mon Dicul dit la marquise, je crois fairer un rêve, mon pauvTe duel Et moi qui ne pensais pas à toi I Moi qui me figurais que tu avais, attrapé tant de femmes que tu ne pourrais plus en rencontrer une assez simple,... assez généreuse,... assez sage après tout , car te voilà corrigé, et je jurerais que tu rendras la duchesse d'Aléria parfaitement heureuse...

LU MARQUIS DB VILLBMBR. "Mi

— Cela, ma mère, je vous en réponds I s'écria le duc. Ce qui m'a rendu mauvais, c'est le doute, c'est l'expérience, ce sont les coquettes et les ambitieuses; mais une fille charmante, une enfant de seize aiis qui se fierait à moi, ruiné comme me voilà,... mais je redeviendrais enfant moi-même 1 Ahl vous seriez bien tieureuse aussi, vous, n'est-ce pas? Et toi, Urbain, qui craignais tant d'être obligé de te marier?

— A-t-il donc fait vœu de célibat? dit la marquise en regardant le marquis Avec tendresse.

— Non pasl répondit Urbain avec vivacitéi; mais vous voyez bien qu'il n'y a pas de temps Ae pendUi, puisque mon aine fait encore de si belles conquêtes! Quand vous me donneriez encore quelques mois de réflexion...

— Au fait, au fait, rien ne presse en réalité, rqpdt la marquise, et puisque nous avons si bonne chance, |e me fie à l'avenir... et à toi, mon excellent ami I

Elle embrassa ses deux fils. Elle était ivre de joie et d'espérance, elle tutoyait tous ses enfants. Elle em- Inrassa aussi Caroline en lui disant : — Et toi, bonne et belle petite blonde, réjouis-toi donc aussi!

Caroline avait plus envie de se réjouir qu'elle ne voulait se l'avouera elle-même. Vaincue par la &tigue d*un«/ journée d'émotions, elle s'endormit délicieuse* ment en se disant que la crise était ajournée, et que pendant quelque temps encore elle ne \'errait pas l'obstacle sans appel et sans retour du mariage se placer entre elle et M. de Villemer.

La marquise ne dormit guère. Elle étouffiiit d'impatience d'être au lendemain. L'insomnie l'attrista. PJle vit tout en noir et s'attendit à une déception; mais lorsque Caroline lui apporta sa correspondance, il y avait une lettre de la duchesse qui la transporta de joie. « Mon amie, disait madame de Dunières, voilà un changement à vue comme a l'Opéra. C'est de votre fils aîné qu'il faut s'occuper. Je viens de causer avec Diane à son réveil. Je ne lui ai point noirci le duc, mais ma religion m'obligeait de ne lui rien cacher de la vérité. Elle m'a répondu que je lui avais iéjà dit tout cela en lui parlant du marquis, que je n'avais plus rien à lui apprendre à quoi elle n'eût réfléchi, et que, tout en réfléchissant, elle en était venue à s'intéresser également aux deux frères, dont l'amitié était une si belle chose, que même, en songeant à la situation du duc, elle avait trouvé plus de mérite à bien porter le fardeau de la reconnaissance qu'à rendre le service exigé par le devoir. Elle a ajouté que, puisque je lui avais conseillé de taire fe bonheur et la fortune d'un homme de mérite, elle se sentait attirée vers celui qui lui en saurait le plus d) pré. Enfin les irrésistibles grâces de votre scélérat de fils ont fait le reste. Et puis il ne faut pns que je

LB MARQUIS DB VILLBMBR. Mft

m'abuse sur Diane. Elle juge que le titr^ de duchesse siéra mieux à sa figure de reine; elle est portée k aimer le monde, et comme depuis quelque temps je ne sais qui lui avait appris que le marquis ne l'aimait pas du tuut, je la voyais inquiète sans en savoir la cause. Elle m'a tout avoué. Elle m'a dit que, comme frère, le marquis est tout ce qu'elle peut désirer de mieux, mais que, comme mari, le duc lui montre la vie plus riante. Bref, ma chère, elle me parait si décidée que je n'ai plus qu'à vous servir de tout mon pouvoir dans ce cas imprévu comme dans l'autre.

u Je vous conduirai ma fille demain dans la matinée, et comme Diane sera avec nous, vous la verrez sans avoir l'air de vous douter de rien ; mais vous achèverez de la séduire, j'en suis bien sûre. »

Pendant que la marquise et le duc se livraient au bonheur, Caroline se trouvait un peu plus seule, car le fils et la mère avaient dans la journée de longs entretiens où elle était naturellement de trop, et pendant lesquels elle faisait de la musique ou sa propre correspondance au salon, toujours désert jusqu'à cinq heures. Là, elle ne gênait personne et se tenait prête à répondre au moindre appel de la marquise.

Un jour le marquis entra avec un livre, et, s'asseyant d'un air étrangement résolu et tranquille à 1 1 même table où elle écrivait, il lui demanda la perm'?sion de travailler dans cette pièce où l'on respi»^it mie ax que dans sa petite chambre. C'est à la condition, lui dit il, que je ne vous mettrai pas en fuite, car je vois tresis

t46 LB MARQUIS DB YILLBMBR.

bien que, depuis quelques jours, vous m'évitez; ne le niez pasl ajouta-tril en voyant qu'elle allait répondra. Vous avez pour cela des raisons que je respecte, mais qui ne sont pas fondées. En vous parlant de moi, comme je me suis permis de le faire au Jardin des Plantes, j'ai efiRrayé la délicatesse de votre conscience. Vous avez cru que j'allais vous prendre pour confi» dente de quelque projet personnel de nature à troubler la paix de ma famille, et vous ne voudrez pas être la complice, même passive, de ma révolte.

— C'est précisément cela, répondit Caroline, et vous avez très-bien deviné ce qui se passait en moi.

— Que ce que je vous ai dit soit donc non avenu, reprit Urbain avec une fermeté calme qui imposait la respect de sa parole : je ne vous dirai pas de l'oublier, mais je vous prie de ne vous en préoccuper en aucuns façon et de ne pas craindre que je mette votre attachement pour ma mère aux prises avec l'amitié généreuse que vous avez daigné m'accorder.

Caroline dut céder à l'ascendant de la franchise. Elle ne comprit pas tout ce qui se passait dans l'esprit du marquis, tout ce qu'il y avait d'arrêté en lui au delà de ses paroles. Elle crut qu'elle s'était trompée, ou qu'elle s'était trop alarmée d'une velléité dont il avait déjà su triompher. Elle accepta en elle-même la promesse de son ami comme une réparation formelle d'un instant de trouble dans sa pensée, et dès lors elle retrouva tout le charme, toute la sécurité de l'amitié.

LB MARQUIS DB VIULBMiBR. 247

lis 86 virent êxmc tous les jours, et même quelquefius pendant de longues heures, dans le salon, presque sous les yeux de la marquise, qui se réjouissait de voir Caroline caatinuer d'aider ^son fils dans ses travaux, Enréalité, eUe ne l'aidait plus que pour mémoire : il avait fait sa provision de jdocuments à la campagne, et il écrivait 'son troisième et dernier volume avec une rajûdité et une iaeilité admirables. La présence de Caroline lui donnait l'élan et L'inspiration. Auprès d'elle, il n'avait plus de doutes ni de lasâtudes. EUe lui était devenue si nécessaire qu'il lui avoua jie pou- /oir plus s'intéresser à rien quand il était seul. Il était heureux lorsqu'elle lui parlait tout au milieu de son travail. Loin de le gêner, cette voix aimée .soutenait l'harmonie de sa pensée et l'élévation de son style. II la provoquait à le déranger, il la priait de lire de la musique au piano, sans craindre de lui causer le moindre trouble. Au contraire, tout œ qui lui faisait savourer sa présence réchaufiait son âme , car elle était pour lui, non une autre personne agissant à ses côtés, mais son propre esprit, qu'il sentait vivre en &ce de lui.

Le respect de l'eeuvre dont elle était enthousiaste, enchuosait Caroline au respect de la personne. £Ue se bisait comme un devoir, sacré de ne rien dénengerià l'équilibre nécessaire à cette belle organisation. Elle ne se permettait donc plus de se préoccuper d'ellemême. Elle ne voulait plus se demander si elle y courait quelque risque pour son compte, et si, à un

moment donné, il y aurait en elle assez de force pour renoncer à cette intimité qui devenait le fond àe sa propre existence.

Le mariage du duc d'AIéria avec mademoiseUe de Xaintrailles marchait avec une réjouissante rapidité. La belle Diane était sérieusement éprise et ne voulai* rien écouter contre Gaétan. La duchesse de Duniëres, qui avait fait elle-même un mariage d'inclination avec un ancien beau, désormais très-rangé, qui la rendait parfaitement heureuse, prenait parti pour sa filleule, et plaidait si bien sa cause que tuteurs et conseils de famille durent céder à la volonté de Théritière.

Celle-ci déclara à son fiancé, avant même qu'il lui eût exprimé son désir à cet égard, qu'elle comptait payer ses dettes au marquis, et le marquis dut accepter la promesse de cette restitution, dont la loyale et fière jeune fille faisait une condition du mariage. Tout ce que le marquis obtint, c'est qu'on ne lui restituât point la part d'héritage maternel à laquelle il avait renoncé lorsque madame de Villemer avait eu à payer une première fois les dettes de son fils aîné. Selon le marquis, sa mère vivante avait eu le droit de disposer de sa fortune, et il se regardait comme entièrement dédommagé, puisque, devant habiter désormais l'hôtel de Xamtraîlles et les châteaux de sa bru, beaucoup plus splendides et rapprochés de Paris que le pauvre petit manoir de Séval, la marquise ne serait plus à sa charge.

Dans ces arrangements de famille, tout le monde se

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conduisit avec la plus exquise délicatesse et la plus louable générosité. Caroline crut devoir le faire remar^ quer au marquis pour l'engager à insister, dans son livre, sur les réserves équitables en faveur des familles où le vrai sentiment de la noblesse servait encore de base à des vertus réelles.

En effet, chacun fit ici son devoir, mademoiselle de Xaintrailles ne voulait pas d'un contrat de mariage qui, 2n mettant sa fortune à l'abri des dilapidations de son époux, contînt des clauses blessantes pour la fierté de telui-ci, et lé duc au contraire exigea que le régime dotal liât les ailes à sa magnifique imprévoyance. Il fut donc dit et paraphé dans l'acte que cette disposition y était introduite sur la demande et la volonté expresse du futur conjoint.

Toutes choses ainsi réglées, la marquise se trouvait associée à une large existence, et, bien qu'elle eût déclaré se contenter d'une simple parole et s'en remets tre à la discrétion de ses enfants, une très-belle pension lui était assurée parle même contrat où la future avait fait si bien les choses ; le marquis de son côté rentrait dans un capital qui représentait une grande aisance. Il est inutile de dire qu'il recouvra cette fortune avec autant de calme qu'il l'avait aliénée.

Pendant que l'on travaillait au trousseau de la fiancée, le duc était fort occupé de la corbeille, dont son frère l'avait foixîé d'accepter les fonds comme :on cadeau de noces. Quelle affaire pour îe duc que dé choisir des diamants, des dentelles et des cachemiresl

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!1 s'y entendait mieux que la femme la plus ventée dans la haute science de la toilette. 11 n'avait plus le temps de manger, passant sa vie à faire ^a ^our, à causer avec les joailliers, les fabricants et les brodeuses, à raconter à sa mère, qui en perdait aussi la tête, les mille incidents et même les drames à surprises de ses merveilleuseb acquisitions. Au milieu de tout ce coup de feu où Caroline et Urbain prenaient la part la plus modeste, madame d'Â]%lade se glissa conune malgré elle.

Un grand événement avait bouleversé l'existence el les projets de Léonie. Au commencement de l'hiver, son mari, plus âgé qu'elle de vingt ans et depuis longtemps menacé, avait succombé à une maladie chronique, lui laissant des affaires assez embrouillées, dont elle sortit d'une manière triomphante, grâce à un coup de bourse, car elle jouait depuis longtemps à l'insu de monsieur d'Arglade, et elle avait enfin mis la main sur un bon numéro de la grande loterie. Elle se trouvait donc veuve, jeune et charmante encore, et plus riche qu'elle ne l'avait jamais été, ce qui ne l'empêcha pas de verser tant et de si grosses larmei que l'on disait d'elle avec admiration : o Cette pauvrt petite femme était grandement attachée à son devoir malgré son air firivolel Certes monsieur d'Arglade n'était pas un mari à faire tourner la tête, ma^s elle a tant de cœur qu'elle est inconsolable 1 » Et on la plaignait, on s'évertuait à la distraire ; la marquise, sérieusement attendrie, exigeait qu'elle vint passer avec elle

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toutes ses après-midi solitaires. Rien n'était plus convenaUe : ce n'était pas aller dans le inonde, puisque la marquise ne recevait pas avant quatre ou cinq heares>, ce n'était même pas sortir, puisque Léonie pouvait venir en fiacre, sans toilette et comme incognito. Léonie se laissait consoler et amuser en regardant les apprêts du mariage, et parfois le ducréussbsait à la faire éclater de rire, ce qui faisait très-bien, vu que, passant d'une crise de nerfs à une autre, elle cachait aussitôt sa figure dans son mouchoir à sanglots, disant : — Ml I que c'est cruel de me faire rire ! cela me fait tant de mail

 travers son désespoir, Léonie s'emparait de la confiance intime de la marquise jusqu'à supplanter ^sensiblement Caroline, qui ne s'en apercevait pas, et qui était à mille lieues de pressentir ses projets. Or voici quel était le projet capital de Léonie.

En vo}imt dépérir son maussade époux, pendant qu'elle arrondissait sa bourse particulière, madame d'Arglade s'était demandé quelle espèce de successeur elle pourrait bien lui donner, et, comme elle n'était pas encore dans la confidence du mariage déjà résolu avec mademoiselle de Xaintrailles, elle avait jeté son âévolu sur le duc d'Aléria. Elle le croyait inmariabU dans les conditions de la fortune jointe à la naissance et à la jeunesse, et se disait, non sans logique et sans vraisemblance, que la veuve d'un bon gentilhomme ricbe et sans enfants était le plus beau parti auquel pût aspirer un roué sans avoir, réduit à all^ à pied et

à compter avec son valet de chambre. Léonie na doutait donc pas du succès, et, tout en s'occupant avec beaucoup de savoir-faire du placement de ses capitaux, elle se disait avec un calme suprême • — A present, c'est fini, j'ai assez d'argent, je ne jouerai plus, je n'intriguerai plus. Mon ambition, satisfaite de ce côti> là, doit changer d'objet. 11 faut effacer la tache originelle de bourgeoisie qui me gène encore dans le monde, il faut que j'aie un titre. Celui de duchesse vaut bien la peine d'y songer I

Elle y songea à temps, mais M. d'Arglade mourut trop tard. Elle était à peine hors du premier crêpe funèbre qu'à sa première visite à la marquise elle apprit qu'il n'y fallait plus songer.

Léonie tourna dès lors ses batteries vers le marquis de Villemer. C'était moins brillant et plus difficile, mais c'était encore satisfaisant comme titre, et ce n'était point impossible selon elle. La marquise se préoccupait extrêmement du célibat dont la perspective semblait de nouveau charmer l'insouciance de son fils. Elle ouvrait son cœur à madame d'Arglade. — Celui-là, disait-elle, me fait une peur affreuse avec son air tranquille. Je crains qu'il n'ait je ne sais quelles préventions contre le mariage, peut-être contre les femmes en général! Il est plus que timide, il est sauvage, et pourtant il est charmant quand on réussit à i'appîivoiserl II faudrait rencontrer une femme oui l'aimât la première et qui eût 1^ courage de vouloir se faire aimer.

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Léonie faisait son profit de ces révélations. — Fill mon Dieu I répondait-elle étourdiment, il lui faudrait une femme de plus haute condition que moi, et qui ne serait pas veuve du meilleur des hommes, mais qui aurait mon âge, ma fortune et mon caractère.

— Votre caractère est trop spontané pour un homme si réservé, ma chère belle I

— - £t c'est pour cela qu'une personne de mon humeur le sauverait. Vous savez, les extrêmes I... Moi, si je pouvais aimer quelqu'un, ce qui maintenant, hélas I est bien impossible, j'aimerais précisément un homme grave et froid. Ehl mon Dieul n'était-ce pas là le caractère de mon pauvre ami? Eh bien! son sérieux tempérait ma vivacité, et ma gaieté mettait du soleil dans sa mélancolie. C'était son mot, et comme il me l'a dit souvent I il n'avait jamais aimé avant de me connallre, et précisément lui aussi avait del'éloignement pour le mariage. Même, en me voyant la première fois, il a eu peur de ma légèreté; puis tout d'uD coup il 8*est aperça que j'étais nécessaire à sa vie, parce que cette légèreté apparente, qui, vous le savez bien, ne m'empêche^ pas d'avoir du cœur, passait en lui comme une lumière, comme un baume. C'étaient encore là ses paroles, pauvre cherl Ahl tenez ! ne parlons pas de gens à marier. Cela me fait trop penser que je suis seule pour toujours I

Léonie trouva moyen de revenir si souvent sur ce sujet, et sous tant de formes diverses, avec tant d*àpropos sous un air d'imprévu, tant de prévenances

SOUS un air de détachement, que l'idée entra dans Tespnc de la marquise sans qu'elle en eût bien conscience, et quand madame d'Ai^lade la vit disposée à me pas la rejeter absolument en temps et lieu, elle commença l'attaque directe de M. de Villemeravec les mêmes ruses, les mêmes étourderies cbarmaates, les mêmes réticences de désespoir conjugal, les mêmes insinuations ingénues, le tout à bout portant et sous les yeux de Caroline, dont elle ne s'inquiétait en aucune façon.

Mais le babil de madame d'Ârglade était antipathique au marquis, et si elle ne s'en était jamais aperçue, c'est parce qu'elle ne l'avait jamais provoqué à s'occuper d'elle. Loin d'être le sauvage inexpérimenté que l'on supposait, il avait le tact très-fin à l'endroit des femmes : aussi, dès les premiers assauts que lui livra Léonie, il compiit ses intenti(xis, devina tout son manège, et le lui fit si bien sentir, qa'die en fut blessée jusqu'au fond de l'âme.

Dès lors elle ouvrit les yeux, et surprit, à mills délicats indices, Tamour immense que mademoiselle de Saint-Geneix inspirait au marquis. Elle s'en réjouit fort ; elle pensa pouvoir se venger, et elle attendit la moment.

Le msiîage du duc était fixé aux premiers jours de janvier ; mais il y eut tant de cris dans certains salons rigides du faubourg Saint-Germain contre la fiatcilité avec laquelle la duchesse de Dunières avait accueilli la demande de ce grand coupable, qu'elle résoluti

peur éloigner le reproehede préeîpitatioii', die retarder de tFois mois le bonheur des^deufx fiancés^ et de conduire sa filleule dans le monde; Ce retani n'eifraya point le duc, mais contrari» yrrement la marquise, qui était impatiente d'ouvrir un vrai grand salon pour son compte, avec une belle-fiUe eharmafite qui attirerait de jeunes visages autour d'eUe. Madame d*Ar> giade, prétextant des affaires, se ft; moins assidue, et Caroline reprit ses fonctions.

Elle était beaucoup moins impatiente que bi naarquise d'habiter l'hôtel de Xaintrailles et de changer ses habitudes. Le marquis n'était pas décidé à accepter un appartement chez son frère, et ne s'expliquaù pas sur ses projets personnels. Cdaroline s'en effirayait, et cependant elle voyait, dans ce peu d'^'empressement à se retrouver sous le même toit qu'elle, Ha preuve du sentiment calme qu'elle exigeait de lui ; mais elle en était arrivée à cette phase de l'affection où la logique se trouve bien souvent en- défaut au fond du cœur. Elle jouissait en silence de ses derniers beaux jours, et ]uand le printemps arriva, pour la première fois de sa vie, elle regretta l'hiver.

Mademoiselle de Xaintrailles avait pns en grande estime et en grande amitié mademoiselle de Saint- Geneix, et tout au oontraire elle éprouvait une aversion prononcée pour madame d'Ârglade, qu'elle rencontrait de loin en loin, le matin, chez sa future belle-mère, où elle-même ne venait pas officiellement, mais seulement aux heures de l'intimité, avec ma-

moins que son frère, et je ne sais qwel raycoiffiemeiit d'espérance donnait i son Tegard l'édat d'une b^e vie qm commence.

A mÎBaît, les mariés s'étant édipsés discrëtemftnt, fa marquise %l signe à son fils qu'elle était fatiguée el désirait ise retirer ausa. — Donne-moi toa bras, chef enfant, lui dit-elle quand il fut à ses oôlés; ne dén»geons pas Caroline, tfui danse et que je laisse sous la protection de madame de D...

fît comme le nBarqais la soutenait dans le vestibule qm conduisait i son appartement, situé au rez-dechaussée, — oa avait eu o^Èe att^tion de lui épargner la crainte des escaliecs : — Cher fils, dît-elle, tu n'auras plus la &tigne de poster sur tes bras ton pauvre petit paquet de mère I Tu Tas &it bien souvent quand ta te trouvais là, et avec toi j'avais conâanoe^ mais je «ouffirais de ta peine.

— £t moi, je la regretterai, dit Urbain.

— Ciomme ce bal est beau et d'un ^r^and airi reprit la marquise arrivée dans son appartement, et cette CaroUne qui en est la reine I Je n'en reviens pas, de k beauté et de la geftce qu'elle a^ cette petite!

— Ma mère, dit le marquis, étes-vous réeUemenl

avec lui, témoignait à celle-ci des égards particuliers. La marquise affectait, pour ne pas lui gâter cette beBe journée, de la traiter plus maternellement que jamais, et de faire disparaître toute apparence de servage. Enfin elle était dans un de ces moments de la vie où, en dépit des caprices de la fortune, la puissance naturelle qu'exercent Fintelligence, Thonneuc et la beauté semble reprendre ses droits et reconquérir sa place dans le monde.

Mais si Caroline lisait son triomphe sur toutes les physionomies, c'était surtout dans les yeux de M. de Villemer qu'elle pouvait s'en assurer. Elle remarqtofll aussi à quel point cet homme mystérieux s'était transformé depuis le premier jour où il lui était apparu craintif, absorbé en lui-même et comme jaloux de s'effacer. II était maintenant aussi élégant de manières que son frère aîné, avec plus de véritable grftce et de distinction réelle, car il y avait toujours chez le duc, en dépit de sa grande science du maintien, un peu de cette pose trop belle et un peu théâtrale qui caractérise la race espagnole. Le marquis était le type firançais dans toute son aisance sans affectation, dans toute son amabilité bienveillante, dans ce charme particulier qui ne s'impose pas, mais qui s'empare. Il dansait, c'est-à-dire qu'il marchait la contredanse avee plus de simplicité que qui que ce soit ; mais la pureté de sa vie avait mis dans ses mouvements, dans sa figure, dans tout son être, comme un parfum de jeunesse extraordinaire. Il semblait avoir ce soir-là dix ans de

bien fatiguée dans ce moment-ci, et si je vous demande de causer un quart d'heure avec vous?...

— Causons, causons, mon filsl s'écria la marquise; je n'étais fatiguée que de ne pouvoir point causer avec ceux que j'aime. Et puis je craignais de sembler ridicule en parlant trop de mon bonheur. Parlons-en, parlons de ton frère... et de toi aussi I Mon Dieu! ne mettras-tu point dans ma vie un second jour comme celui-ci?

— Ma mère chérie, dit le marquis en s'agenouillant devant sa mère et en prenant ses deux mains dans les siennes, il ne tient qu'à vous que j'aie aussi bientôt mon jour de suprême joie.

— Ahl que dis-tu là? Vrai? Dis donc vitel...

— Oui, je parlerai î c'est le moment que j'attendais. Je m'étais réservé, et j'avais appelé de tous mes vœux cette heure bénie où mon frère, réconcilié avec Dieu, avec la vérité et avec lui-même, presserait dans ses bras purifiés une compagne digne d'être votre fille. Et à ce moment-là, moi je comptais vous dire ceci : Eh bien 1 ma mère, moi aussi, je puis vous présenter une seconde fille plus aimable encore et non moins pure que la première. J'aime avec passion depuis un an, depuis plus d'un an, la créature la plus parfaite. Elle l'a peut-être deviné, mais elle ne le sait pas; j'ai tant de respect et d'estime pour elle, que je savais bien ne pouvoir jamais, sans votre consenteme/it, obtenir le sien. Voilà d'ailleurs ce qu'elle ip'a fait rigiaemem comp^n4re un jour, un seul jour où mon

secret cliait m'échapper malgré moi, il y a de cela quatre mois, et je me suis de nouveau imposé le plus rigoureux silence avec elle comme avec vous. Je ne devais p'aS vous jeter dans des incertitudes qui, grâce à Dieu , n'existent plus. Votre sort , celui de mon frère, le mien sont désormais assurés. Convenablement riche, j'ai le droit de ne pas vouloir augmenter ma fortune et de me marier selon mon cœur. Pourtant vous avez un sacrifice à me faire, et votre amour maternel ne me le refusera pas, puisque le bonheur de toute ma vie en dépend. Cette personne appartient à une famille honorable, vous vous en êtes assurée vous-même en l'admettant dans votre intimité ; mais elle n'appartient pas à une de ces antiques illustrations pour lesquelles vous avez une partialité que je n'entends pas combattre. J'ai dit que vous aviez quelque chose à me sacrifier, le voulez-vous? m'aimerez-vous à ce point-là? Oui, ma mère, oui, votre cœur que je sens battre va céder sans regret et avec son immense bonté maternelle à la prière d'un fiis qui vous adore.

— Ah ! mon Dieu I c'est de Caroline que tu me parles! s'écria la marquise tremblante. Attends, attends mon fils! le coup est rude, et je ne m'y atten« dais pas I

— Oh 1 ne dites pas cela, reprit le marquis avec feu : si le coup est trop rude, je ne veux pas que vous le receviez! Je renoncerai à tout, je ne me marierai jamais...

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— Ne pas te marier I... Eh bien I ce serait \\ \e pire! Voyons, voyons 1 laisse -moi donc me reconnaître 1 C'est peut-être plus facile à digérer que cda n'en a Tairl Ce n'est pas tant la naissance... Son père était chevalier : c'est mince;... mais enfin si c'était tout I II y a cette misère qui est venue tomber sur elle... Tu pourrais me dire que sans toi j'y serais tombée aussi, moi; mais j'en serais morte, tandis qu'elle, elle a eu le courage de travailler pour vivre, et d'accepter une sorte de domesticité...

— Grand Dieul s'écria le marquis, lui feriez-vous une tache de ce qui est le mérite sublime de sa vie?

— Non, non, pas moi 1 reprit vivement la marquise ; au contraire I mais le monde est si...

— Si injuste et si aveugle I...

— C'est encore vrai, et j'ai tort de m'en préoccuper. Allons I puisque nous sommes dans les mariages d'amour, je n'ai plus qu'une objection à faire I Caroline a vingt-cinq ans...

— Et moi j'en ai plus de trente-quatre à présenti

— Ce n'est pas cela. Elle est toute jeune, si son cœur est aussi pur, aussi neuf que le tien; mais elle a aimé I

— Non. Je sais toute sa vie, j'ai causé avec sa weur, elle a dû se marier, elle n'a jamais réellement aimé.

— Mais entre ce mariage manqué et le jour où elle est venue chez nous, il s'est passé des années...

^ Je me suis informé. Je connais sa vie jour par

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jour «t presqtie heure par heure. Si je vous Sis qu» mademoiselle de Samt-Geneix est dî^e de vous et de moi, c*sest jwœ que je le sais. Une folle passion ne m'a pas rendu aveugle. Non, un amour sérieux, fondé sur la réflexion, sur fei comparaison avec toutes les autres femmes, sur la certitude, in'a^lonné la force de me taîre, d'attendre et de vouloir vous convaincre en connaissance de cause.

Le marquis parla encope longtemps à sa mère, et il triompha. Il y mit toute l'éloquence de la passion et toute la tendresse filiale dont il avait donné tant de preuves. La mère s'attendrit et céda.

— Eh bieni s'écria le marquis, me permettez-vous de l'appeler ici de votre part? Voulez-vous que, pour la première fois, devant vous, à vos pieds, je lui dise que je l'aime? Voyez, je n'ose pas le lui dire encore à elle seule. Un regard froid, une parole de défiance me briseraient le cœur. Fci, en votre présence, je parlerai , je saurai la convaincre 1

— Mon fils , dit la marquise, vous avez ma parole ! Et tu vois, ajouta-t-elle en le pressant dans ses faibles bras, si ce n'est pas avec une joie bien spontanée que je te l'ai donnée, c'est du moms avec une tendresss sans bornes et sans arrière-pensée. Je te demande, j'exige une seule chose : c'est que tu prennes vingts quatre Veures encore pour réfléchir à ta situation. Elle est nouv:^lle, puisque te voilà en possession de mon consentement, dont tu n'étais rien moins qu'assuré il y a une heure. Jusque-là tu t'es cru séparé de ma-

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demoiselle de Saint-Geneix par des obstacles que tu ne croyais peut-être pas vaincre si aisément, qur donnaient peut-être une énergie factice à ton désir. Ne secoue pas la tête. Qu'en sais-tu toi-même? D*ailleprs, ce que je te demande, c'est bien peu de chose. Vingtquatre heures sans lui parler de rien, voilà tout. Moimême j*ai besoin d'accepter complètement devant Dieu le parti que je viens de prendre, afin que ma figure, mon trouble, mes larmes ne laissent pas deviner à Caroline que cela m'a un peu coûté...

— Oh I oui, vous avez raison, s'écria le marquis. Si elle le devinait, elle ne me laisserait pas lui parler... A demain donc, ma bonne mère I Vingt-quatre heures, dites-vous? C'est bien longl... Et puis... il est une heure du matin. Vous veillerez donc encore la nuit prochaine?

— Mais oui , puisque nous avons concert demain dans les appartements de la jeune duchesse. C'est pour cela qu'il faut que nous dormions cette nuit. Est-ce que tu vas retourner au bal ?

— Ahl permettez-le-moi; elle est encore làl... et elle est si belle avec sa robe blanche et ses perles I Je ne l'ai vraiment pas assez regardée. Je n'osais pas... C'est à présent seulement que je vais la voirl

— Eh bien 1 fais-moi ce sacrifice à ton tour, de ne pas la revoir, de ne pas lui parler avant demain soir. Jure-moi, puisque tu ne songes guère à dormir, de penser à elle, à moi et à toi-même, tout seul, pendant quelques heures, et encore demain matin. Tu ne

Tiendras pâs ici avant l'heure du diner. Il le faut, îire-le-moil

Le marquis jura et tint parole; mais la solitude, la nuit, la douleur de ne point voir Caroline et de la laisser entourée de regards et d'hommages étrangers Défirent qu'augmenter son impatience et aviver le fei^ de sa passion. D'ailleurs les précautions de sa mère^ quoique sages en elles-mêmes, étaient puériles vi» à-vis d'un homme qui réfléchissait et voulait depuis s longtemps.

Caroline s'étonna de ne pas voir reparaître le marquis, et se retira une des premières, voulant se persuader qu'elle ne s'était pas trompée en supposant qu'il reprendrait vite possession de lui-même. On voit qu'elle était loin de pressentir la vérité.

Madame d'Arglade avait des espions dans ce bal, un entre autres qui se flattait de l'épouser, un secrétaire d'ambassade, qui, dès le lendemain matin, lui rapporta le grand succès de la demoiselle de compagnie. L'air enflammé du marquis n'avait point échappé à la pénétration de la malveillance, l'apprenti diplomate avait même flairé un entretien intéressant entre le marquis et sa mère au moment où ils étaient sortis ensemble.

Léonie parut écouter ce compte rendu avec indifférence ; mais elle se dit qu'il était temps d'agir, et à midi elle était chez la marquise au moment où Caroline s'y présentait.

— Un instant, chère amie, lui dit-elle, laissez-moi

passer avant vous; c'est pour une chose qui pre»e, un service à rendre à de pauvres gens qui ne veulent pas être connus.

A peine seule avec la marquise, elle s*excusa de lui venir parler des pauvres dans ses jours de liesse. — C'est au contraire le jour des pauvres, répondit la généreuse dame; parlez. Une de mes grandes joies sera de pouvoir à présent &ire plus de bien que je ne le pouvais naguère.

Léonie avait son prétexte tout préparé. Quand elle eut présenté sa requête et porté la marquise sur sa liste de souscription, elle feignit de vouloir s'en aller bien vite, pour se faire un peu retenir. Inutile de rapporter les habiles détours par lesquels sa perversité sut amener le point intéressant delà conversatîoi? Ces infamies de cœur, malheureusement trop com munes, sont dans la mémoire de tous ceux qui en on ressenti les efiets cruels, et ceux-là sont bien rares qu ont été oubliés par la calomnie.

On parla naturellement du bonheur de Gaétan et des perfections de la jeune duchesse. — Ce que j'aime \e plus en elle, dit Léonie, c'est qu'elle ne soit jalouse de personne, pas même de. .. Âh 1 pardon, le nom allait m'échapperl

Elle y revint par trois fois, refusant toujours de dire ce nom qui commençait à inquiéter la marquise. Enfin il lui échappa, et ce nom, c'était celui de Caroline.

Elle se hâta de le reprendre^ de dire que la langue lui avait fourché; mais en dix minutes le coup n'en

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fui pas moins porté d'iuie main sûre, et la marquise dut lui arracher le serment qu'elle avait vu, de ses deux ;^ux vu, à Séval, le duc ramenant Caroline chez elle au point du jour, et tenant ses deux mains dans les siennes en lui parlant avec effiision, pendant trois bonnes minutes, au pied de l'escaLier du Reaanl.

Là-dessus, eUe fît jurer à la marquise, dont elle savait la parole sérieuse, de ne point la trahir, de ne pas lui faire d'ennemis, à elle qui n'en avait jamais eu, disant qu'elle était dés^pérée de l'insistance qui lui avait arraché cette révélation, qu'elle eût mieux fait de désobéir, qu'au fond elle aimait Caroline^ mais qu'après tout, puisque c'était elle qui avait rép(mdu de ses mœurs, son devoir était peut-être de confesser qu'elle s était troiopée.

— Bahl bahl dit la marquise, parfaitement maitresse d'elle-même, tout cela n*est pas si gravel Elle peut avoir été fort sage d'ailleurs et avoir cédé à cet irrésistible duc ! Il est sî habile I... Ne craignez rien, je ne sais rien, et j'agirai en temps et lieu, si besoin est,^ sans qu'il y paraisse.

Lorsque Caroline entra, au moment où Léonie sCHlait, celle-ci lui tendît la main d'un air de bonne humeur, en lui disant que le bruit de son succès de la veille était venu jusqu'à elle, et qu'elle lui en faisait ion compliment.

Caroline trouva la marquise d'une p&leur qui l'inquiéta, et quand elle lui en demanda la cause, elle en reçut une très-froide réponse. — C'est la fatigue de

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tous ces jours de fête, lui dit-elle ; ce ne sera rien. Ayez l'obligeance de me lire mes lettres.

Pendant que Caroline lisait, madame de Yillemer n'écoutaii; pas. Elle pensait à ce qu'elle allait faire. Elle contenait une profonde indignation contre cette jeune fille, un violent chagrin du coup qu'il lui faudrait porter au marquis, et à ces souffrances de la mère se mêlait cependant l'involontaire satisfaction de la grande dame dégagée d'une parole qui lui avait coûté, et que, depuis douze heures, elle ne se retraçait pas sans effroi.

Quand elle eut pris son parti, elle interrompît brusquement la lectrice en lui disant d'un ton glacial : — C'est assez, mademoiselle de Saint-Geneix, j'ai à vous parler sérieusement. Un de mes fils, je trouve inutile de dire lequel, a paru éprouver pour vous, dans ces derniers temps, des sentiments que vous n'avez certainement pas encouragés?

Caroline devint plus pâle que la marquise ; mais, forte de sa conscience, elle répondit sans hésitation :

— J'ignore ce que vous me dites, madame. Aucun de vos fils ne m'a jamais exprimé aucun sentiment dont je pusse m'alarmer sérieusement.

La marquise prit cette réponse pour un effronté mensonge. Elle lança à la pauvre fille un regard de mépris et garda un instant le silence ; puis elle reprit :

— Je ne vous parle pas du duc, il est tout à fait inutile de vous défendre sur ce point.

— Je ne me plains ni de lui ni de son frère, répondit Caroline.

— Ye le crois bien I dit la marquise avec un sourire écrasant; mais moi, j'aurais fort à me plaindre si vous aviez la prétention...

Caroline interrompit la marquise avec une violence dont elie ne fut pas maîtresse. — Je n'ai jamais eu aucune prétention, s'écria-t-elle, et personne au monde n*a le droit de me parler comme si j'étais coupable ou seulement ridicule I... Pardon, madame, ajouta-t-elle en voyant la marquise presque efiTrayée de son emportement; je vous ai coupé la parole, je vous ai répondu d'un ton qui ne convient pasi... Pardonnez-moi. Je vous aime, je vous suis dévouée jusqu'à donner mon sang pour vous. Voilà pourquoi un soupçon de vous me fait tant de mal que j'en perds l'esprit... Mais je dois me contenir, je me contiendrai!... Je vois qu'il y a je ne sais quel malentendu entre nous. Daignez vous expliquer... ou m'interroger ; je répondrai avec tout le calme qu'il me sera possible d'avoir.

— Ma chère Caroline, dit la marquise adoucie, je ne vous interroge pas, je vous avertis. Mon intention n'est pas de vous trouver coupable ni de vous contrister par des questions inutiles. Vous étiez maîtresse de votre cœur...

— Non, madame, je ne Tétais pas.

— Eh bienl à la bonne heure, il vous a échappé malgré vous I dit la marquise avec un retour d'ironique dédain.

— Non I cent fois non I reprit Caroline avec énergie ce n'est pas là ce que je voulais dire. Sachant qu'U

VTO LB MARQUIS DÏ TILLBHBR.

m'était interdit, par mille devoirs plus sérieux les uns que les autres, d'en disposer, je ne l'ai livré é personne/

L» marquise regarda Caroline avec étonnemart. — > Comme elle sait mentir I pensa-t-elle. — Puis elle se dit qu'en ce qui concernait le duc, cette pauvi^ fiOe n'était pas forcée de se confesser, que l'^entralnenieRt qu'elle avait eu pour lui devait être considéré comme non avenu, puisque, après tout, elle n'avait pomtcufié d'embarras dans sa vie, ni rédamé aucun droit nuisible à son mariage.

dette idée , qui ne s'était pas encore présentée, changea subitement les dispositions de la marquise, et comme elle vit que son silence navrait Caroline, dont les yeux se remplissaient de larmes brûlantes, elle revint à son amitié pour elle et même à un nouveau genre d'estime.

— Ma chère petite, lui dit-elle en lui tendant les mains, pardonnez-moi I Je vous ai fait du mal, je me suis mal expliquée. Admettons même que j'aie eu un moment d'injustice. Au fond, je vous connais mieux que vous ne pensez, et j'apprécie votre conduite. Vous êtes désintéressée, prudente, généreuse et sage. S'il vous est arrivé... d'être plus émue de certaines poursuites que, pour votre bonheur, vous n'eussiez dû l'être, il n*en est pas moins certain que vous avez toujours été prête à vous sacrifier dans l'occasion, et que vous seriez encore prête à le faire, n'est-il pas vrai^

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Caroline ne comprenait pas et ne poirvaît «pas comprendre qu'il y eût dans tout ceci une allusion au (mariage de Gaétan. Elle croit qu'il ne s'agissait que da son frère., et comme elle n'aviait jsmiais fiaiibli un Âistant vis-à-vis d'elle-même, elle trouva que la marquise n!av^t pas le droit de fouiller dans les douloureux secrets de son âme. — Je n'ai jamais rien eu à sacrifier, répondit-elle avec fierté. Si vous a^ez quelque chose à m'ondonner, dkes-le, madame, et ne pensez pas qu'il y ait aucun mérite de ma part à vcms lobéir.

— Vous voulez dire... et vous dites, ma dière, que vous n'avez laaiais partagé les sentimenls -du inarquis pour vous?

— fe ne les ai janaais comius.

— Vous ne tes aviez pas devinés ?

— Non, madame, et je n'y crois pas. Quia pu vous bire penser le contraire? Ce n'^st pas lui assurément!

— Eh bien 1 pardonnez-moi, c'est lui. Vo«s voyez quelle confiance j'ai en vous I Je vous dis la vérité, je me livre sans réserve à votre grandeur d'&me. Mon fils vous aime et croit pouvoir être aimé de vous !

— M. le marquis s'est étrangement trompé, répcmdit Caroline, blessée d'un aveu qui, présenté ainsi, était presque une oflEensc.

— %\hl vous dites la vérité, je le vois, s'écria la marquise, abusée par la fierté de mademoisello de Saint-Geneix, et, voulant s'emparer d'elle par l'amourpropre, elle la baisa au front. Merci, ma dière en&nt, lui dit-elle ; vous me rendez la vie 1 Vous ête^ franche.

tTS LB MA.RQUIS DB YILLBMB&.

VOUS êtes trop noble pour me punir de mes soupçons en jouant avec mon repos. Eh bieni permettez-moi de dire à mon fils Urbain qu'il avait fait un rêve, et que ce mariage est impossible, non par ma volonté, mais par la vôtre.

Cette parole imprudente éclaira Caroline. Elle comprit Tadmirable délicatesse qui avait porté le marquis à s'adresser à sa mère avant de lui déclarer sa passion ; mais elle n'abusa pas de cette découverte, car elle vit combien la marquise repoussait l'idée de leur mariage. Elle attribua cette rigueur à l'ambition qu'elle luiconnaissailet qu'elle avait depuis longtemps prévue. Elle était bien loin de croire qu'après avoir cédé sans trop de résistance, la marquise ne retirait sa parole que parce qu'elle croyait à la souillure d'une faute. — Madame la marquise, répondit-elle avec une certaine sévérité, vous ne devez jamais avoir tort aux yeux de votre fils, je comprends cela, et, quant à moi, je n'ai à craindre de sa part aucun reproche en déclinant l'honneur qu'il voulait me faire. Vous lui direz au reste ce que vous croirez devoir lui dire : je ne serai pas là pour vous démentir,

— Quoi! vous voulez me quitter? s'écria madame de Villemer, effrayée d'un résultat qu'elle n'avait pas prévu si soudain, bien qu'elle l'eût secrètement désiré. Non, non I cela est impossible I ce serait tout perdre,,. Mon fils vous aime avec une impétuosité... dont je ne crains pas les suites pour l'avenir si vous m'aidez à les combattre, mais dont je crains la vivacité dans le

premier moment. Tenez I... il vous suivrait peut-être... il est éloquent!... il triompherait de votre résistance, il vous ramènerait, et je serais forcée de lui dire... ce que je ne veux jamais lui dire I

— Vous ne voulez jamais lui dire non ! reprit Caroline, toujours abusée et ne sentant nullement la menace de sa prétendue faute suspendue sur sa tête : c'est moi qui dois le lui dire? Eh bieni je lui écrirai, et ma lettre passera par vos mains.

— Mais sa douleur,... sa colère peut-être,... y songez-vous?

— Madame, laissez-moi partir I répondit vivement Caroline, que la pensée de cette douleur remua jusqu'au fond des entrailles. Je ne suis pas venue ici pour souffrir à ce point. On m'a fait entrer chez vous sans me dire seulement que vous eussiez des fils. Laissezmoi en sortir sans trouble comme sans reproche. Je ne reverrai jamais M. le marquis de Villemer, voilà tout ce que je peux vous promettre. S'il doit me suivre...

— N'en doutez pasl Mon Dieu, parlez plus basl Si quelqu'un vous entendait 1... Et s'il vous suit, que ferez-vous?

— Je ne m'exposerai pas à être suivie. Veuillez me permettre d'arranger ceci selon ma prudence. Dans une heure, je reviendrai prendre congé de vous, madame la marquise.

^74 LB MARQUIS OB YILLJ^MBR.

Caroline sortit avec une si énergique résolution que madame de Yillemer n*osa pas ajouter un mot de plus pour la retenir. Elle la sentait irritée et blessée. Elle se reprocha de lui avoir trop fait comprendre qu'eMe savait tout, et la pauvre femme ne savait rien^ puisqu'elle ne voyait pas le véritable amour de Caroline.

Loin de là, elle voulut se persuader que Caroline aimait toujours le duc^ qu'elle s'était immolée à son bonheur, ou que peutrétre, en fille positive, elle avait accepté ses conditions et comptait sur le retour de son amitié après la lime de miel de son mariage. « Dans ce dernier cas , pensa la marquise , il serait dangereux qu'elle restât dans la maison. Cela pourrait attirer le malheur un jour ou l'autre sur mon jeune ménage; mais il est trop tôt pour la. laisser s'éloigner si brusquement : le marquis serait conmie un foui Elle va se calmer, faire ses plans, et quand elle reviendra me les soumettre, je lui persuaderai de &'ea rapporter aux miens. »

Pendant une heure, la marquise fit donc ses projets. Elle reverrait son fils le soir, comme c'était convenu, 3t lui dirait qu'elle avait tâté les dispositions de Caroline, qu'elle l'avait trouvée froide pour lui. Elle éviterait pendant quelques jours l'explication décisive.

LB MARQUIS DR VILLBMSR. VTb

Elle gagnerait du temps , elle amènerait Caroline à le décourager elle^oaéme , maïs avee douceui- et prudence* Eafia die croyait n^aitrîâOT les. destifiées lorsiqu'elle vit que Tbeure était passée et que Carolme n'arrivait pas. Elle la il demander. EUe apprît qu'elte étah sortie &ï fiaere avec un très-petit paqiMt m, laia* sant la lettre que voici :

a Madame la marquise,

• Je reçois la triste nouvelle qu'un des enfants de ma sœur est gravement malade. Pardonnez-moi de ne pas vous demander la permission de courir chez elle; vous avez du monde. D'ailleurs, je sais combien vous êtes bonne ; vous m'accorderez vingt-quatre heures. Demain soir, je serai de retour. Agréez l'expression de mon olus tendre et de mon plus profond respect.

c CAROLimr. »

— Eh bieni c'est à merveille I se dit la marquise a^piès un instant de surprise et de crainte. Elle entre dans mes idées ; elle me Caiit gagner la première soirée, la plus difScile assurément. En promettant de revenir demain soir, elle empêche mon fils de courir à Étampes. Demain probablement elle aura un noi»veaa prétexte pour ne pas revenir... Mais j'aime mieux ne pas savoir ce qu'elle compte faire. Je ne craindrai pas que le marquis m'arrache la vérité.

Le soir arriva pourtant trop vite à son gré» Ses

craînles grossirent en voyant approcher l'heure où Ton devait diner ensemble. Si Caroline fuyait réellement un peu plus loin qu'Étampes, il fallait gagner du temps. Elle se décida dès lors à mentir. Elle ne parla point à son fils avaiit le moment de se mettre à taUe, s'arrangeant de manière à être toujours entourée: c'était un grand dîner très-officiel; mais, ne pouvant supporter le regard d'anxiété que son fils attachait sur elle, avant de s'asseoir elle dit à la jeune duchesse et de manière à être entendue du marquis : — Mademoiselle de Saint-Geneix ne viendra pas diner. Elle a au couvent une petite-nièce malade, et m'a demandé la permission d'aller la voir.

Aussitôt après le diner, le marquis, au supplice, tenta de parler à sa mère. Elle l'évita encore; mais, voyant qu'il se disposait à sortir, elle lui fit signe de s'approcher, et lui dit à l'oreille : — Ce n'est pas au couvent, c'est à Étampes qu'elle a été.

— Mon Dieul pourquoi avez-vous dit autrement tout à l'heure?

— Je m'étais trompée. J'avais mal lu le billet qu'on m'a remis ce soir. Ce n'est pas de la petite qu'il s'agit, c'est d'un autre enfant; mais elle revient demain matin. Voyons 1 il n'y a là rien d'alarmant. Faites attention, mon fils, que votre figure bouleversée étonne tout le monde. Il y a des méchants partout : si quelqu'un venait à croire et à dire quie.vous êtes jaloux du bonheur de votre fi*èrel On sait que dans le principe c'était vous...

— Eh I ma mère, il s'agit bien de cela I Vous me cachez quelque chose I C'est Caroline qui est malade. Elle est ici « j'en suis sûr I Laissez-moi m'informer de votre part...

— Vous voulez donc la compromettre? Ce ne serait pas le moyen de la disposer en votre faveur I

— Elle est donc bien mal disposée? Ma mère, vous lui avez parlé I

— Non! je ne l'ai pas vue; elle est partie ce matin...

— Vous disiez que le billet était de ce soir.

— Je l'ai reçu... tantôt, je ne sais quand; mais ces questions sont peu aimables, mon enfant I De grâce calmez-vous, on nous regarde I

La pauvre mère ne savait pas menth*. L'effroi et la douleur de son fils passaient dans son âme. Elle lutta une heure contre ce spectacle. Chaque fois qu'il s'approchait d'une porte, elle le suivait des yeux avec crainte, croyant qu'il partait; leurs regards se rencontraient, et le marquis restait, enchdné par Tair d'anxiété de sa mère. Elle n'y put tenir longtemps. Elle était brisée par la fatigue des émotions endurées depuis vingt-quatre heures, par le mouvement des fêtes qu'elle avait voulu animer de son esprit et de sa gaieté depuis plusieurs jours, et surtout par la violence qu'elle se faisait depuis le diner pour paraître calme. Ule se fit reconduire à son appartement, et -^'évanouit dans les bras du marquis, qui l'y avait suivie.

Urbain lui prodigua les plus tendres soins, se re-

tTS LB MARQUIS- Off 'VrLLBHBB.

prochant mille fois de l'avoir agitée, et lui jurant qu'il était tranquiUe, qu'il ne l'interrogerait pUi» avant qu'elle ne fût remise. 11 la veilla toute la nuit. L« lendemain, la voyant tout à fait bien, il hasarda quelqan timides questions. Elle lui montra le billet de Caroline* et il attendit avec résignation jusqu'au soir. Le< seîr apporta un nouveau billet daté d'Étampes. L'enfiami était mieux, mais encore si souffrant que madame Heudebert désirait garder Caroline vinginjuatre heures de plus.

Le marquis promit de patienter encore vingt-quatre heures ; mais, le lendemain venu, il trompa sa mèie, et , feignant d'accompagner son frère et sa belle'^oenr au bois, il partit pour Étampes.

Là il apprit que Caroline était venue en effet, onii qu'elle était repartie aussitôt pour Paris» On- avait éà se croiser. Il sembla au marquis qu'à son approche^ qui en effet était prévue, on avait caché un des enfants et fait tau*e les autres. Il demanda des nouvellei^ du petit malade et désira le voir. Camille répondit qu'il dormait et qu'elle craignait de Féveiiler. M. d» Villemer n'osa insister et repartit pour Paris , doutant sérieusement de la sincérité de madame Heudebert et ne sachant comment s'expliquer son air evaifjrruÊé ât comme éperdu par moments.

Il courut chez sa mère, Caroline n'avait pas reponi:; elle était peut-être au couvent. Il alla l'attendra à- b grille, et au bout d'une heure il se décida à la bm demander de la part de madame de Villemer, On loi

répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis cinq jours. II retourna encore k Thôtel de Xaintrailles, il attendit le soir; sa mère paraissait toujours souffrante, U^ contint. Enfin le lendemain, à bout de forces, il sanglota à ses pieds 4 la suppliant de lui rendre Car(rfine« qu'il croyait cadiée au couvent par mn ordre.

Madame de Villemer ne savait réellement plus rien; elle commençait à partager l'inquiétude de son fils* Cependant Caroline n'avait emporté qu'un très-mince paquet de baitdes; elle devait avoir fort peu d'argent, puisqu'elle envoyait tout à mesure à sa famille ; elle avait laissé ses bijoux, ses livres, eile ne pouvait pas être loin.

Pendant que le marquis retournait encore au couvent avec une lettre de sa mère, qui, de bonne foi et vaincue par sa douleur, cherchait à lui faire retrouver Caroline, ceUe-d, enveloppée et vœlée jusqu'au menton, descendait d'une diligence venant de Brioade, et, portant elle-mcme son paquet, elle se dirigeait seule le long du boulevard pittoresque de la ville dm Puy en Velay, vers le bureau d'une autre petite voiture publique qui partait à cette heure-là pour lasifigeaux.

Personne ne vit sa figure et ne songea à s'en inquiéter. Elle ne faisait point de questions et paraissait connaître parfaitement les habitudes du pays et les localités.

Elle y venait pourtant pour la ^emière fois; nais, résolue, active et avisée, elle avait acheté, en sortant

t80 LB MARQUIS DB YILLBliiBR.

de Paris, un Guide^ avec un plan du chef-lieu et des environs, qu'elle avait bien étudié en route. Elle monta dope dans la palache d'Issingeaux, en disant au conducteur qu'elle s'arrêtait à Drives, c'est-à-dire à une lieue du Puy. Là, elle se fit descendre au pent de la Loire, ex disparut sans demander son chemin à personne. Elle savait qu'elle avait à suivre la Loire juî^ qu'à sa rencontre avec la Gagne , puis à se diriger sur La Roche-Rouge, en suivant le torrent qui passe au pied et en remontant son cours jusqu'au premier village. 11 n'y avait pas à se tromper. C'était environ trois lieues à faire à pied, dans le désert, et il était minuit; mais le chemin était doux, et la lune se dégageait claire, en beau demi-globe, des gros nuages blancs refoulés à l'horizon par une bonne brise de mai.

Où allait donc ainsi mademoiselle de Saint-Geneîx, en pleine nuit et en pleine montagne, dans un pays perdu ? Ne se rappelle-t-on pas qu'elle avait par là, au village de Lantrîac, des amis dévoués et la plus sûre de toutes les retraites? Sa bonne nourrice, la femme Peyraque, autrefois Justine Lanion, lui avait écrit une seconde lettre, il y avait environ six semaines, et Caroline, se rappelant avec certitude qu'elle n'avait jamais eu occasion de parler au marquis, ni à personne de sa famille, de ces lettres, de ces gens et de Cb pays, avait eu la rigide inspiration d'aller passer là un moii ou deux, avec la certitude de faire perdre entièrem^t sa trace. De là ses précautions pour n'être vue de

personne en route, et pour n'attirer aucune curiosité en ne faisant aucune question.

Elle avait été à Étampes embrasser sa sœur, et après lui avoir tout raconté et tout confié, excepté le sentiment secret qui l'agitait, elle avait brûlé ses vaisseaux en lui laissant une lettre qui, au bout de huit jours, devait être envoyée à madame de Villemer. Dans cette lettre, elle annonçait son départ pour l'étranger, prétendant qu'elle avait trouvé un emploi, et suppliant que l'on n'eût point d'inquiétude sur son compte.

Embarrassée de son paquet, elle songeait à le laisser dans la première maison qu'elle pourrait se faire ouvrir, lorsqu'elle avisa un convoi de chars à bœufs qui venait derrière elle. Elle l'attendit. Une famille de bouviers jeunes et vieux, avec une femme tenant un enfant endormi sous sa cape, transportait de grands arbres équarris destinés à servir de pièces de charpente, au moyen d'une paire de petites roues massives liées avec des cordes à chaque extrémité de la pièce. U y avait six de ces pièces, chacune traînée par une paire de bœufs, avec un toucheur marchant à côté. C'était une caravane qui tenait un long espace sur le chemin.

— La Providence, pensa Caroline, vient toujours en aide à ceux qui comptent sur elle. Voici des équi* pages à choisir, si je suis lasse.

Elle s'adressa au premier bouvier. Il secoua la tête : il n'entendait que le patois. Le second s'arrêta, la fit répéter, haussa les épaules et se remit à marcher : il

it.

982 LB MABOUIS DR YILLBMBK.

n'entendait pas davantage. Un troisième lui fit de s'adresser à la femme, qui était assise sur un^das arbres, les pieds soutenus par une corde. CaroliDe lui demanda, tout en marchant, si elle allait du c6té de Laussonne. Elle ne voulait pas dire le nom de Lantriae, situé plus près, sur la même route. La femme répoudil en français, avec un accent prononcé très-dur, qu'ao allait à Laussonne, et qu*îl y avait loin, oui!

— Voulez-vous permettre que j'attache mon paquet à un de ces arbres ?

La femme secoua la tête.

— - Est-ce un refus? reprit Caroline. Je ne vous demande pas cela pour rien : je payerai 1

Même réponse : la montagnarde n'avait compris das paroles de Caroline que le nom de Laussoime.

Caroline ne savait pas le patois cévenol. Cela n'était pas entré dans la première éducation que sa nourrice lui avait donnée. Pourtant la musique de son aeoEsat était restée dans sa mémoire, et elle eut la bonne idéa de rimiter, ce qu'elle fit avec tant de sucdi^ que les oreilles de la paysanne s'ouvrirent tout de suite. Ella comprenait le français scandé de cette façon, et même tille le parlait fort bien.

— Asseyez-vous là derrière, sur l'arbre qui me suit, dit-elle, et donnez votre paquet à mon mari. Allez I îi ne faut rien pour ça, ma fiîle.

Caroline remercia et prit [.4ice. Le paysan lut fit uo ëtrier semblable à celui qui soutenait les pieds de sa fe*nme, et le convoi rustique continua sa rcute, qua

LE MARQUIS DB TiLt.«^B&. 283

cette installatic»! n'avait guère interrompue. Le mari, qui marchait près d'elle, n'easaya pas de causw. Le Cévenol est .grave, et s'il est curbux, il ne déroge point jusqu'à le laisser pacaitne. Il se contente d'écouter après iX)up les coaimentaires des femmes, qui sont hardiment questionneuses; mais les arbres étaient longs, et Caroline se trouvait trop loin de celui de la montagnarde pour être exposée À un interrogatoire*

Elle passa ainsi non loin de la Roche-Rotuge, qu'elle prit d'abord pour une énorme tour en ruines ; mais elle se rappela les récits de Justine sur cette curiûsilié de son pays, et reconnut le dyke étrange, indestructible monument volcanique dont elle traversa l'ombre pâle projetée par la lune.

Le chemin étroit et sinueux s'éleva peu à peu audessus du torrent et se resserra tellement que Caroline fut efirayée en voyant ses pieds pendants dans le vide au-dessus d'abîmes effroyables. Les roues entamaient la terre détrempée par les pluies, sur l'extrême bord de cette rampe insensée ; mais les petits bœufs ne déviaient pas d'une ligne, le bouvier chantait, se tenant à distance quand il ne trouvait pas la place commode à côté de son arbre, et la nourrice avait un balanoement de corps qui semblait indiquer qu'elle luttait mal contre le sommeil.

— Mon Dieu ! dit Garoliiie au mmri, ne craignezvous rien pour votre femme et pour votre enfant?

;l comprit le geste^ sincn les paroles, cria à sa ieinme de ne pas laisser tomber le petit, et se femk à

t84 LB MARQUIS DB VILLBMBR.

chanter un air doleni qui ressemblait à un chant d'église. '

Carol!.;e s'habitua bientôt au vertige; elle ne voulut pas céder à la tentation de tourner le dos au précipice, comme le paysan le lui indiquait par signes. Le pays était si beau et si étrange, la clarté lunaire le faisait paraître si terrible, qu'elle ne voulait rien perdre d'un spectacle nouveau pour elle. Dans les angles de la rampe, lorsque les bœufs avaient fait tourner les roues de devant et que l'arbre emportait tout d'une pièce les roues de derrière jusqu'à menacer de leur faire fnmchir le vide, la voyageuse étonnée se roidissait encore un peu involontairement sur son étrier de corde. Le bouvier parlait alors d'un ton calme et doux à ses bêtes, et cette voix, qui semblait mesurer leur pas docile au moindre pli de terrain, rassurait Caroline comme celle d'un esprit mystérieux qui disposait de sa destinée.

— Et pourquoi donc aurais-je peur? se demandait^ elle ; comment pourrais-je tenir à une vie désormais affreuse, à une suite de jours dont la perspective est plus effrayante cent fois que la mort? Si je tombais là, dans ce gouffre, je serais brisée instantanément Et quand même j'y souffrirais une ou deux heures avant d'expirer, qu'est-ce que cela au prix des années de chagrin, de solitude et peut-être de désespoir qui m'attendent?

On voit que Caroline s'avouait enfin son amour et ses regrets. Elle n'en mesurait pas encore toute Uà

portée, et en pensant à cet amour instinctif de la vie qui l'avait fait frissonner quelques instants auparavant, elle naturellement intrépide, elle voulait se persuader que c'était comme un pressentiment, comn^e une céleste promesse d'une prochaîne guérison. — Qui sait ? J'oublierai peut-être plus tôt qu'il ne me semble. Est-ce que j'ai le droit de vouloir mourir, moi? Estce que j'ai même celui de céder aux larmes et de perdre mes forces? Est-ce que ma sœur et ses enfants peuvent se passer de moi ? Est-ce que je veux qu'ils vivent de la pitié de ceux qui m'ont forcée de fuir? Ne faudra-t-il pas que bientôt je travaille, et pour travailler, ne faut-il pas oublier tout ce qui n'est pas le travail?

Et puis elle s'inquiétait mémç de son courage. — Pourvu, se disait-elle encore, que ce ne soit pas un piège de l'espérance! — II lui revenait des mots de M. de Villemer, des phrases de son livre qui révélaient une volonté, une pénétration, une persévérance extraordinaires. Un tel homme pouvait-il renoncer à une résolution prise , se laisser égarer par des ruses de guerre et n'avoir pas le sens divinatoire de l'amour élevé à la plus haute puissance ?

— J'ai beau faire, il me retrouvera s'il veut me retrouver! C'est en vain que je suis ici, à cent cinquante lieues de lui, et que me supposer là plutôt qu'ailleurs parait tout à fait impossible ; il aura cette seconde vue^ s'il m'aime de toute la force qui est en lui. II serait donc puéril de fuir et de me cacher, ai

cVtait là toute la force de ma défense. II faut que mon cœur soit armé contre lui, il faut qu'à toute heure, n'importe où, je sois prête à le rencontrer et à lui dire : Soufl&^z en vain, mourez s'il le faut, je ne vous aime pasi

En se parlant ainsi, Caroline fut prise de Tenvie subite de se pencher en avant, d'abandonner Tétrier et de se laisser tomber dans l'abîme. Enfin la fatigue vainquit ses agitations ; le chemin montait toujours, mais moins rapidement et en s'éloignant assez de la coupure du ravin pour que tout danger fût passé. Ia lenteur de la marche, le balancement monotone de la pièce de bois et le grincement régulier des jougs contre le timon assoupirent son esprit. Elle regardait passer lentement devant elle les roches fantastiquement éclairées et la tête des arbres, dont le jeune feuillage ressemblait à des nuées transparentes. Le froid devenait assez piquant à mesure qu'on s'élevait au-dessus des vallées, et la sensation de cet air vif était engourdissante. Le torrent disparaissait dans la profondeur, mais sa voix forte et fraîche remplissait la nuit d'harmonies sauvages. Caroline sentit ses paupières s'alourdir, et comme elle jugeait n'être pas loin de Lantriac et ne voulait pas se laisser emmener jusqu'à Laussonne, elle sauta à terre et marcha pour se réveiller.

Elle savait que Lantriac était dans un pli de montagne, et qu'elle en serait bien près quand elle aurait perdu de vue le torrent de la Gagne. En effet, au bout d'une demi-heure de marche, elle vit les maisons se

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dessiner aa-dessas ctes rocners, reprit son paqttef, fit accepter, non* sans peine, quelque monnaie aa paysan, évitai les questions de sa femme, et resta en arrière pour leur laisser traverser le village, essuyer les aboî©meiiis des ebiens et troubler le sommeil des haMtants qu'elle voulait retrouver endormis à son entrée.

Mais rien ne trouble le sommeil des habitants d'un village du VeJay, rien n'y réveille les chiens. Le convoi de charpente passa, les bouviers chantant toujours, les roues bondissant lourdement sur les blocs de lave qui, sous prétexte de paver les rues de ces bourgades inhospitalières, constituent un système de défense beaucoup plus impraticable que les chemins périlleux par lesquels on y arrive.

Caroline, remarquant le profond silence qui succédait au bruit des chariots, s'engagea résolument dans la ruelle étroite et presque à pic qui était censée continuer la route. Là s'arrêtaient ses notions sur la localité. Justine ne lui avait pas désigné la situation de sa demeure. La^ voyageuse, voulant s'y glisser sans faire événement et s'entendre avec la fiamille pour n'être pas nonunée, résolut de ne frapper nulle part, de n'éveiller personne, et d'attendre le jour, qui ne pouvait tarder à paraître. Elle posa son paquet à côte d'elle sur un banc de bois et s'assit sous l'auvent de la première maison venue. Elle regarda le tablear. bizarre et pittoresque que formaient les toits , inégaiemenl et durement découpés sur les nuages blancs du ciel. La lune passait dans la zone étroite que laissaient à

découvert les auvents rapprochés. Une petite vasque de fontaine recevait en plein sa lumière vive et le quart de cercle éblouissant d'un mince filet d*eau de roche. L'aspect tranquille et le bruit discret et ccmtinû de cette eau argentée endormirent promptement la voyageuse, accablée de fatigue.

— Voilà bien du changement en trois jours, se disait-elle en disposant son paquet pour y appuyer sa tôte brisée. C'est pourtant jeudi dernier que mademoiselle de Saint-Geneix, en robe de tulle, le cou et les bras chargés de perles fines, les cheveux remplis de camélias, dansait avec le marquis de Villemer, à la clarté de mille bougies, dans un des plus riches salons de Paris. Que dirait aujourd'hui M. de Villemer s'il voyait cette prétendue reine du bal, enveloppée de bure, couchée à la porte d'une étable, les pieds à peu près dans l'eau courante et les mains roidies par le froid? Heureusement la lune est belle, et voilà deux heures qui sonnent. Eh bien 1 C'est encore une heure à passer ici, et puisque le sommeil vient quand même, qu'il soit donc le bienvenu î

XXÏ

Au point du jour, mademoiselle de Saînfc-Gen^ fht réveillée par les poules qui gloussaient et gratiai^t autour d'elle. Elle se leva et se mit à marcher, regar-

dant s'ouvrir une à une les portes des maisons, et se disant avec raison que, dans un hameau si petit et si entassé dans le rocher, elle ne pouvait errer longtemps sans reconnaître la figure qu'elle cherchait.

Mais ici un embarras se présenta. Étaitrelle sûre de reconnaître cette nourrice qu'elle n'avait pas revue depuis l'âge de dix ans? Elle avait sa voix et son accent bien plus présents à la mémoire que sa figure. Elle monta et redescendit jusqu'à la dernière maison, au revers du rocher, et là elle vit écrit sur /a porte : Peyraque Lanion. Un fer de cheval cloué sur l'écriteau indiquait la profession de maréchal ferrant.

Justine était levée la première selon sa coutume, tandis que les rideaux fermés d'un lit d'indienne abritait le dernier somme de M. Peyraque. La pièce principale de ce rez-de-chaussée annonçait le confort d'un ménage aisé, et l'indice de ce bien-être consistait particulièrement dans la garniture du plafond treillage de lattes sur lesquelles reposaient de monumentales provisions de légumes et diverses denrées agricoles ; mais une propreté rigide, exception rare aux habitudes du pays, en retranchait tout ce qui pouvait choquer l'odorat ou la vue.

Justine allumait son feu et s'apprêtait à faire la soupe que son mari devait trouver fumante à son réveil, lorsqu'elle vit entrer mademoiselle de Saint- Geneix avec son capuchon relevé et portant son paquet. Klle jeta sur cette étrangère un regard distrait

en lui disant :

MO LE IIARQUIS DB YILLBMBR.

— Çtfestrce que vous vendez 7

daroiine, qui entendait ronfler Peyraqne derrière sa courtine, mit un doigt sur ses lèvres et rejeta soia capuchon sur ses épaules. Justine resta immobOe on instant, contint un cri de joie et ouvrit ses bans replets avec transport. Elle avait reconnu son enCajaL — Venez 1 venez I dit-elle en la conduisant vers un petit escalier en casse-cou qui donnait au fond de la salle« votre chambre est prête 1 il y a un an qu'on vooi espère tous les jours 1 — Et elle cria à son mari : — Lève-toi, PejTaque, tout de suite, et ferme la porte. Il y a du nouveau, oh I mais du boni

La petite chambre, blanchie à la chaux et riistiquement meublée, était, comme le rez-de-chaussée, d'une propreté irréprochable. La vue était magnifique; des arbres fruitiers en fleurs montaient jusqu'au niveau de la fenêtre. ~ C'est un paradis 1 dit Caroline à la bonne femme. Il n'y manque qu'un peu de fta que tu vas me f&ire. J'ai froid et faim, mais je suis heureuse de te voir et d'être chez toi. J'ai à te parler avant tout. Je ne veux pas être connue ici pour ce que je suis. Mes raisons sont bonnes, tu les sauras et tu les approuveras. Commençons par conveiûr de nos faits : tu as demeuré à Brioude?

— Oui, j'y étais servante avant mon mariage.

— Brioude est loin d'ici. Y a-t-il quelqu'un de ce pays à Lantriac?

— Personne, et il n'y vient jamais d'étrangers» Ce n'est qu'une route pour les chars à bœufs

LS MA&QUIS DB TILLEMfiE. 291

— J'ai bien vu cela. Alors tu me fais passer pour une personne que tu as connue à Brioude?

— Très-bien, la fille de moD ancienne maîtresse 7

— Non ; je ne suis pas une demoiselle.

— Oh I ce n'était pas une demoiselle, c'étadt une petite marchande.

— C'est cela; mais il me faut un état?

— Tiens 1 c'est facile. Colporteuse de merceries, comme était celle dont je vous parie.

— Mais il faudra donc veadre quelque chose?

— Je me charge de ça. D'ailleurs votre tournée sera censée faite, et je vous aurai retenue chez moi par amitié, car vous allez rester?

— Un mois tout au moins.

— Il faut rester toujours. On vous trouvera de l'occupation, allez I Ah çà 1 vous vous appelez?

— La Charlette; tu m'appelais ainsi quand j'étais petite. Cela ne te coûtera pas. Je suis censée veuve, et tu me tutoies.

— Comme autrefois. Bon, c'est convenu; mais c(«nment seras-tu habillée, ma Chariette ?

— Conmae je suis. Tu vois que ce n'est pas luxueux.

— ^Ce n'est pas bien cossu, et cela peut passer; mab ces beaux cheveux blonds, ça tirera l'œil^ et un chapeau de ville étonnera beaucoup.

— J'y ai Uen pensé; aussi ai-je adieté à brioude la coifiure du pays. Je l'ai là dans mon sac de voyage, et je vais m'arranger tout de suite en cas de surprise.

^n LB MARQUIS DB VILLBMBR.

— Alors je vais vite faire ton déjeuner. Tu mangeras bien avec Peyraque?

— Et avec toi, j'espère. Demain je compte t'aider âu ménage et à la cuisine.

— Oh ! tu feras semblant 1 Je n'ai pas envie que tu gâtes ces petites mains dont j'ai eu tant de soin. Allons, je vais voir si Peyraque est levé et. l'avertir de tout ce qui est convenu, après quoi tu nous diras pourquoi tout ce mystère.

Tout en parlant, Justine avait allumé le bois déjà placé dans la cheminée. Elle avait rempli les vases d'une belle eau froide qui, suintant du rocher, entrait par un goulet de terre cuite dans la toilette de la petite chambre, et plus bas dans le lavoir de la cuisine. C'était une invention de Peyraque, qui se piquait d'avoir des idées.

Une demi-heure après, Caroline, dont le simple vêtement n'mdiquait aucune classe particulière, releva ses beaux cheveux sous le petit chapeau brioudais, moins étriqué et d'une plus jolie courbure que le couvercle de marmite, également en feutre noir cerclé de velours, dont se coiffent les Velaisiennes. Elle eut beau faire, elle était encore charmante malgré la fiattigue qui éteignait un peu ces grands yeux vert de mer,

trefois si vantés par la marquise.

La soupe au riz et aux pommes de terre fut vite servie dans une petite pièce où Peyraque faisait, à ses moments perdus, un peu de menuiserie. Le bonliuninie nt^ trouvait pas la réception convenable et

voulait balayer lez copeaux. — Au contraire, lui dit sa femme en étendant les rubans et la sciure de bois sur le carreau, tu n'y entends rien I Elle trouvera que c'est un joli tapis. Oh I tu ne la connais pas, toi I C'est la fille au bon Dieu, celle-là I

Caroline fit connaissance avec Peyraque en Tembrassant. C'était un homme d'une soixantaine d'années, encore des plus robustes, maigre, de taille moyenne et laid comme la plupart des montagnards de cette région ; mais sa figure austère et môme dure avait un cachet de probité qui se révélait à première vue. Son rare sourire était extraordinairement bon. On y sentait un fonds d'affection et de sincérité qui, pour ne pas se prodiguer en démonstrations, n'en oflhrait que plus de garanties.

Justine aussi avait les traits rigides et la parole brusque. C'était un mâle et généreux caractère. Ardente catholique, elle respectait le silence de son mari, protestant de race, converti en apparence, mais libre penseur s'il en fut. Caroline savait ces détails et voyait avec attendrissement le respect délicat que cette femme exaltée savait porter dans son amour pour son mari. 11 faut rappeler ici que mademoiselle de Saint-Geneix, fille d'un homme très-faible et sœur d'une femme sans énergie, devait le grand courage dont elle était pourvue au sang de sa mère d'abord, qui était d'origine cévenole, et ensuite aux premières notions de la vie que Justine lui avait données. Elle le sentit très-clairement en se trouvant assise entre

ces vieux époux dont la préci«on de langage et d'idées ne lui causait ni crainte ni étonnement. Il lui semblait que le lait de la montagnarde avait passé en elle jusqu'aux os, et qu'elle se retrouvait là comme avec des types déjà connus dans quelque antérieure existence.

— Mes amis, leur dit-elle lorsque Justine faii apporta la crème du dessert, pendant que Peyraque arrosait sa soupe d'un bol de vin cbaud, bientôt suivi d'un bol de café noir, je vous ai promis de vous dire mon histoire, et la voici en deux mots : Un des fils de ma vieille dame a eu l'idée de m'épouser.

— Ah I pardi I ça devait être 1 dit Justine.

— Tu as raison, parce que nos caractères et nos idées se ressemblaient. Tout le monde aurait dû prévoir cela, et moi la première.

— Et la mère aussi I dit Peyraque.

— Eh bien I personne ne s'est méfié, et le fils a beaucoup étonné et beaucoup fâché la mère quand il lui a dit qu'il m'aimait.

— Et vous? dit Justine.

— Moi? il ne m'avait jamais dit cela, et comme je savais que je n'étais m assez noble ni assez riche pour lui, je ne lui aurais jamais permis d'y penser.

— Ça, c'est bien ! reprit Peyraque.

— Et c'est vrai I ajouta Justine.

— Donc j'ai vu que je ne pouvais pas rester ui jour de plus, et dès les premières paroles f&chées de la mère, je suis partie sans revoir le fils; mais le fils

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aurait couru après moi, si j'avais été demeurer chez ma sœur. La marquise voulait me faire rester un peu pour m'exptiquer avec lui, pour lui dire que je ne l'aimais pas...

— C'est peut-être cela q^'il aurait fallu faire! dit Peyraque

Caroline fut firappée de l'austère logique du paysan. — Oui, sans doute, pensart-elle, c'est jusque-là qu'il aurait &llu pousser le courage.

Et comme die gardait le silence, la nourrice, éclairée par la pénétiation du eœnr, dît à son mari brusquement: — Attends donc, toil Comme tu y vas I Sais-tu si elle ne l'aimait pas, cette pauvre enfant?

— Ah ! cela, c'est différent, re{»rit Peyraque, incKnant sa tête sérieuse et pensive qu'ennoblit un sentiment de pitié délicate.

Caroline se sentit remuée jusqu'au fond de l'âme par la droiture de cette amitié naïve qui d'un mot touchait le vif de sa blessure. Ce qu'elle n'avait pas senti la force et la confiance de dire à sa sœur, elle éprouva le besoin de ne pas le cacher à ces cœurs profondément vrais qui lisaient dans le sien. — Eh bien I mes amis, vous avez raison, dit-elle en leur prenant les mains; je n'aurais peut-être pas eu la force démentir, puisque, malgré moi,... je l'aime!

A peine eut-elle prononcé ce mot, qu'elle fut saisie d'effroi et regarda autour d'elle comme si \]ïimn eût pu être là pour Tentendre, et puis elle fondit en tannes à la pensée qu'il ne l'entendrait jamais.

— Courage, mafille, Dieu vous aidera I ditPeyraqus en se levant.

— Et nous t'aiderons aussi, dit Justine en Fembra»sant. Nous te cacherons, nous t'aimerons, et nous prierons pour toi I

Elle la reconduisit dans sa chambre, la déshabilla et la fit coucher, avec des soins maternels pour qu'elle eût bien chaud et ne vit pas le soleil briller trop sur son lit. Puis elle descendit pour apprendre à ses voisines l'arrivée d'une nommée Gharlette de Brioude, répondre à toutes leurs questions, et les avertir un peu de sa blancheur et de sa beauté afin qu'elles n'en fussent pas trop frappées. Elle eut soin de leur dire aussi que le parler de Brioude ne ressemblait pas du tout à celui de la montagne, et que la Gharlette ne pourrait pas causer avec elles. — Ah I la pauvre ! répondirent les commères, elle va bien s'ennuyer chez nous!

Huit jours plus tard, après avoir, en temps et lieu, signalé son arrivée à sa sœur, Caroline lui donnait plus de détails sur son nouveau genre de vie. Il ne faut pas oublier que, lui cachant son véritable chagrin, elle s'eflbrçait de la rassurer sur son compte et de s'étourdir elle-même en affectant uqc liberté d'esprit qui était loin d'être aussi entière et aussi réelle :

«... Tu ne peux le faire une idée des soins qu'ils ont pour moi, ces Peyraque I Justine est toujours la maîtresse femme au cœur d'ange que tu connais et que notre père ne pouvait se résoudre à voir s'éloigner de nous. Aussi ce n'est pas peu dire que d'affirmer que

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son mari la vaut. Il a même plus d'intelligence, quoiqu'il soit plus lent à comprendre; mais ce qu'il a compris est comme gravé sur un marbre sans tache et sans défaut. Je te jure que je ne m'emmie pas un instant avec eux. Je pourrais être beaucoup plus seule, car ma petite chambre n'a aucune servitude, et j'y peux rêver sans que rien me dérange ; mais je n'en éprouve pas souvent le besoin : je me sens bien avec ces dignes gens, je me sens aimée.

< Ils ont d'ailleurs de la vie dans l'esprit, comme la plupart des gens d'ici. Ils s'enquièrent des choses du dehors, et on est étonné de trouver, dans une espèce d'impasse de montagnes si sauvages, des paysans qui ont tant de notions étrangères à leurs besoins et à leurs habitudes. Leurs enfants, leurs voisins et leurs amis me font aussi l'effet d'être intelligents, actifs e» honnêtes, et Peyraque me dit qu'il en est ainsi dans des villages encore plus éloignés que celui-ci de toute civilisation.

tt En revanche, les habitants des petits groupée de chaumières disséminés dans la montagne, ceux qui ne sont que paysans, bergers ou laboureurs, vivent d&ns une apathie dont on n'a pas d'idée. L'autre jour, je demandais à une femme le nom de la rivière qui formait à cent pas de sa maison une magnifique cascade. — C'est de Veau, me répondit-elle. — Mais cette eau a un nom ? — Je vais demander à mon mari ; moi, je ne sais pas ; nous autres femmes nous appelons toutes les rivières de Veau.

< Le mari sut me dire le nom du torrent et de li cascade; mais quand je lui demandai celui des moi^ tagnes de l'horizon, il me dit qu'il n'en savait rien, n'y ayant jamais été. — Mais vous avec bien om dire que ce sont les Cévennes?

< — Peut-être I II y a par là le Mezenc et le Gerbier de-Joncs, mais je ne sais pas comment ils sont faits.

< Je les lui montrai ; ils sont assez reconnaissaUet : le Mezenc, la plus haute des cimes, et le Gerbier, un cône élégant, qui renferme, dit-on, dans son cratère des joncs et des herbes de marécage. Le bonhomme ne regarda seulement pas. Gela lui était parfaitement égal. Il me fit voir les grottes des anciens sauvage, c'est-à-dire une espèce de village gaulois ou celtique creusé dans le rocher avec les mêmes précautions qu'en mettent les animaux du désert pour cacher leurs lanières, car on peut regarder et suivre ce rocher sans y rien découvrir, si Ton ne connaît le sentier par où l'on pénètre dans ses plis et dans les habitations. Ah I ma chère Gamille, est-ce que ne me voilà pas un peu comme ces anciens sauvages qui, redoutant les invasions, se cachaient dans les cavernes, et cherchaient leur repos dans l'oubli du monde entier?

< En tout cas, les habitants de La Roche me font Yâol l'effet d'être les descendants directs de ces pauvres Celtes cachés et comme cloués sur leur rocher. Je regardais la femme aux jambes nues et à l'œil hébété qui nous conduisait dans les grottes, et je me demandais si vraiment trois ou quatre mille ans s'étaient

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éeonlés depuis que sa race avait pris racine dans ces pierres.

a Tu Tois que je me promène, et que la prudence n'exige pas que je vive enf(M*mée, comme tu le craignais pour moi. Au contraire, n'ayant rien à lire ici, j'éprouve un grand besoin de courir, et ma locomotion étonne beaucoup moins les g^is de Lantriac que ne le ferait une retraite mystérieuse. Je ne cours pas risque de faire des rencontres. Tu m'as vue partir avec des vêtements qui ne peuvent pas attirer la moindre attention. En outre, j'ai un chapeau de feutre noir plus grand que ceux que l'on porte ici, et qui m'abrite très-bien le visage. Au besoin, je peux me le cacher tout à fait avec ce capuchon brun que j'ai emporté, et que la saison capricieuse me permet de mettre à la promenade. Je ne suis pas tout à fait pareille aux femmes du pays; mais rien dans ma personne ne fait événement dans les endroits où je passe.

€ D'ailleurs j'ai, pour me promener, un prétexte qui arrange tout. Justine fait un petit commerce de mercerie et me confie une boîte dont j'oflSre le contenu pendant que Peyraque, qui est vétérinaire, s'occupe de visiter les animaux malades. Gela me permet d'entrer dans les maisons et d'examiner les mœurs et les usages du pays. Je ne vends guère, car les femmes sont SI absorbées par leur métier à dentelle qu'elles ne raccommodent ni leurs maris, ni leurs enfants, ni elles-mêmes. C'est ici le triomphe de la guenille portée avec ostentation. La dévotion est si exaltée qu'efle

too LB MARQUIS DB VILLBMBR.

exclut tout bien-être matériel et même toute propreté, comme une superfluité profane. L'avarice y trouve sori compte, et la coquetterie aussi, car si Justine me do'jnait à vendre des bijoux, j'aurais vite une clientèle plus avide de cela que de linge et de souliers.

a Elles font toutes ces merveilleuses guipures noires et blanches que, chez nous, tu as vu faire à Justine. On est étonné de voir ici, dans la montagne, des ouvrages de fées sortir des mains de ces pauvres créatures, et le peu qu'elles gagnent scandalise le voyageur. Elles donneraient avec joie pour vingt sous ce que Ton nous vend vingt francs à Paris^ s'il leur était permis de traiter avec le consonunateur; mais cela leur est strictement interdit. Sous prétexte qu'il fournit la soie, le fil et les modèles, le trafiquant accapare et taxe leur travail. C'est en vain que vous offrez à une paysanne de lui foumû* les matériaux et de la payer cher. La pauvre femme soupire, regarde l'argent, secoue la tête, et répond que, pour profiter de la libéralité d'une personne qui ne l'emploiera pas toujours, que peut-être elle ne reverra même jamais, elle ne veut pas risquer de perdre la pratique de son maître. Et puis toutes ces femmes sont dévotes ou feignent de l'être. Celles qui sont sincères ont juré par la Vierge et les saints de ne pas vendre aux particuliers, et on est bien forcé de respecter le respect de la parole donnée. Celles qui font de la dévotion un état (et je vois qu'il y en a plus qu'on ne pense) se sentent à toute heure sous la main et sous les yeux des pré-

très, des religieuses, des moines et des séminaristes, dont ce pays est littéralement semé et criblé jusque dans les localités les plus inhabitables. Les couvents font tiavailler, et ici, comme partout, dans des conditions de trafic encore plus lucratives que celles des négociants. On voit donc, jusque sous le porche de;^ églises, des espèces de communautés de villageoises assises en rond et faisant voltiger leurs bobines en murmurant des litanies ou chantant des offices en latin, ce qui ne les empêche pas de regarder avidement les passants et d'échanger leurs remarques, tout en répondant orapro nobis à la sœur grise, noireou bleue, qui surveille le travail et la psalmodie.

< Ejn général, ces femmes sont bonnes et hospitalières. Leurs enfants m'intéressent, et quand j'en trouve de malades, je suis bien aise de pouvoir indiquer les soins élémentaires à leur donner. 11 y a une grande ignorance ou une grande incurie sous ce rapport. La maternité est ici plus passionnée que tendre. On a l'air de vous dire que les enfants sont faits uniquement pour apprendre à souffrir.

« Le métier de Peyraque, qui est fort appelé, nous r^onduit dans des endroits impossibles de la montagne, ftl me fait voir les plus beaux paysages de la terre, car ce pays est pour moi comme un rêve... Et ma vie aussi '"3t un rêve étrange, n'est-ce pas?

a Notre manière de courir les aventures est des plus élémentaires. Peyraque a une petite charrette qu'il lui plait d'appeler une carriole, vu qu'elle a ujas cnpote

sus LB MAJBQOIS DB YILLBMBR.

de toile qui a la prétention de nous abriter. Il attelto à ce véhicule tantôt un petit mulet intrépide, tantdt un petit cheval ardent et doux, qui, comme son maitTQ, n'a que la peau et les os, mai^ qui, pas plus que lui, ne se rebute de quoi que ce soit. Ainsi, tandis que le fils aîné de Justine, qui arrive du régiment, où il ferrjjt les chevaux de l'artillerie, continue son état dans la maison paternelle, le père et moi, nous courons par monts et par vaux, quelque temps quTI fasse. Justine prétend que cela me fait tant de bien qu'il faut que je reste avec elle toujours, et elle jure qu'elle trouvera moyen de me faire gagner notre vi« sans me rabaisser à servir les grandes dames.

< Hélas I je ne me sentais point rabaissée tant que je me suis sentie aimée, et puis j'aimais si sincèrement, moi ! Croirais-tu que je me sens, non pas seulement affligée de ne plus être bénie chaque matin par cette pauvre vieille marquise, mais encore inquiète, efifrayée à propos d'elle, comme si je devinais qu'elle ne pourra pas vivre sans moi? Ahl Dieu fasse qu'elle m'oublie bien vile, qu'elle m'ait déjà remplacée par une personne moins funeste que moi à son repos 1 Mais la soignera-t-on, moralement parlant, comme je l? soiî^nais? Saura-t-on deviner ses fantaisies d'esprit, éloigner l'ennui de ses heures oisives, lui parler de ses enfants comme elle aimait à en entendre parler? En arrivant ici, j'ai respiré ce grand air à pleins poumons, j'ai regardé cette nature âpre et grandiose que j'avais tant souhaité de connaître. Je me suis dit : Me voilà

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done libre 1 J'irai où je voudrai, je parlerai aussi peu qu'il me plaira, je n'écrirai plus dix fots par jour la jnéme lettre à dix personnes difiEérentes, je ne vivrai phis en serre chaude, je ne respirerai plus les acres parfums des fleurs di^illées par des procédés cfaimi* ques, ou des plantes moitié pourries sous des châssis.. Je bomi dans l'air l'aubéfHne et le serpolet à l'état naturel... Oui, je me suis dit tout cela, et je n'ai pu me réjouir I Je voyais ma pauvre amie triste et seule, et pleurant peut-être de m'avoir fait tant pleurer I

< Mais elle l'a voulu, et il le fallait apparemment! je n'ai pas le droit de la blâmer d'un moment d'injustice et de dépit. La mère ne pensait qu'à son fils, et un tel fils mérite bien que sa mère lui sacrifie tout. 'Peut-être me trouve-t-elle dure et ingrate de n'av<ûr pas suivi ses plans, et je me demande souvent si je n'eusse pas dû les suivre ; mais je me rép(Mids toujours que cela n'eût pas atteint le but. Le marquis de V... n'est pas de ces hommes dcxit on puisse se débarrasser avec quelque parole banale de sécheresse et de dédain. On n'a pas ce droit-là d'ailleurs avec celui qui, loin de se déclarer, vous a entourée de tant de respects et d'affection délicate. Je cherche en vain quel langage moitié tendre et moitié froid j'eusse pu employer pouf lui dire à quel point me sont également sacrés son bonheur et celui de sa mère : je ne me suis point senli tant d'habileté. Ou l'amitié véritable que je lui porte l'eût abucé sur mes sentiments et lui eût £adt supposer que je me sacrî^is au devoir, ou ma fermeté l'eût offensé

comme un étalage de vertu dont il ne m'a jamais mise à même d'invoquer le secours contre lui... Non, non ! cela n6 se pouvait pas, cela ne se devait pas!

< J'ai cru comprendre que la marquise m'insinuait le lui dire que j'avais un engagement, un autre amour. Mon Dieu, qu'elle invente à présent tout ce qu'elle voudrai Qu'elle immole ma vie et mon honneur s'il le fauti J'ai laissé le champ libre; mais moi, je n'aurais pas su improviser un roman pour la circonstance. Est-ce qu'il en aurait été dupe?

(( Camille, tu le verras, tu l'as sans doute déjà revu depuis cette première visite où tu m'avoues avoir eu tant de peine à jouer ton rôle. II t'a fait le plus grand thagrin, dis-tu : il était comme égaré.... Il est sans doute calme à présent. 11 a tant de force morale, et il doit si bien comprendre que je ne peux jamais le revoir I Cependant sois sur tes gardes. Il est très-pénétrant. Dis-lui que je suis un esprit très-froid... Non, pas cela, il ne le croirait pas... Parle-lui de ma fierté, qui est invincible. Oh ! pour cela, oui, je suis fière, je le sens I Et si je ne l'étais pas, serais-je digne de son affection?

« On eût peut-être voulu que je me rendisse en eSet indigne de son respect, non pas la mère : oh 1 elle, non, jamais! Elle a trop de loyauté, de religion et de chasteté dans l'âme ; mais le duel  présent je me souviens de bien des choses que je n'avais pa^ comprises, et qui se présentent sous un nouveau jour. Le duc est excellent, il adore son frère : je crois que

sa femme, qui est un ange, va purifier sa vie et ses pensées.' mais à Séval, quand il me disait de sauver son frère à tout prix... J'y songe aujourd'hui, et la rougeur me monte au front I

« Ah I qu*on me laisse disparaître^ qu'on me laisse oublier tout cela! Je me suis crue bien calme, bien digne et bien heureuse pendant un an 1 Un jour, une heure ont tout gâté. D'un mot, madame de Villemer a empoisonné tous les souvenirs que j'aurais voulu emporter purs, et que je n'ose plus interroger maintenant. Vraiment, Camille, tu avais raison quelquefois quand tu me disais qu'il ne fallait pas avoir Tesprit trop candide, et qiiA je m'aventurais trop en don Quichotte dans la vie I Ceci me servira de leçon, et je me défendrai de l'amitié comme de l'amour. Je me demande pourquoi je ne romprais pas dès à présent tout lien avec ce monde plein de périls et de déceptions, pourquoi je n'accepterais pas ma misère encore plus bravement que je ne l'ai fait. Je pourrais me créer des ressources dans cette province encore très-reculée comme civilisation. Je ne pourrais pas y être maîtresse d'école, comme Justine se le figurait l'année dernière : le clergé a tout envahi, et les bonnes sœurs ne me permettraient pas d'enseigner, môme à Lantriac; mais je trouverais des leçons dans une ville, ou bien je pourrais être comptable dans quelque maison de commerce.

u Avant tout, il faut que je sois sûre d'être oubliée là-bas; mais quand cet oubli sera consommé, il faudra

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bien que je pense à nos enfants, et je m'en préoccupe par avance. Sois tranquille après tout. Je trouverai; je saurai triompher de la mauvaise destinée. Tu sais bien que je ne m'endors pas, et que je ne peux pas faiblir. Tu as de quoi aller pendant deux mois, et je n'ai absolument besoin de rien ici. Ne te tourmente pas, comptons toujours sur le bon Dieu, comme tQ dois compter, toi, sur la sœur qui t'aime. »

Carolineavait raison de redouter les investîgationa de M. de Villeraer auprès de sa sœur. Il était déjà retourné deux fois à Étampes, et, comprenant bien que la délicatesse lui interdisait tout ce qui aurait pu ressembler à un système d'interrogations, il se bornait à observer l'attitude et à commenter les réticences de Camille. 11 pouvait dès lors se tenir pour assuré que madame Heudebert connaissait la retraite de sa sœur, et que sa disparition ne lui causait point d'inquiétude réelle. Camille tenait en réserve la lettre où Caroline disait avoir trouvé un emploi hors de France^ et eDe ne la produisait pas. Elle voyait tant d'angoisse et de soufirance dans les traits déjà profondément altérés du marquis qu'elle n'osait porter ce dernier coup au bienfaiteur, au protecteur de ses enfants. Puis madame

Heudebert ne partageait pas tous les scrupules et ne comprenait pas toute la fierté de Caroline» Elle n'ayail osé Ten blâmer, mais elle ne se fut pas fait un si grand Grime d'aflBronter un peu le mécontentement de la marquise, et de devenir sa bru quand même. « Puisque les offires du marquis étaient si sérieuses, pensaitelle, puisque sa mère l'aime au point de n'oser le contrarier ouvertement, puisque enfin il est majeur et msdtre de sa fortune, je ne vois pas pourquoi Caroline n'eût pas employé son crédit sur la vieille dame, son esprit de persuasion et l'évidence de son propre mérite à lui faire doucement accepter la convenance de ce mariage... ÂllonsI ma pauvre Caroline, avec toute sa vaillance et tout son dévouement, est trop romanesque, et die va se tuer pour nous Sûre vivre, tandis qu'avec un peu de patience et d'habileté, die pouvait être heureuse et nous rendre tous heureux. »

C'était là une autre théorie du bon sens que le lecteur pourra mettre en regard de celle de Peyraque et de Justine. Le lecteur est libre d'accorder la ptéîérence à celui des deux raisonnements qui lui semblera le meilleur; mais le narrateur est forcé d'avoir une opinion, et il avoue un peu de partialité pour Caroline.

l^e marquis sentit que madame Heudebert faisait des allusions timides à cette situation, et ik vit qu'elle savait tout. Il se livra un peu }dus qu'il n'avait fait encore, et Camille, encouragée, lui demanda avec tsse7 de maladresse si, dans le cas oii la marquise serait mexorable, il était bien décidé à ofirir à Caroline

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de l'épouser. Elle semblait prête à trahir le secret de sa sœur, si le marquis engageait sa parole.

Le marquis répondit sans hésiter : — Si j*étais sûr d*être aimé, si le bonheur de mademoiselle de Saint- Geneix dépendait de mon courage, je saurais faire iléchir à tout prix les répugnances de ma mère ; mais vous ne me donnez pas d'espoir I Donnez-m'en, et vous verrez I...

— Moi? dit Camille, interdite et conftise. — Elle hésita à répondre. Elle avait bien cru deviner le secret de Caroline; mais celle-ci s'en était toujours fièrement défendue, non par des mensonges, mais en ne se laissant pas interroger, et madame Heudebert ne se lentait pas la hardiesse de la blesser profondément dans sa dignité en prenant sur elle-même de la com- Dromettre. — Voilà ce que je ne sais pas plus que TOUS, reprit-elle. Caroline est une âme si forte, que je ne la pénètre pas toujours.

— Et cette âme est si forte en effet, dit le marquis, qu'elle n'accepterait jamais mon nom sans la véritable bénédiction de ma mère. Voilà ce que je sais encore mieux que vous. Ne me dites donc rien ; c'est à moi seul d*agir. Je ne vous demande plus qu'une chose, c'est de me permettre de veiller sur votre existence et sur vos enfants jusqu'à nouvel ordre, et même... oui, j'oserai vous dire celai j'ai une crainte affreuse que mademoiselle de Saint-Geneix ne se trouve sans ressources, exposée à des privations qui me font frémir. Otez-nioi cette amertume... Permettez-moi de vous

laisser one somme que vous me remettrez, si l'emploi n'en est pas nécessaire, mais que vous lui ferez passer au besoin comme venant de vous.

— Ohl cela est bien impossible, répondit Camille : elle devinerait, et ne me pardonnerait jamais d'avoir accepté I

— Je vois que vous la craignez beaucoup.

— Je la crains comme tout ce qu'on respecte.

— C'est donc comme moil répondit le marquis en prenant congé. Je la crains au point de n'oser plus la chercher, et pourtant il faudra la retrouver ou mourir !

Le marquis eut peu après avec sa mère une exphcation assez vive. Bien qu'il la vît souffrante, triste, et regrettant Caroline cent fois plus qu'elle ne voulait l'avouer, bien qu'il se fiit promis d'attendre un meilleur moment pour s'éclairer, l'explication arriva, malgré lui et malgré la marquise, par la fatalité des circonstances. La situation était trop tendue et ne pouvait plus se prolonger. Madame de Villemer avoua qu'elle avait conçu des préventions soudaines contre le caractère de mademoiselle de Saint-Geneix , et qu'au moment de tenir sa parole, elle lui avait fait sentir qu'elle en souffrait amèrement. Peu à peu, sur les questions ardentes du marquis, l'entretien s'anima et madame de Villemer, poussée à bout, laissa échapper la condamnation de Caroline. L'infortunée avait commis une faute, pardonnable aux yeux de la marquise en tant au'amie et protectrice, mais qui lu'

rendait impossible la seule pensée d'en ùàre it fille.

Devant le résultat de la calomnie, le marquis ae faiblit pas un instant. — C'est un mensonge inâme, s'écria-t-il hors de lui, un lâche mensonge, et vous avez pu y croire I II a donc été bien habile et huo audacieux? Ma mère, vous allez me dire tout, car, moi, je ne suis pas disposé à me laisser tromper I

— Non, mon fils, je ne vous dirai plus rien, répondit madame de Villemer avec fermeté, et toute parole que vous ajouterez à celles que vous venez de me dire, je la considérerai comme un manque d'affection et de respect.

La marquise resta donc impénétrable; elle avail donné sa parole à Léonîe de ne pas la trahir, et d'ailleurs pour rien au monde elle n'eût voulu semer la discorde entre ses deux fils. Le duc lui avait dit si souvent devant Urbain que jamais il n'avait cherché ni obtenu un seul doux regard de Caroline 1 Ceci était, selon la marquise, un mensonge que le marquis ne pardonnerait jamais. Elle savait maintenant qu'il avait pris le duc pour confident, que celui-ci s'affectait de sa douleur et faisait faire des démarches à sa femme pour chercher Caroline dans tous les couvents ae Paris. « Il ne parle pas, se disait la marquise; il ne détourne pas sa femme et son frère de cette extravagance, lorsqu'il devrait au moins confesser le passé au marquis pour le guérir! Il serait donc trop tard pour risquer de pareils aveux, et je ne puis le faire sans

exposer mes deux fils à s'égorger après s'être tant aimés, j»

Caroline cependant écrivait à sa sœnr :

« Tu t'efirayes de me savoir dans un pays si accidenté, et tu me demandes ce qu'il a d'assez beau pour que l'cHi risque de s'y tuer à chaque pas. D'abord il n'y a vraiment aucun danger pour moi sous la conduite de mon bon Peyraque. Les chemins, qui seraient vraiment horribles et je crois impossibles pour des voitures comme celles que nous connaissons, se trouvent justes assez larges pour les petits chars du pays. D'ailleurs Peyraque est très-prudent. Quand son œil ne lui dit pas bien au juste l'espace qu'il lui faut, il a pour s'en assurer un procédé qui m'a &it beaucoup rire la première fois que je le lui ai vu employer. Il me confie les rênes, met pied à terre, prend son fouet, sur le manche duquel la largeur exacte de sa voiture est marquée par une entaille, et, &isant quelques pas en avant, il va mesurer le passage entre le rocher et le précipice, quelquefois entre le précipice de droite et celui de gauche. Si le chemin a un centimètre de plus qu'il ne nous est nécessaire, il revient triomphant et nous passons à fond de train. Si nous n'avons pas ce centimètre pour prendre nos ébats, il me fait descendre, et passe la voiture en tenant la bêt6> par la bride. Quand nous rencontrons deux petits murs d'enclos bordant un sejitier de piétons, nous mettons une roue sur chaque mur et le cheval dans le sentier. Je t'assure au'on s'habitue si bien à tout cela, que ^'e n'v

«ii LB MARQUIS DB VILLBMBB.

pense plus. Les chevaux d'ici n'ont ni firaiyeurs, ni caprices ; ils connaissent aussi bien que nous le danger, et il n'arrive pas plus d'accidents que dans la plaine. Je t'ai sans doute exagéré le péril de ces courses dans mes premières lettres ; c'était de la vanité, ou un reste de peur dont je suis bien guérie, à présent que je la reconnais mal fondée.

a Quant à la beauté du Velay, je ne pourrais jamais te la décrire. Je n'imaginais pas qu'il y eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes. C'est encore plus beau que l'Auvergne, que j'ai traversée pour y arriver. La ville du Puy est dans une situation unique probablement; elle est perchée sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce sont des édifices de géants; mais teux que les hommes ont assis aux flancs et parfois au iommet de ces p^Tamides de lave ont été vraimeni inspirés par la grandeur et l'étrangeté du site.

« La cathédrale est d'un admirable style roman, de la même couleur que le rocher, un peu égayée seulement par des mosaïques blanches et bleues au fronton Elle est placée de manière à paraître colossale, car on y arrive par une montagne de degrés à donner le vertige. L'intérieur est sublime de force élégante el d'obscurité religieuse. Jamais je n'ai compris et pour ainsi dire senti la terreur du moyen âge comme sous ces piliers noirs et nus, sous ces coupoles chargées d'orage. Il faisait une tempête furieuse quand j'y suis entrée. Les éclairs traversaient de lueurs Infernales les

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beaux vitraux qui sèment des pierreries sur les murs et sur les pavés. La foudre avait des roulements qui semblaient partir du sanctuaire même. C'était Jébova h dans toute sa olère;... mais cela ne m'effrayait oas. Le Dieu vrai que nous aimons aujourd'hui n*a point de menaces pour les faibles. Je Tai prié là avec une confiance entière, et j*ai senti que je valais mieux iprès. Quant à ces beaux temples des âges rudes et fai*ouches de la foi, on comprend qu'ils sont Texpression du grand mot mystère, dont il était défendu de soulever les voiles... Si M. de Villemer eût été là, il m'eût dit...

(( Mais il n'est pas question de faire un cours d'histoire et de philosophie religieuse. Les pensées de M. de Villemer ne sont plus le livre où je m'instruisais du passé et qui me fera pressentir l'avenir.

(( Tu vois que, grâce à l'envie que le bon Peyraque a de me montrer les merveilles du Velay, grâce aussi à ma capeline impénétrable, j'ai pu me risquer dans la ville et dans les faubourgs. La ville est partout pit^ toresque; c'est encore une ville du moyen âge, toute semée d'églises et de couvents. La cathédrale est flanquée d'un monde de constructions antiques, où, sous des arcades mystérieuses et dans les plis du rocher qui les porte, on voit des cloîtres, des jardins, des escaliers et des ombres muettes qui passent sous le voile et sous la soutane. Il règne par là un silence étrange et je ne sais quelle odeur du passé qui donne ïioid et peur, non pas de Dieu, source de toute con-

fiance et de toute liberté d'âme, maig de tout os qui» au nom de Dieu, rompt sans retour les liens et les devoirs de Thumanité. Dans notre couvent, je oie souviens que la vie religieuse me paraissait riante : ici, elle est d'un sombre à foire trembler.

De la cathédrale, on descend pendant une heure pour gagner le faubourg d'Aiguilhe, où se dresse un autre monument à la fois naturel et historique, qui eat bien la plus étrange chose du monde. C'est un pain de sucre volcanique de trois cents pieds de haut, où Ton monte par un escalier tournant jusqu'à une chapelle byzantine nécessairement toute petite, mak charmante, et bâtie, dit-on, sur l'emplacement et avec les débris d'un temple de Diane.

« On raconte là xme légende qui m'a frappée. Une jeune fille, une viei^e chrétienne, poursuivie par un mécréant, s'est précipitée, pour lui échajkper, du haut de la plate-forme : elle s'est relevée aussitôt; elle n'avait aucun mal. Le miracle fît grand bruit. On la déclara sainte. L'orgueil lui monta au cœur, elle promit de se précipiter de nouveau, pour montrer qu'elle disposait de la protection des anges; mais cette fois le ciel l'abandonna, et elle fut brisée comme une vaine idole...

« L'orgueil I oui. Dieu laisse les oi^eilleux à euxmêmes... Et sans lui que peuvent-ils?... Mais ne me dis pas que j'ai de l'orgueil... Non, ce n-est pas cela! Je ne veux rien prouver à personne. Je demande qa'oo m'oublie et qu'on ne soul&e point à cause de moL

« Il y a auprès du Puy , et faisant partie de sod magnifique paysage, un village que couronne aussi une de œs roches isolées, singulières^ qui percent ici la terre à chaque pas. Cela s'appelle Espaly, et k rocher porte aussi des ruines de ch&teau féodal et des grottes celtiques. Une de ces grottes est habitée par ud pauvre vieux ménage dont la misère est navrante. Les deux époux sont là dans la roche vive, avec un troo pour cheminée et pour fenêtre. La nuit, on bouche en hiver la porte avec de la paille, exk été avec le jupon de la vieille femme. Un grabat sans draps et sans matelas, deux escabeaux, une petite lampe de fer, un rouet et deux ou trois pots de terre, voilà tout le mobilier.

« A deux pas de là, il y a pourtant une vaste cl splendide maison de jésuites qu'(m appelle le Paradk Au bas du rocher coule un ruisseau qui charrie des pierres prédeuses dans son sable. La vieille femme m'a vendu pour vingt sous une poignée de grenats, de saphirs et d*hyacinthes que je garde pour Lili. Les grains sont trop petits pour avoir aucune valeur^ mais il doit y avoir un précieux gisement daBs ces rochers. Les pères jésuites le découvriront peut-être ; moi, je ne compte pas faire cette découverte : aussi foot-il que je songe à me procurer du travail. Peyraqne a une Idée diHit il m'entretient depuis quelques jours, et qui lui ^t venue précisément à ce rocher d'Espaly ; voici comment.

« Tout en me promenant sur ce rocher, je me suis

prise d'amour pour un petit enfant qui jouait sur les genoux d'une belle villageoise , forte et riante. Cet enfant-là, vois-tu, je ne peux le comparer qu'à Chariot pour la sympathie qu'il inspire. Il ne lui ressemble pas, mais il a comme lui des chatteries et des caresses timides qui vous feraient volontiers son esclave. Comme je le faisais admirer à Peyraque, remarquant qu'il était tenu avec une grande propreté, que sa mère ne faisait pas de dentelle et paraissait uniquement occupée de lui, comme si elle eut compris qu'elle avait là un trésor, Peyraque m'a répondu : — Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Cet enfant-là est un trésor pour la Roqueberte. Si vous lui demandez à qui il est, elle vous répondra que c'est Tenfant d'une sœur qu'elle a à Clermont; mais ce n'est pas vrai : le petit lui a été confié par un monsieur que personne ne connaît, et qui l'a payée pour le nourrir, qui la paye encore pour en prendre grand soin, comme si c'était un fils de prince. Aussi vous voyez que cette femme est bien habillée et ne travaille pas. Elle était déjà à son aise. Son mari est gardien du château de Polignac, dont vous voyez là-bas la grande tour et toutes les ruines sur un rocher encore plus gros et plus haut que celui d'Espaly. C'est là qu'elle demeure, et si vous la rencontrez ici, c'est qu'à présent elle a tout à fait du bon ♦emps pour se promener. La vraie rsxhre éa petit doit être morte, car on n'a jamais entendu parler d'elle; mais le père vient le voir, donner de l'argent, et recommander qu'on ne le laisse manquer de rien.

« Tu vois, chère sœur, qu'il y a là un roman. C'est peut-être un peu cela qui m*a attirée, puisque, selon toi, je suis «i romanesque! Il est certain que ce petit garçon a quelque chose qui s'empare de l'imagination . Il n'est pas fort, et l'on dit qu'il n'avait que le loutlle quand on l'a apporté au pays ; mais il est trèsfrais à présent, et la montagne lui convient si bien que le père, étant venu l'an dernier, à peu près à cette époque-ci, pour le remmener, s'est décidé à le laisser encore un an pour qu'il achève de se fortifier. 11 a une figure d'ange rêveur, ce petit être, des yeux i'une expression qu'on n'a pas à cet âge-là, et des manières d'une grâce inouïe.

« Peyraque, m'en voyant si coiffée, se gratta la tête d'un air profond, et reprit : — Eh bien ! dites donc^ puisque cela vous va, les petits enfants, pourquoi, au lieu de faire l'état de lire tout haut, qui doit bien vous fatiguer, ne chercherîez-vous pas un petit pensionnaire comme ça, que vous élèveriez chez votre sœur avec les autres enfants? Cela vous laisserait dans votre famille et dans vos habitudes.

(( — Tu oublies, mon bon Peyraque, que de longtemps peut-être je ne peux pas me montrer chez ma sœur.

a — Eh bien I votre sœur viendrait demeurer par ici, ou bien, pendant un an ou deux, vous resteriez chea nous ; ma femme vous aiderait à soigner l'enfant, et vous n'auriez que la peine de le surveiller et de l'instruire... Tenez I i'ai une idée sur celui-ci, moi, puis^

la.

qu*il VOUS plait tant, que vous en voilà (XMnme aflblée. Son père va venir le chercher un jour ou l'autre. Si je lui parlais de vous?

« — Tu le connais donc ?

« — Je lui ai servi de conducteur une fois pour te promener vers la montagne dans ma carriole. Il parait un très-brave homme, mais trop jeune pour se charger d'élever lui-même un enfant de trois ans. Il &udn bien qu'il le confie à une femme, et il ne peut pas la laisser plus longtemps aux Roquebert, qui ne sont pas en état de lui enseigner ce qu'un petit monsieur comme lui doit savoir. Ce serait votre affaire à vous*. jamais le pèr^ ne rencontrera une si bonne mère pour son enfant. Espérez, espérez (ce qui signifie attendez I ). J'aurai l'œil sur Polignac, et dès qu'il arrivera, ce père, je saurai bien lui parler comme il faut.

a Je laisse le bon Peyraque nourrir ce projet, ainsi que Justine, mais je n'y crois pas, vu que le mystérieux personnage qu'on attend ici fera sur moi des questions auxquelles je ne veux pas que l'on réponde» à moins d'etre bien sûre qu'il ne connaît de près ni de loin aucune des personnes auxquelles je veux cacher ma retraite. Et comment m'assurer de cela** L'idée de PejTaque n'en est pas moins par elle-même une bonne idée. Élever un enfant chez nous pendant quelques années me plairait infiniment mieux ({ue d'entrer de nouveau dans une famille étrangère. Mieux me vaudrait une fille qu'un garçon, parce qu'on me la laisserait plus longtemps : mais il n'y aurait sons doute pas

beaucoup de choix, car ces enfants de l'amcHir cachés par leurs parents ne sont pas faciles à découvrir. Et puis il ÊLudrait que Ton eût toute confiance en in(H« que Tott me connût bien. Madame d'Arglade, qui sait tout les secrets du monde, me trouverait cela; cependant je n*d plus envie de m'adresser à elle : sans le vouloir» elle me porterait encore malheur. »

Quelques jours plus tard, Caroline écrivait de nouveau à sa sœur.

Polignac, ISmaL

« Me voilà depuis cinq jours dans une des plus imposantes ruines de la féodalité, au faîte d'un de ces gros blocs de lave noire dont je t*ai parlé à propos du Puy et d'Espaly. Tu vas croire que ma position a changé et que mon rêve s*est réalisé. Non ; je suis bien auprès du petit Didier, mais je me suis chargée moi-même de veiller sur lui, et ma sollicitude est tout à bit désintéressée, car le père ou le protecteur n'a point reparu. Voici ce qui est arrivé :

(c J'avais envie de revoir l'enfant, un peu envie aussi de m'informer de ce qui le concerne, et enfin j'avais le désir de voir de près ce manoir de Polignac

aso LB MARQUIS DB VILLBMBR.

qui se présente de loin comme une ville de géants sur une roche d*enfer. C'est la plus forte citadelle du moyen âge dans le pays; c'était le nid de cette terrible race de vautours sous les ravages desquels tremblaient le Velay, le Forez et l'Auvergne. Les anciens seigneurs de Polignac ont laissé partout, dans ces provinces, des souvenirs et des traditions dignes des légendes de l'ogre et de Barbe-Bleue. Ces tyrans féodaux détroussaient les passants, pillaient les églises, massacraient les moines, enlevaient les femmes, mettaient le feu aux villages, et cela de père en fils pendant des siècles. Le marquis de Villemer a fait là-dessus un des plus remarquables chapitres de son livre, concluant que les descendants de cette famille, bien innocents, à joup sûr, des crimes de leurs ancêtres, semblaient avoir, par leurs mauvais destins, expié les triomphes de la barbarie.

« Leur citadelle était inexpugnable. Le rocher est taillé à pic de tous les côtés. Le village est groupé audessous, porté par la colline qui soutient le bloc de lave. C'est assez loin de Lantriac. Les ravins infranchissables rendent ici les distances sérieuses. Toutefois, étant partis de bonne heure, nous sommes arrivés mardi dernier vers midi, et notre petit cheval nous a portés jusqu'au pied de la poterne. Peyraque m'a laissée là pour s'occuper de la bête et pour voir d'autres bêtes, car il est en bonne renommée de science vétérinaire, et là où il paraît, la pratique accourt toujours^

« J'ai trouvé une petite fille de dix ans pour m'ouvrir la porte; mais quand j'ai demandé à voir la Roquebe;te, Tenfant m'a répondu en pleurant que sa mère se mourait. J'ai couru à la partie du manoir encore debout et bien réparée qu'elle habite, et je l'ai trouvée en proie à une fièbre cérébrale. Le petit Didier jouait dans la chambre avec un autre enfant de cette pauvre femme, celui-ci très-gai, ne comprenant rien, quoique plus âgé, tandis que Didier, demi-souriant, demi-pleurant, regardait du côté du lit d'un air étonné, avec autant d'inquiétude qu'en peut montrer un enfant de trois ans. Quand il m'a vue, il est venu à moi, et au lieu de faire le coquet pour m'embrasser, tomme il avait fait la première fois, il s'est jeté après , ma robe, en me tirant avec ses petites mains et en me disant maman ! d'une voix si plaintive et si douce que tout mon cœur en a été bouleversé. Il m'avertissait, à coup sûr, de l'état incompréhensible de sa mère adoptive. Je me suis approchée du lit. La Roqueberte ne pouvait parler, elle ne reconnaissait personne. Son mari est arrivé au bout d'un instant, et a commencé à s'inquiéter, car elle n'était ainsi que depuis quelques heures. Je lui ai dit qu'il était temps d'envoyer chercher un médecin et une femme pour garder la sienne, ce qu'il a fait aussitôt, et comme je ne savais pas trop s'il n'y avait pas de la fièvre typhoïde, j'ai emmené les enfants hors de la chambre, en averti» sant le mari du danger de les y laisser.

V Quand le médecin est arrivé au bout de deux

heures, il m*â approuvée, disant qu6 la maladie n'était pas encore bien déterminée, et qu'il fallait installer les enfants dans un autre bâtiment» ce que je me suis chargée de faire avec l'aide de Peyraque, car le mari perdait beaucoup la tête, ne songeait qu^à faire brûler des cierges dans l'église du villagftv «t à marmotter des prières en latin qu'il ne ccHBprenail pas, mais qui lui semblaient plus efficaces que les prescriptions du médecin.

« Quand il a été un peu calmé, il était déjà quatre heures, et il nous fallait repartir, Peyraque et moi, pour ne pas nous trouver la nuit dans le ravin de kk Gagne. Il n'y a pas de lune pour le moment, el l'orage menaçait de plus belle. Alors le pauvre Roque» bert s'est pris à se lamenter, disant qu'il était perdu, s: quelqu'un ne prenait soin des enfants, et surtout de Yenfant, désignant yjr là Didier, la poule aoi œufs d'or du ménage. Il fallait à celui-là des soins particuliers ; il n'était pas fort comme ceux du pays, et puis il était cvrieux, il voulait passer partout, et ces ruines sont un labyrinthe de précipices où il ne faut pas perdre de vue un seul instant un petit monsieur de cette humeur aventureuse. Il n'osait le cùOr fier à personne. L'argent que ce petit apportait dans son ménage lui avait fait des jaloux, il avait det ennemis; que sais-je? Bref, Peyraque me dit tout bas : — Tenez I votre bon cœur et ma bonne idée sont ici d'accord. Restez ; je vois qu'il y a de quœ vous bien loger. Je reviendrai demain voir où la chOM

LS MARQUIS DE TILLBlffSIL 82S

eA e^ et vous ramener à on n'a plus besoin de vous.

a J'avoue que je déshraîs cette décision ; il me semblait que j'avais autant le devoir que le besoin de veiller sur Tenfant. Peyraque est revenu le lendemain, et conmie j'ai vu que la Roqueberte, bien que hors de dangef, ne pourrait se lever avant plusieurs jours, j'ai consenti à rester, et j'ai dit à Peyraque de ne venir me chercher qu'à la fin de la semaine.

« Je suis très-bien ici, dans une vaste chambre qui est, je crois, une ancienne salle aux gardes que Ton a coupée en plusieurs pièces à l'usage des métayers. Les lits, très-rustiques, sont propres, et je fais moimême le ménage. J'ai les trois enfants à mes côtés à toute heure. La petite feit notre cuisine, que je dirige ; je surveille les soins qu'il faut donner à la mère ; je lave et j'habille Didier moi-même. II est vêtu comme les autres, en petite blouse bleue, mais avec plus de soin, surtout depuis que je m'en mêle, et je m'attache à lui d'une manière qui m'effraye pour le moment où il faudra m'en séparer. Tu. sais mes passions pour les enfants, c'est-à-dire pour certains enfants ; celle-ci est une des mieux conditionnées. Chariot en serait jaloux comme un tigre. C'est que, vois-tu, ce Didier est certainement le fils d'une femme ou d'un homme de mérite. Il est de haute et fine race, moralement parlant; ^ figure est d'une blancheur un peu mate avec de petites couleurs conime celle des roses de buissons. Il a des yeux bruns admirables de fo^me et d'expression, et une forêt de cheveux noirs demi-

bouclés, fins comme de la soie. Ses menottes aont des chefs-d'œuvre, et il ne les salit jamais. Il ne gratte pas la terre, il ne touche à rien ; sa vie se passe à regai Jer. Je suis sûre qu'il a des pensées au-dessus de son âge qu'il ne peut exprimer, ou plutd^ une suite de rêves charmants et divins qui ne se peuvent traduire dans les langues humaines, car il parle trèscouramment pour son âge en français et en patois. Il a pris l'accent du pays, mais il le rend très-doux en grasseyant un peu. Il a les plus jolies raisons du monde pour faire tout ce qu'il veut, et ce qu'il veut, c'est d'être dehors, de grimper sur les ruines ou de se glisser dans les fentes; là, il s'assied et regarde les petites fleurs et surtout les insectes sans y toucher, mais en suivant tous leurs mouvements et en ayant l'air de s'intéresser aux merveilles de la vie, tandis que les autres enfants ne songent qu'à écraser et à détruire.

« J'ai essayé de lui donner les premières notions de lecture, persuadée (peut-être contre l'avis du père) • que plus on prend les enfants de bonne heure, plus on leur épargne le gros effort de l'attention, si pénible ';iinnd la force et l'activité sont plus développées. J'ai làLé son intelligence et sa curiosité; elles sont extraordinaires, et, avec notre merveilleuse méthode, qui a si bien réussi avec tes enfants, je suis sûre que je lui apprendrais à lire en un mois.

« Et puis cet enfant est tout âme, et sa volonté se fond dans une aflectior saas bornes. La nôtre va vraj-

LB MARQUIS DB VILLBMBR. Xif,

mcnt trop vite, et je me demande comment nous allons faire pour nous quitter.

a En outre, quoique ma Justine et mon Peyraque me manquent^ je me plais beaucoup dans ces ruines grandioses, d'où Ton embrasse un des plus beaux sites de la terre, et d'où l'on plonge sur les abîmes, audessus de toute habitation. L'air est si pur que les pierres blanches mêlées aux débris de moellon de iave sont blanches comme au sortir de la carrière. Et puis l'intérieur de ce manoir immense est rempli de choses très-curieuses.

a II faut que tu saches que les Polignac ont la prétention de descendre d'Apollon ou de ses prêtres en droite ligne, et que la tradition consacre ici Texis^ tance d'un temple de ce dieu, temple dont quelques débris subsisteraient encore. Moi, je crois qu'il n'y a pas à en douter et qu'il sufSt de les voir. La question est de décider si les inscriptions et les sculptures ont été apportées pour décorer le manoir selon l'usage de la renaissance, ou si le manoir a été construit sur ces vestiges. Roqueberte me dit que les savants du pays se disputent là-dessus depuis cinquante ans, et moi, je donne raison à ceux qui pensent que la margelle du puits était la bouche aux oracles du dieu. L'orifice de ce puits immense, auquel communique bizarrement un autre puits plus petit, était fermé par une tête colossale d'un grand style, et dont la bouche percée laissait passer, dit-on, la voix souterraine des pythies. Pourquoi non? Ceux qui disent que c'était seulement

ne LB MARQUIS DB VILLBliHR.

le mascaron d^une fontaine n'en sont pas plus sûfi. Cette tête a été mise à Tabri de la destruction dans le rez-de-cfaâussée d'une tourelle avec un amas de boulets de pierre trouvés dans le puits. Je me suis amusée à en faire le dessin que je t'envoie dans cette l^Uie avec le portrait en pied de mon petit Didier, couché tout entier et endormi sur la tempe du (Ueu. Cela ne loi ressemble pas, mais le croquis te donne l'idée da bizarre et charmant tableau que j'ai eu sous les jeus pendant un quart d'heure.

c Au reste, je ne lis pas ici, je n ai pas les huit oa dix volumes épars et la grosse vieille bible protestante de Peyraque. Je ne cherche plus à m'instruire et je n'y songe guère. Je raccommode les bardes de moQ Didier en le suivant pas à pas; je rêve, je suis triste sans révolte et sans m'étonner davantage d'une situflh tion que je dois subir, — et je me porte bien, c'est là l'important.

« Le bon Peyraque arrive et m'apporte ta lettre. Âh I ma sœur, ne faiblis pas, ou je suis désespéréel Tu dis quHl est pâle et déjà malade, qu'il t'a Mi tant de peine que tu as failli me trahir. Camille, si tu n*as pas la force de voir souffrir un homme courageux et si lu ne comprends pas que mon courage seul peut soutenir le sien, je partirai, j'irai plus loin, et tu ne sauras pas où je suis. Tiens-toi pour avertie que le iour où je verrai ici, sur le sable de mon ile, la traoe d'un pied étranger, je disparaîtrai si bien que... »

Caroline n'acheva pas d*écrire la phrase; Peyraque,

LB MARQUIS DR YILLBliBR. »>

qui venait de lui remettre la lettre de madame Heudebert , rentra en lui disant : — Voilà le monsievr qui arrive.

— Qui? quoi? s'écria Caroline en se levant toute irouMée; quel monsieur?

— Le père de Tenfant inconnu, M. Bemyer qu'il ifappeUe.

— Tu sais donc son nom? Personne iei ne le savait ou ne voulait le dire.

— Ma foi, je ne suis pas bien curieux; n^s il a jeté sa valise sur un banc à la porte de la Roqueberte, et moi, j'ai jeté les yeux dessus et j'ai lu.

— Bernyerl je ne connais pas cela, et je pourrais peut-être me laisser voir sans inconvénient.

— Mais certainement qu'il faut le voir, lui parler du petit,. •• c'est le moment.

Roquebert entra et mit à néant le projet de Peyraque. M. Berayer demandait son fils; mais, selon sa coutume, il était entré dans une chambre à lui réservée, et ne voulait voir en ce moment aucune personne étrangère à la famille.

— C'est égal, ajouta Roquebert, je lui dirai comme vous avez eu soin de ma femme et du p^it, et pour sûr il me remettra quelque chose de bon pour vous récompenser. D'ailleurs, moi, je le ferais de ma pochel Soyez tranquille là-dessus.

IJ prit l'en&nt dans ses bras et sortit en refermant la porte derrière lui , comme poor empêcher qu'un regard curieux ne le suivit dans le passage qui conduisait chez l'inconnu.

— Eh bien I partons, dit Caroline, dont les yeux tt» remplirent de larmes à l'idée qu'elle ne reveimi probablement jamais Didier.

— Mais non, reprit Peyraque, restons un peu pour voir ce que le monsieur pensera quand il saura que vous avez passé ici cinq jours pour garder son en&nt

— Eh I ne vois-tu pas, mon ami, que Roquebert se gardera bien de le lui dire? Il n'osera pas avouer que, pendant la maladie de sa femme, il n'a su confier l'enfant qu'à une étrangère. Et d'ailleurs n'est-il pas jaloux de le garder encore un an, ce qui serait bien possible? Nous laissera-t-il insinuer au père que chei nous il serait non-seulement encore mieux soigné, mais encore élevé comme il est en âge de l'être? Non, non. La Roqueberte elle-même, en dépit des soins que j'ai eus pour elle, dira que personne ne me connaît, que je ne suis peut-être qu'une aventurière, et ea quêtant la reconnaissance et la confiance, nous aurons l'air d'intriguer pour recevoir quelques sous qu'on nous office déjà.

— Mais quand nous refuserons, on verra bien qui nous sommes 1 Je suis connu, moi, et on sait bien que Samuel Peyraque n'a jamais menti ni tendu la main à personne.

— Cet étranger n'en sait rien du tout et ne se renseignera qu'auprès des Roquebert, puisqu'il ne conoatt qu'eux. Partons donc vite, mon cher ami ; je souffre de rester un instant de plus ici.

— C'est comme vous voudrez, dit Peyraque, le

n*ai pas dételé, et nous ferons reposer le cheval au Puy ; mais c'est égal, si vous vouliez me croire, nous resterions ici pendant une ou deux heures. D'ici là, on se rencontrerait dans les cours, l'enfant vous chercherait et vous demanderait de lui-même, il vous aune déjà tant I Tenez I si le monsieur vous voyait seulement une minute, je suis sûr qu'il dirait : Voilà une personne qui n*6st pas comme une autre; il faut que je lui parle. Quand il vous aurait parlé...

En causant ainsi, Peyraque suivait Caroline, qui, bien décidée à partir, avait rassemblé ses bardes et se dirigeait vers la porte du manoir. En passant devant le banc où la valise de l'inconnu était encore à côté de son caban de voyage, elle lut le nom que Peyraque lui avait fidèlement rapporté, mais en même temps elle fit un geste de surprise et se hâta de s'éloigner avec une émotion extraordinaire.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? lui dit le bonhomme en prenant les rênes.

— Rien I une rêverie 1 répondit Caroline lorsqu'ils furent sortis de l'enceinte. Je me suis imaginé reconnaître l'écriture de celui qui a tracé ce nom de Bemyer sur la valise.

— Bahl c'est écrit comme de l'imprimé.

— C'est vrai, je suis folle I C'est égal, allons-nousen, mon bon Pevraquel

Caroline fut aBsorbée pendant la route. Elle attribuait rémotion singulière que lui avait causée la vue de cette écriture déguisée à celle qu'elle venait d'é-

prouver en lisant la lettre de sa sœur; mais elle «fait une nouvelle préoccupation. M. de ViUemer ne hd avait jamais dit qu'il eût vu de ses yeux le manoir ds Polignac, mais il en avait fait dans son livre une beila ot fidèle description ; il Tavait pris comme un des typef de la force des repaires féodaux du moyen ftge, et Caroline savait qu'il avait souvent voyagé dans lei provinces pour aller se pénétrer lui-même de Hmpression des lieux historiques. Elle interrogeait torn les replis de sa mémoire pour y retrouver ce qoi ne pouvait pas y être, à savoir s'il ne serait pas échappé au marquis de lui dire qu'il avait été là. — Non I se répondait-elle; s'il me l'eût dit, j'en aurais été frappée à cause des noms de Lanlriac et du Puy, que Justine m'avait rappelés. — Alors elle cherchait à se souvemr encore si, à propos de Polignac, elle n'avait point parlé (le Lantriac et de Justine ; mais cela n'avait pas en lieu, elle en était sûre ; elle se tranquillisait.

Elle restait cependant émue et pensive. Pourquoi s'était-elle prise d'amour pour cet enfant inconnu? Qu'avait-il donc de si particulier dans les yeux, dans Tattitude et le sourire? Est-K^ qu'il ne ressemblait pes au marquis? Est-ce que, dans l'idée qui lui était snlMtement venue d'élever un enfant et de désirer celui-là, il n'y avait pas un vague instinct plus puissant que le hasard et les instigations de PejTaque?

A tout ce trouble se joignait, en dépit de Gandine, le tourment secret d'une jalousie confuse. Il auimit donc un fils, un enfant de l'amour? se disût-elle. II

aurait donc passionnémenl aimé une femme avant de me connsdtre, car les aventures frivoles sont incompatibles avec zon caractère exclusif, et il y aurait là un mystère important dans sa vie 1 La mère vit peut-être encore. Pourquoi suppose-t-on qu'elle soit morte?

En avançant dans la fièvre des suppositions, elle se retraçait les paroles du marquis sous le cèdre du Jardin des Plantes, et cette lutte qu'il avait laissé pressentir entre son devoir filial et un autre devoir, un autre amour, dont Caroline n'était peut-être pas Tobjet après tout! Qui sait si la vieille marquise n'avait point fait également fausse route, si le marquis avait nommé à sa mère la femme qu'il voulait épouser, si enfin, dans leur trouble, et madame de Viltemer et Caroline ellemême n'avaient point passé à côté de la vérité 7

En s'exaltant ainsi malgré elle, Caroline cherchait en vain à se réconcilier avec sa destinée. Elle aimait, et pour elle la plus vive émotion était bien plutôt la crainte que l'espoir de n'être pas aimée.

— Qu'est-ce que vous avez donc? lui dit Peyraque, qui avait appris à lire ses anxiétés sur son visage.

Elle lui répondit en l'accablant de questions sur ce M. Bemyer qu'il avait vu une fois. Peyraque avait du coup d'œil et de la mémoire; mais, habituellement pensi'et recueilli, il n'accordait son attention qu'aux gens qui l'intéressaient particulièrement. Il fit donc du prétendu Bemyer un portrait si mcomplet et si vague que Caroline n'en fut pas plus avancée. Elle dormit mal cette nuit-là; mais vers le matin elle se calma, et

8'éveiIIa en se disant que ses agitations du jour précédent n'avaient pas le sens commun.

Peyraque, ayant des courses à faire, n'avait pu attendre son réveil. Il rentra à la nuit tombée. Il avait l'air triomphant.

— Notre affaire va bien, dit-îl. M. Bemyer viendra ici demain, et vous pouvez être tranquille : c'est un Anglais, un marin. Vous ne connaissez pas ça?

— Non, pas du tout, répondit Caroline. Tu l'as donc revu?

— Non, il venait de sortir; mais j'ai vu la Boqueherte, qui va bien et qui commence à avoir sa tête. VAle m*a raconté que le petit avait beaucoup pleuré hier soir, et même qu'en s'endormant il avait beaucoup redemandé sa Charlotte. Le père a voulu savoir ce que c'était. Il parait que Roquebert n'avait pas grande envie de parler devons; mais sa femme, qui est bonne chrétienne, et la petite fille, qui vous aime aussi beaucoup, ont dit que vous étiez un ange du ciel, et le monsieur a répondu qu'il voulait vous remercier et vous récompenser. Il a demandé où vous demeuriez : il n'est jamais venu chez nous; mais il s'est bien souvenu de moi, et il a dit qu'il viendrait nous voir au plus tôt. Il l'a promis au petit, et môme qu'il vous ramènerait, pour le faire endormir tranquille.

— Dans tout cela, répondit Caroline, je ne vois qu'une chose, c'est que cet étranger va venir m'offrir de l'argent.

— Ehi laissez-le faire, tant mieux ; ce sera l'occasion

LB MARQUIS DB TILLBMBR. i^.i

de montrer que vous n'êtes pas ce qu'H pense. On se verra, on causera;... on lui dira que vous êtes une demoiselle instruite, au-dessus de ce qu'on croit, et je lui raconterai votre histoire, parce que cette histoirelà vous fait honneur 1

— Non, non ! répondit vivement Caroline. Comment I je livrerais mon secret à un inconnu après tant de précautions pour déguiser mon nom et ma position 1

— Mais puisque tu ne le connais pas? dit Justine... Si vous vous accordiez sur le compte de l'enfant, on lui confierait tout. Ayant son secret, on peut bien lui livrer le nôtre. Il n'aurait pas intérêt à le trahir...

— Justine I s'écria mademoiselle de- Saint-Geneîx, qui était auprès de la fenêtre de la rue, attends, mon Dieul tais-toi! Le voilà sans doute, ce M. Bemyer, il vient ici, et c'est... Oui, j'en étais sûre, c'est lui ! c'est M. de Villemer!... Ohl mes amis, cachez-moi! Dites que je suis partie, que je ne dois pas revenir! S'il me voit, s*il me parle!.,. Est-ce que vous ne sentez pas que je suis perdue?

XXIY

Juslme suivit Caroline, qui s'enfuyait dans sa chambre, et elle fit signe à Peyraque de recevoir le marquis et d'avoir du sang-froid.

i3X LB MARQUIS DB VILLBMRR.

Peyraque n'en manquait pas. U reçut M. (feVilleiner avec le calme et la dignité d'un honune qui a la jdiu austère notion du devoir. Il n'était plus question de le mettre en relations avec la prétendue Ghariette ; il fallait réioigner sans qu'il conçût de soupçons, ou, s*fl en avait, les lui ôter. Il vit, dès les premiers mots, que M. de Villemer ne se doutait de rien. Voalant repartir dans peu de jours avec son fils, qu'il comptait placer plus près de lui, il avait profité d'une belle matinée pour venir à pied s'acquitter d'une dette de cœur envers une généreuse inconnue. II ne croyait pas que la distance fût aussi grande, il arrivait un peu tard. Il avouait être un peu fatigué, et sa figure révélait en effet une lassitude douloureuse.

Peyraque s'empressa de lui ofirir à boire et à manger, l'hospitalité devant passer avant tout. Il appela Justine, qui avait eu le temps de se remettre, et on servit M. de Villemer, qui, saisissant l'occasion de récompenser largement ses hôtes, accepta de bonne grâce. Il apprenait avec regret que la Charlotte était partie ; mais il n'avait aucune raison pour faire beaucoup de questions sur son compte. Il pensait laisser son prissent, que Justine conseillait tout bas d'accepter, ifm qu'il ne s'étonnât de rien. Caroline trouverait toujours le ♦emps de le lui renvoyer. Peyraque n'y vit pas de nécess:té : son orgueil se révoltait contre l'idée de paraître accepter de l'aient pour son compte.

Caroline entendait, de sa petite chambre, ce combat de délicatesse. La voix du marquis lui faisait passer

LB MARQUIS DB TiLLBMSft. j.n

des frissons. Elle n*osait bouger. II lui seinUait que M. de Villemer reconnaitrait son pas à travers le plancher. Quant à lui, espérant trouver sous une autre forme le moyen de s'acquitter, il essaya et feignit de manger un peu, après quoi il demanda s*il pourrait trouver un cheval de louage pour s'en retourner. La nuit était noire et la pluie reconmiençait. Peynque se chargea de le reconduire et sortit pour apprêter sa carriole ; mais auparavant il monta doucement chez Caroline. — Ce pauvre monsieur me fait peine, lui dit-il à voix basse. Il est bien malade, je vous en répcmds I On voit la sueur perler sur son front, et cependant il se fourre dans le feu comme un homme qui a la fièvre. Il n'a pas pu avaler deux bouchées, et quand il respire, on dirait que ça lui déchire le cœur, car il y met sa main, tout en souriant d*un bon courage, mais en la reportant à son front, comme quand on souffre beaucoup.

— Mon Dieu! dit Caroline effrayée, quand il est malade, c'est si grave I... Il ne faut pas le reconduire ce soir, ta carriole n'est pas douce, et les chemins d'ailleurs I... puis le froid, la pluie, avec la fièvre! Non, non, il faut qu'il passe la nuit ici... Mais où? h aimerait mieux coucher dehors qu'à l'auberge, qui est si malpropre 1 II n'y a qu'un moyen I Garde-le, reliena-le. Donne-lui ma chambre. Je vais rassembler mes effets, ce ne sera pas long, et j'u*ai chez (a belleaile.

— Chez ma bru ou dans le village, c'est trop près :

136 LB MAHQUIS DB VILLBMBR.

i[ se trouverait un peu plus malade dans la nuit qua vous viendriez malgré vous le soigner...

— C'est vraîl Que faire?

— Voulez-vous que je vous dise? Vous avez du courage et de la santé ; je vais vous conduire à Laussonne, où vous passerez la nuit chez ma belle-sœur : c'est aussi propre qu'ici, etj'irai vous chercher demain quand il sera parti.

— Oui, tu as raison, dit Caroline en faisant son paquet à la hâte. Fais-le consentir à rester, et en passant tu diras à ton fils d'atteler Mignon.

— Non pas Mignon ! il a marché toute la journée. Nous prendrons la mule.

Peyraque, ayant donné ses ordres, retourna dire au marquis que le temps était à la pluie pour toute la soirée, ce qui était vrai, et, s'entendant de l'œil avec Justine, il insista si cordialement pour le garder, que M. de Villemer accepta. — Vous avez raison, mes amis, leur dit-il avec un sourire navrant ; je suis un peu malade, et je suis de ceux qui n'ont pas le droit de vouloir mourir.

— Personne n'a ce droit-là, répondit Peyraque; mais vous ne serez pas malade à mourir chez nous, je vous en réponds I Ma femme vous soignera bien. La chambre de là-haut est bien propre et bien chaude, et si vous vous sentiez mal, vous n'auriez qu'à frapper un petit coup : on l'entendrait.

Justine monta préparer la chambre et embrasser sa pauvre Caroline, qui était vraiment éperdue. — E i

LB MAHQUIS DB VILLBMBR. 837

quoi I iui rlil-elle en lui parlant bien bas, Je le sais malade et je vais le laisser ainsi I Non, j'étais folle I je reste.

— Ah S voilà ce que Peyraque ne souffrira jamais, répondit Justine. Peyraque est dur; mais que veux-tu ? Il a peut-être raison. Si vous vous apitoyez, vous ne pourrez plus vous quitter. Et alors... Je sais bien que vous ne ferez certainement rien de mal, mais la mère. .. Et Duis ce qu'on dirai

Caroline n'écoutait pas : Peyraque monta, lui prit la main d'un air d'autorité et la fit descendre. Elle avait mis son pauvre cœur sous la gouverne du protestant des Gévennes; il n'y avait plus moyen de le reprendre.

Il la conduisit dehors vers la carriole et y jeta son paquet. En ce moment, Caroline qui avait réellement perdu la tête lui échappa, s'élança par la porte de derrière dans la maison, et vit M. de Villemer, qui avait le dos tourné. Elle n'alla pas plus loin, la raison lui revint. Et puis son attitude la rassura un peu. II n'avait pas l'air brisé qu'elle lui avait vu à la veille de sa crise. II était assis devant le feu et lisait dans la bible de Peyraque. La petite lampe de fer accrochée au manteau de la cheminée éclairait ses cheveux noirs, ondulés comme ceux de son fils, et le coin de sa tempe, toujours pure et ferme. M. de Villemer souffrait beaucoup sans doute, mais il voulait vivre : il n'avait pas perdu Tespérance.

"- Me voilà, dit Caroline en retournant vers Pey-

&T8 LB llABQUIS DB VILLBliBB.

raque. 11 ne m'a pas aperçue, et moi jeTai vu I Je sois plus tranquille. Partons; mais tu vas me jurer sur ton honneur, ajouta-t-e!le en s*approchant du marchepied de la carriole, que, s'il était pris cette nuit d'un étouffement, tu viendrais me chercher, quand tu devrais crever ton cheval I II le faut, vois-tu ! Moi seule je sais soigner ce malade-Ià... Et vous autres, vous le verriea mourir chez vous! Vous auriez cela sur la conscience atout jamais I

Peyraque promit, et ils partirent. Le temps était affreux et le chemin eiiroyable; mais Peyraque en connaissait tous les trous et toutes les pierres. D'ailleurs la distance était courte. Il installa Caroline chez sa parente et fut de retour chez lui à onze heures.

Le marquis s'était senti mieux, il s'était couché après avoir causé avec Justine de si bonne amitié qu'elle en était ravie. — Vois-tu, Peyraque, cet hommelà, disait-elie, c'est un cœur comme celui de... Et je comprends bien, moi...

— Tais-toi ! dit Peyraque, qui savait le peu d'épaisseur du plancher; puisqu'il dort, c'est à nous de dormir aussi.

La nuit fut parfaitement tran€[uille à Lantriac Le marquis reposa réellement et s'éveilla à deux heures, débarrassé de la fièvre. Il se sentait pénétré d'un calme agréable qu'il n'avait pas connu depuis longtemps, et qu'il attribua à quelque doux rêve déjà effiicé, mais dont l'impression devait être restée en lui. Ne voulant pas réveiller ses hôtes, il se tint immobile, regardant

tes quatre murs de la petite chambre qu'éclairait en plein la lampe, et résumant sa situation mieux qu'il ne Pavait encore fait depuis la disparition de Caroline. Il avait agité eu lui-même mille partis extrêmes, puis il s'était dit qu'il se devait à son fils, et la vue de cet enfant lui avait rendu la volonté de combattre le mal physique qui recommençait à le menacer. i)epuis vingt-quatre heures il s'était arrêté à un plan définitif, n voulait conduire Didier chez madame Heudebert, laisser à celle-ci une lettre pour Caroline, et quitter la France pour quelque temps, afin que, rassurée par son absence, mademoiselle de Saint-Geneix revint se fixer près de sa sœur à Étampes. Pendant quelques ( semaines de calme, la marquise s'éclairerait peut-être, ^ ou peut-être laisserait-elle pénétrer son secret au dij^c, qui avait juré de le lui arracher par surprise. Si le duc échouait, Urbain n'abandonnait pas la partie. Il reviendrait sans bruit au château de Mauveroche, où sa mère devait passer l'été chez sa belle-fille, et il ne ferait savoir son retour à Caroline que lorsqu'après l'avoir justifiée auprès de sa mère, il aurait de nouveau levé tous les obstacles.

L'important et le plus pressé était donc de faire sortir mademoiselle de Saint-Geneix de sa mystérieuse retraite. Le marquis supposait toujours qu'elle était à ^ris dans un couvent. Il se voyait oblige de passer encore quelques jours à Polignac pour bien s'assurer de la guérison de la Roqueberte avant de lui causer le chagrin de lui reprendre son fib, et ce retard

:)40 LE MARQUIS DB VILLBMEft.

l'agitait plus que tout le reste. Pour tromper son impatience, i' se demanda pourquoi il n'écririit pas à madame Heudebert, et surtout à Caroline, poor qu'elle ussent préparées à se réunir aussitôt après &on dépar pour l'étranger. C'était peut -être gagner quelques jours. 11 ferait partir sa lettre dans la journée en passant au Puy pour retourner à Polignac.

Ce qui lui donna cette idée d'écrire de Lantriac, ce fut surtout la vue du petit bureau où Caroline avait laissé des plumes, de l'encre dans une tasse et quelques feuillets de papier épars. Ces objets où sa vue se fixait machinalement semblaient l'inviter à suivre son inspiration. Il se leva sans bruit, mit la lampe sur la table, et écrivit à Caroline.

a Mon amie, ma sœur, vous n'abandonnerez pas un malheureux qui, depuis un an, avait mis en vous l'espoir de sa vie. Caroline, ne vous méprenez pas sur mes intentions. J'ai à vous demander un service que vous ne pouvez pas me refuser. Je pars.

« J'ai un fils qui n'a plus de mère. Je l'aime passionnément, je vous le confie. Revenez 1... Moi, je vais en Angleterre. Vous ne me reverrez jamais si vous manquez de confiance en moi... mais cela est impossible! Quand donc ai-je été indigne de votre estime? Caroline... »

L^ marquis s'arrêta brusquement. Un objet de peu d'importance avait frappé sa vue. Le papier commun, i(5S plumes de fer, n'ofiraient aucune particularité; mais une perle noire se trouvait sur la table entre sa

main et Tencrier, et cet objet insignifiant portait en lui tout un monde de souvenirs. C'était un grain de jayet taillé et percé d'une certaine façon inusitée. Cela faisait partie d'un bracelet sans valeur que portait Caroline à Séval, et qu'il connaissait bien, parce qu'elle avait l'habitude de 1 ôter pour écrire, et que lui-même, tout en causant, avait coutume de jouer avec ce bracelet. Il l'avait touché cent fois, et un jour elle lui avait dit : — Ne le cassez pas, c'est tout ce qui me reste de l'écrin de ma mèrel — Il l'avait regardé avec respect et retenu dans ses mains avec amour. Au moment de quitter sa petite chambre de Lantriac, Caroline^ dans sa précipitation, avait brisé ce bracelet ; elle en avait ramassé vite toutes les perles, une seule était restée.

Cette perle noire bouleversa toutes les idées du marquis; mais quelle rêverie était-ce là? Ces jayets taillés pouvaient être une industrie du pays. Cependant il resta immobile et plongé dans des réflexions nouvelles. Il respira et interrogea le vague parfum de la chambre. Il regarda partout sans bouger. Il n'y avait rien sur les murs, rien sur la table, rien sur la cheminée. Enfin il avisa dans le foyer des parcelles de papier qui n'avaient pas entièrement brûlé. Il se courh«t auprès des cendres, chercha minutieusement, et trouva un fragment d'adresse où ne restaient que deux syllabes : l'une, écrite à la main, c'était la dernière du mot de Lanlriac; l'autre, am, faisant partie du timbre de la poste. Le timbre, c'était celui d'Étam-

êi2 LB MARQUIS DB TILLBMBR.

pes; récriture, c'était celle de madame Heudeberl. Plus de doutes : la Gharlette n'était autre cpie Caroline, et eue n'était peut-être pas partie, elle était peutêtre dans la maison.

Dès ce moment, le marquis eut l'attention, la nue, le calme et la finesse de perception d'un sauvage. Il découvrit le goulet de la petite fontaine qui communiquait avec le lavoir d'en bas. Le goulet était fermé, mais il y avait plus d'une fissure dans le plâtre qui l'entourait. Il y appliqua son oreille, et saisit la respiration égale et longue de Peyraque, qui donnait encore.

Aucune parole, si bas qu'elle fût dite, ne pouvait donc lui échapper. Quelques moments après, il m* tendit Justine se lever et prononcer ces mots distincts : — Allons, lève-toi, Peyraque; notre pauvre Caroline n'a peut-être pas aussi bien dormi que nousl

— Une nuit est une nuit! dit Peyraque; d'ailleurs je n'irai la chercher que quand il sera parti, lui I

Justine écouta et reprit : — Il ne bouge pas, mais il a dit qu'il se levait avec le jour. Le jour n'est pas loin ; il doit s'en aller sans rien prendre, il l'a dit.

— C'est égal, reprit Peyraque, qui se levait et qu'on entendait encore mieux, bien qu'il parlât assez bas; je ne veux pas qu'il parte à pied ; c'est trop loînl Ton garçon lui sellera mon cheval, et, quand je le verrai en route, je partirai pour Laussonne.

M. de Villemer était fixé. Il fit du bruit pour annoncer qu'il se levait, et descendit après avoir glissé sa bourse

dans le tiroir du bureau. Il se montra fort pressé de retourner à Polîgnac, et, jurant qu'il se sentait plein de force, il refusa obstinément le cheval. C'eût été un embarras pour la guerre d'observation qu'il voulait faire. 11 sfirra affectueusement les mains de ses hôtes, et partit ; mais, à peine hors du village, il changea de direction, s'informa auprès d'un passant et s'enfonça dans un sentier qui conduisait à Laussonne.

Il pensût y arriver avant Peyraque, l'attendre sans se montrer, et le voir remmener Caroline. Quand il la saurait revenue à Lantriac, il aviserait. Jusque-là, voyant bien qu'elle le fuyait, il ne voulait pas s'exposer à perdre de nouveau sa trace. Maïs Peyraque était fort diligent; Mignon marchait vite, en dépit des chemins toujours plus difiSciles qui montent sans désemparer vers Laussonne tout en franchissant plusieurs versants de montagnes. Le sentier coupait fort peu les angles de ce chemin, et le marquis fut devancé par l'équipage rustique. Il le vit passer et reconnut Peyraque, qui, de son côté, crut distinguer dans la brume matinale un homme autrement couvert qu'un paysan, et qui se dissimulait vite derrière un mur d'enclos en pierres sèches.

Peyraque était méfiant. — Peut-être bien, pensa-t-il, qu'il s'est moqué de nous, ou qu'il a surpris quelque chose. Eh bien! si c'est lui, et s'il n'est pas plus malade que ça, je vais le dégoûter de suivre à pied un cheval de montagne.

Il pressa Mignon et arriva près de Laussonne aux

premiers rayons du soleil. Caroline, mortellement inquiète, après une insomnie cruelle, venait à sa rencontre*

— Tout va bien, lui dît-il. Je m*étais trompé hier; il n'est guère malade, car il a bien dormi et il a voulu repartir à pied.

— Ainsi il est parti? répondit Caroline en montant auprès de Peyraque. Ainsi il ne s'est douté de rien? St je ne le verrai plus jamais? Allons, tant mieux I — Et elle éclata en sanglots sous son capuchon , qu'elle ramena en vain devant son visage. Peyraque entendit que sa poitrine se brisait.

— Voilà donc que c'est vous qui allez être malade à présent? lui dit -il d'un ton sévèrement paternel. Voyons I soyez raisonnable, ou votre Peyracpie ne vous croira plus quand vous lui direz que vous êtes chrétienne I

— Mon Dieu 1 pourvu que je ne pleure pas devant lui I... Ne peux-tu me passer un instant de faiblesse? Mais que fais-tu? Pourquoi continuons-nous de marcher vers Laussonne?

Peyraque avait cru apercevoir de nouveau le mar- •luis avançant toujours. — Il faut que vous m'excusiez, .lit-il, mais j'ai une commission à faire dans le village. C'est tout près.

II entra dans le village, pensant bien que le marquis se tiendrait en observation à distpuce. Il alla échanger quelques paroles au bout de la rue avec un des habitants. Les prétextes ne pouvaient lui manquer. Puis,

LB MABQUIS DB VILLBMBR. 345

revenant à Caroline : — Voyons, ma fille, lui dit-il, vous avez trop de souci. Je veux vous secouer les esprits; vous savez que la promenade vous remet toujours. Voulez-vous que je vous en &sse faire une, ohl mais une belle?

— Si tu as affaire quelque part, je ne veux pas te gêner. J'irai où tu voudras.

— Il me faudrait aller jusqu'au pied du Mezenc, au village des Estables. G*est un bel endroit, oui, et vous aviez tant d'envie de voir la plus grande des Cévennes !

— Tu disais que c'était difficile avant la fin du mois prochain?

— Damai le temps est un peu nuageux et les chemins sont peut-être un peu gâtés. Je n'ai pas été par là depuis l'année dernière ; mais on dit qu'on y a travaillé, et d'ailleurs vous savez bien qu'avec moi il n'y a pas de danger.

— Je t'assure que je ne suis pas en humeur de me soucier du danger. Partons.

Peyraque anima son cheval, qui franchit Laussonne et descendit bravement la colline rocailleuse pour la remonter aussitôt plus rapide sur Tautre versant. Quand on eut gagné le haut, Peyraque se retourna, ne vit plus personne dans les sentiers derrière lui, et regard», en avant le chemin, qui prenait mauvaise mine. — Vous allez voir le désert, dit-il; ça ne vous chagrine pas?

— Non, non, réponditrcUe ; quand on est désespéré, OQ ne se chagrine plus de rien.

Peyraque avança, non sans avertir sa compagne & plusieurs reprises que le soleil ne se montrait pas bleo décidé à luire, qu'il y avait quatre lieues à faire, et que peut-être le Mezenc serait embrouillé. Tout cela était fort indifférent à Caroline, qui ne devinait pas les hésitations et les remords de conscience de son vieil ami.

On traversa une montagne couverte de pins et tranchée d'une vaste clairière, résultat d'une andenne coupe qui ouvrait comme une allée gigantesque où le chemin paraissait de loin une route pour faire passer cent chariots de front; mais, quand la carriole y fut engagée, ce fut un travail terrible que de gravir cette terre détrempée et creusée en mille endroits d'ornières profondes. Plus loin, ce fut pis encore : la tourbe était parsemée de blocs de lave qui laissaient des fondrières dans leurs intervalles, et, quand on retrouvait des traces de chemin travaillé, il fallait franchir des amas C" de monstrueux cailloux, s'arrêter devant de larges coupures, chercher l'ancienne voie parmi vingt voies effondrées. Le cheval faisait des prodiges de courage, oi Peyraque des miracles d'adresse et de raisonnement

On n'avait fait encore que deux lieues lu bout de deux heures, et on était en pleine lande sur un interminable plateau, à quinze cents mètres d'élévation. Sauf les accidents de la voie, on ne distinguait rien autour de soi. Le soleil avait disparu, le brouillard enveloppait tout conune d'un suaire, et rien ne saurait rendie le seuliment de désolation morne qui s'était

LB MAKQUIS DB YILLBMBR. »47

unparé de l'esprit de Caroline. Peyraque lui-même itait démoralisé et gardait le silence. Le chemin barré qu*il avait été forcé de laisser de côté ce reparaissait plus, et depuis un quart d'heure on marchait sur un gazcm spongieux crevé par les pieds du bétail au pâturage, mais n'ofiOrant plus aucune trace de roues. Le cheval s'arrêta, baigné de sueur; il avertissait qu'il n'avait jamais passé par là.

Peyraque descendit, entrant dans la tourbe jusqu'à mi-jambes, et chercha à s'orienter. C'était tout à fait impossible. Les montagnes et les ravins n'ofiGraient qu'une plaine de vapeur blanche.

— Nous avons perdu la route? lui dit Caroline avec indifTérence./

£n ce moment, le vent fit une trouée dans îe brouillard, et on vit au loin de fantastiques horizons empourprés par le soleil; mais la nuée se referma si vite que Peyraque n'avait rien pu reconnsdtre sur ce point isolé de la ceinture lointaine des montagnes. Cependant on entendit des aboiements et puis des voix, et on ne distingua les chiens que quand ils furent à deux pas. Us devançaient une caravane d'hommes et de mulets portant des légumes et des outres. C'étaient des montagnards qui étaient allés échanger dans la plame le fromage et le beurre de leurs vaches contre des &u*t8 et des légumes du bas pays. On s'aboucha et on se renseigna. Il fut dit à Peyraque qu'il avait eu grand tort de vouloir aller en voiture aux Ëstables dans cette saison, oue coin ne se oouvait pas, et qu'il

fallait retourner. Peyraque y mit de Tamour-propre, et demanda s'il était encore loin du village. On le remit dans la voie en lui disant qu'il y en avait pour une heure et demie, et comme les bétes étaient chargées, qu'elles avaient chaud, qu'eux-mêmes étaient pressés d'arriver, ces montagnards n'offrirent aucune assistance et disparurent en se moquant un peu de la carriole. Caroline les vit s'effacer rapidement comme des ombres dans le brouillard.

11 fallait absolument laisser souffler le cheval, qu'un nouvel effort pour reprendre la voie escarpée avait épuisé. — Ce qui me console, dit Peyraque, trèsaffecté, c'est que vous ne vous plaignez de rien 1 II fait pourtant un gros froid, et je suis sûr que l'humi* dite a percé votre capote I

Caroline ne répondit que par un tressaillement.

Une nouvelle ombre venait de passer sur la lisière du chemin, et c'était M. de Villemer. 11 ne semblait pas voir la carriole, quoiqu'il la vît très-bien; mais il voulait ne pas parsdtre se douter qu'elle portât des gens de sa connaissance. Il avançait avec une énergie extraordinaire et en affectant un air d'indifférence.

— C'est luil je l'ai vul dit Caroline à Peyraque, Il va où nou>^ allons!

— Eh bien ! laissons-le passer, et retournons I

— Non! je ne peux plus, je ne veux plusl II va moi^rir après une course pareille I II n'arrivera pas aux Estables. Suivons-le I

Il y avait tant d'autorité cette fois dans l'épouvante

LB MARQUIS DE YILLBMBR. Si9

de Caroline, que Peyraque obéit. On atteignit M. de Villemer qui se dérangea pour laisser passer, ne leva pas la tête et ne s'arrêta pas. Il ne voulait être ni importun ni rebelle, mais il voulait savoir, il voulait suivre jusqu'à la mort.

Malheureusement ses forces étaient à bout. La difficulté de cette marche toujours ascensionnelle depuis Lantriac, et surtout depuis deux lieues dans un chaos de pierres et de gazons tourbeux, avait provoqué une sueur abondante qu'il sentit se glacer au souffle d'une brise âpre qui tournait à l'est subitement. La respiration lui manqua, et il fut forcé de s'arrêter.

Caroline tourna la tête vers lui, prête à s'écrier.., Peyraque lui saisit le bras : —■ Du courage, ma fille ! lui dit-il avec un accent profondément religieux; Dieu veut cela de toi I — £t elle se sentit écrasée pai la foi robuste du paysan.

— Que voulez-vous qu'il lui arrive? reprit-il en avançant toujours. 11 a eu la force de venir jusque-là, il aura celle de faire encore un bout de chemin. Un homme ne meurt pas pour une course à piedi 11 se reposera aux Estables. Et s'il est malade... jf : erai !

— Mais il me suiti Tu vois bien qu'il faudra lui . arler là ou ailleurs I

— Pourquoi vous suivrait-il? 11 ne se doute pa^ seulement que vous êtes là. Tant de voyageurs veulent voir le Mezenc I

— Pnr le »emps qu'il fait*

ISO LB MABQUIS DB VILLBMBK.

— Le soleil s'est levé beau, et noos y alIioDs auaû pour le voir, le Mezenc I

Le marquis avait vu Caroline hésiter et se désigner* Cette émotion lui avait porté le dernier coup. U ne se vit pas plutôt devancé qu'il sentit qu'il n'irait pes {rfns loin. Il se laissa tomber sur une pierre, les yeux fixés sur ce point noir qui se perdait lentement devant loi, car le vent s'était élevé tout à coup et diassait aroc violence les vapeurs que de légers tourbillons d« neiges et de grésil commençaient à remplacer. — Hk veut donc que je ne sache plus rien d'elle? se dit4 en se sentant défaillir. Elle fuit l'espérance, dUei perdu la foil C'est qu'elle ne m'a jamais aimél

Rt il se coucha pour mourir.

— Avançons, avançons I disait Peyraque au bout d'une demi-heure y en voyant la neige s'épaissir. Voilà quelque chose de plus mauvais que le brouillard 1 Quand ça se met à tomber, le chemin vous monte ynte plus haut que la tête.

Cette parole imprudente mit Caroline en revente ouverte: elln voulut s'élancer hors de la carriole^

résolue à retourner sur ses pas et à marcher jusqu'à ce qu'elle rencontrât M. de Villemer.

Peyraqae la retint, mais il dut céder et recommencer, malgré le danger toujours croissant et la difficulté d'une marcLa toujours plus ralentie, la demi-lieoe qu'ils venaient de franchir avec tant de peine depuis qu'ils avaient perdu de vue le marquis.

Ils le cherchèrent en vain des yeux. En une heure, la neige, large et dilatée, avait fait disparaître le sol et ses aspérités. Il leur était impossible de savœr s'ils n'avaient pas dépassé l'endroit qu'ils voulaient explorer. Caroline gémissait sans s'entendre elle-même, ne trouvant à dire que : u Mon Dieu! mon Dieul d Peyraque n'essayait plus de la calmer et ne la soutenait qu'en lui disant de bien r^arder.

Tout à coup le cheval s'arrêta. ^ Ce doit être ici que nous avons retrouvé la voie, dit Peyraque. Mignon se reconnaît.

— Alors nous sommes venus trop loin I répondit Gaioline.

— Mais nous n'avons renconM personne I reprit Peyraque. Ce monsieur, voyant arriver la tourmente, sera retourné à Laussonne, et nous, qui sommes plus près des EstaUes, nous rfequons de rester id, je vous en avertis, si la neige ne s'arrrête pas.

— Va-t'en, va-fen, Peyraque 1 s'écria Carolnie en sautant dans la neige. Moi, je resteru kn jusqu'à ce que je le retrouve 1

Peyraque ne répondit pas. Il descendit et se mit à

chercher, mais sans aucun espoir. II y avait déjà un demi-pied de neige, et le vent qui ràmoncelajt dans un creux, pouvait y cacher un cadavre.

Caroline allait au hasard, marchant devant eDe comme une &me sans corp'i, tant elle était surexcitée. Elle était déjà un peu loin de la voiture Iorsqu*dle entendit le cheval souffler avec force en baissant la tête. Elle crut qu'il expirait, et le regardant avec détresse, elle vit qu'il flairait devant lui d'une manière étrange. Ce fut une révélation ; elle s'élança et aperçut une main gantée et comme morte que l'haleine du cheval, en fondant la neige sur ce point, avait mise à découvert. Le corps étendu là était l'obstacle que l'animal n'avait pas voulu fouler aux pieds. Aux ctÎB de Caroline, Peyraque accourut, et, dégageant M. de Yillemer, il le mit dans la voiture, où mademoiselle de Saint-Geneix le soutint et tâcha de le réchauflfor dans ses bras.

Peyraque prit la bride et marcha de nouveau dans la direction du Mezenc. Il voyait bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre, mais il allait sans savoir où il mettait le pied, et bientôt il disparut dans une ravine qu'il n'avait pu éviter. Le cheval s'arrêta de lui-m&ne; Peyraque se releva, et, voulant le faire reculer, vît que les roues étiiient prises dans un obstacle invisible. D'ailleurs le cheval était à bout de courage; il le rudoya vainement, il le frappa pour la première fois de sa vie, il poussa sur le mors jusqu'à lui faire saigner la }>ouche. Le pauvre animal le regarda d'un

œil presque humain, comme pour lui dire : J'ai fait plus que je ne pouvais, et je ne peux plus rien pour vous ^uver.

— 11 fa::dra donc périr ici? dit PejTaquo découragé, qui regardait tomber la neige en tourbillons inexorables. Le plateau était devenu un steppe de Sibérie au fond duquel le Mezenc montrait seul sa tête livide à travers les rafales. Pas un arbre, pas un toit, pas un rocher pour s'abriter. Peyraque savait qu'il n'y avait rien à faire

— Espérons! dit-il, ce qui, dans le sens de cette locution toute méridionale, signifie, comme on sait, tout simplement : attendons I

Cependant il pensa bientôt à gagner un quart d'heure, fût-ce le dernier de la vie. Il prit une planchette de sa carriole et se battit contre les amas de neige qui, chassés par le vent, menaçaient d'ensevelir le cheval et la voiture. Pendant dix minutes, il travailla comme un athlète à ce déblaiement sans relâche, se disant que c'était peut-être bien inutile, mais qu'il se défendrait et défendrait Caroline jusqu'au dernier souffle.

Au bout de ces dix minutes , il remercia Dieu ; la neige s'éclaircissait, le vent tombait ; le brouillard, bien moins dangereux, s'efforçait de reparaître. 11 ralentit son travail sans l'abandonner. Enfin il vit comme une ligne blafarde se dégager dans les profondeurs du ciel ; c'était une promesse de beau temps.

Jusque-là il n'avait pas dit un mot, pas proféré un blasphème. Si Caroline eût dû périr là, elle ne s'en

fût doutée qu'au dernier nMment. Cependaat il la regarda et la vit si pale et l'œil tellement égaré qu'U en fut effrayé.

— Eh bien I eh bien ! lui dit-il, qu'est-ee qu'il y a? Il n'y a plus rien I Ce ne sera rien !

— Oh I rien I lui répondit-elle avec un rire amer, en lui montrant Urbain renversé sur le banc de la charrette, le visage bleui par le froid, les yeux grands ooverts, vitreux conune ceux d'un cadavre.

Peyraque regarda encore autour de lui. Aucun secours humain n'était à espérer. 11 sauta dans la voiture, serra étroitement M. de Villemer dans ses bras, le frictionnîmt avec vigueur, le meurtrissant dans ses mains de fer, cherchant à lui communiquer la chaleur de son vieux sang, ranimé par le travail et la volonté; mais ce fut en vain. A l'effet du froid se joignait celui d'une crise nerveuse particulière à l'organisation da marquis.

— 11 n'est pourtant pas mort! disait Peyraque; je le sens, j'en suis sûr. Ah! si j'avais de quoi faire du feu ! mais je ne peux pas en faire avec des pierres 1

— Si nous brûlions la carriole 1 s'écria Caroline à tout hasard.

— C'est une idée... oui I mais après?

— - Après, après. Dieu nous enverra du secours. Né vois-tu pas que la première chose à faire, c'est d'empêcher la mort de nous prendre ici?

Peyraque vit Caroline si pâle, avec des tons violets 60US les yeux, qu'il crut qu'elle se sentait mourir i

LB MARQUIS DB VILLBMBR. S5i

II n^hésita plus et risqua le tout pour le tout. Il détela son cbeval, qui, aussitôt, comme les chevaux cosaques, se roula dans la neige pour se rq[K)ser. I) enleva U 2apo^ de sa voiture, et, la plaçant à terre, il y porta M. de Villemer, toujours inerte et glacé ; puis, tirant de ses coffins quelques poignées de foin, de vieux papiers et des débris de toile d'emballage, il plaça le tout sous la charrette et y mit le feu avec son briquet à fumar; cassant avec ses outils de maréchal ferrant les planches et les ais de son pauvre véhicule, il réussit à faire de la flamme et des tisons en peu d'instants. 11 démolissait et brisait à mesure qu'il brûlait. La neige ne tombait plus, et M. de Villemer, placé dans un demi-cercle de débris enflammés, commençait à regarder avec stupeur l'étrange scène qu'il prenait pour un rêve.

— 11 est sauvé! sauvé! entends-tu, Peyraqueî s'écria Caroline, qui le sentit faire un effort pour se soulever. Sois cent fois béni! tu l'as sauvé!

Le marquis oitendit la voix de Caroline près de lui, mais, se croyant toujours halluciné, il ne cherchait pas à la voir. U ne comprit ce qui se passait qu'en sentant sur ses mains les lèvres éperdues de Caroline. II pensa alors qu'il allait mourir, puisqu'dle ne le fuyait plus, et, d'une voix fiûble, essayant de sourire, il lui dit adieu.

— Non, non, pas adieu! répondit-elle en couvrant son front de baisers; il Caut vivre, je le veux, je vous aimel

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Une faible rougeur couvrit la figure livide, mais aucune parole ne put exprimer la joie. Le marquis craignait de rêver encore ; il se ranimait visiblement. La chaleur s'était concentrée sous la capote de la voiture qui lui servait d'abri. Il était là aussi bien que possible, étendu sur les manteaux de Caroline et de Peyraque.

— Mais il faudra pourtant sortir de là, pensa celuici, et ses yeux inquiets interrogèrent Thorizon éclairci. Le froid était vif, le feu s'éteignait faute d'aliment, et le malade ne marcherait certainement pas jusqu'aux Estables. Caroline, d'ailleurs, le pourraitelle? Les mettre tous les deux sur le cheval était la seule ressource; mais l'animal exténué en aurait-il la force ? N'importe , il fallait essayer et lui donner d'abord l'avoine. Peyraque la chercha et ne la trouva plus : la flamme avait consumé le petit sac avec le cofire.

Une exclamation de Caroline lui rendit l'espoir. Elle lui montrait sur le relèvement du terrain qui les abritait une légère vapeur. 11 y courut, et vit au-dessous de lui un char à bœufs qui approchait péniblement^ et dont le bouvier fumait pour se réchauffer.

— Tu vois bien I lui dit Caroline quand le char fut arrivé près d'eux; Dieu nous a secourus!

M. de Villemer était encore si faible qu'il fallut le porter sur le char, heureusement chargé de paille, où Peyraque l'enterra en quelque sorte. Caroline y monts près de lui. Peyraque enfourcha son cheval, laissant

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III les d<^.bris de sa pauvre carriole, et en une heure on gagna '^nfin le village des Estables.

Peyraque passa avec dédain devant l'auberge d*uno certaine géante, ûux jambes nues et au carcan d*or, véritable tardigrade d'une étrangeté repoussante. Il savait que le marquis ne trouverait là aucun zèle. Il le fit descendre chez un paysan qu*il connaissait. On «'empressa autour du malade en l'accablant de questions et d'offres qu'il n'entendait pas. Peyraque fit sortir d'autorité les inutiles, donna des ordres et agit lui-même. En peu d'instants, le feu flamba, et le vin bouillant écuma dans la chaudière. M. de Villemer, étendu sur une épaisse couche de paille et de gazon sec, voyait Caroline, à genoux près de lui, occupée à empêcher que le feu ne prît à ses vêtements et le couvant avec l'amour d'une mère. Elle s'inquiétait pour lui du breuvage terrible que Peyraque préparait avec force épices; mais le marquis avait confiance dans l'expérience du montagnard. Il fit signe qu'il voulait lui obéir, et Caroline approcha en tremblant le gobelet de ses lèvres. Il put bientôt parler, remercier ses nouveaux hôtes, et dire à Peyraque, en lui serrant les mains, qu'il voulait être seul avec lui et Caroline.

Ce ne fut pas chose facile que d'obtenir de la famille d'abandonner son toit pour quelques heures. Les abris sont rares sous ce ciel inclément, et les troupeaux, unique ressource de Cévenols, sont logés de manière à ne point laisser de place aux habitants. Ceux-ci, en particulier, ont une réputation de rudesse et d'inhos-

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pitalité qui remonte au meurtre du géomètre envoyé par Gassini Dour mesurer le Mezenc, et qui fut pris pour un sorcier. Ils ont beaucoup changé el se montrent plus affables aujourd'hui ; mais leurs habitudes sont celles d'une misère profonde, et pourtant ils sont très-commerçants, bons âeveurs de bestiaux magnifiques, et aussi bien fournis que possible de denrées l'échange. Seulement la dureté du climat et Tisolement du site le plus âpre ont passé dans leur esprit comme dans leur sang.

La pièce qui composait, avec Tétable, tout rintérieur de la maison, enfin abandonnée à Peyraque et à ses amis, était fort petite, et à peine plus riche que la grotte celtique de la vieille femme d'Espaly. La fumée s'engouffiralt partie dans la cheminée, partie dans un trou béant sur le côté de la muraille. Deux lits en forme de caisse recevaient la nuit, chose incompréhensible, une famille de six personnes. La roche brute formait le sol ; mais à côté, les vaches, les chèvres, les moutons et les poules avaient leurs aises.

Peyraque étendit partout de la paille propre, s'ap> provisionna de bois, fouilla dans le bahut, trouva le pain, et força Caroline à manger et à se reposer. Le marquis la suppliait du regard de songer à elle-même, car elle n*osaît le quitter d'un pas, et tenais toujours ses mains dans les siennes. Il voulait lui parler, il le pouvait maintenant, et il n'osait pas lui dire un mot. Il craignait qu'elle ne s'éloignât de lui dès qu'elle verrait qu'il se sentait aimé. Et puis Peyraque l'embarras-

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sail cruellement. 11 ne comiH^nait rien au rôle de cette rustHiiie Proyidence qui, eo veillant sur Caroline, s'étût montrée si opiniâtre et si cruelle envers lui, et qui maintenant revenait à lui avec un dévouement et une sollicitude sans bornes. Enfin Peyraque sortit. Il ne pouvait pas oublier son pauvre cheval, son fidèle compagnon, qu'il se reprochait d'avoir brutalisé, et qu'en arrivant il avait dû confier à des soins étrangers.

— Caroline, dit le marquis après s'être assis sur un escabeau en s'appuyant encore sur le bras de son amie, j'avais bi^i des choses à vous dire, mais je n*ai pas ma raison,. •• non, vrai, je ne l'ai pas, et j'ai peur de vous parier dans le délire. Pardonnez-moi, je suis heureux,... heureux de vous voir, de vous sentir là en sortant encore une fois des In^ de la morti Mais je ne peux plus vous ioquiéter! Mon Dieu! quel fardeau j'ai été dans votre vie I 11 n'en sera plus ainsi, ceci n*est qu'un accident,... une folie, une imprudence de ma part ; mais pouvais-je me réégner à vous perdre encore? Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais,... non, vous ne savez rien, vous n'avez pas compris ce que vous étiez pour moi, et peut-être ne vôudrezvous jamais le comprendre ! Demain, peut-être vous me fuirez encore I Et pourquoi, mon Diea?... Tenez, lisez, ajouta-t-il en cherchant sur hii et en lui remettant le feuillet froissé de la lettre commencée à Lantriac le matin même; c'est peut-être illisible à présent la pluie» la neige...

— Non, dit Caroline en se penchant vers le foyer, je lis,... je lis bien,... et je comprends !... Je savais, j'avaL« deviné, et j'accepte... C'était le désir de mon cœur, le rêve de ma vie I Est-ce que ma vie et mon cœur ne vous appartiennent pas?

— Hélas! non, pas encore; mais si vous vouliez croire en moi...

— Ne vous fatiguez pas à parler, à vouloir me convaincre, dit Caroline avec une animation souveraine. Je crois en vous, mais non à ma destinée. Eh bienl je l'accepte telle que vous me la ferez. Bonne ou mauvaise, elle me sera chère, puisque je n'en peux accepter aucune autre. Écoutez-moi, écoutez-moi, je n'ai peutêtre qu'un instant pour vous dire cela. Je ne sais pas quels événements votre conscience et la mienne au» ront à subir; je sais votre mère inexorable, j'ai senti le froid de son mépris, et nous n'avons rien à espérer de Dieu si nous lui déchirons le cœur. 11 faudra donc se soumettre et pour toujours! Vous l'avez dit : établir un projet de bonheur sur la perte d'une mère, c'est placer le rêve du bonheur dans la plus criminelle des pensées, et ce bonheur-là serait cent fois maudit; nous le maudirions en nous-mêmes!

— Pourquoi me rappelez-vous tout cela? dit le marquis avec douleur; ne le sais-je pas? Mais vous croyez le retour de ma mère impossible, et c'est à cela que je vois que vous ne voulez pas me permettre de lo tenter, et que la pitié seule...

— Vous ne voyez rien, s'écria Caroline en lui mei»

tant la main sur la bouche, vous ne voyez rien si vous ne voyez pas que je vous aime!

— Ohl mon Dieul dit le marquis en se laissant glisser à ses pieds, dites-le encore! Je crains de rêver! C'est la première fois que vous le dites, je croyais le deviner, et je n'ose paiS le croire... Dites-le, dites-l6« et que je meure après!

— Oui, je vous aime plus que ma vie, répondit-elle en pressant contre son cœur ce noble front, siège d'une âme si grande et si vraie ; je vous aime plus que ma fierté et plus que mon honneur! J'ai nié cela longtemps en moi-même, je l'ai nié à Dieu dans mes prières, et je mentais à Dieu et à moi! J'ai enfin compris, et j'ai fui par lâcheté, par faiblesse ! Je me sentais perdue, et je le suis! Eh bien ! qu'importe après tout? Il ne s'agit que de moi! Tant que j'ai pu espérer de me faire oublier, je pouvais lutter ; mais vous m'aimei trop, je le vois bien, et vous mourrez si je vous quitte. Je vous ai cru mort, il y a quelques heures, et là j'ai vu clair dans notre existence : je vous avais tué! Je pouvais vous faire vivre, vous le plus noble et le meille ur des êtres, et je vous sacrifiais au vain respect de ni oi-même I Et que suis-je donc, moi, pour vous laisser mourir, quand tout ce qui n'est pas votre estime ne m' est rien? Non, non, j'ai assez combattu, j'ai été assez orgueilleuse, assez cruelle, et vous avez trop souffert par ma faute! Je vous aime, en tendez -vous? Je ne veux pas être votre femme, parce que ce serait vous plonger dans des remords poignants, dans d'irrémé-

Mt LS MARQUIS DB YILLBMBB.

diables douleurs ; mais je sersd votre amie, votre aervanie, la mère de votre enfant, votre compagne cachée et fidèle. Je passerai pour votre mutresse, pour la mère véritable de Didier, peut-être! Eh bien! j'y uinsens, j'accepte le mépris que j'ai tant redouté, et il me semble que le calice versé par vous me donnera une vie nouvelle 1

— nob\e cœur! ame trois fois sainte! s'écria le marquis, je l'accepte aussi, moi, ton divin sacrifice \ Ne me méprise pas pour cela, j'en suis digne, et je le ferai vite cesser. Oui, oui, je ferai des miracles! Je i^ais que je le peux maintenant! Ma mère cédera sans regrets. Je sens là, dans mon cœur^ le feu de la foi el les trésors de la persuasion! Mais quand mérae i'écliouerais, vois4u, quand même le monde se lèverait pour te maudire, toi, ma sœur et ma fîlle^ ma sainte compagne, mon amie adorée, tu n'en serais que plus grande à mes yeux, et je n'en serais que plus fier de t'avoir choisie ! Eh ! qu'est-ce que le monde, qu'est-ce que l'opinion pour un homme qui a ^ sondé dans la vie des hommes du passé et du présent les mystères de leur égoïsme et le néant de leur mauvaise foi? Cet homme-là sait bien que de tout temps, à côté d'une pauvre vérité qui surnage, mille vérités sont égorgées et marquées du sceau d'infamie ! Il sait bien que les i%ieilleurs et les plus généreux des êtres ont dû marcher sur les traces du Christ dans le sen* tier d'épines où pleuvent les blessures et les outrages. Eh bien I nou» y marcherons, s'il le faut, et l'annour

nous y rendra insensibles à ces lâches atteintes I Oh! cela, je t'en réponds par exemple, et voilà ce que je peux te jurer en dépit de toutes les menaces de la destinée que les hommes voudraient nous faire : tu seras aimée, donc tu seras heureuse! Tu me con« nais bien, cruelle qui fermais les yeux en fuyant! Tu savais bien que toute ma vie, toute mon âme, tout est amour et rien que cela! Tu savais bien que, si j*ai quelquefois cherché la vérité avec ardeur, c'était par amour pour elle, et non pour la vaine gloire de la proclamer en personne ! Je ne suis pas un savant, je ne suis pas un auteur, moi! Je suis un inconnu qui passe volontairement à côté du bruit et de la fumée, combattant à l'écart et dans Tombre, non par manque de courage, mais pour ne pas risquer de blesser ma mère et mon frère dans la m?lée. J'ai accepté ce rôle effacé sans éprouver aucune souffrance d'amourpropre. Je sentais que ma poitrine n'avait pas besoin d'encens, mais d'amour. Toutes les ambitions de mes pareils, toutes leurs vanités démesurées, leur soif de domination, leurs besoins de luxe, leur continuel désir de paraître, que m'importait tout cela? Je ne pouvais pas m'amuser avec ces jouets-là ! Je n'étais, moi, qu'un pauvre honmie simple, épris d'idéal, un enfant naît, si l'on veut, cherchant l'amour et le sen« tant vivre en lui, longtemps avant d'avoir rencontré celle qui devait développer en lui sa puissance. Je me taisais, sachant bien que je serais raillé, ce qui m'était indifférent, quant à moi, mais ce qui m'eût fait souffrir

comme un outrage à ma religion intime et sacrée !••• Une fois, une seule fois dans ma vW. •• je veux vous raconter cela, Caroline, j*ai aimé...

— Ne me le racontez pasi s'écria-t-elle ; je ne veux rien savoir.

— Vous devez tout savoir au contraire. Elle était bonne et douce, et mon souvenir peut sans effort la respecter et la bénir dans la tombe ; mais elle ne pouvait pas m'aimer. C'était la faute de sa destinée et non la sienne. Il n*y a point en moi de reproche contre elle, il y en a beaucoup contre moi-même. Je me suis beaucoup haï et beaucoup puni d'avoir cédé à une passion qui n'était ni permise ni réellement partagée. Je ne me suis réconcilié avec la vie qu'en voyant ileurir en vous la vie dans son expression la plus belle et la plus pure. J'ai compris alors pourquoi j'étais ué dans les hrmes, pourquoi j'avais été destiné à aimer, et condamné à aimer trop tôt, et mal, et dans le péché, en appelant trop ardemment le rêve et le but de ma vie I Et à présent je me sens à jamais réhabilité et sauvé. Je sens que mon être va retrouver son équi* libre, ma jeunesse ses espérances, et mon cœur son aliment naturel. Ayez confiance en moi, vous que lo /?iel m'a envoyée I Vous savez bien qu'il nous avait faits l'un p3ur l'autre. Vous l'avez bien senti mille fois, en dépit de vous-même, que nous n'avioni qu'un esprit et une pensée à nous deux, que nous aimions les mêmes idées, les mêmes arts, les mêmes noms, les mêmes êtres et les mêmes choses, san^ airir

jamais Tun sur l'autre que pour affermir et développer ce qui y était déjà, pour y faire fleurir les germes de nos plus profonds instincts. Ah ! rappelezvous, Caroline, rappelez-vous Séval, et nos heures de soleil dans la vallée, et nos heures de fraîcheur délicieuse sous les voûtes de cette bibliothèque où vouî fêtiez par de si beaux ;vases de fleurs la mystérieuse et profonde union de nos âmes! N'était-ce pas un mariage indissoluble que nos mains consacraient chaque matin par une pure étreinte? Notre premier regard ne nous livrait-il pas chaque jour et pour toujours Tun à l'autre?... Et tout cela serait perdu, envolé pour jamais? Vous Tavez pu penser un instant, vous, que cette vie-là pouvait finir, que cet homme, désormais sans lumière et sans air, pourrait exister sans vous, qu'il consentirait à retomber dans le néant i Non, non, vous ne l'avez pas crui Cet homme vous 5Ût suivie aux extrémités du monde, il eût marché iur des glaces, et dans le feu, et sur les eaux, pour vous rejoindre!... Et quand vous me laissiez mort dans la neige aujourd'hui, ne senliez-vous pas que mon âme séparée de moi, que mon spectre désespéré vous suivait encore à travers les rafales de la mon lagne?

— Écoute, écoute-le! dit Caroline à Peyraque, qui était rentré et qui contemplait avec stupeur le marquis exalté et comme transfiguré par la passion ; écoute ce qu'il me dit et ne t'étonne plus si je l'aime plus que moi-même ! Ne t'efl'raye pas, ne t'afflige pas, ne

t'éloigne pas en nous plaignant! Reste auprès de nous, et vois que nous sommes heureux! La présence d'un rieux saint comme toi ne nous gêne pas. Tu ne nous comprendras peut-être pas, toi qui, au delà d'un certain devoir que je comprenais hier et que je n'admets plus aujourd'hui, ne veux plus rien entendre; mais, malgré toi, tu me béniras et tu m'aimeras encore, car tu sentiras Tautorité et le droit de cet homme-là, qui est plus que tous les autres hommes, et en qui Dieu ne peut pas mettre autre chose que des paroles de vérité. Oui jeFaime,... je t'aime, toi que j'ai failli perdre aujourd'hui, et je ne te quitterai plus, je te suivrai partout; ton enfant sera le mien, comme ta patrie est ma patrie, comme ta foi est ma foi. Il n'y a pas d'autre honneur en ce monde, il n'y a pas d'autre vertu devant Dieu que de t'aimer, de te servir et de te consoler.

M. de Villemer était debout et rayonnant d'une joie pure qui éblouissait et n'effrayait pas Caroline. Dans cette heure d'enthousiasme, il n'y avait pas de place, il n'y avait pas de souvenir pour le trouble des sens. Il la pressait sur son cœur avec cette sainteté du sentiment paternel qui était en lui, et que suscitait un instinct de protection puissante, droit d'une grande intelligence sur un grand cœur, et d'une âme supérieu'^e sur une âme élevée par l'amour à son niveau.

Ils ne se demandaient ni l'un ni l'autre si la passion les emporterait un jour au delà de cette effusion sublime. Il faut dire à leur louange qu'ils ressentaient les infinies tendresses de l'amitié, enthousiaste, il est

vrai, mais naïve et profonde, avant toute autre ivresse, et que le but de leur avenir n'était en cet instant défini et résumé en eux-mêmes que par un mot : na {dus se quitter I

Pendant que, vers quatre heures, le temps éclaire» permettait à Peyraque de faire les préparatifs du retour, de louer un autre char bien garni de paille et de couvertures avec des bœufs et un bouvier habile pour regagner Laussonne avant la nuit, la jeune et belle duchesse d'Aléria, couverte de moire et les bras chargés de camées, entrait dans l'appartement de sa belle-mère, au château de Mauveroche, en Limousin, laissant ensemble son mari et madame d*Àrglade causer d'un air de bonne amitié dans un magnifique salon.

Diane avait un air de joie et de triomphe qui frappa la marquise.

— Eh bien! quoi, ma beauté? s*écria-t-elle, qu'j a-t-il? Est-ce que mon autre fils est revenu?

— Il reviendra bientôt I répondit la duchesse, on vous Ta promis, et vous savez bien que nous n'avons pas d'inquiétude sur son compte. Son frère sait où il est, et répond que nous le reverrons à la fin de la semaine. Aussi vous me voyez excessivement gaie... et même excessivement heureuse... Cette petite ma-

dame d'Ârglade est ravissante! C'est elle, chère maman, qui fait mon bonheur I

— Oh I . . . vous raillez, petite masque I vous ne pouvei pas la souffrir. Pourquoi l'avoir amenée ici? Je ne vous le demandais pas. Personne ne peut me distraire» si ce n*est vous I

— Je m'en charge plus que jamais^ reprit Diane avec un charmant sourire, et justement cette d*A^ glade (jue j'adore va me fournir des armes de bonne guerre contre votre vilain chagrin. Écoutez, bonne mère, nous tenons enfin l'affreux secret! Ce n'est pas sans peine. Il y a trois jours que nous manœuvrons autour d'elle, le duc et moi, que nous l'accablons de notre confiance, de notre laisser-aller, de toutes nos plus tendres gentillesses. Enfin, la bonne personne, qvd n'est pas notre dupe et que nos moqueries ont poussée à bout, vient de me donner à entendre que la grosse faute de Caroline a eu pour complice... Oh! vous savez qui, elle vous l'a di* ' l'ai fait comme si je n'entendais pas ; j'ai bien reçu un petit coup dans le cœur... r^on ! un gros coup, il faut être vraie I mais j'ai couru trouvermon cherduc, et je lui ai jeté en pleine figure : — Est-ce vrai, ça, affreux homme, que vous avez été l'amant de mademoiselle de Saint-Geneix? Le duc a bondi comme un chat... non! comme un léopard à qui l'on marcherait sur la patte. — Ah! j'en étais sûp, a-t-il dit en rugissant ; c'est la bonne Léonie qui prétend celai — Et alors comme il pariait de la tuer, j'ai dû le calmer et lui dire que je n'en crovais rien, ce qui

n'était pasbien vrai; j'y croyais un peu. Et lui, qui n'est pas sot, monsieur votre fils, il s'est aperçu de cela, et II s'est mis à mes genoux, et il a juré, ohl mais juré par tout ce que je crois et par tout ce que j'aime, par le vrai Dieu d'abord, et puis par vous, que c'était là une infâme calomnie, et j'en suis aussi sûre à présent que d'être venue au monde rien que pour aimei M. le duc.

La duchesse avait un parler enfantin aussi naïf que celui de madame d'Arglade était affecté, et il s'y joignait un accent de franchise et de résolution qui la rendait adorable. La marquise n'avait pas eu le temps de s'étonner de ce qu'elle entendait, que le duc entra aussi triomphant que sa femme.

— Ouf! s'écria-t-il. Dieu soiUoué ! vous ne reverrez plus jamais cette vipère! elle a demandé sa voiture, elle va partir, furieuse, mais aplatie, je vous en réponds, et privée de tout son venin! Ma mère, ma pauvre mère! comme vous avez été trompée, et comme je comprends ce que vous avez souffert ! Et vous ne vouliez rien dire, même à moi, qui d'un mot... Mais enfin je l'ai confessée, cette odieuse femme qui eût mis le désespoir dans mon ménage,' si Diane n'était pas un ange du ciel contre lequel les enfers ne prévaudront jamais. Tenez , maman ! soyez donc un peu en colère avec nous, cela vous fera du bien. Madame d'Arglade a vu, n'est-ce pas? de ses deux yeux vu, mademoiselle de Saint-Geneix, appuyée sur mon bras, traverser au jour naissant le préau de Séval ?

Bile m*a vu lui parler d*un air affectueux et lui i les mains? Eh bien! elle a mal vu, car je les lui ai baisées T .ne après Tautre, et ce qu'elle n'a pas entendu, je vais vous le dire, car je m'en souviens comme d'fciier, j'étais assez ému pour ça. Je lui ai dît: Mon frèfv'" a failli mourir cette nuit, et vous l'avei sauvé I Plaignez-le, soignez-le encore, aidez-moi à Gather son Hat à.na mère, et, grâce à vous, il ne mourra pas. — Voilà ce que j'ai dit, je le Jure devant Dieu, et voici ce qui s'était passé,..

Le du(*. raconta tout , et même , prenant les chosec de plus haut, il confessa ses mauvaises pensées, sel vaines coquetteries auprès de Caroline, qui ne s'en était pas seulement aperçue. Il dit l'accès de jalousie du marq-zis contre lui, leur brouille d'une heure, leur ombrassade passionnée, les aveux de l'un, les sarments de l'autre, la découverte qu'il avait faite en ce moment-là de l'état alarmant de son frère, l'imprudence qu'il avait commise de le quitter, le croyant apaisé et le voyant endormi ; la vitre cassée, les cria que Caroline avait entendus, et Caroline s'élançant au secours, ranimant le malade, restant près de lui, el se consacrant depuis ce moment à le soigner, à le di» traire, à l'aider dans son travail.

— Et lout cela, ajouta le duc, avec un dévouement, une candeur et un désintéressement personnel dont je vous déclare n'avoir jamais vu d'exemple! Cette Caroline, tenez, c'est une femme d'un rare mérite, et j'ai beau chercher une personne dont l'âge, le carao-

tëre, l&j goûts et la modestie conviennent mieux à mon frère, je n'en peux pas trouver. Vous savez si j'ai désiré qu'il fit un mariage plus brillant. Eh bien! a présent qu'il est à Tabri de la gène, grâce à l'ange que voici , qui nous a rendu à tous notre liberté et notre dignité; à présent que j'ai vu la persistance et l'exaltation de l'attachement de mon frère pour une personne qui est avant tout son amie sérieuse et né^ cessaîre ; depuis enfin que Diane comprend tout cela mieux que moi-même, et m'exhorte à croire que les mariages d'amour sont les bons, je n'ai plus, ma chère mère, qu'une chose à vous dire : c'est qu'il faut retrouver Caroline et la bénir avec joie, comme la meilleure amie que vous ayez jamais eue avant ma femme et la meilleure fille que vous puissiez souhaiter après elle.

— Ahl mes enfants, s'écria la marquise, vous me rendez le bonheur I Je ne vivais plus depuis cette calomnie. La douleur d'Urbain, l'absence de cette enfant qui m'était chère,... la crainte de brouiller deux firères parfaits l'un pour l'autre en avouant ce que je croyais être vrai, ce que je suis si joyeuse de savoir faux... Ah! il faut courir après le marquis, après Caroline... Mais où donc, mon Dieu?... Vous savez où est votre frère; mais lui, sait-il donc où elle est?

— Non, il est parti sans le savoir, répondit la dU" chesse; mais madame Heudebert le sait.

— Écrivez-lui, chère maman, dites-lui la vérité, et elle la dira aussi.

-— Oui, oui, je vais écrire, dit la duchesse; mais comment faire savoir cela bien vite à mon pauvre Urbain?

— Je m'en charge, dit le duc. J'irais moi-même si la duchesse pouvait m'accompagner, car la quitter trois jours,... ma foi, c'est trop tôti

— Fi I s'écria la duchesse ; vous comptez que, ta lune de miel passée, vous courrez comme celu sans moi, le cœur léger et le pied aussi ? Ohl comme vous vous trompez, homme charmant, et comme je saurai mettre ordre à votre inconstance!

— Et comment ferez-vous, voyons? dit le duc en la regardant avec ivresse.

— En vous adorant toujours plus I Et nous verrons bien si vous vous en lasserez I

Pendant que le duc embrassait les cheveux d'or de sa femme, la marquise écrivait à Camille avec une juvénililé merveilleuse. — Tenez, mes enfants, leui (lit-elle, est-ce bien comme ça? — La duJicsse lut : « Ma ch^re madame Heudebert, ramenez-nous Caroline, et qu'elle accoure avec vous dans mes bras. Elle avait été horriblement calomniée, je sais tout. Je pleure d'avoir cru à la chute d'un ange. Qu'elle me le pardonne! Qu'elle revienne, qu'elle soit ma fdle à jamais, qu'elle ne me quitte plus I Nous sommes deui (jui ne pouvons pas vivre sans elle ! »

— C'est à ravir I c'est bon comme vous! dit la du chesse en fermant la lettre, et le duc sonna pendant que sa mère écrivait l'adresse.

La lettre partie, elle leur dit : — Pourquoi n'iriezvous pas tous les deux chercher le marquis? Est-Q donc bien loin ?

^ Douze heures en poste tout au plus, répondit 1p duc.

— Et je ne peux pas savoir où il est?

— Je ne dois pas le dire ; mais à présent je sub persuadé qu'il n'aura plus de secrets pour vous. Le bonheur rend expansif.

— Mon fils, reprit la marquise, vous m'effrayez beaucoup. Votre frère est peut-être ici malade, et vous me le cachez, comme vous me l'avez caché à Séval. Il est plus malade encore ; puisqu'on me fait croire à son absence, c'est qu'il ne peut pas se lever I

— Non, noni s'écria Diane en riant; il n'est pas ici, il n'est pas malade. Il est absent, il voyage, il est triste peut-être ; mais il va être heureux, et il n'est pas parti sans espoir de vous fléchir.

Le duc jura que sa femme disait la vérité. — Eh bien ! mes enfants, reprit la marquise inquiète, je voudrais vous savoir près de lui. Que voulez-vous que je vous dise? Il n'a jamais été malade sans que je ne Taie, smon deviné, du moins senti à une agitation particulière. J'ai éprouvé cela à Séval précisément à l'époque O)"* il a été si mal à mon insu. Je vois que ce ue vous m'avez raconté coïncide avec une nuif affreuse que j'avais passée! Eh bien! aujourd'hui, ce matin , j'étais là toute seule, je rêvais tout éveillée. J'ai vu le marquis pâle, enveloppé dans quelque chose

de blanc, un linceul peut-être, et j'ai entendu dam mon oreille sa voix, sa véritable voix qui disait : ma mhre !

— Mon Dieu ! de quelles chimères vous vous tourmenlez I dit le duc.

— Je ne me tourmente pas volontairement et je me laisse rassurer par mes instincts, car je veux tout vous dire. Depuis une heure, je sais que mon fils est bien; mais il a couru un danger aujourd'hui, il a souffert... ou bien un accident... Rappelez-vous lejour et l'heure!

— Voyons, partez, dit la duchesse à son mari. Je ne crois pas un mot de tout cela , mais il faut rassorw votre mère.

— Vous irez avec lui, dît la marquise. Je ne veux pas que mes idées noires , qui après tout sont peut* i^tre maladives et rien de plus, vous causent le premier cliagrin de votre mariage.

— Mais vous laisser seule avec ces idées-làl...

— Je ne les aurai plus, dès que je vous verrai courir après lui !

Lii marquise insista. La duchesse commanda une malle légère, et deux heures après, elle courait en poste avec son mari sur la route du Puy par Tulle et Aurillac.

La duchesse connaissait le secret de son beau-frère; elle ignorait le nom de la mère, mais elle savait Texistence de Tenfant. Le marquis avait i)ermis au duc de .1 avoir pas de secrets pour sa femme.

A six heures du matin , ils arrivaient à Polignac. Le

premier visage qui frappa les regards de Diane fut celui de Didier. Elle fut saisie, comme Tavait été Caroline, d'une soudaine tendresse pour cet être charmant qui captivait tous les cœurs* Pendant qu'elle l'embrassait et le contemplait, le duc s'informait du prétendu M. Bemyer. — Mon amie, dit-il à sa femme en revenant à elle, ma mère avait raison ; il est arrivé quelque accident à mon frère. Il est sorti hier matin pour faire une promenade de quelques heures dani la montagne, et il n'est pas encore rentré. Les gens d'ici sont inquiets de lui.

— Sait-on où il a été?

— Oui, c'est au delà du Puy. La poste va nous conduire là, et là je vous laisserai. Je prendrai u» cheval et un guide, car il n'y a pas de chemin possible pour la voilure. "^ ^^ — --v,.^.-^-^,

— Nous prendrons deux chevaux , dit la duchi Je ne suis pas fatiguée du tout; partons.

Une heure après, l'intrépide Diane, plus légère qu'un oiseau, gravissait au galop la rampe de la Gègne, sans sourciller, en riant des inquiéiades de son mari pour elle. A neuf heures du matin , ils traversaient rapidement Lantriac, à la grande surprise des habitants- et ils descendaient chez Peyraque- Lanion, à k ^nde jalousie de l'aubergiste du village.

La famille était à table dans le petit atelier. On était rentré la veille un peu tard , mais sans acci'lent. Le marquis, fatigué, mais non malade, avait ac':epté rho&pitalité du fils de Peyraque , qui demeurait dans

la maison voisine. Caroline avait dormi délicieusement dans sa petite chambre. Elle aidait Justine à servir les hommes de la maison, c'est-à-dire le marquis et les deux Pe}Taque. Embellie par le bonheur, elle allait et venait, tantôt servant et tantôt s'asseyant en face de M. de Villemer, qui la laissait se dévouer et la regardait avec ravissement, comme pour lui dire: — Je vous le permets , mais comme je vous rendrai ces soins-là 1

Quels cris de joie et de surprise remplirent la maison de Peyraque à Tapparition des voyageurs I Les deux frères se tinrent longtemps embrassés. Diane embrassa Caroline en l'appelant sa sœur.

Il y en eut pour une heure à raconter à Mtons romjius, follement, sans se comprendre, sans savoir si on ne rév-^'t pas. Le duc mourait de faim et trouva exquis les mets de Justine, qui refit un déjeuner copieux, et que Caroline aidait toujours, riant et pleurant à la fois. Diane était folle de l'aventure, et voulait, au grand effroi de son mari, se mêler de l'assaisonnement. Enfin on reprit posément les récits et les explications de part et d'autre. Le marquis avait commencé par envoyer un exprès au Puy, avec une lettre pour sa mère, dont on lui avait dit tout d'abord l'inquiétude et Tétrange divination.

On ne pleura pas en quittant les Peyraque, on avait Jeur parole qu'ils viendraient à la noce. Le jour suivarit, on était de retour à Mauveroche avec Didier^ quo le marquis mit sur les genoux de sa mère. Elle

LB MARQUIS DB VILLBMBR. ATI

était prévenue par la lettre de son fils. Elis couvrit l'enfant de caresses, et, le remettant dans les bras de Caroline : — Ma fille, lui dit-elle, vous acceptez donc le soin de nous rendre tous heureux ? Soyez mille fois bénie, et si vous voulez me conserver longtemps, ne me quittez plus. Le vous ai fait bien du mal , mon pauvre bon ange; mais Dieu n*a pas permis que ce fût long, car j*en serais morte avant vousl

Le marquis et sa femme passèrent le reste de la belle saison à Mauverocbe et quelques jours d'automne à Séval. Ce lieu leur était cher, et malgré la joie de retrouver leur famille à Paris, ce ne fut pas sans effori qu'ils s'arrachèrent d'une retraite consacrée par leurs souvenirs.

Le mariage du marquis n'étonna personne ; les uns l'approuvèrent, les autres prédirent avec dédain qu'il se repentirait de cette excentricité, qu'il serait délaissé de tous les gens raisonnables, que c'était une existence effacée, manquée. La marquise faillit souffrir un peu de ces propos. Madame d'Arglade poursuivait Diane, Caroline et leurs époux de sa haine ; mais tout tomba à la révolution de février, et on pensa à bien autre chose! La marquise eut grand'peur et crut devoir se réfugier à Séval, où elle trouva le bonheur quand même. Le marquis, au moment de faire paraître son livre anonyme , remit la publication à des temps plus calmes. Il ne voulut pas frapper sur les vaincus du jour. Heureux par l'amour et la famille, il est peu pressé de connaître la gloire.

aujourd'hui la vieille marquise n'est plus. Débile de corps et trop active d'esprit , ses jours étsdent comptés. Elle s'est éteinte au milieu de ses en&nts et petits-enfantp^ les bénissant tous sans croire qu'elle les quittait, se sentant faible, mais ayant dans l'esprif du nerf et de la bonté jusqu'à la dernière heure, el faisant des projets comme la plupart des mourants, pour Vannée prochaine !

Le duc a beaucoup grossi dans la prospérité; mais 9 est toujours aimable, beau et assez ingambe. Il vit dans un grand luxe, mais sans prodigalité, et se remettant de tout à sa femme, qui le gouverne et le maintient sage avec un rare esprit de conduite et une admimbie finesse dans les gâteries de la passion proclamée. Nous ne voudrions pas jurer qu'il n'ait jamais pensé à la tromper; mais elle a su déjouer les &ntaisies sans qu'il s'en aperçût, et son triomphe, qui dure encore, prouve une fois de plus qu'il y a quelquefois assez d'art et de force dans le cerveau d'une fillette de seize ans pour régler au mieux la destinée d'un professeur de scélératesse. Le duc, admiraldement bon et assez faible, trouve plus de charme qu'on ne croit à ne plus ourdir de savantes perfidies contre le beau sexe et à s* endormir, sans remords nouveaux, sur l'oreiller du bien-être.

Le marquis et la nouvelle marquise de ViUemer passent maintenant huit mois de l'année à Séval, toujours occupés, on ne peut dire l'un de l'autre, puisqu'ils se sont identifiés Tun à l'autre au point de

penser ensemble et de se répondre avant de s*étre questionnés, mais de Féducation de leurs enfants, tous remarquables d'intelligence et de charme. M. de G... est mort. Madame de G... a été oubliée. Didier a été reconnu par le marquis pour un de se^ enfants. Caroline ne se rappelle plus qu'elle n*est pa^ sa mère.

Madame Heudebert est fixée à Séval. Tous ses enfants sont élevés par les soins du marquis et de Caroline. Les fils du duc, plus gâtés, sont moins intelligents et moins bien portants ; mais ils sont aimables et pleins de grâces précoces. Le duc est excellent père et s'étonne, à tort, d'avoir déjà de si grands enfants.

Les Peyraque ont été comblés. On est retourné les voir l'année dernière, et cette fois on a gravi , par un beau soleil levant , la cime argentée du Mezenc. On a voulu revoir aussi la pauvre cabane où, en dépit des largesses du marquis , rien n'a été changé en mieux ; mais le père a acheté de la terre, et on se croit riche. Caroline s'est assise avec bonheur sous l'âtre misérable où elle a vu à ses pieds pour la première fois l'homme avec qui elle eût partagé sans effroi une hutte dans les Cévennes et l'oubli du monde entier*

Nohant, 30 a?ril 1860.

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