SUITE DE LA LETTRE A MADAME HEUDEBERT
Je reprends ma lettre qu'hier soir le sommeil m'a forcée d'interrompre, et comme il n'est que neuf heures et que je ne vois pas la marquise avant raidi, j'ai tout le temps de compléter les détails qui doivent te mettre au courctnt de ma situation.
Mais il me semble que jc t'ai assez dépeint, le marquis, et que tu peux très-bien te le représenter. Pour répondre à toutes tes questions, je vais te dire comment se passent mes journées.
La première quinzaine a été un peu dure , je te Pavoue mainv3nant que j*ai obtenu une modification bien nécessaire. Tu sais combien j'ai besoin de mouvement, et comme depuis six ans j'avais une vie active; mais ici^ hélas 1 point de maison à ranger et à parcourir cent fois le jour du haut en bas, point d'enfant à promener et à faire jouer, pas même un chien avec qui l'on puisse courir sous prétexte de l'amuser. La marquise a horreur des bêtes ; elle ne sort qu'une ou deux fois par semaine pour monter et descendre en voiture l'avenue des Champs-Elysées. Elle appelle cela faire de l'exercice. Infirme et ne pouvant monter les escaliers que sur les bras d'un domestique, chose qu'elle redoute assez parce qu'une fois on l'a laissée tomber, elle ne rend pas de visites. Sa vie se passe à en recevoir. Toute l'activité, toute la sève de son existence est dans sa tête et beaucoup dans sa parole : elle parle remarquablement bien et elle le sait ; mais elle n'en tire pas de vanité puérile, et songe moins à se faire écouter qu'à épancher les idées et les sentiments qui l'agitent.
C'est, tu le vois, une nature énergique et d'une singulière ardeur d'opinions sur toutes choses, même sur celles qui me semblent à moi fort indifférentes. Elle n'a jamais dû être heureuse, elle en cherche trop
long, et vivre avec elle sans désemparer est une fatigue, en dépit du grand attrait qu'elle exerce. Se» mains oont parfaitement oisives : elle a pourtant la vu« perçante et les doigts encore agiles, car elle joue assez bien du piano; mais elle dédaigne tout ce qui distrait de la causerie et ne m'a encore demandé ni lecture ni musique. Elle dit qu'elle tient mes talents en réserve pour la campagne, où elle se trouve moins entourée et où nous devons aller dans deux mois. J'aspire beaucoup à cette campagne, car ici la vie pbysique est par trop supprimée. Et puis cette bonne marquise a l'habitude de vivre dans une température de Sénégal ; en outre elle se couvre de parfums, et son appartement est rempli des fleurs les plus violentes; c'est fort beau à voir, mais l'absence d'air rend cela b;en dur à respirer.
Par-dessus le marché, il faut être oisive comme elle. J'ai essayé dans le commencement de broder à ses côtés; j'ai vu bien vite que cela lui portait sur les nerfs. Elle me demandait si j'étais à la journée, si ce que je faisais était bien pressé, bien utile, et elle me dérangeait dix fois sans autre motif que celui de voir abandonner cet ouvrage qui l'agaçait. Enfin j'ai dû y renoncer, elle en serait tombée malade. Elle m'en a su gré, et afin de m'ôter le droit de faire un nouvel essai, elle m'a dit sa façon de penser naïvement. Elle prétend que les femmes qui occupent leurs mains et leurs yeux à ces travaux d'aiguille y mettent beaucoup plus de l.?.ur esprit qu'elles ne veulent se l'avouer à elles-
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mêmes. G*estt selon elle, mie façon de s'abrutir pour se soustraire à rennm d'exister. Elle ne comprend 3ela que pour les malheureuses et les prisonnières. Et puis elle m'a doré la pilule en ajoutant que cela me donnait l'air d'une femme de chambre, et qu'elle vou« lait que pou? tous les gens qu'elle reçoit je fusse sa compagne et son amie. Elle me pousse donc à la causerie et m'interpelle souvent pour me forcer à montrer mon esprit, ce que je me garde bien de faire, car je ne m'en sens pas du tout quand on me regarde et quand on m'écoute.
Je Cads pourtant bien tout ce que je peux pour remuer, et je regrette beaucoup que ma vieille amie, puisque amie il y a, ne consente pas à recevoir de moi le plus petit service ; mais loin de là, elle sonne sa femme de chambre pour ramasser son mouchoir si je ne me précipite pas pour le saisir, et encore me reproche-t-elle de me trop dévouer sans s'apercevob que je souffre de n'avoir aucun dévouement à exercer.
Tu te demandes dès lors pourquoi elle m'a priis k son service ; je vais te le dire : elle ne reçoit pas avant quatre heures, et jusque-là, c'est-à-dire aussitôt que le marquis la quitte, elle écoute la lecture des jour* aaux et fait sa correspondance ; c'est donc moi qui lis et écris pour elle. Pourquoi elle ne lit pas et n'écrit pas elle-même, je n'en sais rien, car elle en est 'brt ca pabie. Je crois deviner que la solitude lui est odieuse, et qu'il lui est impossible de réagir par une occupa-
tion quelconque contre l'effroi qu'elle lui inspire. Certainen?ent il y a en elle quelque chose de bizarre qui ne parait pas, mais qui existe au fond de son cœur ou de son cerveau. C'est peut-être une organisation un peu faussée par l'abus des relations extérieures. On ne lui aura pas appris à s'occuper, et peut-être ne peut-elle même pas penser quand elle est seule.
Il est certain que quand j'entre chez elle à midi sonnant, je la trouve toute différente de ce que je l'ai laissée la veille au milieu de son salon. Elle semble Tieîllir de dix ans chaque nuit. Je sais que ses femmes fui font une longue toilette durant laquelle elle ne leur adresse pas la parole, car elle est fort dédaigneuse des gens dont le langage est vulgaire. Elle s'ennuie tellement de la présence de ces pauvres filles (peut-être aussi a-t-elle des insonmies où elle s'ennuie d'une façon désespérée), qu'elle est comme à demi morte et d'une pâleur effrayante quand je l'aborde; mais au bout de dix mmutes il n'y parait plus, elle s'éveille, s'excite, et quand le marquis arrive, elle a déjà rajeuni les dix ans de la nuit.
La correspondance, dont je ne dois rien te dire, bien qu'elle n'ait rien de secret, n'est nullement une nécessité de position ni d'intérêts. C'est un besoin qu'elle éprouve de causer avec ses amis absents. C'est dit-elle, une manière de parler, d'échanger ses idées« qui varie le seul plaisir qu'elle connaisse, celui d'être en communication continuelle avec l'esprit d'autrui.
Soit I ce ne serait pas mon goût, si j'avais des loisirt
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à moi. Je ne me plairais qu'avec ceux que j^aime, et certainement la marquise ne peut pas aimer beaucoup les quarante ou cinquante personnes auxquelles elle écrit, et les deux ou trois cents qu'elle reçoit chaque semaine.
Mais il ne s'agit pas de mon goût, et je ne veux pas faire la critique de la personne à laquelle j'ai donné ma liberté. Ce serait lâche, car, après tout, si je n'es« limais ni ne respectais cette personne, je serais libre le me présenter ailleurs. D'ailleurs, en supposant que mon respect et mon estime fussent attristés par quelque travers à supporter, comme partout je rencontrerais des travers et probablement de pires, je ne vois pas pourquoi je regarderais à la loupe ceux que je veux subir gaiement et philosophiquement. Donc, chère sœur, s'il m'arrive de blâmer ou de railler quelqu'un ou quelque chose d'ici, prends que cela m'échappe dans la conversation, et que je ne veux pas m'observer avec toi; mais sois sûre que rien ne m'affecte et ne me crée de souflfrances réelles.
Le fond de tout cela, c'est qu'il y a dans l'âme de la marquise quelque chose de fort, de chaud, de sincère par conséquent, qui m'attache véritablement à elle et qui me fait accepter sans aucune répugnance le soin de la distraire et de l'égayer. Je sais très-bien, quoi qu'elle en dise, que je suis auprès d'elle quelque chose de bien pis qu'une suivante : je suis une esclave; mais je le suis de par ma volonté, et dès lors je me sens libre connue l'air dans ma conscience. Qu'y a-t-U
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de plus libre que Tesprit d'un captif ou d'un prosciit pour sa foi?
Je n'avais pas réfléchi à tout cela quand je t'ai quittée, ma sœur ; je croyais véritablement que j'aurai» beaucoup à souffrir. £h bien 1 j'y ai réfléchi à présent, et sauf le manque d'exercice, qui est une chose toute physique, je n'ai pas du tout souffert. Cette petite soufirance m'est épargnée désormais, ne t'en tourmente pas. J'ai été forcée de l'avouer. Dès lors on me laisse dormir d'assez bonne heure, et je peux marcher le matin dans le jardin de l'hôtel, qui n'est pas grand, mais où je réussis à faire beaucoup de chemin, tout en pensant à toi et à nos vastes campagnes, où je me figure être encore avec les enfants autour de nous; c'est un bon rêve qui me fait du bien.
Mais je m'aperçois que je ne t'ai encore rien dit de M. le duc; je passe à ce chapitre.
11 n'y a pas plus de trois jours que je l'ai enfin aperçu. Je t'avoue que je n'en étais pas fort impatiente. Je ne peux pas me défendre d'un sentiment d'horreur pour cet homme, qui a ruiné sa mère, et qui, dit-on, est orné de tous les vices. Eh bien ! ma surprise a été très-grande, et si mon aversion pour son caractère persiste, je suis forcée de dire que sa personne ne m'est point antipathique, conmie je me l'étais représentée.
Dans ma frayeur, je lui supposais des griffes et des cornes. Voici pourtant comment j'ai abordé c^. démon sans le connsdtre. Il faut te dire que rien
l^l^ LB MARQUIS DB VILLBMBR.
dsoit pas souffrir le duc, et c'est elle qui m'a appns tout le mal que j'en sais. Un instinct de réaction contre la sympathie qu'il m'avait inspirée me fit sans doute choisir de préférence l'entretien de cette dame.
— Eh bienl me dit-elle, comme si elle eût deviné ce qui se passait en moi, et en regardant le duc, qui tenait la conversation auprès de sa mère : — Vous l'avez enfin vu, Venfant chèrif Qu'est-ce que vous ei dites?
— Il est aimable et beau, et c'est ce qui, à mes yeux, le condamne davantage.
— Oui, n'est-ce pas? C'est, à coup sûr, une belle organisation , et il est incroyable qu'il soit encore aussi bien et aussi spirituel après la vie qu'il a menée; mais n'allez pas vous y fier! C'est l'être le plus corrompu qui existe, et il est parfaitement capable de faire le bon apôtre avec vous pour vous compromettre.
— Moi? Oh 1 que non. L'humilité de ma position me préservera de son attention.
— Nullement. Vous verrez! Je ne vous dirai pas que votre mérite prévaudra sur votre position, bien que cela soit évident pour tout le monde; mais il lui sufSra que vous soyez honnête pour qu'il souhaite de vous égarer,
— Ne cherchez pas à m'effrayer; je ne resterais pas une heure ici, madame, si je croyais y être outragée.
— Non, non, ce n'est pas là ce qu'il faut craindre.
£uis dédtflé à sauver rhooâeur de la lamille, et vous ne pouvez pas vous y opposer.
— Je m'y oppose; vous ne me devez pas ce sacnfce : nous ne portons pas le même nom.
— Nous ttOfames les fils de la même mère, et je m reux pas qu'elle meure de honte et de obagrin ea vous royant insolvaUe.
— Pas plus que ma mère, je ne veux d'une telle iionte. le me marierai.
— Pour de l'argent? Aux yeux de notre mère et aux miens tout autant qu'aux vôtres, mon firère, ce serait pire, vous le savez bien I
— Eh bien I j'accepterai une place.
— Pire, toujours pire I
— Non, il n'y a rien de pire pour moi que la douleur de vous ruiner.
— Je ne serai pas ruiné.
— Enfin ne puîs-je savoir le diifire de mes dettes?
— C'est inutile ; il me sulBt que vous m'ayez donné votre parole de n'en avoir pas qui soient inccmnuesau notaire chargé de votre liquidation. Je vous ai demandé seulement de vouloir bien jeter les yeux sur quelquesuns de ces papiers pour en vérifier, s'il se peut, l'exactitude. Vous l'avez constatée ; il suffit, le reste ne vous regarde pas.
Le duc froissa les papiers avec col^, marcha à grands pas dans la chambre, sans pouvoir trouver un seul mot qui peignît la détœsse de son esprit Puis il alluma un cigare qu'il ne fuma pas, se jeta dans un
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fauteuil et devint fort pâle. Le marquis comprit ce que «Miffrait son orgueil, peut-^tre sa eonstâence.
— Galmez^ous, lui dft-iL Je resseï» votre douleur; nEials je la crois bonne et je comple sur Tavenk. Oubliez le service que je rends à ma mère encore plus fo^k vous, mais n'oulriiez pas que ce qui me reste est ft elle seule désormais. Songez que nous pouvons avoir le bonheur de b conserver longtemps, et qu'il ne &ut pas qu'elle soufire. idieu, je vous reverrai dans une heure pour régler les <lemî«rs détails.
— Oui, oui, laissez-moi seul, répondit le due; vous voyez qu'en ce moment il m'est impossible de vous dire un mot.
Dès que le marquis fut sorti, le duc sonna, fit défendre sa porte et recommença à marcher dans sa chambre avec une agitation désespérée. II subissait à cette heur&-là l'inévitable si suprême crise de sa destinée. Dans aucun autre de ses désastres, il ne s'était vu si coupable et ne s'était senti si affecté.
Jusque-là en effet, il avait mangé sa propre fortune avec l'âpre insouciance que donne le sentiment de ne nuire qu'à soi-même. 11 avait pour ainsi dire usé d'ui. droit. Puis, moitié à son insu, à force d'entamer lê capital maternel, il l'avait dévoré, s'^ndurdssant peu à peu à rhmniliation de laisser peser sur son frère le devoir de soutenir leur mère de ses propras resources. Disons tout ce qui pouvait jusque-là excuser le duc. Il avait été affreusement gâté. 11 y avait eu pour loi dans le cœur maternel une préférence bien miar-
quée. La nature aussi avait été partialf^ envers lui. Plus grand, plus beau, plus fort, plus brillant, plus actif en apparence que son frère, plus expansif, plus caressant, dès l'enfance il avait paru à tout le inonda le mieux doué et le plus aimable. Longtemps chétif et taciturne, le marquis n'avait montré de passion que pour l'étude, et ce qui eût semblé un grand avantage chez un plébéien fut considéré comme une bizarrerie chez un homme de qualité. Cette aptitude fut donc combattue plutôt qu'encouragée, et c'est pour cela précisément qu'elle devint une passion : passion absorbante et dès lors sans épanchement, qui développa dans l'âme du jeune homme une vive sensibilité intérieure et un enthousiasme d'autant plus ardent qu'il était renfermé. Le marquis était infiniment plus aimant que son frère et passait pour un homme froid, tandis que le duc, essentiellement bienveillant et communicatif, passa longtemps pour une âme de feu, sane aimer exclusivement personne.
Cette fougue de tempérament qui avait donné le change, le duc la tenait de son père, et, dans ses premières années, la vivacité de ses manières avait inquiété la marquise. Nous avons dit qu'après la mor^ de son second mari elle avait été fort exaltée, et que, pendant près d'une année, elle avait redouté la vue de ses enfants. Lorsque cette maladie morale fit place aux sentiments de la nature, son premier mouvement fut de serrer dans ses bras le fils de l'époux aimé. Celui-ci, étonné et comme efirayé de l'impétuosité des
caresses dont il avait perdu le souvenir, se mit à pleurer sans savoir pourquoi. C'était peut-être le vague reproche de l'instinct froissé par Vabandon. Le difc, plus âgé de trois ans, mais plus facile à distraire, ne s'était aperçu de rien. Il répondit par des b^iisers aux kiisers de sa mère, et la pauvre femme s'imagina que celui-là avait hérité de son cœur, tandis que le marquis n'avait hérité, selon elle, que de son grand-père paternel, un vieux savant passablement maniaque. Le duc fut donc préféré en secret, non pas mieux choyé, car la marquise avait un grand fonds d'équité religieuse, mais plus caressé, parce que, pensait-elle, lui seul sentait le prix d'une caresse.
Urbain (le marquis) sentit cette préférence, et il en souffrit; mais il ne se permit jamais de s'en plaindre, et, jugeant peut-être déjà son frère, il ne voulut pas lutter avec lui sur ce terrain frivole.
Avec le temps, la marquise reconnut bien qu'elle s'était trompée, et qu'il fallait juger les sentiments par des actes plus que par des paroles; mais l'habitude de gâter son enfant prodigue était prise, et à cette habitude se joignit bientôt celle d'une tendre pitié pour des égarements qui semblaient devoir mener ce prodigue à sa perte. Ces égarements ne prenaient pourtant pas leur source dans une âme perverse. Vanité d'abord, ivresse ensuite, enfin déperdition d'énergie et tyrannie du vice, voilà en trois mots l'histoire de cet homme charmant sans exquisite, bon sans grandeur d'âme, sceptique sans athéisme. A l'âge où nous le
décrivons, il «'était fait en lui un grand vid« à la place de la conscience, et pourtant c'était plutôt une conscience absente que morte. Il y avait encore des re* tours, des combats, plus rares et plus courts que dans la jeunesse, mais peut-être plus énergiques, et celui qui se livrait en lui cette fois était si crueU qu'il mit & plusieurs reprises la main sur une de ses armes de luxe, comme s'il eût été poursuivi par le spectre du suicide; maïs il pensa à sa mèr^, repoussa et enJbrmd les armes, et 6e prit la tête à deui^ mains, craignant de devenir fou.
Il avait toujours regardé Tai^eat comnae rien. Sa mère, par ses théories de noble désintéressement, l'avait aidé à glisser de là sur la pente du sophisme. Il avait pourtant compris qu'en ruinant sa mère, il avait dépassé son droit. U s'était étourdi, il avait été jusqu'au bout en se promettant de s'arrêter devant la fortune de son frère, et puis il l'avait entamée notablement, cette fortune ; mais la vérité est qu'il ne l'ar vait pas fait scienmient; que par délicatesse le marquis n'avait pas compté avec lui pour des choses de détail, et que, sans la nécessité de préserver ce qui lui restait par un appel à son honneur, il ne lui en eût Jamais parlé . Le duc ne se sentait donc pas coupable d'égo&me prémédité, et il avait fait sincèrement de vifs reproches à Urbain pour ne l'avoir pas averti p^.us tôt. U voyai/ enfin les abîmes ouverts par son désordre et son incurie; il était mortellement humilié d'avoir porté un très-^rand préjudice à l'avenir de son frère, et da
]i*avoir aucun moyen de réparer ses fautes sans attenter à l'austérité de certains principes que sa mère et son éducation lui imposai^it.
La faute était pourtant moins grave que celle d'avoir dépouillé sa propre mère; mais elle n'apparaissait pas ainsi au duc. Il lui avait toujours semblé que ce qui était à sa mère était à lui, tandis qu'avec son firère la fierté lui rappelait la notion du tien et du mien. £t puis, faut-il le dire? s'il n'y avait pas d'aversion impie entre deux frères si différents, il y avait au moins absence de confiance et de sympathie. La vie de l'un était une étemelle protestation contre celle de l'autre. Urbain avait fait de grands efforts intérieurs pour que la voix de la nature fût en lui celle de l'amitié. Gaétan n'en avait fait aucun ; se fiant à l'absence de fiel qui le caractérisait, il s'était cru permis de railler l'austérité du marquis, lis étaient donc ensemble, la plupart du temps, sur le pied d'un blâme délicatement contenu chez l'un, et d'un persiflage doucement révolté chez l'autre.
— Eh bien I s'écria le duc en voyant rentrer le marquis, c'est donc un fait accompli? Je vois à votre figure que vous venez de signer I
— Oui, mon frère, répondit Urbain ; tout est; arrangé, et il vous reste douze mille livres de rente que je n'ai pas permis que l'on fit entrer dans la liquidation.
— Il me reste?... reprit Gaëlan en le regardant en face : noni vous me trompez, il ne me reste rien ; c'est vous qui, Siprhs m'avoir libéré, me faites une pension 1
— Eh bien I oui, répondit le marquis, car aussi bien il vous faudrait apprendre d'un jour à Tautre que vous n'êtes pas libre d'en aliéner le capital.
Le duc, qui n'avait encore pris aucun parti, fit craquer ses mains en les pressant l'une contre l'autre et retomba dans son mutisme. Le marquis fit un efibrt pour vaincre sa réserve habituelle, s'assit près de fîaëtan, et, prenant ces mains crispées qui ne pouvaient se décider à se tendre vers lui : — Mon ami, lui dit-il, vous avez trop de hauteur avec moi. Est-ce que vous n'eussiez pas fait pour moi ce que je fais pour vous?
Le duc sentit son orgueil se briser. Il fondit en larmes. — NonI dit-il en serrant avec énergie les luains de son frère. Je n'aurais pas su, je n'aurais jamais pu le faire, puisque ma destinée est de nuire, et que je n'aurai jamais le bonheur de sauver personne, moil
— Vous convenez au moins que c'est un bonheur, reprit Urbain. Considérez -moi donc comme votre obligé, et rendez-moi votre amitié, qui semble s'éteindre dans cette blessure.
— Urbain I s'écria le duc, lu parles de mon amitié... Ce serait le moment de te remercier par des protestations, et je ne le fais pas I Je ne tomberai jamais assez bas pour me réfugier dans l'hypocrisie. Sais-tu, mon firère, que je t'ai toujours fort mal aimé?
— Je le sais, et je me l'explique par la dinérence de nos gobts, de notre organisation ; mais le moment n'est-il pas venu Je s'aimer mieux?
.— Ah I le moment est affreux pour cela I c'est le moment de ton triomphe et de mon abaissement. Dismoi que, sans ma mère, tu m'aurais laissé succomber l Oui, voilà ce qu'il faut me dire, et je pourrai te pardonner ce que tu fais.
— Ne te l'ai-je pas déjà dit?
— Dis-le-moi encore 1... Tu hésites?... Alors c'est une question d'honneur?...
— Oui, c'est cela, une question d'honneur.
— Et tu n'exiges pas que je t'aime aujourd'hui mieux que les autres jours?
— Je sais, reprit le marquis tristement, que par moi-même je ne suis pas fait pour être aimé?
Le duc se sentit tout à fait vaincu ; il se jeta dans le^ bras de son frère. — Tiens! s'écria-t-il, pardonne-moi. Tu vaux mieux que moi, je t'estime, je t'admire, je te vénère presque; je sais, je sens que tu es mon meil- •eur ami. Mon Dieu I qu'est-ce que je pourrai faire pour toi? Aimes-tu une femme? Faut-il tuer son mari? Veux-tu que j'aille te cherchei -*n Chine quelque manuscrit précieux, dans quelqu-. cagode, au risque de la cangue et autres douceurs?
— Tu ne songes qu'à t'acquicter, Gaétan! Si tu m'aimais seulement un peu, nous serions déjà ceni fois quittes.
— Eh bien! je 't'aime de toute mon âme, répondit le duc avec force en l'embrassant, et tu vois, je pleure comme un enfant. Voyons, estime-moi un peu à ton tour. Je me corrigerai, je suis encore jeune, que
rliaUel A trente-^ix ans, on n'est pas perdu! on n'est qa'un peu usé. Je me rangerai... d'autant plus qu'il le faut! Eh bien! tant mieux I Je me referai une santé, une jeunesse. J'irai passer l'été arec ma mère et toi à la campagne; je vous raconterai des histoires, je vous ferai encore rire. Allons I aide-mcH donc à faire des projets, soutien^moi, relève-moi ^ console^noi, car, en fin de compte, je ne sais où j'en suis et me sens bien malheureux!
Le marquis avait déjà remarqué, sans en avoir l'air, la disparition des armes qui se trouvaient en vue une heure auparavant. Il avait d'ailleurs lu sur le visage de son frère rborrible crise qu'il venait de subir. Il savait que son courage moral n'allait pas au delà de certaines épreuves. — Habille-toi , lui dit-il , et viens déjeuner avec moi. Nous causerons, nous ferons des châteaux en Espagne. Qui sait si je ne te prouverai paF que, dans certaines situations, on commence à être ricfae le jour où l'on devient pauvret
Le marquis emmena son frère au bois de Boulogne, lequel, à cette époque, n'était pas un jardin anglais splendide, mais un charmant bosquet plein d'ombre et de rêverie. On était aux premiers jours d'avril, U
temps était magnifique^ les fourrés se tapissaient de violettes, et mille folles mésanges babillaient autour des premiers bourgeons, tandis que les papill<ms cik*on des premiers beaux jours semblaient, par leur forme, I^r couleur et leur toI mdécîs, des feuilles nouvelles balancées par le vent.
Le marquis était ordinairement censé manger ebea lui. En réalité, il ne mangeait pas, dans Tacception gastronomique du mot. 11 se faisait servir quelque mets fort simple qu'il avalait à la hâte, sans quitter des yeux le livre posé à côté de lui. Cette habitude de frugalité allait se concilier fort à propos avec la loi d'une stricte économie, car, pour que la table de sa mère eontinuftt à être servie avec une certaine recherche, il ne fedlait pas que la sienne se permit désormais le moindre superflu.
Non-seulement jaloux de cacher cette situation à son fir^e, mais craignant encore de l'attrister par l'aus* térité habituelle de son intérieur, il le mena dans un pavill(Hi du Bois et commanda un repas confortable en se disant qu'il achèterait quelques livres de moins et fréquenterait au besoin les bibliothèques publiques, ni plus ni moins qu'un pauvre érudit Le marquis ne le sentait nullement attristé ou effrayé d'une série de petits sacrifices. Il ne songeait même pas à sa délicate santé, qui réclamait un peu de bien-être dans la vie sédentaire, il se sentait heureux d'avoir rompu la glace et de pouvoir espérer la confiance et l'affection de Gaétan. Celui-ci, qui était toujours pâle et nerveu-
CO 'B MARQUIS DE VILLBMBiO.
sement préoccupé, se remit peu à peu à l'air printanier qui entrait librement par la fenêtre ouverte. Le repas rétablit l'équilibre dans ses facultés, car c'était une nature robuste , incapable de privations, et sa mère, qui avait une certaine prétention d'être alliée à l'ex- famille régnante, disait avec quelque vanité que le duc avait le bel appétit des Bourbons.
Au bout d'une heure, le duc fut charmant avec son frère, c'est-à-dire qu'il fut avec lui, pour la première fois de sa vie , aussi aimable et aussi abandonné qu'il l'était avec tout !e monde. Ces deux hommes s'étaient peut-être quelquefois devinés, mais sans jamais se bien comprendre, et à coup sûr ils ne s'étaient jamais interrogés ouvertement. Le marquis y avait mis de b discrétion, le duc de l'indifférence. En ce moment, le duc éprouva véritablement le besoin de connaître rhomme qui venait de sauver son honneur et qui assurait son avenir. Il le questionna avec cet abandon qui n'avait jamais existé entre eux.
— Explique-moi ton bonheur, lui dit-il, car tu es heureux , toi ; du moins je ne t'ai jamais entendu te plaindre.
Le marquis lui fit une réponse qui l'étonna beaucoup. — Je ne peux t'expliquer mon courage , lui dit-il, que par mon dévouement à ma mère et par mon amour pour l'étude, car du bonheur, je n'en ai jamais eu et n'en aurai jamais. Ce n'est peut-être pas là ce qu'il faudrait te dire pour te rattacher à la vie tranquille et retirée ; mais je me ferais un crime de
n'être pas sincère avec toi, et je ne ferai d'ailleurs jamais le pédant de vertu, bien que tu m'aies un peu accusé de ce travers.
— C'est vrai, j'avais bien tort, je le vois! Mais comment et pourquoi es-tu malheureux , mon pauvre frère? Peux-tu me le dire?
— Je ne peux pas te le dire, mais je veux te le confier. J'ai aimé I
— Toi? tu as aimé une femme? Quand cela donc?
— Il y a déjà longtemps, et je l'ai aimée longtemps.
— Et tu ne l'aimes plus?
— Elle n'est plus.
— C'était une femme mariée?
— Précisément, et son mari vît encore. Tu permets que je ne la nomme pas.
— Ce serait tout à fait inutile; mais... tu t'en consoleras, n'est-ce pas?
— Je n'en sais absolument rien. Jusqu'à présent, je n'ai point réussi.
— Il n'y a pas longtemps qu'elle est morte?
— Trois ans.
— Elle t'aimait donc beaucoup?
— Non!
— Comment , non ?
— Elle m'aimait autant que peut aimer une femm^ qui ne doit ni ne veut rompre avec son mari.
— Bahl ce n'est pas là une raison I au contraire, les obstacles stimulent la passion.
at LB MARQUIS DB YILLBMBR.
— Et ils Fusent! Elle était lasse de tromper et par conséquent de souf&ir. La seule crainte de me deset* pérer rempéchait de rompre avec moi. fai beaueouf manqué de courage, elle est morte à la peine... d par ma faute I
— Mais non! mais non I Que t'imagines-tu là pour te tourmenter?...
— Je n'imagine rien , et ma douleur est sans ressources comme ma faute sans excuse. Tu vas voir. Dans un de ces accès de passion où l'on voudrait , en dépit de Dieu et des hommes, s'approprier à jamaif l'objet aimé , je Tai rendue mère. Elle m'a donné un fils que j'ai sauvé, caché, et qui existe; mais elle, voulant ne pas faire naître de soupçons, elle a reparu dans le monde dès le lendemain de sa délivrance. Elle y était belle et animée ; eUe parlait et marchait malgré la fièvre : vingt-quatre heures après, eHe était mortel Personne n'a jamais rien su. Elle passait pour ia personne la plus rigide...
•— Je sais qui c'est I Madame de G...
— Oui! toi seul an monde possèdes ce secret.
— Oh I sois tranquille I ma mère elle-même ne se doute pas?...
- Ma mère ne se doute de rien.
Le duc garda un instant le silence, puis il dit en soupirant : — Pauvre frère 1 cet en&nt qui existe et que tu chéris probaUement...
— Certes I
— Je l'ai ruiné aussi, celui-iàl
LB IfARQUIB DB YILLEMBR. tt
— Qu'importe? qu'il ait de qud apprendre à tra- VBÎQer , & être un homme , c'est tout iie ipie je désire bour lui. Je ne peux jamais k recom!a!lFeostessSiiement, et pemdant quelques années je ne yeeoi pas ie rappFOC^r de moi. Il est très^fréle; je le &is élever à k campagne, chez des paysans. Il Êiut qu'il œcpiière la force physique qui m'a toujours manqué, et dont l'absence a peut-être déterminé chez moi le manque de force morale. Puis à la dernière heone, M. de 6..., sur un mot imprudent du médecin, a eule^upçon de la vérité. On ne doit pas Toir de longtemps auprès de moi un enfant dont l'âge coïnciderait avec ie funestp événement. Tu vois, Gaétan, je ne suis pas, je ne peux pas être heureux?
— G'^ donc eette passion-là qui t'a empêché de te marier?
— Je ne me serais jamais mai*ié, je l'avais juré.
— Elh bien I à présent il &ut y songer.
— G'est toi qui me prêcherais le mariage!
— Mais oui , pourquoi pas? Le mariage n'est pas, comme tu le penses, l'objet de mon mépris* J*ai atfiché cette antipathie pour me dispenser de la peine de chercha femme dans FAge où j'aurais pu choisir. Quand j'ai été ruiné, cela est devenu plus hypothétique lia mère ne m'eût jamais permis d'accepter la fortune sans le nom, et n'ayant plus que mon nom, je ne pouvais plus prétendre qu'à la fortune. Tu sais que, tout détestable que je suis, je n'ai jamais voulu blesser les opinions de notre mère. J'ai donc vu déoroitre têt
«i LB MARQUIS DB VILLBMBR.
pidement mes chances, et à Theure qu'il est j'aurais la plus mauvaise opinion d'une fille ou d'une veuve tant soit peu riche ou née qui voudrait de moi. Je me persuaderais que, pour accepter un vaurien de mon espèce, elle devrait avoir quelque motif profondément ténébreux. Mais toi, Urbain, ta position est toute autre. J'ai rendu ton sort médiocre, pauvre peut-être! Cela n'ôte rien à ton mérite personnel; tout au contraire, il doit grandir aux yeux de quiconque connaîtra la cause de ta médiocrité. Il n'y a donc rien que de trèsprobable à ce qu'une jeune fille pure , noble et fortunée se prenne d'estime et d'affection pour toi. Il me semble même que lu n'as qu'à vuolire et à te montrer.
— Non , je ne sais me montrer qu'à mon désavantage. Le monde me paralyse, et ma renommée de savant me nuit plus qu'elle ne me sert. Le monde ne comprend pas qu'un homme né pour le monde ne le préfère pas à toutes choses. D'ailleurs, vois-tu, il m'est impossible de vouloir aimer, j'ai le cœur trop noir et trop lourd.
'— Pourquoi donc pleurer si longtemps une femme qui n'a pas su être heureuse de ton affection ?
— Je l'aimais, moil En elle, c'était peut-être mon amour que j'aimais. Je ne suis pas de ces natures vivaces qui refleurissent à la saison nouvelle. Toul creuse en moi d'une manière effrayante.
— 7\x lis trop, tu réfléchis trop !
— Peut-être I viens à la campagne, frère, tu me Tas promis, tu me secourras, te me feras du bien, veux-
tu 7 J'ai vraiment besoin d'un ami, je n'en ai pas. Une passion muette a absorbé ma vie. Ton affection me rajeunirait.
Le duc fut vivement touché de l'abandon naïf et doux de son frère. Il s'était attendu à des enseignements, à des conseils, à des consolations qui lui eussent fait la part de l'homme faible en présence de rhomme fort; au contraire c'était à lui qu'Urbain demandait de la force et de la pitié. Que ce fût de la part du marquis besoin réel ou délicatesse suprême, le duc était trop intelligent pour n'être pas frappé de ce changement de rôles. Il lui témoigna donc une vive affection, une tendre sollicitude, et après avoir causé toute l'après-midi en se promenant dans le bois, les deux frères prirent un fiacre pour aller dîner ensemble chez leur mère.
Depuis quelques jours, la marquise était assez troublée intérieurement. Elle avait craint la résistance d'Urbain quand il saurait le chifiGre des dettes de son frère. Quelque grande que fût son estime pour lui , elle n'avait pas prévu jusqu'où irait son désintéressement. N'ayant pas reçu sa visite dans cette matinée , elle devenait sérieusement inquiète, quand, au moment de se mettre à table, elle vit arriver ses deux fils. Elle trouva sur leurs visages un certain rayonsement de calme attendri qui d*abord lui fit deviner ce qui s'était passé; puis, comme il restait une visite qui tardait à s'en aller, et qu'elle ne pouvait les interroger, elle se dit avec effroi qu'elle se trompait,
fli LB MA&QUIS DB YLLLBMB&.
et que ni Tun ni Taatre ne comuiissaH la situation.
Mais quand on fut à table, elle remarqua qu'ils se tutoyaient Elle comprit tout , et la présence de Caroline et de ses gens l'empêchant d'exprimer son émotion, elle rffecta de la gaieté pour cacher sa joie, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient sur le sourire de ses joues flétries. CaroËne aperçut ces larmes en même temps que le marquis, et son regard inquiet s'adressa naïvement au sien , comme pour lui demander si la marquise cachait ime satisfaction ou une souffrance. Le marquis lui répondit de même pour rassurer sa sollicitude , et le duc , qui surprit ce muet et rapide dialogue, sourit avec une malice bienveillante. Ni Caroline ni le marquis ne donnèrent d'attention à ce sourire. Jl y avait trop de bonne foi dans la sympathie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Caroline conservait son aversion et sa mésestime pour le duc. Elle continuait à lai en vouloir d'être si aimable et de savoir paraître si bon. Elle pensait bien que madame de D... avait exagéré un peu sa per\'ersité ; mais, frappée malgré elle d'une crainte vague , elle évitait de le voir, et, placée en face de lui, elle s'efforçait d'ouWier sa figure. Au dessert , les gens étant sortis, l'entretien devint un peu plus intime. Caroline demanda timidement à la marquise si elle ne pensait pas que la pendule fût en retard.
— - Non, non, pas encore, chère enfant! répondit !i vieille dame avec bonté.
LB MARQUIS DE V.tLIEMB*. 07
Cardine comprit qu'dle devait rester jusqu'à ce cpi'on se levât de table.
— Ainsi , mes bons amis, dit la marquise en 6*adisessant à ses fils^ vous «vœ déjeuné tête à tâte au Bois?
— CkHnme Oreste et Pylade, répondit le duc, et vous ne sauriez vous imaginer, chère maman, comme il y faisait bon et beau! Et puis j'y ai fait une découverte délicieuse, c'est que j'avais un frère charmant I Oh I le mot vous semble frivx)Ie quand il s'agit de lui : eh bien I je ne l'entends pas dans un sens léger, moi, oe mot-là I La grâce de l'esprit est parfois cdle du oœur, et mon frère a ces deux grâces-là.
La marquise sourit encore, mais elle devint pensive, un nuage passa sur £on âme. — Gaétan aurait dû souffrir d'accepter le sacrifice de son frère, pensat-elle; il en prend trop bien son parti, il n'a peut- Atre plus de fierté I Mon Dieu, il serait perdu I
Urbain vit ce nuage et se hâta de le dissiper. — Moi, dit^il avec une douce gaieté en s'adressant à sa mère, je ne répondrai pas que mon frère est encore plus charmant que moi, c'est trop avéré; mais je dirai que j'ai fait aussi une découverte : c'est qu*il a un grand fonds de sérieux dans l'esprit, et un respec inaltérable pour tout oe qui est vrai. Oui, ajouta4-il en répondant instinctivement au regard profondément étonné de Caroline, il y a en lui une véritaUa candeur que personne ne soupçoone, et que je n'avait pas encore bien appréciée.
— Mes enfants, dît la marquise, vous me faites du bien de me parler ainsi Fun de l'autre ; vous chatouillez mon orgueil à l'endroit le plus sensible, et je suis plus que portée à croire que vous avez raison tous les deux.
— En ce qui me concerne, reprit le duc, vous pensez ainsi parce que vous êtes la meilleure des mères; mais vous êtes aveugle. Je ne vaux rien du tout, moi, et le sourire attristé de mademoiselle de Saint-Geneix dit assez que vous vous abusez aussi bien que mon frère.
— Moi, j'ai souri I s'écria Caroline stupéfaite; j'ai eu Tair attristé? J'aurais juré que je n'avais pas perdu de vue cette carafe, et que j'avais médité profondément sur la qualité du verre de Bohême.
— N'espérez pas nous faire croire, reprit Gaétan, que vos pensées sont toujours absorbées par les soins du ménage. Je crois qu'elles s'élèvent de beaucoup au-dessus de la région des carafes, et que vous jugez de très-haut les hommes et les choses.
— Je ne me permets de juger personne, monsieur le duc.
— Tant pis pour ceux qui ne sont pas dignes d'exercer votre jugement! Ils ne pourraient que ga gner à le connaîti'e, tout sévère qu'il pût être. Moi, par exemple, j'aime à être jugé par les femmes; j'aime mieux de leur bouche une franche condamnation que le silence du dédain ou de la méfiance. Je regarde les femmes comme les seuls êtres ca-
pables d'apprécier réellement nos défauts ou nos
— Mais, madame la marquise, dit Caroline eh s*adressant avec une détresse enjouée à madame de Villemer, dites donc à M. le duc que je n*ai pas du tout l'honneur de le connaître, et que je ne suis pas ici pour continuer dans ma tête les portraits de La Bruyère 1
— Chère enfant, répondit la marquise, vous êtes ici pour être ime sorte de fille adoptive, à qui tout est permis, parce qu'on la sait d'une exquise discrétion et d'une adorable modestie. Ne vous gênez donc pas pour répondre à monsieur mon fils, et ne vous inquiétez pas de ses taquineries amicales. 11 sait aussi bien que moi qui vous êtes, et jamais il ne s'écartera du respect qui vous est dû.
— Cette fois, mère, j'accepte le compliment, répondit le duc avec un accent de franchise entière. J'ai le plus profond respect pour toute femme pure, généreuse et dévouée, par conséquent pour mad^ moiselle de Saint-Geneix en particulier.
Caroline ne rougit pas et ne balbutia pas un remerciment de gouvernante prude. Elle regarda le duc entre les deux yeux, vit qu'il ne se moquait point d'elle, et lui répondit avec bienveillance :
— Pourquoi donc, monsieur le duc, ayant une si généreuse opinion de moi, supposez-vous que ]• me permette d'en avoir une mauvaise sur votre compte?
réflexions elle m'aurait amené, lorsque j'entendis une voix de femme qui chantait tout près de moi...
Gaétan chanta très>agréablement les paroles rustiques dont il avait fidèlement retenu i'air, et Caroline se mit à rire en se rappelant qu'elle avait chanté ce refrain de son pays avant d'apercevoir le duc dans le salon.
Le duc continua :
— Je m'éveillai alors, et mon rêve se dissipa complètement. 11 n'y avait plus de paille sur le parquet ; les sièges rebondis à jambes de bois n'étaient plus des filles de basse-cour en sabots; les candélabres élancés, plantés sur les postiches ventrues, n'étaient plus des femmes maigres en paniers. J'étais bien seul dans l'appartement éclairé, et j'avais bien ma connaissance ; mais j'entendais chanter un air villageois d'une façon toute rustique, toute vraie, toute charmante, avec une frîdcheur de timbre, dont, à coup sûr, le mien n'a pu vous donner aucune idée.tTiens I m'écriai-je intérieurement, une paysanne I une paysanne dans le salon de ma mère I» Je me tins coi, sans souffler, et la paysanne m'apparut. Elle passa deux fois devant moi, sans me voir, marchant vite et me frôlant presque de sa robe de soie gris de perle.
— Ah çà! dit la marquise, c'était donc Caroline?
— C'était uie inconnue, reprit le duc, ime singulière paysanne, vous en conviendrez, car elle était liabillée comme une personne modeste et du meilicur monde. Elle n'était coiffée que de scscheveui
d'ambre, une auréole superbe, et ne montrait m son bras ni son épaule; mais je voyais son cou de neige et sa main mignonne, son pied aussi, car elle n*avail pas de sabots.
Caroline, un peu ennuyée de la description de sa personne dans la bouche du Lovelace émérite, regarda le marquis conmie pour protester. Elle fut surprise de trouver une certaine anxiété sur sa figure, et il évita son regard avec une légère contraction du sourciL
Le duc, à qui rien n'échappait, poursuivit :
— Cette adorable apparition me firappa d'autant plus qu'elle résumait à mes yeux les deux types de ma vision évanouie, c'est-à-dire qu'elle conservait de l'un et de l'autre tout ce qui en fait le mérite : la noblesse des lignes et la firaîcheur des tons, la délicatesse des traits et l'éclat de la santé. C'était une reine et une bergère dans la même personne.
— Voilà un portrait qui n'est pas flatté, dit la marquise, mais qui, lancé à bout portant, manque peutitre de légèreté dans la main. Àh çàl mon fils, ne ieriez-vous pas encore un peu... surexcité?
— Vous m'avez ordonné de parler, reprit le duc. Si je parle trop... faites-moi taire.
— Nonl dit vivement Caroline, qui voyait une sorte de sécheresse soupçonneuse sur la physionomie du marquis, et qui tenait à ne pas laisser dans le vague la première entrevue avec le duc. Je ne reconnais pas l*original du portrait, et j'attends que M. le duc le fasse un peu parler.
— J*ai bonne mémoire et je n'inventerai rien, reprit-il. Entraîné par une sympathie subite, irrésistible, j'adressai la parole à cette demoiselle de campagne, Sa 70ix, son regard, ses réponses nettes, franches, son av de bonté, de vAritable innocence, l'innocence du cœur, me gagnèrent tellement que je lui exprimai mon estime et mon respect au bout de cinq minutes, comme si je l'avais connue toute ma vie, et me sentis jaloux de son estime, conmie si elle eût été ma propre sœur. Est-ce la vérité, cette fois, mademoiselle de Saint-Geneix?
— Je ne sais rien de vos sentiments intimes, monsieur le duc, répondit Caroline; mais je vous trouvai si afiable qu'il ne me vint pas à l'esprit que vous pouviez avoir le vin tendre, et que je fus très-reconnaissante de votre bienveillance. Je vois à présent qu'il faut en rabattre, et qu'il y avait un peu d'ironie dans tout cela.
— Et à quoi le voyez-vous, s'il vous plaît?
— À des exagérations d'éloges qui semblent chercher à exciter ma vanité; mais je me défends, monsieiu* le duc^ et peut^tre eût-il été plus généreux de votre part de ne pas commencer l'attaque avec une personne inoffensive et d'aussi mince étoffe que je le suis.
— Allons I dit le duc en ^ retournant vers son frère, qui 'paraissait réfléchir à .toute autre chose et qui cependant entendait tout, comme malgré lui; elle persiste l elle me soupçonne et regarde mon respect
7«t LB MA&QUIS DB YILLBMBK.
comme mie injure I Ah çà I marquis, tu lui as donc «lit du mal de moi?
— Je n*ai pas cette habitude-là» répordit le marquis avec la douceur de la vérité.
— Eh bien! reprit le duc, je sais qui m'a perdu dans l'esprit de mademoiselle de Saint-Geneix. C'est une vieille dame dont les cheveux gris tournent au bleu ardoise, et qui a les mains si maigres que tousles matins il faut chercher ses bagues dans les balayures. Elle a parlé de moi l'autre soir pendant im quart d'heure avec mademoiselle de Saint-Geneix, et quand j'ai cherché le bon regard qui m'avait rajeuni le cœur, je ne l'ai pas plus retrouvé que je ne le retrouve aujourd'hui. Vois, marquis, il n'y a pas moyen. Ah çàl pourquoi ne dis-tu plus rien, toi? Tu avais commencé mon éloge, et mademoiselle de Saint-Geneix a l'air d'avoirconfianceentoil Si turecommençaisunpeu?...
— Mes enfants, dit la marquise, vous reprendrez la discussion un autre jour ; j*ai à m'habiller et à vous •arler avant qu'on ne vienne nous distraire. La penlule retarde peut-être de quelques minutes...
— Je crois même qu'elle retarde beaucoup, dit Caroline en se levant. Et, laissant le duc et le marquis soutenir leur mère jusqu'à sj chambre, elle passa vite au salon. Elle s'attendait à 5 trouver du monde, car le dîner s'était prolongé un peu plus que de coutume; mais il n'y avait encore personne, et, au lieu de le parcourir en chantant, elle s'assit, pensive, auprès de la cheminée.
CaroHne, en dépit d'elle-même, commençait à troufer quelque chose de blessant dans sa situation. Elle avait cherché à s'étourdir sur l'espèce de domesticité héroïquement acceptée. Personne moins qu'elle n'était propre à cet effacement de la volonté. Elle se sentait choquée de l'attention obstinée ou affectée que lui accordait le duc d'Aléria, et elle se voyait contrainte à renfermer son impatience et son dédain — Ce n'est pas dans la pauvre maison de ma sœur, se disait-elle, que je serais condamnée à subir les compliments de ce personnage. Je les ferais cesser d'un mot. Il me traiterait de prude, cela m'importerait peu. On le chasserait, et tout serait dit. Ici je dois être enjouée et convenable comme une femme du monde, prendre tout par le côté léger, ne rien trouver d'offensant dans îa galanterie d'un homme perdu. Il faut que je de- 7ine la science des femmes rompues à ce manège ; si je suis brusque comme ma franchise me porte à rétre, 1^ duc prendra du dépit, il me calomniera pour se venger, peut-être pour me faire chasser. Chasser! oui, dans ma position, on peut être surpris par une machination et se voir congédiée sans plus de façon qu'un domestique. Voilà les dangers et les outrages auxquels je suis exposée. J'ai eu tort de venir ici.
16 LB MARQUIS DB TlLLBMBll.
Madame d'Arglade né m avait pas parlé de ce duc, et 3 'ai cru possible une chose qui ne l'est pas. »
Caroline n'était pas un esprit irrésolu. !)ès que la pensée de se retirer lui fut venue, elle se mit tout de suite à chercher le moyen de faire vivre sa sœur. Elle avait reçu des avances de la marquise, il hii faudrait trouver ailleurs d'autres avances pour les restituer, si les manières du duc ne lui permettaient pas de faire auprès d'elle le temps que représentait la petite somme envoyée à Camille. Elle pensa alors aux quelques centaines de francs offertes par sa nourrice, dont i^ lettre, reçue le matin, était encore dans sa poche. Elle relut cette lettre naïve et maternelle^ et en songeant combien l'aumône du pauvre peut représenter de bienfaits dans l'ordre moral, elle se sentit de nouveau vivement attendrie et pleura.
Le marquis entra et la surprit essuyant ses yeux. Elle replia la lettre et la mit sans affectation dans sa poche„ sans se hâter de cacher son émotion sous un air enjoué. Néanmoins elle remarqua une nuance d'ironie sur le visage ordinairement si bienveillant de M. de Villemer. Elle le regarda comme pour lui demander de qui il avait envie de se moquer, et il s'embarrassa un peu, chercha ses paroles, et finit par, lui dire tout bonnement : — Vous pleuriez?
— Oui, répondit-elle, mais ce n'était pas de cha< grin.
— Vous avez reçu une bonne nouvelle?
— Non, une preuve d'amitié.
LB MARQUIS DB YILLBMBR. ,g
— Vous devez en recevoir souvent 1
— II y a des témoignages plus ou moins sincères.
— Vous avez l'air de douter aujourd'hui; vou^ n'êtes pas tous les jours aussi méfiante.
— Non, pas tous les jours; je ne suis pas méfiante naturellement. Et vous, monsieur le marquis?
Urbain était toujours un peu effarouché quand on l'interpellait directement. Il lui fallait faire im effort pour interroger les autres, et lui rendre la pareille, c'était le jeter dans une sorte de trouble.
— Moi... répondit-il après un moment d'hésitation, je ne sais pas. Je serais bien empêché de dire ce que je suis... en ce momentrci surtout 1
— Oui, vous me paraissez préoccupé, reprit Caroline; ne faites pas d*effort pour me parbr, monsieur le marquis.
— Pardonnez-moi 1 je veux... je voudrais causeï avec vous ; mais c'est fort délicat, je ne sais comment m'y prendre.
— Ahl vraiment? vous m'inquiétez un peu... Et pourtant il me semble que cela serait bon pour moi de savoir ce que vous pensez dans ce moment-ci.
— Eh bienl... oui, vous avez raison. Vite alors, car on peut arriver d'un instant à Tautre. Je n'ai pas beloin d'en dire beaucoup, j'espère, pour que vous me compreniez. J'aime mon firère; d'aujourd'hui surtout, j6 l'aime tendrement. Je suis certain de sa sincérité; mais il a l'imagination très-vive... Vous vous en êtes aperçue tantôt. Enfin... s'il mettait un peu trop d'in*'
sistance à vous faire revenir de ces préventions... que vous n'avez peut-être pas, et que, dans tous les cas, il ne mérite que jusqu'à un certain point, je vous engagerais à en parler à ma mère, et à ma mère seulement. Ne me trouvez pas bizarre et indiscret d'oser me permettre de vous donner mon avis : j'ai un tel besoin de voir ma mère heureuse, et je vois si clairement que vous contribuez déjà pour une lai^ part à son bonheur, la société d'ime personne d'intelligence et de mérite lui est si nécessaire, et il lui serait peutêtre tellement impossible de vous remplacer, que je voudrais, en vous sachant heureuse et satisfaite auprès d'elle, pouvoir me persuader que vous lui êtes attachée pour toujours. Voilà l'unique motif de ma préoo- :upation.
-- Je vous remercie de cette explication, monsieur le marquis, répondit Caroline, et je vous avoue que je comptais bien qu'un jour ou l'autre votre loyauté daignerait me la donner.
— Ma loyauté?... Mais toute l'explication consiste en ceci : que mon frère est gai, aimable, et que si sa gaieté vous devenait pénible, ma mère, habile à la contenir et possédant sur lui à cet égard un ascendant que je ne puis pas avoir, saurait vous rassurer d'une part, et de l'autre contenir la vivacité des paroles de mon frère dans de justes bornes.
— Oui, oui, nous nous comprenons, reprit Caroline ; mais nous ne sommes pas bien d'accord sur le moyen de remédier à... l'enjouement aimable de M. le
due. Vous croyez que madame la marquise saurait m'en préserver; moi, je crois qu'entre un fils adoré et une tendre mère, personne ne peut et ne doit avoir une plamte à formuler. On n'a jamais raison devant certains juges. Je songeais précisément à cette situation, et je prévoyais avec chagrin qu'un moment pourrait venir où je serais forcée...
— De nous... de quitter ma mère? dit le marquis avec une subite vivacité qu'il réprima aussitôt. Voilà précisément ce que j.e craignais! Si cette idée est déjà entrée dans votre esprit, je m'en afflige beaucoup ; mais je ne la crois pas fondée. Prenez garde d'être injuste! Mon frère a été très-ému aujourd'hui. Une cir^ constance particulière, une affaire de famîUe... toute de sentiment, l'avait un peu exalté ce matin. Ce soir il était heureux, bon, expansif par conséquent. Quand vous le connaîtrez mieux...
On entendit sonner. Le marquis tressaillit. Les intimes arrivaient. 11 lui fallait laisser en suspens beaucoup de choses qu'il eût voulu dire et ne pas dire. Il se hâta d'ajouter : — Enfin, au nom du ciel, au nom de ma mère, ne vous pressez pas de prendre un parti qui serait si douloureux, si fâcheux pour elle. Si je l'osais, si j'en avais le droit, je vous supplierais de ne rien décider sans me consulter...
— Le respect auquel vous avez droit par votre caractère, répondit Caroline, vous donne aussi le droit 4e me conseiller, et je n'hésite pas à vous promettre ce que vous voulez bien me demander.
ft3 LB MAHQUIS db yillbmbe.
Le marquis n*eut pas le temps de dire merci. On entrait au salon; mais son regard fut d'une éloquence extraordinaire, et Caroline y retrouva la confiance et Taffeclion qui avaient paru se voiler au commencement de leur entretien. Les yeux du marquis avaient cette beauté surnaturelle que peut seule donner une âme ardente jointe à une grande pureté de pensées. 3s étaient la seule effusion que sa timidité ne vint pas à bout de paralyser. Caroline l'avait compris, et rien ne la troublait, rien ne l'inquiétait dans le langage de ces yeux limpides, qu'elle interrogeait souvent comme un critérium pour la conscience de sa conduite et de son attitude.
Caroline avait réellement de la vénération pour cet homme dont tout le monde appréciait le caractère, mais dont tout le monde ne pénétrait pas l'intelligence et ne devinait pas la délicatesse. Cependant, malgré la satisfaction qu'elle éprouvait de leur entretien, elle cherchait en elle-même à l'éclaircir en le résumant. Elle pensait vite, et, tout en parcourant le salon pour en faire les honneurs dans la limite de grâce et de retenue qui lui était imposée et dont elle avait d'emblée saisi fort habilement la nuance, elle se demanda pourquoi le marquis avait paru flotter entre deux ou trois idées successives en lui parlant. D'abord il avait semblé disposé à lui reprocher sa confiance dans les flatteries du duc, ensuite il l'avait amicalement prémunie contre la durée de ces attaques, et enfin, lorsqu'elle s'était prononcée sur le déplaisir
qu'elle en ressentait, lui-même s'était hâté de la tranquilliser. Elle ne l'avait jamais vu irrésolu, et si son langage était souvent timide, sa conviction ne l'était jamais en quoi que ce fût. — ^ 11 faut, pensa-t-elle, que d'une part il m'ait jugée imprudente et qu'il saclie que son frère est disposé à vouloir en abuser; da l'autre, il faut que je sois déjà réellement plus nécessaire à sa mère chérie que je ne pouvais me le persuader. En tout cas, il y a là-dessous quelque chose que je ne sais pas et qu'il m'expUquera plus tard, j'imagine. Quoi que ce soit, je suis libre. Cinq cents francs ne m'enchaîneront pas un jour, une heure, à une position humiliante. Je n'ai pas encore fait partir ma réponse à Justine.
On voit combien Thonnête et droite conscience de mademoiselle de Saint-Geneix était loin de chercher dans les réticences du marquis un sentiment déplacé ou un instinct de jalousie. Si on eût interrogé le marquis au même moment, eût-il pu répondre avec autant d'assurance : « Il n'y a en moi que de l'estime affectueuse et de la sollicitude filiale? »
En ce mcmient, le marquis était mécontent de son frère et Técoutait avec une impatience assez pénible. Le duc, rentré au salon avec sa mère, était venu s'asseoir auprès de lui, derrière le piano, place isolée et protégée que le marquis affectionnait, et il lui parlait bas avec vivacité.
— Eh bieni lui disait-il, tu l'as vue seule tout à rheure : lui as-tu parlé de moi?
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— Mais, répondit M. de Villemer, quelle singulière insistance?...
— Il n'y a rien de singulier là dedans, reprit le duc, comme s'il continuait une confidence déjà faite. Je suis ficappé, je suis ému, je suis épris, je suis amoureux, si tu veux! Oui, amoureux d'elle, ma parole d'honneur I Ce n'est pas une plaisanterie l Vastu me faire des reproches, lorsque pour la première fois de ma vie je te prends pour mon confident? N'est-ce pas convenu de ce matin? Ne nous sommesnous pas juré de tout nous dire et d'être le meilleur ami l'un de l'autre? Je t'ai demandé si tu ne te sentais pas quelque chose pour mademoiselle de Saint- Geneix ; tu m'as répondu très-sérieusement non. Ne trouve donc pas extraordinaire que je te demande de me servir auprès d'elle.
— Mon ami, répondit le marquis, j'ai &it précisément tout le contraire de ce que tu réclames. Je lui ai dit de ne rien prendre trop au sérieux.
— Ah I traître I s'écria le duc avec une gaieté dont la fi:^nchise étai^ comme une réparation de ses anciennes préventions sur le compte de son firère, voilà comme tu sers tes amis, toi I Fiez-vous donc à Pyladel Du premier coup il donne sa démission I 11 souffle sur mes rêves et jette au vent mes espérances! Mais que veux-tu que je devienne, si tu m'abandonnes de la sorte?
— Pour ce genre de services, je n'ai pas le sens conunun, tu le vois bien t
LB MARQITIP DB YILLBMRR. 8&
— C'est cela, à la première difficulté tu y renonces. Eh bieni moi, je m'acharne. J'ai chassé de mon cœur tout ce qui n'était pas toi, et nul autre que toi n'entendra parler de mes nouvelles passions.
— Pour ce qui est de celle-ci, au moins, m'en donnes-tu ta parole?
— Âh I tu crains beaucoup que je ne la compromette?
— Cela me ferait une peine sérieuse.
— Ah bahl Voyons! Pourquoi?
— Parce qu'elle est fière, susceptible peut-être, et qu'elle quitterait ma mère, qui raflfole d'elle, ne Tastu pas remarqué?
— Oui, et c'est cela qui m'a monté la tête. 11 faut que ce soit réellement une fille d'un grand esprit et de beaucoup de cœur I Ma mère a un tact si parfait. Ce soir, en me grondant un peu de ce qu'elle prend pour des taquineries, elle m'a tenu la dragée haute, elle m'a dit :«Vous n'avez pas été convenable avec Caroline. C*est une personne à laquelle il ne vous est pas permis de penser. » Diable ! on peut toujours rêver, ça ne fait de mal à personnel Mais regarde donc comme elle est jolie! Comme elle est vivante au milieu de toutes ces femmes plâtrées I On peuf regjarder les contours de sa figure à jour firisant; on n'y voit pas cette ligne mate qui empâte le duvet et qui fait ressembler les autres à un surmoulage. Vrai, elle est trop belle pour être une demoiselle de compagnie. Ma mère ne pourra jamais la garder. Elle
mettra le feu partout, et, si elle reste sage, on voudra répouser.
— Donc, reprit le marquis, vous ne pouvez pas songer à elle.
— Pourquoi aonc ça? reprit le duc. Ne suis-je pas d'aujourd'hui un pauvre diable sans avoir? N*est-elle pas bien née? Sa réputation n'est-elle pas intacte? Je voudrais bien savoir ce que ma mère pourrait trouver à redire! elle qui l'appelle déjà sa fille, et' qui veut qu'on la respecte comme si elle était notre sœur?
— Vous poussez loin l'enthousiasme... ou la plaisanterie, dit le marquis, étourdi de ce qu'il entendait.
— Bon, pensa le duc, il m'appelle vous !
Et il continua à soutenir avec un sérieux étonnant qu'il était très-capable d'épouser mademoiselle d« Saint- Geneix, s'il n'y avait pas d'autre moyen de l'obtenir. — J'aimerais mieux l'enlever, ajouta-t-il : cela rentrerait mieux dans mes habitudes ; mais j€ n'ai plus le moyen d'enlever, et à présent, ma blanchisseuse elle-même ne s'y fierait pas. D'ailleon il est temps de rompre avec tout mon passé. Je te l'ai dit, et c'est fait, puisque je l'ai dit. A partir d'aujourd'hui, transformation complète sur toute la ligne. Tu vas voir un homme nouveau, un homme que je ne connais pas moi-même , et qui va bien m'étonner; mais je sens déjà que cet homme-là est capable de tout, tout, même de croire, d'aimer et d'épouser. Sur ce, bonsoir, frère, voilà mon dernier
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mot ; si tu ne le redis pas à mademoiselle de Saiût- Geneix, c'est que tu ne veux rien faire pour aider à ma conversion.
Le duc s'éloigna, laissant son frère stupéfeiit, partagé entre le besoin de le croire sincère dans sa pas* «ion du moment et l'indignation d'une rouerie dont on voulait le rendre complice.
— Mais non, se disait-il en rentrant chez lui ; tout cela, c'est sa gaieté, sa folie, sa légèreté... ou c'est encore le vin I Pourtant, ce matin, au bois, il m'a interrogé sur le compte de Cardine avec une insistance surprenante, et cela presque au milieu de mes confidences sur le passé, qu'il a reçues avec une émotion vraie, avec des larmes dans les yeux. Quel homme est-ce donc que mon frère? Il n'y a pas douze heures, il songeait à se tuer. Il me haïssait, il te détestait lui-même. Puis j'ai cru vaincre son cœur. 11 a sangloté dans mes bras. Toute la journée, c'a été une effusion, un abandon, un charme de tendresse et de bonté, et ce soir, je ne ssis plus ce que c'est! Sa raison auraiirelle reçu quelque atteinte dans cette vie sans frein qu'il a menée jusqu'ici, ou bien s'est-il moqué de moi toute la matinée? Suis-je la dupe de mon besoin d'aimer? Vais-je m'en repentir amèrement, ou bien ai-je assumé sur moi la tâche de soigner un cerveau malade?
Dans son effroi, le marquis accepta cette dernière supposition comme la moins effrayante; mais une autre angoisse se mêlait à celle-ci. Le marquis se
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sentait froissé et irrité dans un sentiment qu*il ne s*avouait pas à lui-même et auquel il ne voulait pas seulement donner un nom. Il se mit au travail et travailla mal. Il se coucha et dormit plus mal encore.
Quant au duc, il se frottait naïvement les mains. — J'ai réussi, se disait-il; j'ai trouvé le réactif contre son désespoir. Pauvre cher frère I je lui ai monté la tête, j'ai éveillé ses désirs, j'ai excité sa jalousie. Le voilà amoureux I II guérira et il vivrai A la passion, il n'y a de remède que la passion I Ce n'est pas ma mère qui eût trouvé cela, et s*il en résulte quelque scandale dans sa maison, elle me le pardonnera le jour où elle saura que mon frère fût mort de ses regrets et de sa vertu.
Le duc ne se trompait peut-être pas, et un homme plus sage eût été moins ingénieux. 11 se fût efforcé de rattacher le marquis à la vie par Famour des lettres, par la tendresse filiale, par la raison et la morale, toutes choses excellentes, mais que depuis longtemps le malade appelait en vain à son secours. Seulement le duc, à son point de vue, se figurait avoir tout sauvé, et il ne prévoyait pas qu'avec une nature exclusive comme celle de son frère, le remède pouvait bientôt devenir pire que le mal. Le duc, connais^ sant par ^ui-même la faiblesse humaine, croyait à la faiblesse relative des femmes, et n'admettait pas d'eX' ception. Selon lui, Caroline ne lutterait guère, il la croyait déjà très-disposée à aimer le marquis. Il ne pensait même pas que l'espeir du mariage fût néce»-
saire pour la vaincre. — C'est une bonne fille, se disait-il, point ambitieuse, et tout à fait désintéressée. Je l'ai jugée du premier coup d*œil, et ma mère affirme que je ne me trompe pas. Elle cédera par besoin d'aimer, par entraînement aussi, car mon frère a de grandes séductions pour une femme intelligente. Si elle lui résiste quelque temps, ce sera tant mieux, il s'attachera d'autant plus à elle. Ma mère n'y verra rien, et si elle y voit, ça l'agitera, ça l'occupera aussi. Elle sera bonne, elle prêchera la vertu et cédera à l'attendrissement. Ces petites émotions domestiques la sauveront de l'ennui qui est son plus grand fléau.
Le duc se livrait avec la plus parfaite candeur à ces calculs, dont l'immoralité faisait la base. II s'y attendrissait lui-même avec cette sorte de puérilité qui earactérise parfois la corruption comme un épuisement. Il souriait en lui-même en regardant la belle victime déjà immolée en imagination à ses projets, et si quelqu'un l'eût interrogé, il eût répondu en riant qu'il était en train d'arranger un roman à la Florian, pour commencer la vie de sentiment et d'innocence qu'il comptait embrasser.
Il resta toute la soirée, et trouva moyen de. saisir Caroline dans un coin et de lui parler. — Ma mère m'a grondé, lui dit-il. Il parait que j'ai été absurde avec vous. Je ne m'en doutais pas, moi qui avais justement le désir de vous prouver mon respect. Enfin ma mère m'a fait donner ma parole d'honneur que je
lie songeais pas à vous faire fa cour, et je Taf donnée sans hésiter. Serez-vous tranquille à présent?
— D'autant plus que je n'avais jamais songé à être inquiète.
— A la bonne heure 1 Puisque ma mère me force à cette grossièreté de dire à une femme ce qu'on ne lui dit jamais, même quand on le pense, soyons amis comme deux bons garçons que nous sommes, et soyons francs pour commencer. Promettez-moi dene plus dire de mal de moi à mon frère.
— De ne plusf... Quand donc lui ai-je dit du mal de vous?
— Vous ne vous êtes pas plainte de mon impertinence,... là, ce soir?
— J'ai dit que je redoutsds vos railleries, et que si elles continuaient, je m'en irais, voilà tout.
— Bien, pensa le duc, ils sont déjà mieux ensemble que je ne l'espérais... Si vous songiez à quitter ma mère à cause de moi, reprit- il, ce serait me condamner à m*éIoigner d'elle.
— Gela ne peut pas tomber sous le sensi Un fils céder la place à une étrangère !
— C'est pourtant ce à quoi je suis résolu, si je vous déplais et si je vous effraye ; mais restez, et ordonnezmoi ce que vous voudrez. Dois-je ne pas vous apercevoir, ne jamais vous adresser la parole, ne pas même vous saluer?
— Je n'exige aucune affectation dans un sens ni dans l'autre. Vous avez trop d'esprit et d*usage pour
ii*aToir pas compris que je ne suis pas assez rompue aux artifices 4e la parole pour soutenir un assaut quelconque contre vous.
— Vous êtes trop modeste ; mais puisque vous ne voulez pas que les formules de l'admiration se mêlent à celles du respect, et puisque l'attention qu'il vous est si difficile de ne pas éveiller vous alarme et vous contriste, soyez tranquille, je me le tiens pour dit : vous n'aurez plus à vous plaindre de moi. Je le jure par tout ce qu'un homme peut avoir de sacré, par
ma mère I
Après avou* ainsi repaire sa faute et rassuré Caroline, dont le départ eût fait échouer son plan, le duc se mit à lui parler d'Urbain avec un véritable enthousiasme. Il y avait en lui sur ce point tant de sincérité, que mademoiselle de Saint-Geneix abjura ses préventions. Le calme revint donc dans son esprit, et elle 8*empressa d'écrire à Camille que tout allait bien, que le duc valait infiniment mieux que sa réputation, et que, dans tous les cas, il s'était engagé sur l'honneur à la laisser tranquille.
Pendant le mois qui suivit cette journée, Caroline vit fort peu M. de Villemer. Il eut à s'occuper des détails de la liquidation de son frère, puis il s'absenta. Il dit à sa mère qu'il allait en Normandie voir un certain château historique dont le plan lui était nécessaire pour son ouvrage, et il prit une route tout opposée, confiant au duc seul qu'il allait voir son fils dans le plus strict incognito.
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De son côté, le duc fut très-occupé de son chan^çement de position pécuniaire. Il vendit ses chevaux, son mobilier, congédia ses laquais, et vint, à la demande de sa mère, s'installer provisoirement, par économie, dans un entre-sol de son hôtel, qui allait être vendu aussi, mais avec cette réserve que le marquis resterait pendant dix ans principal locataire, et que rien ne serait changé dans Tappartement de sa mère.
Quant à Urbain, il monta trois étages et entassa ses Svres dans un logement plus que modeste, protestant qu'il n'avait jamais été mieux, et qu'il avait une vue magnifique sur les Champs-Elysées. Durant son absence, on fit les préparatifs Vie départ pour la campagne, et mademoiselle ô^ Saint-Geneix écrivait à sa sœur : « Je compte les jours qui nous séparent de cette nienheureuse campagne, où je vais enfin marcher à mon aise et respirer un air pur. J'ai assez des fleurs qu'on voit mourir sur la cheminée : j'ai soif de celles qui éclosent en plein champ. »