‹ The Ontario high school French reader [microform]Chapitre 11 sur 35 · JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

JULES CLARETIE

mais depuis deux jours il inquiétait le médecin par une sorte d’abattement bizarre qui ressemblait à de l’abandon, comme si, à sept ans, le malade eût éprouvé déjà lennui de vivre. Il était las, silencieux, triste, laissant ballotter sa tête maigre sur le traversin, ne voulant rien prendre, n'ayant plus aucun sourire sur ses pauvres lèvres amincies, et, les yeux hagards, cherchant, voyant on ne savait quoi, là-bas, très loin... Là-haut! peut-être! pensait Madeleine, qui frisscnnalt.

Quand on voulait lui faire prendre une tisane, un sirop, un peu de bouillon, il refusait. Il refusait tout. — Veux-tu quelque chose, Francois ?

Non, je ne veux rien ! Il faut pourtant le tirer de là, avait dit le docteur Cette torpeur m'effraye !.… Vous êtes le père et la mère,

vous connaissez bien votre enfant. Cherchez ce qui pour-

rait ranimer ce petit COTps, rappeler à terre cet esprit qui court après les nuages !….

Et il était parti.

— Cherchez !

Oui, sans doute, ils le connaissaient bien, leur François, les braves gens! Ils savaient combien ça l’amusait, le petit, d'aller saccager les haies, le dimanche, et de revenir à Paris, chargé d’aubépines, sur les épaules du père, ou encore, aux Champs-Elysées, d'entrer voir Guignol dans l’intérieur de la ficelle, avec les petits riches. Jacques Legrand avait acheté à Francois des images, des soldats dorés, des ombres chinoises ; il les découpait, les mettait sur le lit de l'enfant, les faisait danser devant les yeux égarés du petit, et avec des envies de pleurer, 1] essayait de le faire rire...

— Vois-tn, c’est le Pont-Cassé… Tire lire lire! Et ca c’est un général! Tu te rappelles, nous en avons vu un, un général, au bois de Boulogne, une fois? Si tu prends bien ta tisane, je t'en achèterai un pour de vrai avec une tunique de drap et des épaulettes d’or. Le veux-tu, dis, le général ?...

—Non, répondait l'enfant, de la voix sèche que donne la fièvre.

Veux-tu un pistolet, des billes. une arbalète ? Non, répétait la petite voix, nette et presque cruelle.

Et à tout ce qu’on lui disait, à tous les pantins, à tous les ballons qu’on lui promettait, la petite voix—tandis que les parents s’entre-regardaient désespérés — répondait : Non... non... non!

Mais qu'est-ce que tu veux, enfin, mon Francois? demanda la mère. Voyons, il y a bien quelque chose que

tu voudrais avoir. Dis, disk moi! à moi! ta maman ! Et elle coulait sa joue sur l'oreiller du petit malade. et elle lui murmurait cela à loreille, gentiment. comme un

secret. Alors l'enfant, avec un accent bizarre, se redres-

Ans à ru

sant sur son lit et étendant vers quelque chose d’invisible une main avide, répondit tout à coup d’un ton ardent, à la fois suppliant et impératif:

—Je veux Boum-Boum!

Boum-Boum !

La pauvre Madeleine jeta à son mari un regard effaré. Que disait donc là le petit? Est-ce que c’était encore une fois le délire, laffreux délire qui revenait ?

Boum-Boum !

Elle ne savait ce que cela signifiait et elle en avait peur de ces mots singuliers que lenfant, maintenant, répétait avec un entêtement maladif, comme si, n’ayant pas osé jusque-là formuler son rêve, il s’y cramponnait à présent dans une obstination invincible:

—Oui, Boum-Boum! Boum-Boum! Boum-Boum! Je veux Boum-Boum.

La mère avait saisi nerveusement la main de Jacques, disant tout bas comme une folle:

Qu'est-ce que ça signifie, Ca, Jacques ? Il est perdu !

Mais le père avait .ur son visage rude de travailleur un sourire presque heureux et stupéfait aussi, le sourire d’un condamné qui entrevoit une possibilité de liberté.

Boum-Boum! Il se rappelait bien la matinée du lundi de Pâques, où il avait conduit François au Cirque. I avait encore dans l'oreille les grands éclats de joie de l’enfant, son bon rire de gamin amusé, lorsque le clown, le beau clown tout pailleté d’or, avee un grand papillon mordoré, scintillant, muiticolore, dans le dos de son costume noir, faisait quelque gembade à travers la piste, donnait un croc-en-jambe à un écuver, ou se tenait immobile et raide sur le sable, la tête en bas et les pieds en

l'air, ou jetait au lustre des chapeaux de feutre mou qu’il

attrapait adroitement sur son crâne, où ils formaient un

à un une pyramide, et à chaque tour, à chaque lazzi, comme un bon refrain égayant sa face spirituelle et drôle. poussait le même cri, répétait le même mot. accompagné parfois par un roulement de l'orchestre : Boum- Boum !

Boum-Boum! Et à chaque fois qu'il arrivait, Boum- Boum, le cirque éclatait en bravos, et le petit partait de son grand rire. Boum-Boum ! C'était ce Boum-Boum-là, c'était le clown du cirque, C’était l’amuseur de toute une partie de la ville qu'il voulait voir. qu'il voulait avoir, le petit François, et qu'il n’aurait pas et ne verrait pas, puisqu'il était là, couché, sans forces dans son lit blanc !

Le soir, Jacques Legrand apporta à l’enfant un clown articulé, tout cousu de paillons, qu'il avait acheté, dans un passage, très cher. Le prix de quatre de ses journées de mécanicien! Mais il en eût donné vingt, trente, il eût donné le prix d’une année de son labeur, pour ramener un sourire aux lèvres pâles du malade.

L'enfant regarda un moment le joujou, qui étincelait sur ses draps blancs: puis, tristement :

—Ce n’est pas Boum-Boum!… Je veux voir Boum- Boum !

Ah! si Jacques avait pu l’envelopper dans ses couvertures, l'emporter, le porter au Cirque, lui montrer le clown dansant sous le lustre allumé et lui dire: “ Regarde!” 1] fit mieux, Jacques, il alla au Cirque, demanda l'adresse du clown et, timide, les jambes cassées d'émotion, il monta une à une les marches qui menaient à l'appartement de l'artiste, à Montmartre, (C’était bien hardi ce qu’il venait

faire là. Jacques ! Mais, après tout, les comédiens vont bien chanter, dire des monologues chez les grands seigneurs, dans les salons. Peut-être que le clown—oh ! pour ce

quii voudrait—consentirait à venir dire bonjour à Fran-

Lee

és.

çois. N'importe, comment allait-on le recevoir, Jui, Jacques Legrand, là, chez Boum-Boum ?

Ce n’était plus Boum-Boum! C’était M. Moreno, et, dans le logis artistique, des livres, des gravures, une élégance d'art faisaient comme un décor choisi à un charmant homme qui reçut Jacques dans son cabinet, pareil à celui d’un médecin.

Jacques regardait, ne reconnaissant pas le clown, et tournait, retournait entre ses doigts son chapeau de feutre. l’autre attendait. Alors le père s’excusa. C'était étonnant, ce qu'il venait demander là, ça ne se faisait pas... pardon, excuse... Mais enfin, il s'agissait du petit. —Un gentil petit, monsieur. Et si intelligent! Toujours le premier à l’école, excepté dans le calcul, qu'il ne comprend pas. Un rêveur, ce petit, voyez-vous! Oui, un rêveur. Et la preuve. tenez... la preuve...

Jacques maintenant hésitait, balbutiait; puis il ramassa son courage et brusquement :

—La preuve c’est qu'il veut vous voir, qu’il ne pense qu'à vous, et que vous êtes là, devant lui, comme une étoile qu'il voudrait avoir et qu'il regarde.

Quand 1l eut fini, le père très blême, avait sur le front de grosses gouttes. Il n’osait regarder le clown. qui, lui, restait les yeux fixés sur l’ouvrier. Et qu'est-ce qu'il allait dire, Boum-Boum? S'il allait le congédier, le prendre pour un fou, le mettre à la porte ?

- Vous demeurez? demanda Boum-Boum.

—Oh! tout près!

Rue des Abbesses !

Allons! dit l’autre. Il veut voir Boum-Boum, votre garçon? Eh bien, il va voir Boum-Boum.

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