NOIRAUD
Lupovic HaLévy was born in Pr'is in 1S$34, and died there in 190$. In collaboration wii. nry Meilhac, he was the author of a number of very clevei and amusing operettas and comedies (Orphée aux Enfers, la Belle Hélène, &c.). Alone he wrote stories and novels, graceful and original in style, of which l'Abbé Constantin is best known to English readers, He was a member of the French Academy.
— N'ayez pas peur, monsieur, vous ne manquerez pas le train. Voilà quinze ans que je mène des voyageurs au chemin de fer... et jamais je ne leur ai fait manquer le train! Entendez-vous, monsieur, jamais!
—Cependant.….
—Oh! ne regardez pas votre montre. Il y a une chose que vous ne savez pas et qu'il faut savoir et que votre montre ne vous dira pas. C’est que le train est toujours en retard d’un quart d'heure. 11 n’y a pas d'exemple que le train n’ait pas été en retard d’un quart d’heure.
Il y en eut un ce jour-là. Le train avait été exact et je le manquai. Mon cocher était furieux.
IT faut prévenir, disait-il au chef de gare, il faut pré-
venir si vos trains, tout d’un
coup, se mettent à partir à
l'heure. Jamais on n'a vu
ça !
Et prenant à témoin tous
les assistants :
— N'est-ce pas qu'on n’a jamais vu ça? Je ne veux pas paraître fautif près de monsieur. Un train à lheure!. Un train à l’heure !. Dites-lui bien que c'est la première fois que ça
Lupovic HaLévy NET.
Ce fut un cri genéral.
* Oh oui! oh oui! ordinairement il y à du retard.” Je
n'en avais pas moins trois grandes heures à passer dans
un très mélancolique village du canton de Vaud, flanqué
de deux mélancoliques montagnes qui avaient deux petites houppettes de neige sur la tête.
Comment tuer ces trois heures? A mon tour, j'invoquai l'assistance. Et ce fut de nouveau un cri général: “ Allez voir le Chaudron! il n’y a que ça à voir dans le pays.” Et où était-il ce Chaudron? Sur la montagne de droite, à mi-côte:; mais le chemin était un peu compliqué ; on me conseillait de prendre un guide, et là-bas. là-bas, dans cette petite maison blanche avec des volets verts. je devais trouver le meilleur guide du pays, un brave homme, le père Simon,
Je m'en allai frapper à la porte de la petite maison.
Une vieille femme vint m’ouvrir.
T e TK
—C’est bien ici. Mais voilà. si cest pour aller au Chaudron.…
-Oui, c’est pour aller au Chaudron.
—Eh bien! Il ne va pas bien depuis ce matin, le père Simon... Il n’a pas de jambes. Il ne peut pas sortir. Seulement, ne vous inquiétez pas, il y a quelqu'un pour le remplacer. 11 y a Noiraud...
— Va pour Noiraud..
——Seulement il faut que je vous prévienne Ce n’est pas une personne, Noiraud.
—-Pas une personne ?
—Non, c’est notre chien.
— Comment votre chien ?
—Oui, Noiraud… Et il vous conduira très bien, aussi bien que mon mari... il a l'habitude.
L’habitude ?
—Certainement, depuis des années et des années, le père Simon l’emmène avec lui. Alors il a appris à connaître les endroits et maintenant il fait très bien sa petite affaire tout seul. Il a souvent conduit des voyageurs, et nous en avons toujours eu des compliments. Pour ce qui est de l'intelligence, n’ayez pas peur, il en a autant que vous et
moi. Il ne lui manque que la parole... Mais ça n’est pas
nécessaire, la parole si c'était pour montrer un monument, oui, parce qu'alors il faut savoir faire des récits et dire des dates historiques. Mais ici, il n’y a que des beautés de la nature. Prenez Noiraud. Et puis, ça vous coûtera moins cher... c’est trois francs, mon mari; Noiraud, ça n’est que trente sous; et il vous en fera voir pour trente sous autant que mon mari pour trois francs...
—Eh bien, où est-il Noiraud ?
—I] se repose au soleil, dans le jardin. Il a déjà mené des Anglais, ce matin, au Chaudron. Je lappelle, pas vrai ?
— Oui, appelez-le.
—Noiraud! Noiraud !
Il arriva d’un bond par la fenêtre. (C’était un assez vilain petit chien noir à longs poils frisés et ébouriffés : il ne payait pas de mine; mais il avait cependant, dans toute Sa personne, un certain air de gravité, de décision, d'importance. Son premier regard fut pour moi; un regard net, précis, assuré, qui m'enveloppa rapidement des pieds à la tête, un regard qui disait clairement: “ C’est un voyageur, Il veut voir le Chaudron.”
Un train manqué me suflisait, pour ce jour-là, et je tenais essentiellement à ne pas m'exposer une seconde fois à pareïlle mésaventure. J’expliquai à cette brave femme que je n'avais que trois heures pour ma promenade au Chaudron.
Oh! je sais bien, me dit-elle, vous voulez prendre le train de quatre heures. Ne craignez rien, Noirau@ vous ramènera à temps. Allons, Noiraud, en route, mon garçon, en rou!
Mais Noiraud ne paraissait pas du tout disposé à se mettre en route. [l restait là immobile, régardhnt sa maîtresse avec une certaine agitation.
\h! je suis bête, dit la vieille femme. J’oubliais… lais le sucre.
Elle alla prendre quatre morceaux de sucre dans un uroir et mu es remettant:
Voilà pourquoi il ne voulait pas partir. Vous n’aviez
pas les morceaux de sucer: Tu vois, Noiraud, le monsieur a le sucre \llons en route, mon garcon Au Chaudron ! au Chaudron! au Chaudron!
Elle répéta ces mots trois fois en parlant très lentement et tres distinctement et pentlant ce temps, mo minal Noiraud ave attention Ïl rép nmdait aux
paroles de sa maîtresse par de petits signes de tête qui
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mere mangent ca purement ea rem
allaient en s’accentuant et où il entrait évidemment, à la
fin, un peu d’impatience et de mauvaise humeur. On pouvait les traduire ainsi: “ Oui. oui. au Chaudron.… j'ai compris Le monsieur a les morceaux de sucre. et nous allons au Chaudron..… C’est entendu. Me prenez-vous pour une bête ??
Et sans laisser finir le troisième au Chaudron de madame Simon, Noiraud, évidemment blessé, tourna les
talons. vint se planter en face de moi et, du regard, me
} montrant la porte, me dit aussi nettement qu'il était permis à un chien de le dire:
—Allons, venez, vous !...
Je le suivis docilement. Nous partimes tous les deu’, lui devant, moi derrière. Nous traversâmes ainsi tout le village. Des enfants qui gaminaient dans la rue reconnurent mon guide,
—Eh, Noiraud! Bonjour, Noiraud!
Ils voulaient jouer avec le chien; mais il tourna la tête d’un air dédaigneux, de l'air d’un chien qui n’a pas le temps de s'amuser, d'un chien qui est en train de faire son devoir et de gagner trente sous. Un des enfants s’écria:
-Laissez-le donc. Il conduit le m’sieu au Chaudron.… Bonjour, m’sieu !
Et tous de rire, en répétant:
onjour, m’sieu !
Je souriais, mais gauchement, j'en suis sûr, Je me sentais embarrassé, un peu humilié même. J’étais, en somme, dominé par cet animal, Il était, pour le moment, mon maître, 11 savait où il allait, et moi je ne le savais pas. J'avais hâte de sortir du village et de me trouver seul avec Noiraud, en face de ces beautés de la nature qu’il avait pour mission de me faire admirer
Ces beautés de la nature furent, pour commencer, une
affreus route noudreuse et hrfûlante, sous un soleil dk
[av au
plomb. Le chien marchait d'un pas alerte et je me fatiguais à le suivre. J’essayai de modérer son allure : Voiraud. allons, Noiraud. mon garçon, pas si vite. Noiraud faisait la sourde oreille. oursuivait, sans vouloir m’entendre, son petit bonhomme de chemin et fut pris brusquement d’un véritable accès de colère, quand je voulus
m’asseoir, au corn d'un champ, sous un arbre qui donnait
une ombre grêle, I] aboyait d’une petite voix rageuse, me jetait des regards irrités, Évidemment, ce que je faisais était contraire à la règle... On n'avait pas la coutume
de s'arrêter là... Et les jappements étaient si aigus, si Agaçants, que je me levai Pour reprendre ma route. Noiraud se calma tout aussitôt et se remit à trottiner Saiement ‘levant moi. Je l'avais compris. [l était content
Quelques mint tes après, nous entrions dans un délicieux chemin, tout fleuri, tont ombr: UX, tout parfumé, tout plein de la fraicheur et du murmure des sources. Noiraud tout aUSSITOT se glissa sous bois, prit le galop et disparut dans
le petit sentier. Je le SUIVAIS, un peu haletant, Je n'avais
Pas lait une centaine de pas, que je trouvai mon Noiraud qui m'attendait, la tête haute et l'œil brillant, dans une sorte de salle de verdure égavé par la chanson d’une mignonette cascade, I] y avait là un vieux banc rustique,
et le regard de Noiraud allait ave. impatience de mes veux ce banc et de ce banc à mos veux, Je commencais à comprendre le langage de Noiraud.
\ la bonne heure, m disait-il, voilà une place pour
e reposer. Il fait bon, ici. il fait frais. Tu étais bête... tu voulais t’arrêter en plein soleil... Allons, assieds toi. tu Deux t’a se01r, je te le pormets, Et je m’arrêtai… et je m'assis.. et j’allumai un cigare le fis presque le mouvement d'en offrir un à Noiraud (8 mait peut-être Mais je pensar qu'il préférerait un morceau de sucre [Il lPattrapa an vol fort adroitement 1 .
À mn 0. SARA RAEDN DAPE +
HIGH SCHOOL FRENCH READER 23 eroqua à belles dents, se coucha et s’assoupit à mes pieds. Il était évidemment habitué à faire à cette place une petite halte et une petite sieste,
Il ne dormit guère qu'une dizaine de minutes. J'étais, d'ailleurs, parfaitement tranquille: Noiraud commençait à m'inspirer une confiance absolue. étais résolu à lui obén aveuglément. Il se leva, s’étira, me jeta ce petit regard
de côté qui signifiait: “En route, mon ami. en route.” Et nous voilà, comme deux vieux amis, cheminant sous bois, d'une allure plus lente; Noiraud goûtait le charme, le silence et ia douceur du lieu. Sur la route, tout à l'heure, ayant hâte d'échapper à cette chaleur, à cette poussière, il s’avancait d'un petit pas sec, serré, pressé. IT marchait pour arriver. Et maintenant. rafraîchi, dét: ndu, Noiraud pour le plaisir de se promenel dans un des plus jolis petits sentiers du canton de Vaud.
Tn chemin 1 présente à
auche. Courte hésitation de
Noiraud.… Il réfléchit. Puis il passe et continue sa route, droit devant lui, mais non sans quelque trouble et sans quelque incertitude dans sa démarche. Et voici qu'il s'ar rête. Il a dû se tromper... Oui, car 1! revient sur ses pas et nous prenons ce chemin à gauche qui, tout d’un coup, au bout d’une centaine de pas, nous conduit à une sorte de cirque; et Noiraud, le nez en Fair, m'invite à contempler la très respectable hauteur de l'infranchissable muraille di rochers qui forme ce cirque lorsque Noiraud pense qu j'ai suffisamment contemplé, il fait volte-face, et nous repr nons notre petit sentier sous bois Noiraud avait oublié de me montrer cirque de rochers. une légère faute qui avait été bien vite répare:
La route bientôt devient très montueuse, très accidentée, très durs Je n'avance plus que lentement, ave des } cautions infinies Noiraud, lui, saut: lestement de rocl
: = m'atan/Asns nf 11 Vtt eii EUCIHIC, HIVUIr ii fit tiitiiititiitit iii ii Ii UiLUHU,
attachant sur moi des regards chargés de la plus touchante sollicitude. Enfin. je commence à entendre comme un bouillonnement ; Noiraud se met à japper joyeusement.
— Courage, me dit-il. courage... Nous arrivons, tu vas voir le Chaudron.
C’est, en eifet, le Chaudron. Une source assez modeste, d'une hauteur également modeste, tombe avee des rejaillissements et des rebondissements dans une grande roche légèrement creusée. Je ne me consolerais pas d’avoir fait cette laborieuse ascension Pour voir cette médiocre merveille si je n'avais eu Pour Compagnon de route ce brave Noiraud qui est, lui, bien plus intéressant et bien plus remarquable que le Chaudron.
De chaque côté de la source, dans des petits chalets suisses, sont installées deux laiteries te nues par ‘ax petites Duissesses, l’une blonde, l’autre brune: toutes : en Costume national, œuettant avidement mon airivée, sur le seuil de leurs malsonnettes, vraies petit s boîtes découpées à la mé anique,
Il me semble que la petite blonde a de très jolis veux et j'avais déjà fait trois ou quatre pas de son côté, lorsque Noiraud, éclatant en aboiements furieux, me barre résolument le passage, Aurait-il une prélérence pour la petite brune? Je change de direction. C’était bien c« la. Noiraud s’apaise comm par enChantement quand il me voit assis à une table devant la maison de sa jeun: protégée, Je demande une tasse de lait L’amie de Noiraud rentre on petit joujou et Noiraud se faufile à \ suite dans la ne fenétre entre-hâillée. je suis des veux mon Noiraud.… Le misérable! On le sert avant
noi, L'est Jui qui, le premier, a sn grande jatte de lait Il est LU vend | h! } | Apr quoi, avec des gouttelettos Dianches suspendues à hag 7 111 EE: :
os Mmolisfaghees NSirautc CT MC LELIF COMpagnie et me * {) + LE
hat catémbée ra6 D ut ANNE AMEN ane sa sr amn
HIGH SCHOOL FRENCH READER 25 regarder boire mon lait. Je lui donne un morceau de sucre, et, tous deux, absolument satisfaits lun de l’autre, respirant à pleins poumons l'air vif et léger de la montagne, nous passons, à trois ou quatre cents mètres d'altitude, une demi-heure délicieuse.
Noiraud commence à donner quelques signes d’impatience et d’agitation. Je lis maintenant dans ses yeux à livre ouvert. Il faut partir. Je paie, je me lève, et, pendant que je m’en vais à droite vers le chemin qui nous a amenés sur la montagne, je vois mon Noiraud qui va se planter à gauche à l'entrée d’un autre chemin. Il attache «ur moi un regard sérieux, sévère. Que de progrès j'ai faits depuis deux heures et comme la silencieuse éloquence de Noiraud m'est devenue familière !
Quelle opinion as-tu de moi? me dit Noiraud. Croistu que je vais te faire passer deux fois par la même route ? Non pas, vraiment. Je suis un bon guide. Je sais mon métier. Nous allons redescendre par un autre chemin.
Nous redescendons par cet autre chemin qui est beaucoup plus joli que le premier. Noiraud, tout guilleret, se retourne souvent vers moi avec un petit air de triomphe et de joie. Nous traversons le village et, sur place de la
rare. Noiraud est assailli nar trois ou quatre chiens de ses
amis qui paraissent fort en humeur de bavarder et de jouer un peu avec leur camarade. Ils veulent l'arrêter au passave, mais Noiraud, grognant, grondant, repousse vivement leurs avances,
Vous voyez bien que j'ai à faire. Je con luis ce monsieur il la are.
Ce n’est que dan la salle d’attente qu’il consent à se éparer de moi—après avoir croqué œniement les deux derniers morceaux de sucre—et voici comment je traduis le regard d'adieu de Noiraud :
Nous sommes eh avance de vingt
Pas moi qui t’aurais fait manquer le train! Allons! bon voyage! bon voyage!
By permission Of CALMANx Lévy, Paris.