TJN NEZ GELÉ
Alexandre Dumas
Un jour, à Saint-Pétersbourg, je me décidai de faire mes courses en me promenant. Je m'armai de pied en cap contre les hostilités du froid ; je m'enveloppai d'une grande redingote d'astracan, je m'enfonçai un bonnet fourré sur les oreilles, je roulai autour de mon cou une cravate de cachemire, et je m'aventurai dans la rue, n'ayant de toute ma personne que le bout du nez à l'air.
D'abord tout alla à merveille; je m'étonnai même du peu d'impression que me causait le froid, et je riais tout bas de tous les contes que j'en avais entendu faire ; j'étais, an reste, enchanté que le hasard m'eût donné cette occasion pour m'acclimater. Néanmoins, comme les deux premiers écoliers chez lesquels je me rendais n'étaient point chez eux, je commençais à trouver que le hasard faisait trop bien les choses, lorsque je crus remarquer que ceux que je croisais me regardaient avec une certaine inquiétude, mais cependant sans me rien dire. Bientôt un monsieur, plus causeur, à ce qu'il paraît, que les autres, me dit en passant : Noss! Comme je ne savais pas un mot de russe, je crus que ce n'était pas la peine de m'arrêter pour un monosyllabe, et je continuai mon chemin. Au coin de la rue des Pois, je rencontrai un cocher qui passait ventre à terre en conduisant son traîneau; mais, si rapide que fût sa course, il se crut obligé de me parler à son tour et me cria :
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Noss! noss! Enfin, en arrivant sur la place de l'Amirauté, je me trouvai en face d'un moujik qui ne me cria rien du tout, mais qui, ramassant une poignée de neige, se jeta sur moi, et avant que j'eusse pu me débarrasser de tout mon attirail, se mit à me débarbouiller la figure et à me frotter particulièrement le nez de toute sa force. Je trouvai la plaisanterie assez médiocre, surtout par le temps qu'il faisait, et tirant un de mes bras d'une de mes poches, je lui allongeai un coup de poing qui l'envoya rouler à dix pas. Malheureusement ou heureusement pour moi, deux paysans passaient en ce moment qui, après m'avoir regardé un instant, se jetèrent siar moi, et malgré ma défense, me maintinrent les bras, tandis que mon enragé moujik ramassait une autre poignée de neige, et, comme s'il ne voulait pas en avoir le démenti, se précipitait de nouveau sur moi. Cette fois, profitant de l'impossibilité où j'étais de me défendre, il se mit à recommencer ses frictions. Mais, si j'avais les bras pris, j'avais la langue libre: croyant que j'étais la victime de quelque méprise ou de quelque guetapeus, j'appelai de toute ma force au secours. Un officier accourut et me demanda en français à qui j'en avais.
" Comment, monsieur ! m'écriai-je en faisant un dernier effort et en me débarrassant de mes trois hommes, qui, de l'air le plus tranquille du monde, se remirent à continuer leur chemin, l'un vers la Perspective, et les deux autres du côté du quai Anglais, vous ne voyez donc pas ce que ces drôles me faisaient?
— Que vous faisaient-ils donc?
— Mais ils me frottaient la figure avec de la neige. Est-ce que vous trouveriez cela une plaisanterie de bon goût paï hasard, avec le temps qu'il fait?
— Mais, monsieur, ils vous rendaient un énorme service, me répondit mon interlocuteur en me regardant comme nous disons, nous autres Français, dans le blanc des yeux.
— 'Comment cela?
— Sans doute, vous aviez le nez gelé.
— Miséricorde ! m'écriai-je en portant la main à la partie menacée.
— Monsieur, dit un passant en s'adressant à l'interlocuteur, monsieur l'officier, je vous préviens que votre nez gèle.
— Merci, monsieur," dit l'officier, comme si on l'eût prévenu de la chose la plus naturelle du monde.
Et se baissant, il ramassa une poignée de neige et se rendit à lui-même le service que m'avait rendu le pauvre moujik que j'avais si brutalement récompensé de son obligeance.
" C'est-à-dire alors, monsieur, que, sans cet homme... — Vous n'auriez plus de nez, continua l'officier en se frottant le sien.
— Alors, monsieur, permettez..."
Et je me mis à courir après mon moujik, qui, croyant que je voulais achever de l'assommer, se mit à courir de son côté, de sorte que, comme la crainte est naturellement plus agile que la reconnaissance, je ne l'eusse probablement jamais rattrapé si quelques personnes, en le voyant fuir et en me voyant le poursuivre, ne l'eussent pris pour un voleur, et ne lui eussent barré le chemin. Lorsque j'arrivai, je le trouvai parlant avec une grande volubilité, afin de faire comprendre qu'il n'était coupable que de trop de philanthropie; dix roubles que je lui donnai expliquèrent la chose. Le moujik me baisa les mains, et un des assistants, qui parlait français, m'invita à faire désormais plus d'attention à mon nez. L'invitation était inutile; pendant tout le reste de ma course, je ne le perdis pas de vue.
By permission of Calmann Lév\', Paris.