L'AVARE, Acte III, Se. v
Molière, whose real name was Jean-Baptiste Poquelin, waa born in Paris in 1622. In 1646, organizing a troupe of players, he travelled through the provinces, playing little dramas composed usually by himself. The success of l'Étourdi, his first regular five-act comedy, represented at Lyons, induced him to return to Paris in 1658. His comédies were most pleasing to Louis XIV, who was his générons patron until the death of Molière in 1673. He is undoubtedly the greatest of ail Frenoh comedy writers for his originality, his rich humour, his power of satire and his invention of plot.
In this comedy of VAvare, Valère, who is in love with the miser's daughter, bas entered into the house as a steward and keeps on good terms with his master by flattery.
Harpagon — Yalère, aide-moi à ceci. Or ça, maître Jacques, approchez-vous; je vous ai gardé pour le dernier.
Maître Jacques — Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.
Harpagon — C'est à tous les deux.
Maître Jacques — Mais à qui des deux le premier?
Harpagon — Au cuisinier.
Maître Jacques — Attendez donc, s'il vous plaît. \IÎ ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en ciiùinier.'l
Harpagon — Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?
Maître Jacques — Vous n'avez qu'a parler.
Harpagon — Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
Maître Jacques — Grande merveille !
Harpagon — Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère ?
Maître Jacques — Oui, si vous me donnez bien de l'argent.
Harpagon — Que diable !
toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire, de l'argent, de l'argent, de l'argent !
Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent !
Toujours parler d'argent !
Yoilà leur épée de chevet, de l'argent.
Valère — Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
Maître Jacques — Bonne chère avec peu d'argent?
Valère — Oui.
Maître Jacques — Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez- vous céans d'être le factoton.
Harpagon — Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra?
MOLIÈBE
Maître Jacques — Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.
Harpagon — Haye! je veux que tu me répondes.
Maître Jacques — Combien serez- vous de gens à table?
Harpagon — Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
Valère — Cela s'entend.
Maître Jacques — Hé bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes d'entrées.
Harpagon — Que diable ! Voilà pour traiter toute une ville entière !
Maître Jacques — Rôt...
Harpagon — [Lui mettant la main sur la houch,e'\ Ah,, traître, tu manges tout mon bien.
Maître Jacques — Entremets...
Harpagon — Encore? [Lui mettant encore la main sur la bouche.']
Valère — Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.
Harpagon — Il a raison.
Valère — Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne, et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon — Ah, que cela est bien dit ! approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie; il faut vivre pour manger, et
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non pas manger pour viv... Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?
Valère — Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon — [à maître Jacques] Oui. Entends-tu? [à Valère] Qui est le grand homme qui a dit cela ?
Valère — Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
Harpagon — Souviens-toi de m'écrire ces mots. Je les veux faire graver en lettres d'or sur la cdieminée de ma salle.
Valère — Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire. Je réglerai tout cela comme il faut.
Harpagon — Fais donc.
Maître Jacques — Tant mieux, j'en aurai moins de peine.
Harpagon — [à Valère] Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
Valère — Eeposez-vous sur moi.
Harpagon — Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
Maître Jacques — Attendez. Ceci s'adresse au cocher. [Il remet sa casaque.] Vous dites...
Harpagon — Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes ■chevaux tout prêts pour conduire à la foire...
Maître Jacques. — Vos chevaux, monsieur? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qii'ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.
Harpagon — Les voilà bien malades ! Ils ne font rien.
Maître Jacques — Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, et de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués ; car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.
Harpagon — Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.
Maître Jacques — Non, monsieur, je n'ai pas le courage de les mener; et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet, en l'état où ils sont. Comment voudriezvous qu'ils traînassent un carrosse ? Ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.
Valère — Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire : aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
Maître Jacques — Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.