‹ The Ontario high school French readerChapitre 12 sur 26 · LE DOMESTIQUE DE M. JOLI-CŒUR · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE DE M. JOLI-CŒUR

Hector Henri Malot, littérateur français, né en 1830, mort en 1907. Clerc de notaire, il se tourna vers les lettres et se fit bientôt une place parmi les romanciers. Dans un nombre considérable d 'œuvres, qui sont toutes honnêtes, consciencieuses, intéressantes, il analyse les secrets mobiles des actions humaines. Sans Famille (1878), où se trouve le Domestique de M. Joli- Cœur, est un roman destiné à la jeunesse et qui eut un succès prolongé.

Le passage suivant se trouve dans le roman d'Hector Malot: Sans Famille.

Rémi, qui raconte l'histoire, est un petit garçon de huit ans, un enfant trouvé. Il vivait heureux avec mère Barherin, une brave femme qui l'avait élevé, quand le mari de celle-ci le vendit au Signor Vitalis.

Maintenant, ils voyagent à travers la France. Pour gagner leur vie, ils donnent des représentations, aidés par un singe, Joli-Cœur, et trois chiens: Capi, Doive, et Zerhino.

— La pièce que nous allons représenter, dit Vitalis, a pour titre: le Domestique de M. Joli-Cœur ou Le plus bête des deux n'est pas celui qu'on pense. Voici le sujet: M. Joli-Cœur a eu jusqu'à ce jour un domestique dont il est très content, c'est Capi. Mais Capi devient vieux et M. Joli-Cœur veut un nouveau domestique.

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Capi se charge de lui en procurer un. Mais ce ne sera pas un chien qu 'il se donnera pour successeur, ce sera un jeune garçon, un paysan nommé Rémi.

— Comme moi?

— Pas comme toi, mais toi-même. Tu arrives de ton village pour entrer au service de Joli-Cœur.

— Les singes n'ont pas de domestiques.

— Dans les comédies ils en ont. Tu arrives donc, et M. Joli-Cœur trouve que tu as l'air d'un imbécile.

— Ce n'est pas amusant, cela.

— Qu'est-ce que cela te fait, puisque c'est pour rire? D'ailleurs, figure-toi que tu arrives véritablement chez un monsieur pour être domestique et qu'on te dit, par exemple, de mettre la table. En voici une qui doit servir dans notre représentation. Avance et dispose le couvert.

Sur cette table il y avait des assiettes, un verre, un couteau, une fourchette et du linge blanc.

Comment devait-on arranger tout cela ?

Comme je me posais cette question, et restais les bras tendus, penché en avant, la bouche ouverte, ne sachant par où commencer, mon maître battit des mains en riant aux éclats.

— Bravo, dit-il, bravo, c'est parfait. L'expression de ton visage est excellente, ta naïveté est admirable.

— Je ne sais pas ce que je dois faire.

— Et c'est par là précisément que tu es excellent. Demain, dans quelques jours, tu sauras à merveille ce que tu devras faire. C'est alors qu'il faudra te rappeler l'embarras que tu éprouves maintenant, et feindre ce que tu ne sentiras plus. Si tu peux retrouver cette expression et cette attitude, je te prédis le plus beau succès. Quel est ton personnage dans ma comédie? Celui d'un

jeune paysan qui n 'a rien vu et qui ne sait rien ; il arrive chez un singe et il se trouve plus ignorant et plus maladroit que ce singe ; de là mon sous-titre : "Le plus bête des deux n'est pas celui qu'on pense." Plus bête que Joli-Cœur, voilà ton rôle ; pour le jouer dans la perfection, tu n'aurais qu'à rester ce que tu es en ce moment, mais comme cela est impossible, tu devras te rappeler ce que tu as été et devenir artistiquement ce que tu ne seras plus naturellement.

Le Domestique de M. Joli-Cœur n'était pas une grande comédie, et sa représentation ne prenait pas plus de vingt minutes. Mais notre répétition dura près de trois heures, Vitalis nous faisant recommencer deux fois, quatre fois, dix fois la même chose, aux chiens comme à moi.

Ceux-ci, en effet, avaient oublié certaines parties de leur rôle, et il fallait les leur apprendre de nouveau.

Je fus alors bien surpris de voir la patience et la douceur de notre maître. Ce n'était point ainsi qu'on traitait les bêtes dans mon village, où les jurons et les coups étaient les seuls procédés d'éducation qu'on employât à leur égard.

Pour lui, tant que se prolongea cette longue répétition, il ne se fâcha pas une seule fois ; pas une seule fois il ne jura.

— Allons, recommençons disait-il sévèrement, quand ce qu'il avait demandé n'était pas réussi; c'est mal, Capi; vous ne faites pas attention, Joli-Cœur, vous serez grondé.

Et c 'était tout ; mais cependant c 'était assez.

— Eh bien, me dit-il, quand la répétition fut terminée, crois-tu que tu t'habitueras à jouer la comédie?

— Je ne sais pas.

— Cela t'ennuie-t-il?

— Non, cela m'amuse.

— Alors tout ira bien. Sois donc attentif, mon garçon, sois docile el; fais de ton mieux ce que tu dois faire. Dans la vie, tout est là.

Mes camarades, les chiens et le singe, avaient sur moi le grand avantage d'être habitués à paraître en public, de sorte qu'ils virent arriver le lendemain sans crainte. Pour eux il s'agissait de faire ce qu'ils avaient déjà fait cent fois, mille fois peut-être.

Pour moi, mon émotion était vive, lorsque le lendemain nous quittâmes notre auberge pour nous rendre sur la place où devait avoir lieu notre représentation.

Vitalis ouvrait la marche, la tête haute, la poitrine cambrée, et il marquait le pas des deux bras et des pieds en jouant une valse sur un fifre en métal.

Derrière lui venait Capi, sur le dos duquel était perché M, Joli-Cœur, en costume de général anglais, habit et pantalon rouge, avec un chapeau surmonté d 'un large plumet.

Puis, à une distance respectueuse s'avançaient sur une même ligne Zerbino et Dolce.

Enfin je formais la queue du cortège.

Mais ce qui mieux encore que la pompe de notre défilé provoquait l'attention, c'étaient les sons perçants du fifre qui allaient jusqu'au fond des maisons éveiller la curiosité des habitants d'Ussel. On accourait sur les portes pour nous voir passer, les rideaux de toutes les fenêtres se soulevaient rapidement.

Quelques enfants s'étaient mis à nous suivre, des paysans s'étaient joints à eux, et quand nous étions arrivés sur la place, nous avions derrière nous et autour de nous un véritable cortège.

Notre salle de spectacle fut vite préparée; elle consistait en une corde attachée à quatre arbres, de manière à former un carré long, au milieu duquel nous nous plaçâmes.

La première partie de la représentation consista en différents tours exécutés par les chiens ; mais, occupé que j'étais à me répéter mon rôle et troublé par l'inquiétude, tout ce que je me rappelle, c'est que Vitalis avait abandonné son fifre et l'avait remplacé par un violon au moyen duquel il accompagnait les exercices des chiens.

La foule s'était amassée contre nos cordes, et quand, machinalement, je regardais autour de moi, je voyais une infinité de pininelles fixées sur nous.

La première pièce terminée, Capi prit une sébile entre ses dents, et marchant sur ses pattes de derrière, commença à faire le tour ' ' de l 'honorable société. ' ' Lorsque les sous ne tombaient pas dans la sébile, il s'arrêtait, et plaçant celle-ci dans l'intérieur du cercle hors de la portée des mains, il posait ses deux pattes de devant sur le spectateur récalcitrant, poussait deux ou trois aboiements, et frappait des petits coups sur la poche qu'il voulait ouvrir.

Alors dans le public c'étaient des cris, des propos joyeux et des railleries.

— Il est malin, le caniche, il connaît ceux qui ont le gousset garni.

— Allons, la main à la poche !

— Il donnera!

— Il ne donnera pas !

— L 'héritage de votre oncle vous le rendra.

Et le sou était finalement arraché des profondeurs où il se cachait. Pendant ce temps, Vitalis, sans dire un mot, mais ne quittant pas la sébile des yeux, jouait des

airs joyeux sur son violon qu'il levait et qu'il baissait selon la mesure.

Bientôt Capi revint auprès de son maître, portant fièrement la sébile pleine.

C'était à Joli-Cœur et à moi d'entrer en scène.

— Mesdames et messieurs, dit Vitalis en gesticulant d'une main avec son archet et de l'autre avec son violon, nous allons continuer le spectacle par une charmante comédie intitulée : Le Domestique de M. Joli-Cœur, ou Le plus hête des deux n'est pas celui qu'on pense. Un homme comme moi ne s'abaisse pas à faire d'avance l'éloge de ses pièces et de ses acteurs; je ne vous dis donc qu'une chose: écarquillez les yeux, ouvrez les oreilles et préparez vos mains pour applaudir.

Ce qu'il appelait ''une charmante comédie" était en réalité une pantomime, c'est-à-dire une pièce jouée avec des gestes et non avec des paroles. Et cela devait être ainsi, par cette bonne raison que deux des principaux acteurs, Joli-Cœur et Capi, ne savaient pas parler, et que le troisième (qui était moi-même) aurait été parfaitement incapable de dire deux mots.

Cependant, pour rendre le jeu des comédiens plus facilement compréhensible, Vitalis l'accompagnait de quelques paroles qui préparaient les situations de la pièce et les expliquaient.

Ce fut ainsi que jouant un air guerrier, il annonça l'entrée de M. Joli-Cœur, général anglais qui avait gagné ses grades et sa fortune dans les guerres des Indes. Jusqu'à ce jour, M. Joli-Cœur n'avait eu pour domestique que le seul Capi, mais il voulait se faire servir désormais par un homme, ses moyens lui permettant ce luxe; les bêtes avaient été assez longtemps les esclaves des hommes, il était temps que cela changeât.

En attendant que ce domestique arrivât, le général Joli-Cœur se promenait en long et en large, et fumait son cigare. Il fallait voir comme il lançait sa fumée au nez du public !

Il s'impatientait, le général, et il commençait à rouler de gros yeux comme quelqu'un qui va se mettre en colère, il se mordait les lèvres et frappait la terre du pied.

Au troisième coup de pied, je devais entrer en scène, amené par Capi. Si j 'avais oublié mon rôle, le chien me l'aurait rappelé. Au moment voulu, il me tendit la patte et m'introduisit auprès du général.

Celui-ci, en m 'apercevant, leva les deux bras d'un air désolé. Eh quoi! c'était là le domestique qu'on lui présentait? Puis il vint me regarder sous le nez et tourner autour de moi en haussant les épaules.

Sa mine fut si drolatique que tout le monde éclata de rire: on avait compris qu'il me prenait pour un parfait imbécile ; et c 'était aussi le sentiment des spectateurs.

La pièce était, bien entendu, bâtie pour montrer cette imbécilité sous toutes les faces; dans chaque scène je devais faire quelque balourdise nouvelle, tandis que Joli-Cœur, au contraire, devait trouver une occasion pour développer son intelligence et son adresse.

Après m 'avoir examiné longuement, le général, pris de pitié, me faisait servir à déjeuner.

• — Le général croit que quand ce garçon aura mangé il sera moins bête, disait Vitalis, nous allons voir cela.

Et je m'asseyais devant une petite table sur laquelle le couvert était mis, une serviette posée sur mon assiette.

Que faire de cette serviette?

Capi m'indiquait que je devais m'en servir.

Après avoir bien cherché, je me mouchai dedans.

Là-dessus le général se tordit de rire, et Capi tomba les quatre pattes en l'air, renversé par ma stupidité.

Voyant que je me trompais, je contemplais de nouveau la serviette, me demandant comment l'employer.

Enfin une idée m 'arriva ; je roulai la serviette et m 'en fis une cravate.

Nouveaux rires du général, nouvelle chute de Capi.

Ainsi de suite, jusqu'au moment où le général exaspéré m'arracha de ma chaise, s'assit à ma place et mangea le déjeuner qui m'était destiné.

Ah! il savait se servir d'une serviette, le général. Avec quelle grâce il la passa dans une boutonnière de son uniforme et l'étala sur ses genoux. Avec quelle élégance il cassa son pain, et vida son verre !

Mais oii ses belles manières produisirent un effet irrésistible, ce fut lorsque, le déjeuner terminé, il demanda un cure-dent et le passa rapidement entre ses dents.

Les applaudissements éclatèrent de tous les côtés et la représentation s'acheva dans un triomphe.

Comme le singe était intelligent ! comme le domestique était bête !

En revenant à notre auberge, Vitalis me fit ce compliment, et j'étais déjà si bien comédien, que je fus fier de cet éloge.

By permission of Henky Holt & Co.,New York

Pierre Jean De Béraxger

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