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DU MARIAGE

Les pariahs n'attachent pas une grande importance aux formalités qui précèdent l'union des sexes, et l'on peut dire que les quelques cérémonies qu'ils accomplissent encore à l'occasion des mariages ne sont conservées que parce qu'elles sont le prétexte d'interminables orgies.

L'état de liberté complète dans lequel vivent pêlemêle les jeunes gens des deux sexes, les honteuses pratiques auxquelles leurs parents les forment dès leur plus tendre enfance, pour exploiter les passions des voyageurs, font qu'ils arrivent à l'âge où. l'homme se choisit une compagne, sans avoir conservé je ne dirai pas la plus petite illusion, ils sont incapables d'en avoir, mais même le moindre de ces sentiments de pudeur dont les peuplades les

plus sauvages ne sont pas entièrement dépourvues» Je ne crois pas que, dans l'Inde entière, on pût rencontrer une jeune fille pariah encore vierge à Tâge de six ans.

Je citerai à cette occasion des faits tellement tristes dans le chapitre consacré spécialement aux enfants que l'on se demandera comment de pareils faits peuvent s'accomplir sous l'œil indifférent d'une nation civilisée.

Néanmoins, pour déférer à l'usage, dès que le pariah arrive à l'âge de seize ans, il cherche une femme, moins pour lui faire partager son sort et se créer une famille, que pour faire retomber sur la pauvre créature la plupart des charges de la vie commune.

Quand il en a trouvé une à son gré, il amasse, condition essentielle, s'il ne l'a fait déjà, une quantité suffisante de menus grains, de racines et surtout de callou, jus fermenté du cocotier, pour nourrir pendant un mois à ne rien faire toute la famille de sa fiancée. Manger et boire avec excès est le suprême bonheur du pariah, et rien ne manque à sa satisfaction lorsqu'il peut se livrer à ses goûts sans travailler. Aussi serait-il complètement inutile de rechercher use femme sans avoir, au préalable, de qu®i gorger les parents pendant le temps que nous vanous d'indiquer.

C'est en tressant des paniers,, en apprivoisant des guépards, en allant vendre aux résidants européens des oiseaux rares, du gibier vivant, des nattes, et surtout en glanant ou volant à l'époque des moissons, que le jeune homme parvient à rassembler les provisions nécessaires aux fêtes de son mariage.

Il se présente alors devant le père, assisté de deux parents et amis, et lui dit :

— Cède-moi cette femme, j'ai de quoi vous réjouir (littéralement faire la joie dç votre ventre) pendant un mois.

L'interpellé cherche alors à gagner quelques jours de plus, il fait valoir les qualités de sa fille, elle rapporte à la maison tant de fagots par jour, récolte tant de grains, tresse tant de paniers; avec une femme pareille, le mari sera nourri sans rien faire ; à chaque objection, on lui verse un verre de callou, bientôt il est à moitié ivre et finit par céder ; il prononce alors les paroles suivantes devant les deux témoins amenés par le futur :

— ' Je te donne cette femme, et que les yakchas (mauvais esprits) s'emparent de son corps si elle ne t'est pas soumise comme une esclave.

C'est, en effet, une esclave que recherche le mari, et, du jour où la femme aura franchi le seuil de la misérable hutte de feuillage de son maître, elle sera astreinte aux travaux les plus pénibles ; à elle le soin

d'errer du matin au soir dans la forêt et dans la jungle pour couper le bois, récolter les fruits sauvages, les racines, les herbages, les jeunes tiges de* bambou et les cadavres d'animaux morts de vieillesse ou de maladie qui doivent servir à la nourriture ; le soir, elle tressera des corbeilles de jonc, préparera l'étoffe grossière dont elle confectionnera des vêtements, si l'on peut donner ce nom aux choses singulières que les pariahs se mettent sur le corps, et, pendant ce temps-là, son mari se chauffera au soleil, et ne sortira de son indolence que pour la frapper jusqu'au sang au moindre oubli qu'elle pourra commettre.

Dubois, qui a longtemps vécu parmi eux, trace des ménages pariahs le tableau suivant :

«Leur malpropreté fait horreur; leurs cabanes, couvertes d'ordures, d'insectes et de vermine, sont encore, s'il est possible, plus dégoûtantes que leurs personnes. Leurs traits rudes et durs décèlent assez leur caractère ; et, cependant, la grossièreté de leur esprit surpasse encore celle de leur figure ; ils sont fort adonnés à l'ivrognerie, vice extrêmement odieux à tous les autres Indous; ils s'enivrent ordinairement avec le jus du palmier, nommé callou, qu'ils boivent lorsqu'il est fermenté, parce qu'alors il est plus piquant; et, quoiqu'il sente très-mauvais, ils

avalent comme du nectar cette liqueur nauséabonde. Outre les querelles que l'état d'ivresse où ils se trouvent souvent occasionne parmi eux, il attire surtout à leurs femmes des traitements- cruels : ils assomment de coups ces malheureuses, lors môme qu'elles sont enceintes; et, c'est en grande partie à ces violences que j'attribue les avortements auxquels elles sont sujettes, et qui sont bien plus fréquents parmi elles que parmi les femmes des autres castes.

« Ce qui révolte le plus contre eux les autres In dous, c'est la qualité repoussante des aliments dont ils font leur principale nourriture. Attirés par la puanteur d'une charogne, ils courent en troupe en disputer les débris aux chiens, aux chacals, aux corbeaux et autres animaux carnassiers; ils s'en partagent la chair à demi pourrie, et vont la dévorer dans leurs cabanes, souvent sans riz ni aucun autre assaisonnement qui l'accompagne. Peu leur importe la maladie dont l'animal est mort, puisqu'ils empoisonnent quelquefois secrètement les vaches et les buffles, pour pouvoir ensuite se repaître de leurs infectes et morbifiques dépouilles. »

Les corps des animaux qui meurent dans un village, appartiennent de droit aux tottys ou valets de village qui en vendent la chair à très-bas prix aux pariahs du voisinage. Ces derniers ne pouvant pas

consommer en un seul jour la provision qu'ils ont achetée, en font sécher au soleil une partie qu'ils conservent dans leur cabane pour la circonstance où ils se trouveront sans autre nourriture. Il est peu d'habitations de pariahs dans lesquelles on ne voie suspendues des guirlandes composées de ces lambeaux dégoûtants ; l'infection qui en résulte ne paraît pas affecter l'odorat de ceux qui y demeurent; mais le voyageur qui passe auprès de leurs villages s'en aperçoit bientôt et devine aisément, à l'odeur , qui s'en exhale, de quelle espèce de gens ils sont peuplés. C'est surtout à cette horrible nourriture que j'attribue la plupart des maladies contagieuses qui régnent fréquemment parmi eux, tandis que les habitants des villages indous qui avoisinent les leurs n'en sont pas atteints.

Élevée dans ce milieu, la jeune fille pariah ne change pas du reste de condition en se mariant ; au lieu de travailler pour son père et ses frères, et d'être battue par eux, elle travaillera pour son mari et sera battue par lui, en attendant qu'elle le soit plus tard par ses fils.

Au jour fixé pour la cérémonie, un vallouva, sorte de prêtre pariah, dont tout l'emploi consiste à prononcer des exorcismes et des formules magiques contre les mauvais esprits, unit les deux époux en leur mettant une pincée de sel dans la bouche et en

leur barbouillant le front avec de la cendre de fiente de vache, puis il marmotte quelques incantations en frappant, à des intervalles inégaux, des coups prolongés sur un tam-tam, pour mettre en fuite toutes les influences pernicieuses. La cérémonie est finie, et l'orgie commence, les parents et les invités, qui sont en plus ou moins grand nombre suivant l'abondance des provisions amassées par le nouveau marié, se gorgent de nourriture et de boissons fermentées, et, dès que la nuit est venue, se livrent dans la jungle aux plus monstrueuses débauches ; des témoins indous, car on conçoit que je n'ai pas eu le courage d'assister à de pareilles scènes, m'ont affirmé qu'au milieu de leur ivresse, ces misérables en arrivaient à ne plus distinguer les sexes, et que la nouvelle mariée se faisait un honneur de provoquer à des assauts amoureux, tous les hommes présents à l'horrible fête

Nous n'avons pas à nous appesantir sur de pareils tableaux... ce n'est pas, on le conçoit, en la profanant dès le début, que la famille peut se constituer chez les pariahs.

En général, les provisions amassées pour un mois sont dévorées en huit jours, mais comme chacun a absorbé tout ce qu'il pouvait, on se sépare sans se plaindre, en se donnant rendez-vous à l'année suivante à la même époque, où tous les assistants se

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cotisent pour rendre à frais communs leur fête aux mariés.

Ce qu'il y a de profondément triste dans la situation que nous signalons, c'est que nous ne sommes pas en présence de peuplades en enfance, dont la barbarie pourra se dissiper peu à peu au contact de l'émigration européenne, ou par le seul fait de Télévation progressive du niveau intellectuel, nous avons devant nous les restes décrépits d'une civilisation qui a fait son temps et qui est incapable de se relever sur son sol et avec les éléments dont elle dispose.

Le pariah est moins ignorant que corrompu, et il paraît avoir recherché dans la satisfaction de ses vices, une compensation à la proscription dont on l'a frappé.'

Comme on le voit, nous sommes loin de ce bon et naïf Indou raisonneur, moraliste, et quelque peu philosophe, que la Chaumière indienne avait mis à la mode au siècle dernier.

Les pariahs divorcent aussi facilement qu'ils se sont mariés.

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