‹ The pariah dans l'humanitéChapitre 9 sur 57 · LA FAMILLE PARIAH · texte numérisé non relu

LA FAMILLE PARIAH

Les pari ah s n'ont pas de famille, dans le sens que les nations civilisées et même une foule de peuplades sauvages attachent à ce mot. Ceux qui habitent les grandes villes, en fort petit nombre du reste, ne profitent de la protection qui leur est accordée que pour former leurs femmes, leurs filles et même leurs enfants mâles aux plus hideux métiers... sans nulle conscience de la dignité du père ou du mari ; aux vices de leur race ils ont joint les raffinements infâmes qu'est venue leur enseigner cette tourbe de déclassés cosmopolites qui hantent les ports de l'extrême Orient; l'adultère et l'inceste ne leur causent aucune horreur, et, sous le même toit, pères, mères, frères, sœurs et parents de tous degrés vivent dans une promiscuité honteuse que rien n'est capable de faire cesser.

La loi est impuissante parce que les mœurs locales plus fortes que la loi, en rejetant le pariah en dehors de la commune humanité, opposent une barrière invincible à toute tentative de régénération.

Nous ne savons rien de plus douloureux que la situation du magistrat européen qui, placé en face de ces turpitudes, se trouvé dans l'impossibilité de les faire cesser.

Dans un chapitre spécial sur le [Pariah des villes , nous dirons ce que par notre propre expérience, comme chef du parquet à Pondichéry, et président du tribunal de Ghandernagpr, nous avons pu apprendre de cette classe misérable, dont les membres n'ont plus de l'homme que la forme et le nom. Et en signalant cette profonde dégradation morale, ce sera un grand bonheur pour nous de voir la France, fidèle à son rôle humanitaire, travailler sans relâche à l'émancipation de l'antique proscrit, en face de l'Angleterre cruellement indifférente pour tput ce qui n'accroît pas la production de son coton, de son indigo et de son opium, pour tout ce qui ne paye pas, suivant le mot terrible devenu proverbe dans la bouche de l'Anglo-Saxon.

Nous ne traiterons cette question qu'à l'aide du document officiel et de preuves irréfutables.

Les pariahs, que nous désirons tout d'abord connaître, sont ceux qui sont restés dans la vie isolée

que les brahmes leur ont faite, qui habitent les lieux marécageux, les déserts, les forêts et que Ton a coutume d'appeler les pariahs de la jungle.

L'indianiste Dubois en donne la description suivante :

« Dans les forêts de la côte malabare, on rencontre des tribus qui sont regardées comme bien au-dessous des bêtes qui partagent avec elles le domaine de ces lieux sauvages.

« On ne leur permet pas même de se bâtir des cabanes pour se garantir des injures du temps. Un espèce d'appentis, soutenu par quatre bambous et ouvert de tous côtés, sert d'asile à quelques-uns et les met à couvert de la pluie, mais les laisse exposés au souffle des vents. Cependant, la plupart se construisent des espèces de nids au milieu des arbres les plus touffus, sur lesquels ils se nichent comme des oiseaux^de proie, et où ils passent la nuit et une grande partie du jour. Jamais ils ne peuvent marcher avec sécurité dans les chemins battus : lorsqu'ils aperçoivent quelqu'un, ils doivent se faire reconnaître par un certain cri, et faire un long détour pour le laisser passer ; la moindre distance à laquelle ils sont obligés de se tenir des personnes d'une autre caste est de plus de cent pas. Si un Naïr, qui va toujours armé, rencontre un de ces malheureux, il a le droit de le

poignarder sur-le-champ. Ces pariahs ou pandiahs mènent une vie tout à fait sauvage, et n'ont aucune communication avec la société. »

Complétons ce sombre tableau par le récit d'une visite faite par le môme voyageur dans un des réduits où ces malheureux s'abritent :

« Parvenu près de la hutte, la porte en est si basse que je suis obligé de marcher sur mes mains pour pouvoir y pénétrer. J'entre dans ce réduit infect : un mouchoir dont j'ai eu soin de Itremper un des bouts dans du fort vinaigre et que je tiens sous mes narines me garantit en partie de la puanteur qui s'exhale de tous côtés, j'y trouve un squelette gisant sur la terre nue, et ayant pour oreiller une pierre ou un morceau de bois. Le malheureux n'a pour se couvrir qu'une guenille autour des reins et un lambily ou tissu de laine grossière et tout déchiré, qui lui laisse à nu la moitié des membres; je m'assieds, par terre à côté de cet infortuné, et les premières paroles que je lui entends prononcer d'une voix lamentable et défaillante sont celles-ci : je meurt de faim et de froid l »

Tous les pariahs ne sont certainement pas aussi malheureux, mais il en est peu qui aient leur nour-

riture du lendemain assurée, et tous, dès qu'ils sont malades, tombent dans un pareil état d'abandon; nul ne s'inquiète plus d'eux, le fils même ne partage pas avec le père la chétive nourriture de racines et d'herbages qu'il va chercher dans la forêt.

Dans certaines provinces, on tolère qu'ils se réunissent en villages, à condition que ce soit dans des lieux écartés, mais cette tentative dévie sociale contribue peu à diminuer leur misère ; n'ayant aucun droit de propriété sur la terre qu'ils occupent, ils peuvent toujours être dépossédés par le plus prochain village de gens de caste qui désire profiter de leurs défrichements ; aussi en voit-on fort peu qui se hasardent à ensemencer, n'étant pas assurés de pouvoir récolter.

Au milieu de ces luttes constantes avec les nécessités de la vie, l'esprit de famille ne s'est guère plus développé chez le pariah de la jungle que chez le pariah des villes; les mœurs du premier sont cependant plus douces, et nous verrons que, dans ses unions et sa conduite morale, il s'est moins éloigné que son congénère plus corrompu, de la loi de nature. Il observe également certaines distinctions de castes, qui semblent un souvenir de l'époque où le tchandala, son ancêtre, luttait pour ne pas abandonner la vie civilisée et, chosa étrange, alors que le pariah des villes a perdu toute tradition, tout

souvenir du passé, et même jusqu'à ce sens poétique si développé chez les Orientaux, le pariah de la jungle, bien qu'il n'en comprenne plus le sens, a conservé, au moins de mémoire, une foule de chants, de satires, de fables, de pastorales et de traditions héroïques des âges anciens, dont l'ensemble forme une littérature singulière qui témoignerait d'un niveau intellectuel beaucoup plus élevé que celui qu'on peut lui attribuer actuellement; il possède même quelques petits drames qui sont, pour la plupart, d'anciennes satires contre les castes supérieures, et principalement celle des prêtres, que la perfection du style, des idées et de la facture, ne permettent pas d'attribuer à d'autre auteur qu'à quelque brahme qui, chassé autrefois de sa caste pour quelque méfait, a voulu se venger de ses frères. Nous avons pu, à grand peine, en récolter trois en entier dont nous donnerons la traduction en leur temps ; on ne les lira pas, croyons-nous, sans intérêt, malgré leur immoralité singulière, car ils sont comme le dernier souffle intellectuel d'une race mêlée qui, après avoir beaucoup lutté pour se faire une place au soleil, beaucoup lutté pour ne pas mourir, s'est aujourd'hui résignée à une telle dégradation, que nous hésiterons plus d'une fois à en donner une peinture exacte.

Ce qu'il y a de plus triste dans cet état, de plus

navrant pour le penseur, c'est qu'il ne se trouve pas, comme dans certaines contrées de l'Afrique, en face de peuplades encore en enfance, mais bien en face d'hommes qui, repoussés par la société, semblent avoir brisé comme à plaisir avec tout sentiment véritablement humain ; il paraîtrait qu'avec un esprit infernal, ils se soient appliqués, du jour où on les a mis hors la loi, à se mettre eux-mêmes en dehors de l'humanité. Ainsi, par exemple, ils ont conservé une foule de formules et de cérémonies dont le gens peut être rattaché aux vieilles coutumes brahmaniques, mais ils ont eu soin de Les travestir en farces toujours odieuses, quand elles ne sont pas criminelles.

Pour n'en dire qu'un senl point, car l'étude de ces usages, si on peut les appeler ainsi, viendra à son heure, les Indous de caste ont l'habitude, lorsqu'un vieillard approche de ses derniers instants, de le transporter sur les bords du Gange, du <ïodaverry* du Cavery, de la Khrichna ou de tout autre fletnre sacré, ou près de l'étang de la pagode, s'ils habitent loin de ces cours d'eau, afin que le moribond, par la vue de ces eaux purifiantes, puisse êtpe lavé de ses fautes. Chez les pariahs, lorsqu'un homme, par maladie, par vieillesse ou toute autre cause, ne peut plus subvenir à ses besoins, comme il est une charge que personne ne vent accepter, ses fils, et à leur

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défaut ses proches, le transportent à un mille ou deux de leur habitation dans la jungle, et l'abandonnent en pâture aux fauves.

• Le corps du vieillard est étendu sur des branches d'arbres, on le couvre de fleurs sauvages, et parents et porteurs se dirigent vers le lieu solitaire qui a été choisi, en se renvoyant les couplets d'un chant que Ton ne peut entendre sans horreur, surtout lorsque Ton sait que c'est le fils aine du misérable qui est chargé d'entonner le premier couplet.

Voici ce chant, on jugera par lui du degré d'affection qui unit entre eux, les membres d'une familla pariah :

le fils aîné.

Holà 1 qu'on débarrasse la paillotte de cette vieille carcasse qui n'est plus bonne à rien.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha I Eé liai Les chacals vont faire un bon repas ce soir.

le fils aîné.

Il ne peut plus marcher, et nous ne pouvons pas marcher pour lui.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha' Ké haï Les vautours vont faire un bon repas ce soir.

LE FILS AINÉ

II ne peut plus aller chercher dans la forêt les herbes et les racines de la nourriture, et nous ne pouvons plus aller les récolter pour lui.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha ! Ké ha I Les milans noirs vont faire un bon

repas ce soir,

LE FILS AINÉ

Ses dents se sont usées comme celles d'un vieil éléphant ; il ne peut plus manger, et nous ne pouvons pas mauger pour lui.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha 1 Ké ha ! Les hyènes vont faire un bon repas ce soir.

LE FILS AINÉ

Il ne peut plus grimper aux cocotiers, pour aller

voler les fruits dans les champs des vellayers (cultivateurs),, et nous ne pouvons plus voler pour lui.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha ! Ké ha ! Les loups fauves vont faire un bon repas ce soir.

LE FILS AINÉ

Il ne peut plus porter sa panelle pour aller chercher l'eau douce, et nous ne pouvons pas la porter pour lui.

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha I Ké ha I Toutes les bêtes qui hurlent sont dans la joie; elles vont faire un bon repas ce soir.

LE FILS AINÉ

Il ne voit plus, ne parle plus, n'entend plus, est-ce qu'un autre homme peut voir, entendre et parler pour un cadavre ?

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha ! Ké ha ! Quand tous auront pris leur pai t il n'en restera plus pour les vers.

LE FILS AÎNÉ

Holà I Jetez-la cette vieille carcasse qui n'est plus bonne à rien ; le ventre des chacals est le cimetière des pariahs I

PARENTS ET PORTEURS

Ho ha I Ké ha I Accourez tous, cousins de la jungle, voilà un bon repas pour ce soir.

Le vieillard est alors abandonné sur son lit de feuilles et de -fleurs sauvages, et la nuit n'est pas encore complète qu'il ne reste plus rien du misérable ; les fauves se sont rués sur son corps avant qu'il ait cessé de respirer.

Deux fois j'ai rencontré dans mes voyages ce sinistre cortège ; moyennant quelques pièces de monnaie, j'ai pu faire réintégrer les pauvres gens dans leur case ; mais combien de jours cette protection a-t-elle produit son effet, je Pignore Les Européens sont trop peu nombreux dans l'Inde pour que l'initiative particulière puisse quelque chose, en face de la réprobation de cent cinquante millions d'Indous et de l'impuissance volontaire de l'Angleterre.

De pareils actes sont sévèrement défendus en pays

français; mais les territoires que nous occupons sont si peu de chose que notre exemple ne peut guère porter de fruits.

Pour relever le pariah, le faire rentrer dan3 le sein de la grande famille humaine, il faudrait une de ces croisades comme l'Europe en a su faire contre l'esclavage des nègres ; mais qui donc en prendra l'initiative contre l'Angleterre qui a su habilement abriter son odieuse domination dans l'Inde, sous un voile hypocrite de progrès et de civilisation? Par les mille voix de la presse^, par leurs nombreuses sociétés négrophiles, philanthropiques, et pour l'extinction du paupérisme, nos voisins ont si bien su donner le chaAge à l'opinion publique dans le monde, que les meilleurs esprits se laissent prendre à ce badigeon de surface, à ce trompe-l'œil de convention, et oublient que ce peuple, qui fait sans cesse parade de ses sentiments humanitaires, n'a jamais hésité devant les actes les plus immoraux, dès que ses intérêts se sont trouvés enjeu.

Ceci est de l'histoire d'hier.

Un édit de Pékin, se basant sur la dégradation physique et intellectuelle qu'apporte aux Chinois l'usage de l'opium, prohibe l'entrée de cet agent destructeur.

Que va faire l'Angleterre qui fournit chaque année au Céleste Empire pour près de quatre cents mil-

ô LE PARIAH DANS L'HUMANITÉ.

lions de cettedenrée qu'elle tire de ses possessions de l'Inde ?

Sans hésitation et pour ne pas perdre une source aussi importante de revenus, elle force l'entrée des ports, brise redit et la résistance à coups de canons, impose sa marchandise, et les Chinois peuvent de nouveau s'empoisonner en paix, malgré la volonté de leur gouvernement, trop faible pour pouvoir les protéger.

Pendant la guerre de 1870, en plein conseil des ministres, on agita la question de savoir si, pendant que nous ne pouvions pas nous défendre, l'Angleterre ne ferait pas bien de tomber sur nos possessions de la côte d'Ivoire. Le projet n'eut pas de suite, mais dans le débat qui vient d'avoir lieu à propos de la cession de la Gambie, ces odieuses machinations se sont fait jour en plein parlement anglais. Un noble lord a osé reprocher au gouvernement de n'avoir pas mis ce projet à exécution.

Ce n'est pas de cette nation que nous pouvons attendre l'émancipation des pariahs.

Chez ces victimes de préjugés séculaires, la famille ne représente donc qu'une association passagère, dont les bénéfices cessent immédiatement pour tout membre qui, par raison de maladie ou de vieillesse, ne peut plus contribuer à la vie commune.

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