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LE PARIAH DE LA JUNGLE ET LE PARIAH DES VILLES

Nous aurions pu donner un plus grand nombre d'extraits de cette littérature singulière, mais, en outre que la moisson est assez ample pour que l'on puisse juger du niveau intellectuel et moral de la race qui l'a produite, les bornes de ce volume nous obligeaient à conserver une place pour nos conclusions.

Il nous reste peu de chose à dire des mœurs des pariahs que ces productions caractérisent mieux que ne pourraient le faire les réflexions de l'écrivain.

De ce fait que le pariah ne possède rien et ne peut rien posséder au soleil, est née une situation que rien ne saurait améliorer, à moins qu'on n'atteigne énergiquement le préjugé en restituant au proscrit sa qualité d'homme et ses droits naturels et civils.

Toute la question est de savoir si une nation européenne, qui se pique d'humanité, conservera longtemps encore ce legs honteux de la vieille domination brahmanique.

Sans abolir les castes, ce qui serait un moyen radical, mais qui soulèverait peut-être la plus formidable de toutes les révolutions, l'Angleterre aurait un moyen bien simple de rappeler à la vie intellectuelle et morale ces millions d'hommes qui s'éteignent dans la débauche et la misère, ce serait de les admettre dans son armée native, de les accepter comme cipayes, d'abolir ce nom de pariah en leur créant une caste spéciale, à laquelle seraient attachés certains privilèges, de leur rendre la possession de la terre et le droit de propriété, de les admettre enfin dans les bas emplois de son administration qu'elle a coutume de confier à des Indous.

Sur ce point nous pouvons affirmer qu'elle n'a rien fait, rien tenté, et nous devons ajouter avec tristesse qu'elle ne fera jamais rien. Tous ses soins; jusqu'à ce jour, ont été employés à gagner la caste des brahmes, à laquelle elle confie les plus hautes fonc-

tions, dans l'armée, dans la magistrature indigène, dans les finances et dans l'administration proprement dite, à fin de profiter du respect que cette classe inspire encore à tous les Indous pour gouverner plus facilement son vaste empire.

On nous dira que ceci est d'un haut esprit politique, et que sur ce terrain l'humanité n'a que faire. Cette raison nous touche peu, et nous n'admettrons jamais que cinquante millions d'hommes soient abandonnés à leur proscription séculaire, parce que leur régénération pourrait soulever quelques difficultés, et dans tous les cas ne rapporterait pas un denier aux vingt-cinq millions de marchands qui oppriment l'Inde.

Nous avons déjà eu l'occasion de le dire : dans un volume sur YInde anglaise, nous traiterons ce sujet longuement, et la main pleine de preuves, nous dresserons l'acte d'accusation de la domination anglo-saxone.

La question est, on le conçoit, trop spéciale pour un volume d'études purement scientifiques ; elle est également trop vaste et trop importante pour n'en être qu'un chapitre accessoire. Nous nous bornons donc aujourd'hui à constater ce, que fut dans le passé, et ce qu'est dans le présent la situation du pariah, situation que l'Angleterre a rendue plus misérable encore qu'aux temps de la domination brah-

manique, par l'exportation du riz, qui est la seule nourriture des Indous, et l'anéantissement habilement calculé, de toutes les filatures, de tous les métiers des tisserands indigènes au profit des tisseurs de Manchester et de Liverpool.

Autrefois, dans tous les villages, une caste nombreuse était employée à la confection de ces étoffes de coton, longtemps appelées en Europe guinées, madras, madapolam, que par les navires européens Tlnde exportait dans le monde entier. Aujourd'hui l'Angleterre lui prend tputes ses matières premières, et les lui retourne manufacturées... Où veut- on que les pauvres Indous trouvent l'argent nécessaire pour acheter de quoi se vêtir et se nourrir?

Écoutez ce que dit, à ce sujet, Dubois, qui fut cependant l'ami des Anglais et pensionné par eux.

« Peu de temps avant mon retour en Europe je parcourus quelques-uns des districts manufacturiers du pays. Rien n'égale l'état de désolation qui y régnait. Toutes les manufactures étaient fermées ; des centaines de milliers (pour quelques districts seulement) d'habitants qui composent la caste des tisserands, et qui selon les piréjugés du pays, ne peuvent sans se déshonorer, embrasser une autre profession ; une multitude innombrable de veuves et de pauvres femmes qui vivaient et soutenaient leur famille par

la filature du coton, maintenant sans ouvrage, sans ressources, et mourant de faim, tel est le tableau déchirant qui vient partout s'offrir à mes regards. « Cet anéantissement des manufactures, en interceptant la circulation du numéraire, se fait ressentir par contre-coup d'une manière bien plus funeste dans toutes les autres branches de l'industrie ; et le cultivateur qui voyait le manufacturier accourir tous les ans, au temps de la moisson, pour acheter le surplus de ses grains, et lui faire même des avances qui l'aidaient à payer ses impôts, ne trouve plus à vendre les produits surabondants de sa récolte, ou bien est contraint de céder à la dure nécessité d'en faire l'abandon à des usuriers avides qui achèvent de le ruiner. »

Au milieu de x^ette misère générale des castes supérieures, le pariah a vu s'augmenter les difficultés qu'il trouvait à vivre, et alors il a demandé à la prostitution de ses femmes et de ses enfants des deux sexes les moyens de subsister.

Dans les jungles, aussi bien que dans les villes, il exerce son hideux métier au grand jour, il tarife ses enfants suivant leur âge, et les vend à partir de six ans, après les avoir par de honteux moyens, rendus aptes à subir les actes qu'il leur impose.

Que de fois, lorsque j'étais chef du parquet à Pondichéry, n'ai-je pas reçu des requêtes, où ces affreux marchés étaient exposés tout au long par une des parties qui accusait l'autre de ne pas avoir tenu ses engagements, et qui s'adressait à la justice pour l'y contraindre. Le cœur soulevé de dégoût, je sauvais l'enfant du sort qui l'attendait, en le plaçant chez des Européens qui consentaient à l'élever; mais quinze jours ne s'étaient pas écoulés que le petit misérable avait regagné la jungle, en emportant de chez ses bienfaiteurs tout ce qu'il lui avait été possible de voler.

Hors ces cas où il nous était possible d'intervenir grâce à l'impudente naïveté des contractants, nous ne connaissions jamais ni les termes du marché, ni le marché lui-même; les magistrats nô pouvaient même pas s'en occuper, car il faudrait emprisonner tous les pariahs, pour les forcer à renoncer à leurs honteux et immoraux profits..,. «Indique-nous un moyen de vivre, » nous disaient-ils souvent, et nous étions forcé d'avouer notre impuissance ; la corruption avait vaincu la loi.

Enfin un jour est venu où sur le sol français le pariah a pu devenir propriétaire, se réunir en village, mais, en face de l'indifférence de l'Angleterre, la réforme n'a donné aucun résultat. Pour ne pas être contraints à mener une vie honnête et libre, pour

ne pas être obligés de travailler, les pariahs, du territoire français, se sont réfugiés sur le territoire anglais, et ne sont rentrés que quand l'impuissance d'agir leur eût assuré l'impunité.

« Vouloir rendre, a dit le voyageur que nous venons de citer, la condition des pariahs meilleure qu'elle n'est, ou semblable à celle des peuples d'Europe en général serait, selon moi, une tentative vaine, dans l'état de leurs institutions. Sans doute les efforts d'un gouvernement juste, humain, généreux, pourraient peut-être rendre leur sort moins misérable, mais aussi longtemps que leur naturel, leurs institutions civiles et religieuses, leurs coutumes et leurs usages resteront ce qu'ils sont, ce seront autant d'obstacles qui opposeront une barrière insurmontable à tout progrès vers un ordre de chose plus convenable à leur bonheur ; on les verra croupir encore longtemps dans la misère, et leurs facultés intellectuelles et morales resteront les mêmes. »

Quand viendra pour l'Inde ce gouvernement juste, humain et généreux?

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