‹ The pariah dans l'humanitéChapitre 54 sur 57 · VOYAGEUR ET LA TANIEGARTGHIE · texte numérisé non relu

VOYAGEUR ET LA TANIEGARTGHIE

Ce morceau a été recueilli par nous à Ceylan. On lui attribue généralement une origine pariah •

LE VOYAGEUR

Où cours-tu, ô jeune fille plus belle que la femelle du paon avec tes moncoutys (bijoux) de neuf sortes, tes lèvres plus rouges que le corail, tes yeux plus bleus que le vilpalam.

LA TANIEGARTCHIE.

* Que t'importe, ô voyageur, le lieu où je porte mes pa3; dis-moi plutôt à quel nom tu réponds, et quel est le lieu qui t'a vu naître?

LE VOYAGEUR

Je suis de Madura, dans le Malayalam, et mon nom est Cama, fils de Casyappa.

LA TANIEGARTCHIE-

Vrai! tu t'appelles Cama (dieu de l'amour). Montremoi alors ton carquois et tes flèches.

LE VOYAGEUR

Ne me diras-tu pas le tien en échange, et le lieu où tu te rends?

LA TANIEGARTCHIE.

Volontiers; je n'ai pas de raison pour te cacher cela.

LE VOYAGEUR

Hâte-toi de déférer à mes vœux.

LA TANIEGARTCHIE.

Mon nopa est Poulôcadi, et je vais au puits remplir ma panelle.

LE VOYAGEUR

Laisse-moi me charger de ce soin, et ensuite je te la placerai moi-même sur la tête.

LÀ TANIEGARTCHIE.

Le motit n'est pas assez sérieux pour te détourner de ta route. Quels sont tes desseins?

LE VOYAGEUR

N'aie point peur, ta vue réjouit mon cœur, et je veuxt'entretenir galammenten suivant le même sentier que toi.

LA TANIEGARTCHIE.

Je connais les motifs qui font que les hommes suivent les jeunes filles sur les routes désertes.

LE VOYAGEUR

Si tu les connais, pourquoi courir ainsi comme une biche devant le chasseur? Prends garde, belle Poulôcadi, de fatiguer inutilement ton beau corps, et de pâlir ton visage. Vois tes seins bondissent dans ta course comme deux oranges que la brise agite au bout d'une branche.

LA TANIEGARTCHIE.

Que t'importe? je ne te connais pas, laisse-moi.

LE VOYAGEUR

Tu fuis en m'ordonnant de te laisser, je ne te quitterai pas.

LA TANIÉGARTCHIE.

Hélas, ce que tu dis est-il bien; et que vont dire les passants en nous voyant ensemble.

LE VOYAGEUR

Ils diront : voilà un homme et une femme qui se rendent à la fontaine... et la femme, après avoir puisé à la source, laissera le voyageur appuyer ses lèvres brûlantes sur les bords de sa panelle, et l'homme sera désaltéré de sa soif ardente.

LA TANIEGARTCHIB.

Je ne comprends pas ton langage, cesse de me suivre.

LE VOYAGEUR

C'est en vain que tu m'ordonnes de te quitter, tes yeux ont allumé le feu qui me dévore, c'est par tes soins seuls qu'il peut être éteint.

LA TANIEGARTCHIE.

Nul homme ne m'a encore tenu ce langage,, que deviendrais-je si je me laissais aller à t'écouter? Quel est dans mon aidée le jeune homme qui voudrait déposer une cache pour m'acheter des bijoux de noce?

LE VOYAGEUR

Tes yeux brillent comme des diamants, ton visage est aussi resplendissant que celui de la déesse qui préside à la lune; qui pourrait rester insensible à tes charmes? cède à mon amour, ô belle vierge.

LA TANIEGARTCHIE.

C'est en vain que tu me poursuis de tes flatteries, que tu me donnes les noms les plus beaux, — perroquet au langage trompeur, je ne veux pas t' écouter .

LE VOYAGEUR

Prends pitié de mon tourment.

LA TANIEGARTCHIE.

Cesse de me contraindre, ne mets pas ma patience à l'épreuve.

LE VOYAGEUR

Penses-tu me rebuter par tes méchantes paroles?

LA TANIEGARTCHIE.

Je ne forme aucun projet; tu prononces des mots incohérents qui ne sont point dignes d'un homme de raison.

LE VOYAGEUR

Que m'importent la raison, la sagesse et toutes les vertus que l'homme invoque ? la souffrance d'amour ne peut se calmer que par la possession; puisse Cama t'inspirer les mêmes désirs qu'à moi.

LA TANIKGARTCHIE.

Gesse à l'instant ce langage... Quoi, tu oses porter la main sur mon pagne ?

LE VOYAGEUR

Écoute, Poulôcady, je veux presser tes seins nus, aussi fermes que le fruit pamplemousse, poser mes lèvres sur les tiennes, te serrer dans mes bras et déposer dans ton sein les premières larmes de l'amour.

LA TANIEGARTCHIE.

Les sages qui se retirent dans les bois après avoir renoncé à tout pour pratiquer la sagesse, disent que ce n'est point là le vrai bonheur.

LE VOYAGEUR

Laisse là ces vieillards courbés par les ans, qui prêchent la chasteté à l'heure où ce n'est plus un sacrifice. Quand as-tu vu de jeunes hommes fuir

l'amour, et Siva n'est-il pas représenté dans le Lingam?

LA TANIEGARTCHIE.

Fuis-moi, cesse tes poursuites.

LE VOYAGEUR

Le sang me bout dans les veines, je ne saurais me contenir plus longtemps.

LA TANIEGARTCHIE.

Que t'ai-je fait pour me traiter ainsi? mes refus ne te rebutent donc pas ?

LE VOYAGEUR

Rien ne saurait arrêter un amoureux, et je vais me briser la tête contre la margelle de ce puits si tu refuses de m'entendre.

LA TANIEGARTCHIE.

Hélas ! ne te porte pas à cette extrémité ; tes paroles sont entrées dans mon âme comme un poison subtil, et malgré moi l'amour commence à troubler mes sens. /

LE VOYAGEUR

Viens ici derrière ces buissons de cactus ; nul ne pourra nous y troubler.

LA TÀNIEGARTCHIE.

Mes yeux ne distinguent plus le chemin, ma panelle s'échappe de mes mains, la voilà cassée... que dira ma mère quand je rentrerai au logis?

LE VOYAGEUR

Viens, te dis-je, que je t'enseigne toutes les ivresses de la volupté.

LA TANIEGARTCHIE.

Jure-moi de ne m' oublier jamais.

LE VOYAGEUR

Viens sans plus tarder, le dieu d'amour va te décocher sa première flèche.

LA TANIEGARTCHIE.

mon bien-aimé, noie tes yeux dans mon regard presse mes lèvres contre les tiennes, ma poitrine contre ta poitrine, enlace-moi de tes baisers, comme la liane qui serpente autour d'un tronc d'arbre,

LE VOYAGEUR

Tiens, reçois ces caresses, je te donne ma vie.

LA TANIEGARTCHIE.

mon amour I ô mon amour ! ô mon amour I

LE VOYAGEUR

Je me meurs dans tes bras.

! LA TANIEGARTCHIE.

mon lion, redouble tes transports.

LE VOYAGEUR

ma bien-aimée, ma bien-aimée, ma bien-aimée !

LA TANIEGARTCHIE.

Tiens, reprends tes forces dans un nouveau baiser, presse-moi bien sur ton cœur, ne crains pas de froiser mes membres, de meurtrir mes seins.

LE VOYAGEUR

Que tu es belle ainsi frémissante ? l" ]

LA TANIEGARTCHIE.

Je reçois tes caresses, comme le lis qui s'en-

tr'ouvre aspire les gouttes de rosée.

LE VOYAGEUR

Écoute... nos transports rendent jaloux les oiseaux des bois.

LA TANIEGARTCHIE.

Appa, appa I Tchi! tchil appa.

LE VOYAGEUR

Calme-toi, ô belle fille qui viens de sacrifier pour la première fois au dieu d'amour.

LA TANIEGARTCHIE.

J'ai froid...

LE VOYAGEUR

Toute ma vie vient de passer dans ton sein.

LA TANIEGARTCHIE.

Hélas ! que vaisge devenir si tu m'oublies ?

LE VOYAGEUR

Ne crains rien, je prends à témoin ces bosquets ombreux, où les dieux jouent avec les nymphes des bois que je t'aimerai toujours.

LA TANIEGARTCHIE.

Vois mon pagne, — tu m'as connue vierge.

LE VOYAGEUR

Chaque jour je reviendrai près de cette fontaine qui a entendu tes premiers soupirs, et tu confondras encore tes plaintes amoureuses avec le bruit de ses eaux.

LA TANIEGARTCH1E.

Puisse ton amour rester fidèle à cette promesse aussi longtemps que ces eaux arroseront les champs de riz et rempliront les panelles des jeunes filles.

Malgré son origine, cet hymne de l'amour matériel a eu la même fortune que les œuvres de Tirouvallouva, presque toutes les castes de l'Inde le font chanter dans leurs orgies parles bayadères.

Il existe dans toutes les langues du sud, kanara telinga, tamoul, etc. On le retrouve en sanscrit, sous le nom d'Avrita et Avany, ou encore de Yavana et Nourvady, mais dans un langage plus élevé, et avec des sentiments moins sensuels- Salomon Ta chanté dans le Cantique des cantiques, toute l'antiquité a eu son hymne de l'amour. ■

Les autres chants dont les pariahs et les basses classes se repaissent d'ordinaire n£ pourraient pas supporter la traduction.

DEVANT I/HUMANITÉ

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