CHAPITRE m
ORIGINE DES PABJAHS
On a prétendu que les pariahs étaient les descendants des autochthones de l'Indoustan, soumis parles brahmes ; cette opinion est le résultat d'une double erreur. Les brahmes ne sont jamais yenus en conquérants dans l'Inde, par la simple raison qu'ils sont nés sur les rives du Gange et du Godaverry, et les Allemands à qui il faut à toute force des hommes blonds et roux, pour soutenir leurs théories anthropologistes, auront beau leur assigner comme pays d'origine, tantôt la Bactriane, tantôt les contrées voisines de rOxus, tantôt les* plateaux élevés du nord-est de l'Asie, leurs hypothèses, dénuées de preuves scientifiques, ne prévaudront, ni contre les textes de Manou et des Vedas, ni contre l'opinion des brahmes eux-mêmes qui placent le berceau de
la race Indoue dans le pays qu'elle habite actuellement.
Si pour un instant on admettait cette conquête, l'opinion que nous repoussons ne serait point par cela justifiée, car il est impossible de croire que le vainqueur, au lieu de réduire simplement le vaincu en esclavage, de lui faire cultiver la terre, garder les bestiaux, aurait préféré immobiliser les forces de plusieurs millions d'hommes, en les mettant hors la loi, comme plus impurs que les animaux immondes, en leur interdisant la terre, le soleil, l'eau, le riz et le feu. De pareilles mesures eussent poussé les vaincus au désespoir et à des luttes sans cesse renaissantes, sans profit pour le conquérant.
Le pariah est né du droit pénal imposé par les brahmes à leurs sujets, après l'établissement des castes.
Tout crime contre la domination politique et religieuse des prêtres, fut frappé de mort civile, le malheureux atteint par cette terrible punition, n'avait plus ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni patrimoine, ni caste ; on pouvait le tuer sans crime, comme un fauve ; quiconque lui prêtait assistance, le recevait sous son toit ou lui donnait à manger, tombait immédiatement dans la même situation que lui, et il ne lui restait d'autre ressource que de s'enfuir "dans les forêts, sans espoir de réhabilitation.
C'est ainsi que peu à peu se forma dans la nation une autre nation réputée impure, et qui ne fut qu'un mélange de toutes les castes.
C'est dans ce sens que Manou appelle les pariahs Tchandalas du gens de castes mêlées. Comme les Hébreux ces pariahs de. l'Egypte, ■ les tchandalas indous ne tardèrent pas à devenir un véritable danger pour la société où ils vivaient, et les brahmes s'épuisèrent en proscriptions au lieu d'appeler à la régénération par de sages mesures, des malheureux qu'ils avaient eu le tort de repousser de leur sein.
Nous avons consacré dans la « Genèse de l'Humanité ». une longue étude à l'origine des tchandalas, sur laquelle nous n'avons pas l'intention de revenir, notre but étant uniquement d'exposer aujourd'hui, les mœurs, croyances, coutumes, usages et traditions, nés d'une situation cent fois pire que l'état de servitude.
Après avoir constaté que l'origine de ces décastés, est toute entière dans le terrible droit pénal inauguré par les brahmes, nous allons, avant d'entrer dans le cœur même de notre sujet, citer quelques édits rendus par les xchatrias contre les pa- ' riahs, dans le but d'arrêter un développement de population qui menaçait de rendre les victimes plus nombreuses que les bourreaux.
On verra,, par ces exemples, avec quelle rigueur
furent traités ces malheureux, qui, peu à peu» s'étaient rapprochés des villes, et avaient pu, grâce aux mœurs, plus douces que la loi, trouver quelque adoucissement à leur sort.
Édît de ï Àtadana-Sastra :
« Manou a dit : Les tchandalas nais* sent de l'adultère, de l'inceste et de crime. Ils ne peuvent avoir pour vêtei ment que les habits des morts, pour
plats que des pots brisés, pour parare du fer, pour culte, celui des mauvais génies, et qu'ils vaguent sans cessa d'un lieu à un autre .
« Les sages ont de tout temps conformé ces décisions. Il est interdit aux tchandalas de faire aucune cérémonie funéraire en rhonazieur de» ancêtres»
de se réunir en villages, d'observer entre eux des. différences de caste, et d'y attacher des, privilèges, d'offrir les sacrifices et les ablutions à Fean et au feu, de faire les ablutions prescrites.
« Il leur est interdit de prononcer le nom de Brahrna, l'être existant par
Lui-même, et la mystérieuse monosyllabe, de lire, de copier et .d'enseigner le Veda ; d'écrire de gauche à droite, qui -est le mode réservé aux hommes vertueux des quatre castes et pour la transcription de l'écriture sacrée.
« Pour les actes entre eux on constater des louages de service, pour l'enlèvement des immondices et des cadavres en putréfaction, et pour leurs marchés de briques, il leur est interdit d'écrire de la main droite et autrement que de droite à gauche. .La main droite est la main pure réservée aoix. sacrifices aux dieux et aux oblations que les gens de caste ont seuls le droit d'offrir. Que cela soit soit sous peine de mort I Telle est la loi! >
Gomme on le voit par cet édit, en se rapprochant des lieux habités,, les pariais étaient parvenus à se faire agréer pour accomplir certains travaux impurs, comme l'enlèvement des cadavres en putréfaction ou pour la fabrication de la brique, dur métier, qui frappe rapidement de mort .ceux qui l'exercent sous le soleil de feu de l'Indoustan ; ils s'étaient
même réunis en village et divisés en caste, sacrifiaient aux dieux et aux mânes des ancêtres, et tout doucement reconquéraient leur dignité d'homme, lorsque ces prescriptions barbares les rejetèrent de nouveau dans la vie errante et sauvage. Il fut interdit de les employer pour tout autres travaux que ceux de 1& fabrication des briques, et TAvadana- Sastra consacre de la manière suivante cette exceplion.
« Il est permis de se servir de la!
. brique fabriquée par les hommes des
classes mêlées, car la terre est si pure
qu'elle ne peut être souillée par les
attouchements des tchandalas. »
(Avadana-Sastra, 1 re partie.)
« Que les tchandalas soient désormais employés uniquement aux travaux de briques et de poterie pour le compte des Vaysias, et que, divisés en escouades, ils soient immédiatement employés à entourer les villes de murs de briques, à construire des pagodes et . des forteresses sans autre salaire que leur nourriture. »
SI
I/édit Karana-Munkundakaya sur les légumes impurs ordonne :
« Que la seule nourriture qu'il sera permis de leur donner consistera en ail et oignons (munkundaka, oignon), les livres sacrés défendant qu'il soit donné aux tchandalas, ni grains, ni • fruits, partant ni grains, ni feu, ni eau. »
La même ordonnance porte :
« Qu'ils ne pourront prendre de l'eau pour leur subsistance ni dans les fleuves, ni dans les sources, ni dans les étangs, mais seulement aux abords des marécages, des abreuvoirs et des trous faits dans la vase par les pas des bestiaux. »
(Avadana-Sastra , 1 re partie .)
Défense leur fut faite également :
« De laver leur linge et de faire leurs ablutions. L'eau croupie, qui leur était accordée, ne devait être employée qu'à éteindre leur soif.
LE PARIAH DAKS L'ffffMÀNlTÉ.
« Il fut interdit aux femmes soudras d'accoucher les femmes tchanéalas, et à ces dernières de s'aider entre elles. »
Ainsi : Excès de travail au soleil et devant le ieu des fours à briques, — des légumes crus pour toute nourriture, — l'eau bourbeuse pour boisson, — défense de procéder à aucun soin de propreté, — interdiction d'aider aux femmes enceintes â se délivrer... Un pareil traitement aurait raison, en quelques années, de la nation la plus énergique et la plus robuste.
Le premier résultat amené par la privation d'eau et des soins hygiéniques de propreté fut d'affreuses maladies, qui s'attaquèrent aux parties génitales des deux jsexes,, et comme, en cet état, les tchandalas ne pouvaient plus continuer leurs travaux. Agastya rendit l'ordonnance connue sous le nom de Karana-Nistrincaya, l'édit du couteau,, par lequel
« Tout homme,- et, dorénavant, tout enfant mâle, en naissant, furent astreints à la 3irconcision et toute femme dut subir l'ablation des petites lèvres vaginales. »
(Avadana-Sastra, 1 P6 partie.)
LE PAAIÀH BÀNS I/INiDE. 18
Frappés par la maladie, épuisés parle manque de nourriture, les malheureux pariahs durent encore subir le karana-karaya ou édit d'impôt royal qui : « Confisque tout ce qui sera trouvé en leur possession, pour ces motifs que les tchandalas n'avaient pas le droit de rien posséder. »
[Avadanar-Sastra , i T9 partie.)
A bout de forces, les misérables préférèrent exécuter la loi primitive dans sa rigueur, et, désertant les abords des villages et des villes, ils retournèrent à la vie nomade et à la jongle ; dans cette situation, au moins, ils pouvaient agir à leur guise, et n'avaient à lutter que contre les bêtes féroces.
Chaque fois que dans l'antiquité ils tentèrent ira retour à la vie civilisée, ces ordonnances inhumaines leur furent appliquées, et produisirent toujours le même résultat, la dépopulation et la fuite.
Sous la domination musulmane, ils furent traités encore plus durement peut-être... Nous avons dit que la conquête européenne n'avait rien osé faire pour eux.
Quand donc sonnera l'heure du réveil pour ce proscrit, tombé si'bas aujourd'hui dans le vice et la dégradation qu'on a besoin, pour le plaindre, de se souvenir qu'il est une victime sacerdotale.