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L'HOMME DE LETTRES

1630 Lord Essex passa l'hiver de 1630 à Tottenham Park. Parmi les invités de la comtesse de Hertford resplendissait Miss Elisabeth Paulet, fille de Sir William Paulet, of Edington. Elle était pleine de charmes. Sa beauté remarquable se parait d'un air d'innocence. Elle avait des manières fort discrètes et sa conversation était suave.

LES AVENTURES D ARTHUR WILSON XXXi

Une personne aussi accomplie était un ornement en une saison de fêtes. On la pria de rester tout le temps de Noël.

Essex avait gardé de sa première aventure matrimoniale un souvenir très cuisant. Et il avait voué au sexe entier une haine faite de mépris. Mais à peine eut-il jeté les yeux sur la belle Elisabeth Paulet qu'il sentit son cœur se retourner. Il découvrit soudain que toutes les femmes ne sont pas semblables. Il était un bon parti. Avec le carême prenant, Elisabeth Paulet devint comtesse d'Essex.

Le comte avait choisi pour confident de ses amours Mr. Langherne i, un de ses gentilshommes. Wilson avait été tenu dans l'ignorance des sentiments de son maître. Il vit là un manque de confiance. Il fut profondément froissé. Il crut même découvrir de la froideur dans les manières du comte. Il bouda et porta en tous lieux un visage ténébreux et renfrogné. Il eut enfin une explication avec son maître. Essex consola Wilson. Il ne l'avait pas mis dans le secret parce qu'il le savait opposé au mariage. Mais il lui conservait toujours son affection, et si Wilson continuait d'être un serviteur aussi dévoué que par le passé, il trouverait en Essex un maître plein de mansuétude. Ces câlineries fondirent délicieusement dans le cœur de Wilson. Elles furent la caresse qui calme les chagrins d'un enfant.

Ce n'était en effet qu'un enfantillage, le geste pétulant d'un mignon j^^j gâté. Ce mouvement de jalousie puérile était dû à un accès d'affection. Essex l'avait bien pris ainsi. Mais la jeune comtesse ne pardonna pas à Wilson la mauvaise humeur qu'il avait laissé paraître. Elle mina sourdement son crédit. Elle essaya de le prendre en défaut dans ses comptes : Wilson était probe. De guerre lasse, elle eut recours à un moyen très féminin. « C'était une véritable boîte de Pandore ». Elle feignit d'être malade, s'enferma dans sa chambre et jura de n'en pas sortir aussi longtemps que Wilson resterait dans la maison. La lune de miel était dans son plein. Que pouvait faire l'amoureux Essex? Il sacrifia son trop fidèle secrétaire. Et comme il était bon, il lui offrit

I. Mr. Langherne, pendant la Guerre Civile, fut « Major General » des forces parlementaires dans le South Wales (^autobiographie').

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de l'envoyer diriger des domaines qu'il possédait en Irlande. Mais Wilson, nerveux, refusa. La « malice de la femme est illimitée ». Il entrevit des vengeances possibles, des tracasseries sans fin. La fuite seule put le rassurer (juillet 1631) ^.

Telle est la version de Wilson ; elle rejette toute la faute sur Lady Essex. Il est prudent de se demander si Wilson eut bien ce rôle de victime innocente qu'il s'attribue. De semblables potins sont bien souvent dénaturés par des maquillages inconscients. Et Wilson est un de ces hommes dont le jugement en de semblables circonstances doit être particulièrement sujet à caution. Il n'a pas échappé à ce que l'on pourrait appeler les fatalités logiques d'un caractère. Il était violent et impulsif : il devait être partial et vindicatif. Et il le fut. Ces deux défauts — nous le verrons — ont entaché son Histoire de la Grande- Bretagne. Et en cette occasion, il laissa paraître une rancune invétérée. Près de douze ans après les événements que nous rapportons, alors que la grâce puritaine l'avait touché et lui avait appris que pardonner est une vertu chrétienne, sa haine était toujours aussi vivace. Il colporta certaine calomnie sur Lady Essex, malheureuse et poursuivie par la lâcheté du monde, en des termes qu'un tressant de colère inapaisée par le temps peut seul expliquer 2.

Un document curieux, conservé au British Museum 3, confirme ces doutes sur l'impartialité de Wilson, et nous permet en même temps de mettre au point toute cette histoire. Le manuscrit en question contient l'oraison funèbre que Sir Thomas Higgons ^, second mari de

1. Wilson dit 1630. C'est évidemment une erreur. Le mariage eut lieu en 163 1. Cf. Gardiner (Diet. Nat. BiogJ.

2. (( Within two yeares after, this malicious peece of vanitie, unworthie of soe noble a husband (being found in another's adulterous armes) was separated from him, to her eternal reproach and infamie. » (Autobiog.').

3. Add. 5830, f. 122, A Funerall Oration spoaken over The Grave of the Lady Eliz : Countesse of Essex, by Hir Husband, Sir Tho. Higgons, att her Interment in the Cathedrall church of Winchester. Sept*" lô^h 1656. Cette oraison fut publiée la même année; mais, il n'en existe, je crois, aucun exemplaire.

4. Sir Thomas Higgons (1624-1691), fut chargé, après la Restauration, de plusieurs missions diplomatiques. Outre cette curieuse oraison funèbre, il avait composé certains

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Lady Essex, prononça aux funérailles de sa femme. Cet époux inconsolable éprouva le besoin singulier de réfuter toutes les calomnies répandues contre l'ex-comtesse d'Essex. Devant le cercueil, dans la cathédrale de Winchester, peu habituée sans doute à de semblables homélies, il lava impitoyablement le linge sale de son foyer. Il dit le charme et la beauté de Mrs. Elisabeth Paulet; comment elle conquit le comte d'Essex. Il s'étendit sur les qualités de ce premier mari, heureux dans sa vanité de gentillâtre de mêler son existence à celle d'une aussi noble famille. Puis il remua Ihistoire de l'adultère de Lady Essex. Il dévoila comment une conspiration fut ourdie par Sir Walter Devereux et toute la maisonnée pour perdre la jeune comtesse; commuent un soir, pendant l'absence du comte, on surprit dans la chambre de Lady Essex Mr. Udall, venu pour affaires nullement sentimentales ; comment, enfin, on dénatura le motif de cette entrevue aux yeux du comte et le scandale et le divorce qui s'ensuivirent.

L'éloquence de Sir Thomas Higgons, si elle manque de tact et de délicatesse, est fort abondante. Il nous suffira d'extraire de ce flot de paroles le passage suivant, qui éclaire la querelle entre Lady Essex et Wilson. « Il est facile d'imaginer que les serviteurs de My Lord of Essex, qui gouvernaient depuis longtemps sa maison, furent très mécontents de ce mariage quand ils virent l'affection de leur maître entièrement accaparée par une personne sur qui ils n'avaient aucune influence. Mais parce que My Lord aimait tendrement la comtesse, force leur fut de cacher leur déplaisir, qu'ils exhalèrent pourtant en petites calomnies, disant que leur maître s'était mésallié. Cela était cru des ignorants qui ne connaissaient pas l'illustre famille des Pawlets et celle des Seymours dans laquelle un roi avait pris femme et une reine avait choisi son mari i... A peine Elisabeth Paulet fut-elle entrée

ouvrages : i. A Punegyrick to the King, 1660. — 2. The History of Isuf Bassa, captaingeneral of the Ottoman ^Arniy at the Invasion of Cattdia, 1684. — ^. A Prospective of the Naval Triumph of the Venetians over the Turk, 1658 (traduction en vers de l'italien de Busenello).

I. Elisabeth Paulet était arrière-petite-fille de Sir Henr}' Seymour, frère du Lord Protecteur Somerset. Jane, la 3* femme de Henry V'^Ill était une Seymour. Catherine Parr, veuve du même roi, épousa Sir Thomas Seymour.

XXXIV INTRODUCTION

à Essex House qu'un changement visible apparut, ainsi que me l'ont rapporté des personnes dignes de foi et qui fréquentaient la maison à cette époque. Car elle introduisit l'ordre et l'économie d'une façon merveilleuse. Cela ne pouvait qu'augmenter le mécontentement des serviteurs, qui enrageaient de voir vérifier leurs comptes après avoir joui si longtemps de la liberté. »

Il y a correspondance parfaite entre les accusations portées par Sir Thomas contre les serviteurs du ccmte et les demi-aveux de Wilson. C'est évidemment le même air chanté par deux voix différentes. Ces deux interprétations se complètent et se corrigent. Les torts furent sans doute réciproques. Lady Essex dut mettre un acharnement tout féminin à se venger d'un ennemi avoué et qui avait grand empire sur le cœur de son mari. De son côté, Wilson fit preuve d'une jalousie ridicule et déplacée, bien faite pour exaspérer les susceptibilités de la jeune comtesse. Son caractère querelleur et emporté l'entraîna vraisemblablement à des intempérances de langage. Il est inutile de se V demander s'il prit part aux conciliabules furieux de la maisonnée ^ frémissante. Peut-être même fut-il mis dans le secret des machinations qui devaient perdre Elisabeth. Le scandale de l'adultère éclata deux ans après que Wilson eut quitté le service d'Essex. Mais nous savons que le secrétaire congédié resta en correspondance avec Sir Walter Devereux, le meneur des ennemis de la jeune femme ^.

Mais hâtons-nous de quitter cette atmosphère d'intrigues. Ces propos

y/ de commères n'ont été rapportés que parce qu'ils révèlent chez notre

héros tout un petit coin de mauvais instincts et de faiblesses bien

>^ humaines. Ils nous laissent aussi entrevoir quel nid de guêpes toujours

surexcitées bourdonnait dans la maison d'un grand au xvii® siècle.

Si certaines tirades misanthropiques du Swisser, joué la même année, ne sont pas de purs développements de rhétorique, la « malice » de Lady Essex dissipa l'illusion de bonheur dans laquelle Wilson avait jusqu'ici vécu sa vie. Il découvrit les charmes trompeurs du

I, V. p. xlij.

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