The way to wealth or Poor Richard improved
en même temps un almanach qu’il cherchent à rendre utile par un petit nombre de préceptes dont il remplissoit le vuide des pages. Il y plaçoit des conseils d’économie, des leçons de bienfaisance ou de justice propres à diriger la conduite d’une vie simple et laborieuse ï et il avoit soin de les terminer par un proverbe vulgaire , afin de les graver
plus sûrement dans la mémoire. Cet almanach étoit destiné sur-tout à ceux qui , placés aux extrémités de la colonie , absorbés par le travail ou les soins domestiques , 11e connoissoient guere d’autres lectures. Il vouloit qu’aucune classe de citoyens ne restât sans instruction , qu’aucune ne fût condamnée à ne recevoir que des idées fausses , par des livres destinés' à flatter sa crédulité ou à nourrir ses préjugés. Un simple impri-
meur faisoit alors pour l’Amérique ce que les gouvernemens les plus sages avoient eu l’orgueil de négliger , ou la foiblesse de craindre. Il a depuis recueilli toutes ces leçons dans l’ouyrage si connu sous le titre du bonhomme Richard , modèle unique , dans lequel on ne peut s’empêcher de reconnoitre l’homme supérieur , sans qu’il soit possible de citer un seul trait où il se laisse appercevoir. Rien dans les pensées , ni dans le style
n’est au-dessus de l’intelligence la moins exercée -, mais la philosophie y découvre aisément des vues fines et des intentions profondes. L’expression est toujours naturelle , souvent même commune , et tout l’esprit est dans le choix des idées. Pour que ses leçons soient plus utiles , il n’avertit pas ses lecteurs qu’un savant de la ville veut bien s’abaisser jusqu’à les instruire , et il se cache sous le nom du bonhomme Ri-
cliard , ignorant et pauvre
comme eux.
Ce court extrait de l’éloge de Franklin par Condorcet, vaut tout ce qu’on auroit pu dire de mieux sur ce trésor de sagesse dont la réimpression en anglais et en français sera, je pense , d’autant plus accueillie, que jamais ce livret n’a été publié en France , dans sa langue originale , et que d’ailleurs il mérite à tous égards d’être reproduit sous une forme
assez attrayante pour lui faire occuper une place chérie dans les bibliothèques de ceux qui aiment à réunir l’excellence du livre au luxe de l’édition.
On ne devroit pas s’attendre à trouver un portrait aussi soigné à la tête d’une brochure de quelques feuilles d’impression ; mais cette petite brochure renfermant en peu de pages plus de sens et de vraie philosophie que tous les gros volumes de nos faiseurs à grandes préten-
dations , j’ai pensé qu’aucun ornement accessoire n’étoit trop beau pour le décorer.
Je dois aussi avouer que je n’ai pu me refuser à moimême la satisfaction de faire graver par un de nos meil-r leurs artistes en ce genre, le beau tableau de Duplessis , qui , au mérite d’une très belle exécution, joint surtout celui de la plus parfaite ressemblance. J’ai voulu conserver et multiplier parmi nous l’image de l’homme vertueux qui , en nous lais-
sant les sages leçons du bonhomme Richard , a acquis des droits à la reconnoissance de tous les peuples.
'J’ai oui dire que rien ne fait autant de plaisir à un auteur, que de voir ses ouvrages cités avec vénération par d’autres savans écrivains. Il m’est rarement arrivé de jouir de ce plaisir. Car, quoique je puisse dire , sans vanité , que depuis un quart de siecle , je me suis fait annuellement un nom distingué parmi les auteurs d’almanaclis , il ne m’est guere arrivé de voir que les écrivains mes
confreres dans le même genre , daignassent m’honorer de quelques éloges 7 ou qu’aucun autre auteur fît la moindre mention de moi ; de sorte que , sans le petit profit effectif que j’ai fait sur mes productions , la disette d’applaudissemens m’auroit totalement découragé.
J’ai conclu à la fin que le meilleur juge de mon mérite étoit le peuple 7 puisqu’il achetoit mon almanach , d’autant plus qu’en me répandant dans le monde , sans être connu , j’ai souvent entendu répéter quelqu’un de mes adages par celui-ci ou celui-là , en ajoutant toujours à la fin : 33 comme 33 dit le bonhomme Richard. 33
DU BONHOMME RICHARD. /[5 Cela m’a fait quelque plaisir , et m’a prouvé que non-seulement on faisoit cas de mes leçons, mais qu’on avoit encore quelque respect pour mon autorité ; et j’avoue que , pour encourager d’autant plus le monde à se rappeller mes maximes et à les répéter , il m’est arrivé quelquefois de me citer moimême du ton le plus grave.
Jugez d’après cela combien je dus être content d’une aventure que je vais vous rapporter. Je m’arrêtai l’autre jour à cheval dans un endroit où il y avoit beaucoup de monde assemblé pour une vente qu’on y faisoit. L’heure n’étant pas encore venue , la compagnie causoit sur la dureté des temps 5 et
quelqu’un s’adressant à un personnage en cheveux blancs , et assez bien mis , lui dit : 33 Et vous , pere 33 Abraham , que pensez-vous de ce 33 temps-ci ? N’êtes-vous pas d’avis 33 que la pesanteur des impositions 33 finira par détruire ce pays-ci de 33 fond en comble? car, comment 33 faire pour les payer ? quel parti 33 voudriez-vous qu’on prit là-des^ 33 sus? 33 Le pere Abraham fut quelque temps à réfléchir , et répliqua:
Si vous voulez savoir ma façon de penser, je vais vous la dire en peu de mots : 33 car pour l’homme bien 33 avisé , il ne faut que peu de pa- 33 roles. Ce n’est pas la quantité de 33 mots qui remplit le boisseau : »
comme dit le bonhomme Richard.
Tout le monde se réunit pour engager le pere Abralram à parler , et l’assemblée s’étant approchée en cercle autour de lui , il tint le discours suivant : Mes chers amis et bons voisins , il est certain que les impositions sont très lourdes 5 cependant , si nous n’avions à payer que celles que le gouvernement nous demande , nous pourrions espérer d’y faire face plus aisément ; mais nous en avons une quantité d’autres beaucoup plus onéreuses :
par exemple , notre paresse nous prend deux fois autant que le gouvernement, notre orgueil trois fois, et notre inconsidération quatre fois autant encore. Ces. taxes sont d’une telle nature , qu’il n’est
pas possible aux commissaires de diminuer leur poids , ni de nous en délivrer ; cependant il y a quelque chose à espérer pour nous , si nous voulons suivre un bon conseil ; » car , comme dit le bonhomme 53 Richard dans son almanach de 33 1733, Dieu dit à l’homme, aide- 33 toi je t’aiderai. 33
S’il y avoit un gouvernement qui obligeât les sujets à donner régulièrement la dixième partie de leur temps pour son service , on trouveroit assurément cette condition fort dure 5 mais la plupart d’entre nous sont taxés , par leur paresse , d’une maniéré beaucoup plus tyrannique . Car, si vous comptez le temps que vous passez dans une
oisiveté absolue , c’est-à-dire , ou à ne rien faire , ou dans des dissipations qui ne mènent à rien , vous trouverez que je dis vrai. L’oisiveté amene avec elle des incommodités et raccourcit sensiblement la durée de la vie. » L’oisiveté , 33 comme dit le bonhomme Ri- 33 chard , ressemble à la rouille , 33 elle use beaucoup plus que le 33 travail : la clef dont on se sert 33 est toujours claire. 33 Mais si vous aimez la vie ? comme dit encore le bonhomme Richard , ne dissipez pas le temps , car la vie 33 en 33 est faite. 33 Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil au-delà de ce que nous devrions naturellement lui donner ? Nous
oublions que 33 le renard qui dort r> ne prend point de poules , 33 et que nous aurons assez de temps à dormir quand nous serons dans le cercueil. Si le temps est le plus précieux des biens , 33 la perte du 33 temps , comme dit le bonhomme 33 Richard , doit être aussi la plus 33 grande des prodigalités , puis- 33 que , comme il le dit encore 7 le 33 temps perdu ne se retrouve ja- 33 mais , et que ce que nous appel- 33 Ions assez de temps se trouve 33 toujours trop court. 33 Courage donc , et agissons pendant que nous le pouvons. Moyennant l’activité y nous ferons beaucoup plus avec moins de peine. 33 L’oisivete y com- 33 me dit le bonhomme Richard f
DU BONHOMME RICHARD. 5l
D3 rend tout difficile ; l’industrie 33 rend tout aisé ; celui qui se leve 33 tard s’agite tout le jour, et comas mence à peine ses affaires qu’il sa est déjà nuit. La paresse va si 33 lentement , comme dit le bon- 33 homme Richard , que la pau- 33 vreté l’atteint tout d’un coup 5 33 poussez vos affaires , comme il 33 dit encore , et que ce ne soit pas 33 elles qui vous poussent. Se cou- 33 cher de bonne heure et se lever 33 matin , sont les deux meilleurs 33 moyens de conserver sa santé , 33 sa fortune et son jugement. 33 Que signifient les espérances et les vœux que nous formons pour des temps plus heureux? Nous rendrons le temps bon en sortant de
la science
nous-mêmes. 33 L’industrie, comme 33 dit le bonhomme Richard , n’a 33 pas besoin de souhaits. Celui 33 qui vit sur l’espérance court ris- 33 que de mourir de faim : il n’y a 33 point de profit sans peine. 33 II faut me servir de mes mains , puisque je n’ai point de terres 5 si j’en ai, elles sont fortement imposées ; et , comme le bonhomme Richard l’observe avec raison , 33 un métier 33 vaut un fonds de terre $ une pro- 33 fession est un emploi qui reunit 33 toujours pour vous l’honneur et 33 le profit. 33 Mais il faut travailler à son métier , et soutenir sa réputation $ autrement , ni le fonds ni le magasin , ne nous aideront pas à payer nos impôts. 33 Quicon-
OU BONHOMME RICHARD. 53 35 que est industrieux , dit le bon- D> homme Richard , n’a point a 55 craindre la disette. 33 La faim regarde à la porte de l’homme laborieux , mais elle n’ose pas y entrer. Elle est également respectée des commissaires et des huissiers ; car , comme dit le bonhomme Richard , 35 l’industrie paye les 33 dettes , et le désespoir les aug- 33 mente. 33 II n’est pas nécessaire que vous trouviez des trésors , ni que de riches parens vous fassent leur légataire. 33 La vigilance , 33 comme dit le bonhomme Ri- 33 chard , est la mere de la pros- 33 périté , et Dieu ne refuse rien à 33 l’industrie. 33 Labourez pendant que le paresseux dort , vous aurez
du bled à vendre et à garder. Labourez pendant tous les instans qui s’appellent aujourd’hui , car vous ne pouvez pas savoir tous les obstacles que vous rencontrerez le'lendemain. C’est ce qui fait dire au bonhomme Richard î » Un bon au- » jourd’hui vaut mieux que deux 33 demain. 33 Et encore : 33 Avez- 33 vous quelque chose à faire pour 33 demain? faites-le aujourd’hui. 33 Si vous étiez le domestique d’un bon maître , ne seriez - vous pas honteux qu’il vous appellât paresseux ? Mais vous êtes votre propre maître. 33 Rougissez donc , comme 33 dit le bonhomme Richard 7 d’a- 33 voir à vous reprocher la pares- 33 se. 33 Vous avez tant à faire pour
nu bonhomme richard. 55 vous-même , pour votre famille , pour votre patrie , pour votre souverain : levez - vous donc des le point du jour 5 que le soleil , en regardant la terre , ne puisse pas dire : » Voilà un lâche qui som- » meille. 55 Point de remises , mettez-vous à l’ouvrage , endurcissez vos mains à manier vos outils j et souvenez-vous , comme dit le bonhomme Richard , 35 qu’un chat en » mitaine ne prend point de sou- 33 ris. 33 Vous me direz qu’il y a beaucoup à faire , et que vous n’avez pas la force. Cela peut être 5 mais ayez la volonté et la persévérance j et vous verrez des merveilles. Car , comme dit le bonhomme Richard dans son aima-
nacli j je ne me souviens pas bieii dans quelle année : » L’eau qui » tombe constamment goutte à 33 goutte , parvient à consumer la 33 pierre. x> Avec du travail et de la patience , une souris coupe un cable , et de petits coups répétés abattent de grands chênes.
Il me semble entendre quelqu’un de vous me dire : » Est-ce 33 qu’il ne faut pas prendre quel- 33 ques instans de loisir ? 33 Je vous répondrai , mes amis ; ce que dit le bonhomme Richard : 33 Employez 33 bien votre temps , si vous vou- 33 lez mériter le repos , et ne per- 33 dez pas une heure , puisque vous 33- n’êtes pas sûrs d’une minute. 33 J^e loisir est un temps qu’on peut
DU BONHOMME RICHARD. 5j employer à quelque cliose d’utile.
Il n’y a que l’homme vigilant qui puisse se procurer cette espece de loisir auquel le paresseux ne parvient jamais. » La vie tranquille , 35 comme dit le bonhomme Ri- 33 chard , et la vie oisive , sont deux 39 choses fort differentes. 33 Croyezvous que la paresse vous procurera plus d’agrément que le travail ?
Vous avez tort. Car , comme dit encore le bonhomme Richard , 33 la 33 paresse engendre les soucis , et 33 le loisir sans nécessité produit 33 des peines fâcheuses. Bien des 33 gens voudroient vivre sans trass vailler , par leur seul espri ü 5 mais 33 ils échouent faute de fonds. 33 L’industrie , au contraire , amene
toujours l’agrément , l’abondance et la considération. Le plaisir court après ceux qui le fuient. La fileuse vigilante ne manque jamais de chemise. Depuis que j’ai un trou- 33 peau et une vache , chacun me 33 donne le bonjour, comme dit très 33 bien le bonhomme Richard. 33 Mais , indépendamment de l’industrie , il faut encore avoir de la constance , de la résolution et des soins. Il faut voir ses affaires avec ses propres yeux , et ne pas trop se confier aux autres. Car, comme dit le bonhomme Richard, 33 je n’ai ja- 33 mais vu un arbre qu’on change 33 souvent de place , ni une famille 33 qui déménage souvent, prospé- 33 rer autant que d’autres qui sont
» stables. » Trois déménagemens font le même tort que l’incendie.
Il vaut autant jetter l’arbre au feu , que le changer de place. Gardez votre boutique , et votre boutique vous gardera. Si vous voulez faire votre affaire , allez-y vous-même 5 si vous voulez qu’elle ne soit pas faite, envoyez -y. Pour que le laboureur prospéré , il faut qu’il conduise sa charue , ou qu’il la tire lui-même. L’oeil d’un maître fait plus que ses deux mains. Le défaut de soins fait plus de tort que le défaut de savoir. Ne point surveiller les journaliers est la même chose que livrer sa bourse à leur discrétion. Le trop de confiance dans les autres est la ruine de bien des gens.
6o IA SCIENCE
Car, comme dit l’ almanach , » dans 3> les affaires du monde , ce n’est 33 pas par la foi qu’on se sauve , 33 c’est en n’en -ayant pas. 33 Les soins qu’on prend pour soi - même sont toujours profitables. Car , comme dit le bonhomme Richard , 33 le savoir est pour l’homme stu- 33 dieux , et les richesses pour 33 l’homme vigilant , comme la 33 puissance pour la bravoure , et 33 le ciel pour la vertu. 33 Si vous voulez avoir un serviteur fidele et que vous aimiez , comment ferezvous? Servez-vous vous-même. Le bonhomme Richard conseille la circonspection et le soin par rapport aux objets même de la plus petite importance , parce qu’il arrive sou-
DU BONHOMME RICHARD. 6l vent qu’une légère négligence produit un grand mal. 35 Faute 33 d’un clou , dit - il , le fer d’un 33 cheval se perd ; faute d’un 33 fer , on perd le cheval ; et faute 33 d’un cheval , le cavalier lui- 33 même est perdu , parce que son 33 ennemi l’atteint et le tue j et le 33 tout pour n’avoir pas fait atten- 33 tion à un clou au fer de sa mon- 33 ture. 33
C’en est assez , mes amis , sur l’industrie et sur l’attention que nous devons donner à nos propres affaires 5 mais après cela , nous devons avoir encore la tempérance , si nous voulons assurer les succès de notre industrie. Si un homme ne sait pas épargner en même temps
qu’il gagne , il mourra sans avoir un sou , après avoir été toute sa vie collé sur son ouvrage. 33 Plus la » cuisine est grasse , dit le bon- » homme Richard , plus le testa- 35 ment est maigre. 33 Bien des fortunes se dissipent en même temps qu’on les gagne , depuis que les femmes ont négligé les quenouilles et le tricot pour la table à thé , et que les hommes ont quitté pour le punch , la hache et le marteau. 33 Si 33 vous voulez être riche , dit-il 33 dans un autre almanach, n’appre- 33 nez pas seulement comment on 33 gagne , sachez aussi comment 33 on ménage. 33 Les Indes n’ont pas enrichi les Espagnols, parce
DU BONHOMME RICHARD. 63 que leurs dépenses ont été plus considérables que leurs profits.
Renoncez donc à vos folies dispendieuses , et vous aurez moins à vous plaindre de l’ingratitude des temps , de la dureté des impositions et de l’entretien onéreux de vos grosses maisons. Car , comme dit le bonhomme Richard 5 33 le vin , 33 les femmes , le jeu et la mau- 33 vaise foi diminuent la fortune et 33 multiplient les besoins. 33 II en coûte plus cher pour maintenir un vice , que pour élever deux enfans. Vous pensez peut-être qu’un peu de thé , quelques tasses de punch de fois à autre , quelque délicatesse pour la table , quelques
recherches de plus dans les habits , et quelques amusemens de temps en temps , ne peuvent pas être d’une grande importance $ mais souvenez- vous de ce que dit le bonhomme Richard : dd Un peu répété 3D plusieurs fois fait beaucoup. y> Soyez en garde contre les petites -dépenses. Il ne faut qu’une légère voie d’eau pour submerger un grand vaisseau. La délicatesse du goût conduit à la mendicité. Les fous donnent les festins , et les sages les mangent.
Vous voilà tous assemblés ici pour une vente de curiosités et de brimborions précieux. Vous appeliez cela des biens 5 mais, si vous n’y prenez garde , il en résultera de grands
maux pour quelques-uns de vous.
Vous comptez que ces objets se vendront bon marché , c’est-à dire , moins qu’ils n’ont' coûté $ mais , s’ils ne vous sont pas réellement nécessaires ^ ils seront toujours beaucoup trop chers pour vous.
Ressouvenez-vous encore de ce que dit le bonhomme Richard : y> Si tu » achetés ce qui est superflu pour 33 toi y tu ne tarderas pas à vendre 33 ce qui t’est le plus nécessaire. 33 Fais toujours réflexion avant de profiter d’un bon marché. Le bonhomme pense peut-être que souvent un bon marché n’est qu’illusoire , et qu’en vous gênant dans vos affaires , il vous cause plus de tort qu’il ne vous fait de profit. Car je
me souviens qu’il dit ailleurs : » J’ai 35 vu quantité de gens ruinés pour 33 avoir fait de bons marchés. C’est 33 une folie , dit encore le bonhom- 33 me Richard , d’employer son ar- 33 gent à acheter un repentir. 33 C’est cependant ce qu’on fait tous les jours dans les ventes, faute d’avoir lu l’alinanach. 33 L’homme sage ,
33 dit encore le bonhomme Richard, 33 s’instruit par les malheurs d’au- 33 trui. 33 Xes fous deviennent rarement plus sages par leur propre malheur : felix quem faciunt aliéna pericula cautum. Je sais tel qui, pour orner ses épaules , a fait jeûner son ventre , et a presque réduit sa famille à se passer de pain. 33 Les 33 étoffes de soie , les satins , les
» écarlates et les velours , comme 35 dit le bonhomme Richard , re- 33 froidissent la cuisine. 33 Loin d’être des besoins de la vie > on peut à peine les regarder comme des commodités. L’on n’est tenté de les avoir , qu’à cause de l’éclat de leur apparence. C’est ainsi que les besoins artificiels du genre humain sont devenus plus nombreux queles besoins naturels. 33 Pour une per- 33 sonne réellement pauvre , dit le 33 bonhomme Richard , il y a cent 33 indigens, 33 Par ces extravagances et autres semblables , les gens bien nés sont réduits à la pauvreté , et sont forcés d’avoir recours à ceux qu’ils méprisoient auparavant , mais qui ont su se maintenir par
l’industrie et la tempérance. C’est ce qui prouve 33 qu’un manant sur 3> ses pieds , comme le dit fort bien 33 le bonhomme Richard , est plus 33 grand qu’un gentilhomme à ge- 33 noux. 33 Peut-être ceux qui se plaignent le plus avoient-ils hérité d’une fortune honnête ; mais , sans connoître les moyens par lesquels elle avoit été acquise , ils se sont dit : 33 II est jour , et il ne fera ja- 33 mais nuit. 33 Une si petite dépense sur une fortune comme la mienne , ne mérite pas qu’on y fasse attention. Mais dans le fond , 33 les en- 33 fans et les fous , comme le dit 33 très bien le bonhomme Richard , 33 imaginent que vingt francs et >3 vingt ans ne peuvent jamais fi-
55 nir. » Mais à force de toujours prendre à la huche , sans y rien mettre , on vient bientôt à trouver le fond; et alors , comme dit le bonhomme Richard , » quand le puits » est sec , on connoît la valeur de ai Peau. 33 Mais c’est ce qu’ils auroient su d’abord , s’ils avoient voulu le consulter. Etes- vous curieux , mes amis , de connoitre ce que vaut l’argent? Allez et essayez d’en emprunter à quelqu’un; celui qui veut faire un emprunt , doit s’attendre à une mortification. Il en arrive autant à ceux qui prêtent à certaines gens , quand ils vont redemander leur dû. Mais ce n’est pas là notre question. Le bonhomme Richard , à propos de ce que je disois d’abord,
nous prévient prudemment que l’orgueil de la parure est un travers funeste. Avant de consulter votre fantaisie, consultez votre bourse. L’orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin , mais qui est infiniment plus insatiable. Si vous avez acheté une jolie chose , il vous en faudra dix autres encore , afin que l’assortiment soit complet $ car, comme dit le bonhomme Richard, 35 il est plus aisé de réprimer la 35 premiere fantaisie , que de satis- 33 faire toutes celles qui viennent 33 ensuite. 33 II est aussi fou au pauvre de vouloir être le singe du riche , qu’il l’étoitàla grenouille de s’enfler pour devenir l’égale du bœuf. Les gros vaisseaux peuvent
DU BONHOMME RICHARD. 7 1 risquer davantage ; mais il ne faut pas que les petits bateaux s’éloignent jamais du rivage. Les folies de cette espece sont bientôt punies $ car , comme dit le bonhomme Richard , 53 la gloire qui dîne del’or- 33 gueil , fait son souper du mess pris. 33 Et le bonhomme dit encore ailleurs : 33 La gloire dé jeûne 33 avec l’abondance , dine avec la 33 pauvreté , et soupe avec la hon- 33 te 33 Que revient-il au reste de cette vanité de paroître pour laquelle on se donne tant de peines , et l’on s’expose à de si grands cha^ grins ? Cela ne peut ni nous conserver la santé , ni nous guérir de nos maladies. Au contraire, sans augmenter le mérite personnel , cela
fait naître l’envie, et précipite laruine des fortunes. Qu’est-ce qu’un papillon? Ce n’est tout au plus qu’une chenille habillée , et voilà ce qu’est le petit maître. Comme dit encore le bonhomme Richard : 35 Quelle 33 folie n’est-ce pas que de s’endet- » ter pour de telles superfluités ! 33 Dans cette vente-ci , mes amis, on nous offre six mois de crédit , et peut-être est-ce l’avantage de cette condition qui a engagé quelqu’un d’entre nous à s’y trouver , parce que , n’ayant point d’argent comptant à dépenser , nous trouverons ici la facilité de satisfaire notre fantaisie , sans rien débourser. Mais pensez-vous bien à ce que vous faites, lorsque vous vous endettez ?
DU BONHOMME RICHARD. y3
Vous donnez des droits à un autre homme sur votre liberté. Si vous ne payez pas au terme fixé , vous serez honteux de voir votre créancier , vous serez dans l’appréhension en lui parlant; vous vous abaisserez à des excuses pitoyablement motivées ; peu à peu vous perdrez votre franchise , et vous viendrez enfin à vous déshonorer par les menteries les plus évidentes et les plus méprisables. Car , comme dit le bonhomme Richard , » la premiere » faute est de s’endetter , la sey> conde est de mentir. « Le faiseur de dettes a toujours le mensonge en croupe. Un homme né libre ne de vroit jamais rougir ni appréhender de parler à quelque hom-
me vivant que ce soit , ni de le regarder en face. La pauvreté n’est que trop capable d’anéantir le courage et toutes les vertus de l’homme. 35 II est difficile , dit le bon- 33 homme Richard, qu’un sac vuide 33 puisse se tenir debout. 33 Que penseriez-vous d’un prince ou d’un gouvernement qui vous défendroit , par un édit , de vous habiller comme les personnes de distinction , sous peine de prison ou de servitude ? Ne diriez- vous pas que vous êtes nés libres , que vous avez le droit de vous habiller comme bon vous semble 5 qu’un tel édit seroit un attentat formel contre vos privileges , et qu’un tel gouvernement seroit tyrannique ? Et cependant
DU BONHOMME RICHARD. j5 vous vous soumettez vous - mêmes à cette tyrannie , quand vous vous endettez par la fantaisie de paroître.
Votre créancier a le droit , si bon lui semble , de vous priver de votre liberté , en vous confinant pour toute votre vie dans une prison , ou en vous vendant comme esclave , si vous n’êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait le marché qui vous plaît , il peut arriver que vous ne songiez gueré au paiement 5 mais les créanciers, comme dit le bonhomme Richard , ont meilleure si mémoire que les débiteurs. Les 33 créanciers , dit-il encore , sont 33 la secte du monde la plus supers- 33 titieuse. Il n’y a pas d’observa- 33 teurs plus exacts qu’eux de tou-
x> tes les époques du calendi’ier. r> Le temps roule autour de vous sans que vous y fassiez attention , et l’on vient former la demande avant que vous ayez formé le moindre préparatif pour y satisfaire. Si vous songez au contraire à votre dette , le terme , qui paroissoit d’abord si long , vous semblera extrêmement court , lorsqu’il s’approchera. Il semble que le temps ait des ailes aux talons, comme il en a aux épaules. 35 Le carême est bien court , dit 33 le bonhomme Richard, pour ceux 33 qui doivent payer à pâques. >3 L’emprunteur et le débiteur sont deux esclaves , l’un dii prêteur , l’autre du créancier 5 ayez horreur de cette chaîne. Conservez votre li~
berté et votre indépendance; soyez industrieux et libres ; soyez modestes et libres : mais peut-être pensezvous en ce moment être dans un état d’opulence qui vous permet de satisfaire quelque fantaisie sans risquer de vous faire tort. Mais épargnez pour le temps de la vieillesse et du besoin , pendant que vous le pouvez : » Le soleil du ma- 33 tinne dure pas tout le jour, com- 33 me dit le bonhomme Richard. 33 Le gain est incertain et passager > mais la dépense sera toujours continuelle et certaine. 33 II est plus 33 aisé de bâtir deux cheminées que J3 d’en tenir une chaude , comme 33 dit le bonhomme Richard ; ainsi 33 allez plutôt vous coucher sans
» souper , que de vous lever 35 avec des dettes. 33 Gagnez ce qu’il vous est possible , et sachez ménager ce que vous avez gagné.
C’est le véritable secret de changer votre plomb en or. Il est bien sur que quand vous posséderez cette pierre philosophale , vous ne vous plaindrez pas de la rigueur des temps , et de la difficulté à payer les impôts. Cette doctrine , mes amis , est celle de la raison et de la prudence. N’allez pas cependant vous confier uniquement à votre industrie, à votre vigilance, et à votre économie. Ce sont d’excellentes choses , à la vérité , mais elles vous seront tout-à-fait inutiles , si vous
n’avez avant tout les bénédictions du ciel. Demandez donc humblement ces bénédictions ; ne soyez point insensibles aux besoins de ceux a qui elles sont refusées ; mais donnez-leur des consolations et des secours. Souvenez-vous que Job fut pauvre , et qu’ensuite il redevint heureux.
J e n’en dirai pas davantage . L’experience tient une école où les leçons coûtent cher 5 mais c’est la seule où les insensés puissent s’instruire , encore n’apprennent-ils pas grand’chose : car ? comme le dit le bonhomme Richard , 55 on peut 55 donner un bon avis , mais non 55 pas la bonne conduite. 55 Res-
souvenez-vous donc que celui qui ne sait pas recevoir un bon conseil, ne peut pas non plus être secouru d’une maniéré utile ; car , comme dit le bonhomme Richard, x> si vous 35 ne voulez pas é conter la raison , >5 elle ne manquera pas de se faire 35 sentir. 33
Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue. Le peuple écoutoit son discours : on approuva ses maximes ^ mais on ne manqua pas de faire sur-le-champ le contraire précisément, comme il arrive aux sermons ordinaires : car la vente ayant commencé , chacun acheta de la maniéré la plus extravagante , nonobstant toutes les remontrances du
DU EOMOMME RICHARD. 8l
sermoneur et les craintes qu’avoit l’assemblée de ne pouvoir pas payer les taxes. Les fréquentes mentions qu’il avoit faites de moi auroient été ennuyeuses pour tout autre :
mais ma vanité en fut merveilleusement flattée , quoique je fusse bien sûr que de toute la philosophie qu’on m’attribuoit, il n’y avoit pas la dixième partie qui m’appartînt , et que je n’eusse recueilli en glanant , d’après le bon sens de tous les siècles et de toutes les nations. Quoi qu’il en soit , je résolus de me corriger , d’après la répétition que j’en entendis faire; et quoique je me fusse arrêté dans la resolution d’acheter de quoi me 1 1
8a LA SCIENCE , etc.
faire un habit neuf , je me déterminai ensuite à faire durer le vieux. Lecteur , si vous pouvez faire de même f vous y gagnerez autant que moi.
Richard Saunders.