LETTRES
FRANKLIN
U es quatre pieces qui suivent , les trois premieres n’étoient point destinées à être publiques. Écrites sans aucune prétention , et comme bagatelles de société, elles n’ont été, dans le temps, imprimées qu’au nombre de quinze ou vingt exemplaires , et uniquement pour être distribuées parmi les personnes qui composoient la société choisie de Fran-
klin . Le bonlio mme Richard jétoit imprimé, et prêt à paroître , lorsqu’un ami m’a communiqué ces opuscules dont la lecture ne peut qu’être très utile , et auxquels j’ai beaucoup de plaisir à donner la publicité qu’ils méritent.
Je les réimprime comme l’auteur les a écrits , sans me permettre aucun changement. On aimera à voir Franklin tel qu’il étoit dans la société privée ; naïf et philosophe profond tout à
la fois , accompagnant toujours ses conseils et ses réflexions de quelque trait de plaisanterie et de ce ton de bonhommie qui les rendoit agréables même à ceux qui en étoient l’objet.
J’ai respecté jusqu’à ses incorrections et ses anglicismes. Il est assez curieux de voir comment Franklin écrivoit notre langue ; et sous ce rapport, ces bagatelles ont encore un nouvel intérêt. On eût pu aisément faire , de la lettre sur
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le sifflet , une traduction plus correcte , mais je doute qu’on l’eût faite plus naïve et plus aimable.
Passy, november 10, 1779.
X received my dear friend’s two letters , one for Wednesday and one for Saturday. This is again Wednesday. I do not deserve one for to day , because I have not answered the former. But indolent as I am , and averse to writing , the fear of having no more of your pleasing epistles, if I do not contribute to the correspondance , obliges me to take up my pen : and as Mr. B. has kindly sent me word , that he sets out to-morrow to see you ; instead of spending this Wednesday evening as I have long done its name-sakes , in your delightful company , I sit
down to spend it in thinking of you , in writing to you , and in reading over and over again your letters.
I am charm’d with your description of Paradise , and with your plan of living there : and I approve much of your conclusion , that in the mean time we should draw all the good we can from this world. In my opinion we might all draw more good from it than we do , and suffer less evil ; if we would but take care not to give too much for our whistles. For to me it seems that most of the unhappy people we meet with 7 are become so by neglect of that caution.
Ÿou ask what I mean ? You love stories , and will excuse my telling you one of myself. When I was a child of seven years old , my friends , on a holyday , fill’d my little pocket with half-pence.
I went directly to a shop where they sold toys for children ; but being charm’d with the sound of a whistle that I met by the way, in the hands of another boy , I voluntarily offer’d and gave all my money for it. When I came home , whistling all over the house, much pleas’d with my whistle , but disturbing all the family $ my brothers , sisters and cousins , understanding the bargain I had made , told me I had given four times
as much for it as it was worth , put me in mind what good things I might have bought with the rest of the money , and laught at me so much for my foliy that I cry’d with vexation ; and the reflection gave me more chagrin than the whistle gave me pleasure.
This however was afterwards of use to me 5 the impression continuing on my mind : so that often when I was tempted to buy some unnecessary thing , I said to myself: Do not give too much for the whistle ; and I sav’d my money.
As I grew up , came into the world , and observed the actions of men , I thought I met many
who gave too much for the whistle.
When I saw one ambitious of çourt favour , sacrificing his time in attendance at levees , his repose , his liberty, his virtue and perhaps his friend , to obtain it 5 I have said to myself : this man gives too much for his whistle.
When I saw another fond of popularity, constantly employing himself in politicaLbttstles , neglecting his own affairs , and ruining them by that neglect ; He pays , says I , too much for his whistle. If I knew a miser , who gave up every kind of confortable living , all the pleasure of doing good to others , all the esteem of his fellow citizens , and the joys of
benevolent friendship , for the sake of accumulating wealth 5 Poor man, says I , you pay too much for your whistle. When I met with a man of pleasure , sacrificing every laudable improvement of his mind , or of his fortune , to mere corporeal satisfactions , and ruining his health in their pursuit 5 Mistaken man , says I , you are providing pain for yourself instead of pleasure , you pay too much for your whistle. If I see one , fond of appearance , of fine cloaths , fine houses , fine furniture , fine equipages , all above his fortune , for which he contracts debts, and ends his career in a prison ; Alas , says I, he has paid too much for his
whistle ! When I saw a beautiful sweet-temper’d girl , marry’ d to an ill-natured brute of a husband} What a pity , says I , that she should pay so much for a whistle !
In short , I conceiv’d that great part of the miseries of mankind , were brought upon them by the false estimates they had made of the value of things , and by their giving too much for the whistle.
Yet I ought to have charity for these unhappy people , when I consider that with all this wisdom of which I am boasting , there are certain things in the world so tempting , for example , the apples of king John , which happily are not to be bought ; for if they were put
A Passy, le 10 novembre 1779.
Ja i reçu les deux lettres de ma chere amie , l’une pour le mercredi , l’autre pour le samedi. C’est aujourd’hui encore mercredi. Je ne mérite pas d’en avoir encore , parce que je n’ai pas fait réponse aux précédentes. Mais , tout indolent que je suis , et quelque aversion que j’aie d’écrire , la crainte de n’avoir plus de vos charmantes épitres , si je ne contribue aussi de ma part pour soutenir la correspondance , me force de prendre la plume. Et comme M. B. m’a mandé si obligeamment qu’il part demain matin pour vous voir , moi , au lieu de passer ce mercredi au
soir , comme je l’ai fait si longtemps de ses prédécesseurs du même nom , en votre douce société , je me suis mis à mon écritoire pour le passerà penser à vous, à vous écrire, et à lire et relire ce que vous m’avez si délicieusement écrit.
Je suis charmé de votre description du paradis , et de vos plans pour y vivre. J’approuve aussi très fortement la conclusion que vous faites , qu’en attendant il faut tirer de ce bas monde tout le bien qu’on en peut tirer. A mon avis, il seroit très possible pour nous d’en tirer beaucoup plus de bien , et d’en souffrir moins de mal , si nous voulions seulement prendre garde de ne donner pas trop pour nos
gent. Revenu chez moi , sifflant par toute la maison , fort content de mon achat , mais fatiguant les oreilles de toute la famille , mes freres , mes sœurs , mes cousines , apprenant que j’avois tant donné pour ce mauvais bruit, me dirent que c’étoit dix fois plus que la valeur : alors ils me firent penser au nombre de bonnes choses que j’aurois pu acheter avec le reste de ma monnoie , si j’avois été plus prudent : ils me ridiculisèrent tant de ma folie , que j’en pleurai de dépit 5 et la réiiexion me donna plus de chagrin , que le sifflet de plaisir.
Cet accident fut cependant dans la suite de quelque utilité pour
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moi , l’impression restant sur mon aine ; de sorte que , lorsque j’étois tenté d’acheter quelque chose qui ne m’étoit pas nécessaire , je disois en moi -même , ne donnons pas trop pour le sifflet $ et j’épargnois mon argent.
Devenant grand garçon , entrant dans le monde et observant les actions des hommes, je vis que je rencontrois nombre de gens qui donnoient trop pour le Sifilet.
Quand j’ai vu quelqu’un qui , ambitieux de la faveur de la cour, consumoit son temps en assiduités aux levers , son repos , sa liberté , sa vertu, et peut-être même ses vrais amis, pour obtenir quelque petite distinction ; j’ai dit en moi-même :
Cet homnfe donne trop pour son sifflet.
Quand j’en ai vu un autre , avide de se rendre populaire , et pour cela s’occupant toujours de contestations publiques , négligeant ses affaires particulières , et les ruinant par cette négligence $ il paie trop, ai -je dit, pour son sifflet. Si j’ai connu un avare , qui renon çoit à toute maniéré de vivre commodément, à tout le plaisir de faire du bien aux autres , à toute l’estime de ses compatriotes , et à tous les charmes de l’amitié , pour avoir un morceau de métal jaune :
Pauvre homme, disois -je, vous donnez trop pour votre sifhèt.
Quand j’ai rencontré un homme
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de plaisir, sacrifiant tout louabie perfectionnement de son ame , et toute amélioration de son état , aux voluptés du sens purement corporel , et détruisant sa santé dans leur poursuite : Homme
trompé , ai-je dit, vous vous procurez des peines au lieu des plaisirs 5 vous payez trop pour votre sifflet. Si j’en ai vu un autre , entêté de beaux habillemens , belles maisons , beaux meubles , beaux équipages , tout au - dessus de sa fortune , qu’il ne se procuroit qu’en faisant des dettes , et en allant finir sa carrière dans une prison : Hélas !
ai-je dit , il a payé trop pour son sifflet. Quand j’ai vu une très belle fille , d’un naturel bon et doux ,
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mariée à un homme féroce et brutal , qui la maltraite continuellement : C’est grand pitié, ai -je dit , qu’elle ait tant payé pour un sifflet! Enfin j’ai conçu que la plus grande partie des malheurs de l’espece humaine , viennent des estimations fausses qu’on fait de la valeur des choses , et de ce qu’on donne trop pour les sifflets.
Néanmoins je sens que je dois avoir de la charité pour ces gens malheureux , quand je considéré qu’avec toute la sagesse dont je me vante , il y a certaines choses dans ce bas monde si tentantes , par exemple , les pommes du roi Jean , lesquelles heureusement ne sont pas à acheter , car si elles
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étoient mises à l’en ch ere , je pourrois être très facilement porté à me ruiner par leur achat , et trouver que j’aurois encore une fois don$é trop pour le sifflet.
Adieu , ma très chere amie , croyez-moi toujours le vôtre bien sincèrement , et avec une affection inaltérable.