S8R LES SAUVAGES
Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs de la tribu de Susque -Hannah , leur fit un sermon où il détailloit les principaux faits historiques sur lesquels notre religion est fondée , tels que la chute de nos premiers parens , quand ils mangèrent la pomme.; la venue du Christ pour réparer le mal, ses miracles y la passion , etc. Quand il eut fini , un orateur sauvage se leva pour le remercier. « Tout ce que vous venez « de dire est fort bon , lui dit-il ; c’est « mal en effet de manger des pom- « mes ; il vaut mieux en faire du cite dre. Nous vous avons bien de l’obli- « gation de venir de si loin pour nous « apprendre ce que vos mères vous « ont appris : en revanche , ) e vais
*4 OBSERVATIONS « vous diré ce que les nôtres nous ont « enseigné. Autrefois nos pères ne « vivoient que de la chair des ahi- « maux ; et quand leur chasse n’étoit « pas bonne , ils mouroient de faim.
« Deux denos jeunes chasseurs ayant « tué un daim, allumèrent du feu dans « ces bois pourfaire griller leur part.
« Comme ils étoient prêts à coraraen- « cer leur repas, ils voient une jeune « etbellefemme descendre des nues et « s’asseoir sur cette hauteur que vous « voyez là-bas , au milieu de ces raon- « tagnes bleues. Ils se dirent l’un à « l’autre : c’est un esprit qui peut- « être a senti l’odeur du gibier grillé,
« et qui desire d’en manger : il faut <( lui en offrir. Ils lui présentèrent la « langue de l’animal. Elle trouva ce
SUR LES SAUVAGES. l5 « mets fort de son goût , et leur dit : « Votre honnêteté ne restera pas sans «récompense. Venez en ce même « lieu après treize lunes ; et vous trou- « verez de quoi vous nourrir, vous et « vos enfans, jusqu’à la dernière gé- « nération. Ils n’y manquèrent pas , « et furent bien surpris de trouver « des plantes qu’ils n’avoient jamais « vues auparavant , mais dont la culte ture, constamment entretenue parte mi nous depuis ce temps , nous a « été du plus grand profit. Là où « avoit touché la main droite de cette « femme céleste , ils trouvèrent le « maïs ; à l’endroit où avoit touché « la main gauche , des harico ts , et à « celui où elle s’étoit assise, du tabac» .
Le bon missionnaire trouva ce
*6 -OBSERVATIONS conte fort absurde. « Je vous ai an- <c noncé , leur dit -il , des vérités sa- « crées , et tout ce que vous venez de <( me conter n’est que fable et men- « songe )> . Le Sauvage offensé lui répondit : « Frère , il paroît que vos « parens ont négligé votre éduca- « tion ; ils ne vous ont pas bien ins- « truit des règles delà politesse. Y ous <( avez vu que , fidèles à ces règles « que nous connoissons , nous avons « cru toutes vos histoires : pourquoi « refusez-vous de croire les nôtres » ?
Lorsque quelqu’un d’entre eux vient dans une denos villes , le peuple est sujet à se presser autour de lui, à le regarder fixement, à l’incommoder dans les momens où il voudroit être ^tranquille. Ils regar-
SUR. LE-S SAUVAGES. IJ -dent cela comme une grande incivilité , et comme une preuve du peu de connoissance que nous avons des règles de la vraie politesse et des bonnes manières. « Nous ne sommes <( pas , disent-ils , moins curieux que « vous; et quand vous venez dans nos « habitations , nous desirons de trou- « ver le moment de vous regarder; « mais nous avons soin de nous ca- « cher derrière les buissons par-de- « vant lesquels vous devez passer, et « nous n’allons pas vous importuner « indiscrètement de notre présence ».
Leur manière d’entrer dans un village étranger est soumise aussi à ■des usages du même genre. Ils regardent comme uhe impolitesse dans un étranger qui voyage, d’entrer
ï8 O B S E R V A T I O N S brusquement dans unehabitation sans donner avis de son arrivée. Aussi, dès que l’un d’eux approche d’un village , il s’arrête , il crie , et attend qu’on vienne l’introduire : ordinairement deux anciens sortent au-devant de lui, et lui servent de conducteurs. Il y a dans chaque village une cabane vuide, qu’on appelle la maison des étrangers. C’est là qu’on le loge pendant que les deux vieillards vont de halte en halte annoncer qu’il est arrivé un étranger qui, probablement , est fatigué et a faim . Chacun lui envoie ce qu’il peut sur ses épargnes, des alimens et des peaux de bêtes pour se coucher. Quand il est bien remis , on lui approche des pipes et du tabac, et alors seulement la con-
SUR EES SAUVAGES. I9 versa lion commence, jamais auparavant. On lui demande : <c Qui êtes- « vous ? Où allez- vous ? Quelles nou- « velles y a-t-il» ? Et l’entretien finit par lui offrir tout ce dont il peut avoir besoin pour continuer son voyage , comme des guides , des vivres , et jamais on ne lui demande rien pour la réception qu’onluiafaite. Chacun d’eux en particulier pratique cette même hospitalité, regardée chez eux comme la principale vertu. Notre interprète Conrad Weiser m’a raconté à ce propos un trait remarquable. Il étoit comme naturalisé parmi les six Nations , et parloit très-bien la langue Mohawk. Un jour qu’il voyageoit chez les Sauvages, chargé d’un message de notre gouverneur pour
l’assemblée d’Onondaga , il passa de^ vaut l’habitation du sauvage Cananetego r l’un de ses anciens amis, et l’appella. Celui-ei L’embrassa, étendit des fourrures pour le faire asseoir, mit devant lui des fèves bouillies , du gibier , mêla ensemble de l’eau et du rhum pour le désaltérer.
Après que Conrad eut été bien régalé, et qu’il eut allumé sa pipe , le sauvage commença à causer avec lui.
Il lui demanda comment il s’étoit porté depuis plusieurs années qu’ils ne s’ étaient vus , d’où il venoit, quel étoit l’objet de son voyage. Conrad répondit à toutes ces questions ; et comme la conversation commençoit à languir , le sauvage la reprit ainsi : n Conrad; vous avez véculong-temps
SUR LES SAUVAGES. 21 « chez les blancs r et vous avez quel- « que connoissance de leurs mœurs .
« J’ai été quelquefois à Albany , et « j’ai observé qu’une fois la semaine « ils ferment leurs boutiques et s’as- « semblent tous dans une grande mai- « son. Dites - moi pourquoi? Que « font-ils là ? Ils s’assemblent , dit « Conrad , pour entendre et appren- « dre les bonnes choses. Je ne doute « pas j reprit le sauvage , qu’ils ne « vous l’aient dit : ils me l’ont dit « aussi à moi ; mais je doute que cela « soit vrai , et voici mes raisons.
« J’allai dernièrement à Albany pour « vendre mes fourrures et acheter « des couvertures ; des couteaux , de « la poudre , du rhum , etc. Y ous sa- « vez que j e trafiquois ordinairement
« avec Hans Hanson, ; mais pourtant « j avois quelque envie d’essayer de « traiter avec d’autres. Quoi qu’il en « soit , j’appellai d’abord Hans, et « lui demandai combien il vouloit « me donner pour mes peaux de cas- « tor. Je ne puis pas les payer, dit-il ^ o plus de quatre scliellings la livre.
« Mais pour le présent , ajouta-t-il , « je ne puis vous parler d’affaires.
« C’est aujourd’hui que nous nous « assemblons pour apprendre les « bonnes choses , et j e vais à l’assem- <c blée. Je pensai alors que ne pou- « vant rien conclure pour le moment,
<( j e ferois aussi bien d’aller avec lui ,
° et je le suivis à l’assemblée. Un « homme vêtu de noir se leva , et « commença à parler au peuple avec
SUR LES SAUVAGES. S3 « beaucoup d’humeur. Je ne compris « pas ce qu’il disoit ; mais m’apper- « cevant qu’il nous regardoit beauté coup., Hans et moi, je crus qu’il « étoit fâché de me voir là ; j e sortis , te j’allai m’asseoir près de la maison , « j’allumai ma pipe, et je fumai en « attendant que l’assemblée fut finie.
« Il me vint aussi dans l’esprit que « l’homme noir avoit dit quelque ce chose au suj et de la peau de castor , et et je soupçonnai que ce pouvoit ce bien être là l’objet de leurs assem- « blées ; en conséquence , dès qu’ils ce sortirent, j ’abordai mon marchand:
ce J’espère, lui dis-je , que vous êtes « convenu de me donner plus de ce quatre schellings pour ma peau de « castor. — Non , non, dit-il , je ne
s4 OBSERVATIONS c puis même en donner tant ; vous « n’en aurez que trois scheliings et « six sols. Je m’adressai à quelques « autres marchands. Tous n’eurent « qu’un même refrein : trois schel- « lings et six sols. Cela me confirma « dans mes soupçons; je vis bien que « ces assemblées, où ils prétendoient « apprendre les bonnes choses , n’a- « voient en effet pour but que d’ap- « prendre à frauder les Indiens sur « le prix des peaux. Réfléchissez un « peu avec moi , Conrad , et vous « serez de mon avis. S’ils s’assem- « blent si souvent pour apprendre « les bonnes choses , ils doivent en « avoir acquis jusqu’aujourd’hui « quelque connoissance , mais ils « j sont tous aussi ignorans qu’ils