O B S E RT A T I O NS
« cette espèce d’éducation , ne s’acet corde pas avecla vôtre. Nous avons « à cet égard quelque expérience.
« Plusieurs de nos jeunes gens ont « été autrefois élevés dans les collé- « ges des colonies septentrionales , « et ont appris toutes vos sciences ; « mais lorsqu’ils sont revenus parmi « nous , ils é toient mauvais coureurs ; « ils ignoroient la manière de vivre « dans les bois; ils étoient incapables « de supporter le froid et la faim ; ils « ne savoient ni bâtir une cabane , ni « prendre un daim, ni tuer un enne- « mi ; ils parloient fort mal notre lan- « gue ; ensorte que ne pouvant nous « servir ni comme guerriers, ni com- « me chasseurs , ni comme conseilci 1ers, ils n’ étoient absolument bons
SUR LES SAUVAGES. g
« à rien. Nous n’en sommes pas moins xt sensibles à votre offre gracieuse , « quoique nous ne l’acceptions pas ; « et pour vous prouver combien nous « en sommes reconnoissans , si des « gentilshommes de la Virginie veu- « lent nous envoyer une douzaine de « leurs enfans , nous nè négligerons xt rien pour les bien élever , pour leur « apprendre tout ce que nous savons j <( et pour en faire des hommers » .
Comme ils ont de fréquentes occasions de tenir des conseils publics , ils se sont accoutumés à y observer beaucoup d’ordre et de décence. Les vieillards sont assis au premier rang , ensuite les guerriers , puis les femm es et les enfans. L’office des femmes est de tenir compte de tout ce qui se pas-
lo OBSERVATIONS se , et de le bien graver dans leur mémoire , parce qu’ils n’ont point l’usage de l’écriture : elles doivent aussi le communiquer à leurs enfans.
Les femmes sont les registres vivans de leurs conseils : elles gardent un souvenir exact des articles de traités conclus cent ans auparavant ; et lorsque nous consultons nos papiers , leur mémoire se trouve touj ours d’accord avec nos écrits.
Celui qui veut parler se lève : tous les autres gardent un profond silence. Lorsqu’il a fini et qu’il se rassied , ils le laissent encore se recueillir pendant cinq à six minutes , afin que , dans le cas où il auroit omis quelque chose de ce qu’il avoit intention de dire, ou voudroit ajouter à ce qu’il
SUR LES SAUVAGES. 11 a dit, il puisse se lever et reprendre la parole. Interrompre quelqu’un même dans la conversation ordinaire, est regardé comme le comble de l’indécence. Comparez à cette politesse des Sauvages celle de la chambre des communes d’Angleterre , où il se passe à peine un jour sans quelque tumulte qui oblige l’orateur à s’enrouer à force de crier A l’ordre : comparez-lcur encore vos sociétés d’Europe les plus polies , dans lesquelles , si vous n’énoncez pas votre pensée avec la plus grande rapidité , l’impatient babil de ceux avec qui vous conversez vous coupe votre phrase , sans que vous puissiez j amais espérer de la finir.
Il est vrai que cette retenue, des
Sauvages dans la conversation est portée j usqu’à l’excès, puisqu’elle ne leur permet pas de contredire à ce qu’on avance devant eux. G’est un moyen d’éviter les querelles ; mais il devient aussi très-difficile de connoître ce qu’ils pensent, et de savoir quelle impression vous faitessur eux.
Les missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme se plai^ gn ent tous de cette déférence extrême des Sauvages , comme de l’un des plus grands obstacles à leur conversion. Ils écoutent la prédication le plus. patiemment du monde , et donnent même des signes d’approbation en usage chez eux. Y ous croyez qu’ils sont convaincus? point du. tout : c’est pure civilité.