‹ The way to wealth or Poor Richard improvedChapitre 5 sur 13 · DIALOGUE. 119 LA GOUTTE · texte numérisé non relu

DIALOGUE. 119 LA GOUTTE

Le inonde peut juger comme il lui plait. Il a toujours beaucoup de complaisance pour lui-même , et quelquefois pour ses amis. Mais je sais bien , moi , que ce qui n’est pas trop boire , ni trop manger pour un homme qui fait raisonnablement d’exercice , est trop pour un homme qui n’en fait point.

FRANKLIN

Je prends , — eh! eh ! — autant d’exercice , — eh ! — que je puis, madame la Goutte. Vous connoissez mon état sédentaire , et il me semble qu’en conséquence vous pourriez , madame la Goutte , m’épargner un peu , considérant que ce n’est pas tout-à-fait ma faute.

DIALOGUE

LA GOUTTE

Point du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos récréations , vos amusemens doivent être actifs. Vous derez vous promener à pied ou à cheval ; ou , si le temps vous en empêche , jouer au billard. Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et que vous avez assez de temps pour vous promener, qu’est-ce que vous faites?

Au lieu de gagner de l’appétit pour votre dé jeûner par un exercice salutaire , vous vous amusez à lire des livres , des brochures , ou des

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gazettes dont la plupart n’en valent pas la peine. Vous déjeûnez néanmoins largement. Il ne vous faut pas moins de quatre tasses de thé à la crème , avec une ou deux tartines de pain et de beurre , couvertes de tranches de boeuf fumé , qui , je crois , ne sont pas les choses du monde les plus faciles à digérer.

Tout de suite vous vous placez à votre bureau , vous y écrivez , ou vous parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire.

Cela dure jusqu’à une heure après midi sans le moindre exercice de corps. Tout cela, je vous le pardonne , parce que cela tient , comme vous dites , à votre état sédentaire. Mais après dîner, que

122 DIALOGUE, faites-vous ? Au lieu de vous promener dans les beaux jardins de vos amis chez lesquels vous avez dîné , comme font les gens sensés , vous voilà établi à l’échiquier , jouant aux échecs , où on peut vous trouver deux ou trois heures.

C’est là votre récréation éternelle :

la récréation qui de toutes est la moins propre à un homme sédentaire 5 parce qu’au lieu d’accélérer le mouvement des fluides , ce jeu demande une attention si forte et si fixe , que la circulation est retardée , et les secrétions internes empêchées. Enveloppé dans les spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution. Que peut-on attendre d’une telle façon.

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de vivre , sinon un corps plein d’humeurs stagnantes prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber en toutes sortes de maladies dangereuses , si moi , la Goutte , je ne viens pas de temps en temps à votre secours pour agiter ces humeurs , et les purifier , ou les dissiper? Si c’étoit dans quelque petite rue, ou dans quelque coin de Paris , dépourvu de promenades , que vous employassiez quelque temps aux échecs après votre diner, vous pourriez dire cela pour excuse : mais c’est la même chose à Passy , à Auteuil , à Montmartre , à Epinay , à Sanoy , où il y a les plus beaux jardins et promenades , et belles dames , l’air

12,4 DIALOGUE, le plus pur , les conversations les plus agréables , les plus instructives, que vous pouvez avoir tout en vous promenant 5 mais tout cela est négligé pour cet abominable jeu d’échecs. Fi donc, M. Franklin ! Mais en continuant mes instructions , j’oubliois de vous donner vos corrections. Tenez} cet élancement , et celui-ci.

FRANKLIN

Oh ! eh ! oh ! ohhh ! — Autant que vous voudrez de vos instructions , madame la Goutte , même de vos reproches ; mais , de grace , plus de vos corrections.

LA GOUTTE

Tout au contraire 5 je ne vous

DIALOGUE. 12,5 rabattrais pas le quart d’une. Elles sont pour votre bien. Tenez.

FRANKLIN

Ob ! ebhb! — Ce n’est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice. J’en fais souvent dans ma voiture , en sortant pour aller dîner, et en revenant.

LA GOUTTE

C’est , de tous les exercices imaginables , le plus léger et le plus insignifiant , que celui qui est donné par le mouvement d’une voiture suspendue sur des ressorts.

En observant la quantité de chaleur obtenue de différentes especes de mouvement , on peut former quelque jugement de la quantité

d’exercice qui est donnée par chacun. Si, par exemple, vous sortez à pied , en hiver , avec les pieds froids , en marchant une heure , vous aurez les pieds et tout le corps bien échauffés. Si vous montez à cheval , il faut trotter quatre heures avant de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien suspendue, vous pouvez voyager toute une journée , et arriver à votre derniere auberge avec vos pieds encore froids. Ne vous flattez donc pas qu’en passant une demi-heure dans votre voiture vous preniez de l’exercice. Dieu n’a pas donné des voitures à roues à tout le monde , mais il a donné à chacun

DIALOGUE. I27 deux jambes , qui sont des machines infiniment plus commodes et plus serviables : soyez-en reconnoissant , et faites usage des vôtres.

Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même temps qu’elles vous transportent d’un lieu à un autre ? Pensez que quand vous marchez , tout le poids de votre corps est jette alternativement sur l’une et l’autre jambe 5 cela presse avec grande force les vaisseaux du pied , et refoule ce qu’ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce pied , et jette sur l’autre , les vaisseaux ont le temps de se remplir , et par le retour du poids ce refoulement est répété ; ainsi la circulation du sang

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est accélérée en marchant. La chaleur produite en un certain espace de temps , est en raison de l’accélération : les fluides sont battus , les humeurs atténuées , les sécrétions facilitées et tout va bien.

Les joues prennent du vermeil, et la santé est établie. Regardez votre amie d’Auteuil , une femme qui a reçu de la nature, plus de science vraiment ptile , qu’une demi- douzaine ensemble de vous philosophes prétendus n’en avez tiré de tous vos livres. Quand elle voulut vous faire l’honneur de sa visite, elle vint à pied. Elle se promene du matin jusqu’au soir, et laisse toutes les maladies d’indolence en partage à ses chevaux.

DIALOGUE. 1^9 Voilà comme elle conserve sa santé , même sa beauté. Mais vous, quand vous allez à Auteuil , c’est dans la voiture. Il n’y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil , que d’ Auteuil à Passy.

FRANKLIN

Vous m’ennuyez , avec tant de raisonnemens.

LA GOUTTE

Je le crois bien. Je me tais , et je continue mon office. Tenez, cet élancement, et celiiî-ci.

FRANKLIN

Oh ! oh ! continuez de parler , je vous prie.

LA GOUTTE

Non. J’ai un nombre d’élance-

l3o DIALOGUE.

mens à vous donner cette nuit , et

vous aurez le reste demain.

FRANKLIN

Mon dieu ! la fievre 1 je me perds ! Eh! eh ! n’y a-t-il personne qui puisse prendre cette peine pour moi ?

LA GOUTTE

Demandez cela à vos chevaux ; ils ont pris la peine de marcher pour vous.

FRANKLIN

Comment pouvez -vous être si cruelle , de me tourmenter tant pour rien.

LA GOUTTE

Pas pour rien. J’ai ici une liste

DIALOGUE

bois de Boulogne , dans le jardin de la Muette ou dans le vôtre , et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois que le temps étoit trop froid ; d’autres fois , qu’il étoit trop chaud , trop venteux , trop humide , ou trop quelqu’autre chose, quand , en vérité, il n’y avoit rien de trop qui empêchât , excepté votre trop de paresse.

FRANKLIN

Je confesse que cela peut arriver quelquefois , peut-être pendant un an dix fois.

LA GOUTTE

Votre confession est bien impar-

DIALOGUE. l33

faite ; le vrai montant est cent quatre-vingt-dix-neuf.

FRANKLIN

Est-il possible !

LA GOUTTE

Oui , c’est possible , parce que c’est un fait. Vous pouvez rester assuré de la justesse de mon compte.

Vous connoissez les jardins de M. B. , comme ils sont bons à promener. Vous connoissez le bel escalier de cent cinquante degrés qui mene de la terrasse en haut , jusqu’à la plaine en bas. Vous avez visité deux fois par semaine , dans les après-midi j cette aimable famille ; c’est une maxime de votre invention , qu’on peut avoir au-

l34 DIALOGUE,

tant d’exercice en montant et en descendant un mille en escalier , qu’en marchant dix sur une plaine.

Quelle belle occasion vous avez eue de prendre tous les deux exercices ensemble ! En avez-vous profité ? et combien de fois ?

FRANKLIN

Je ne peux pas bien répondre à cette question.

LA GOUTTE

Je répondrai donc pour vous.

Pas une fois.

FRANKLIN

Pas une fois !

LA GOUTTE

Pas une fois. Pendant tout le

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bel été passé , vous y êtes arrivé à six heures. Vous y avez trouvé Cette charmante femme et ses beaux enfans , et ses amis , prêts à vous accompagner dans ces promenades , et à vous amuser avec leurs agréables conversations. Et qu’avez-vous fait? Vous vous êtes assis sur la terrasse , vous avez loué la .belle vue , regardé la beauté des jardins en bas 5 mais vous n’avez pas bougé un pas pour descendre vous y promener. Au contraire , vous avez demandé du thé et l’échiquier. Et vous voilà collé à votre siege jusqu’à neuf heures , et cela après avoir joué peut-être deux heures où vous avez dîné. Alors, au lieu de retourner chez vous à pied , ce

DIALOGUE

qui pourroit vous remuer un peu , vous prenez votre voiture. Quelle sottise de croire qu’avec tout ce dérèglement , on peut se conserver en santé sans moi !

FRANKLIN

A cette heure je suis convaincu de la justesse de cette remarque du bonhomme Richard , que nos dettes et nos péchés sont toujours plus qu’on ne pense.

LA GOUTTE

C’est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes des sages dans votre bouche , pendant que votre conduite est comme celle des ignorans.

DIALOGUE

TRANKLIN.

Mais faites - vous un de mes crimes , de ce que je retourne en voiture chez madame B. ?

LA GOUTTE

Oui, assurément 5 car vous, qui avez été assis toute la journée , vous ne pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour.

Vous n’avez donc pas besoin d’être soulagé par une voiture ?

FRANKLIN

Que voulez -vous donc que je fasse de ma voiture ?

LA GOUTTE

Brûlez-la, si vous voulez. Alors

DIALOGUE

vous en tirerez au moins pour une fois de la chaleur. Ou ? si cette proposition ne vous plait pas , je vous en donnerai une autre. Regardez les pauvres paysans qui travaillent la terre dans les vignes

et les champs autour des villages de Passy, Auteuil , Chaillot , etc.

Vous pouvez tous les jours, parmi ces bonnes créatures , trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes , courbés et peutêtre estropiés sous le poids des années et par un travail trop fort et continuel , qui , après une longue journée de fatigue ,*bnt à marcher peut-être un ou deux milles pour trouver leurs chaumières. Ordonnez à votre cocher de les prendre

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et de les mener chez eux. Voilà line bonne œuvre qui fera du bien à votre ame ! Et si en même temps vous retournez de votre visite chez les B * * * à pied , cela sera bon pour votre corps.

PRANKLIST.

Ah ! comme vous êtes ennuyeuse !

LA GOUTTE

Allons donc à notre métier 5 il faut vous souvenir que je suis votre médecin. Tenez.

FRANKLIN

Ohhh ! quel diable de médecin !

LA GOUTTE

Vous êtes un ingrat de me dire cela. N’est -ce pas moi qui , en

D IALOGUE.

qualité de votre médecin , vous ai sauvé de la paralysie , de l’hydropisie et de l’apoplexie , dont l’une ou l’autre vous auroient tué il y a long-temps , si je ne les en avois empêchées.

FRANKLIN

Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais , de grace ! quittez-moi pour jamais $ car il me semble qu’on aimeroit mieux mourir , que d’être guéri si douloureusement. Souvenez - vous que j’ai aussi été votre ami. Je n’ai jamais loué de combattre contre vous , ni les médecins , ni les charlatans d’aucune espece : si donc vous ne me quittez pas , vous se-

DIALOGUE. l4 1

rez aussi accusable d’ingratitude.

LA GOUTTE

Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque des charlatans ; ils peuvent vous tuer , mais ils ne peuvent pas me nuire : et quant aux vrais médecins , ils sont enfin convaincus de cette vérité , que la Goutte n’est pas une maladie , mais un véritable remede , et qu’il ne faut pas guérir un remede. Revenons à notre affaire. Tenez.

FRANKLIN

Oh ! de grace , quittez-moi 5 et je vous promets fidèlement que désormais je ne jouerai plus aux

échecs , que je ferai de l’exercice journellement , et que je vivrai sobrement.

IA GOUTTE

Je vous connois bien : vous êtes un beau prometteur 5 mais après quelques mois de bonne santé , vous recommencerez à aller votre ancien train. Vos belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages de la derniere année.

Allons donc, finissons notre compte ; après cela, je vous quitterai. Mais soyez assuré que je vous revisiterai en temps et lieu : car c’est pour votre bien 5 et je suis , vous savez , voti'e bonne amie.

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