‹ The way to wealth or Poor Richard improvedChapitre 6 sur 13 · LE SAGE · texte numérisé non relu

LE SAGE

ET LA GOUTTE

XTn fléau de plus redoutable,

La Goutte , ce mal incurable ,

Chez un sage alla se loger,

Et pensa le désespérer :

Il se plaignit. La sagesse a beau faire,

Alors qu’on souffre , on ne l’entend plus guere : A la lin cependant la raison l’emporta.

Contre le mal mon sage disputa :

Chacun employa l’éloquence Pour se prouver qu’il avoit tort.

La Goutte disoit : la prudence,

Mon cher docteur , n’est pas ton fort ; Tu manges trop, tu convoites les femmes, Tu ne promenés plus, et tu passes ton temps Aux échecs et par fois aux dames ;

Tu bois un peu. Dans ces doux passe-temps L’humeur s’amasse, et c’est un grand service De venir t’en débarrasser.

Tu devrois m’en remercier -p*.

J 44 LE SAGE et la goutte.

Mais depuis un long-temps je connois l’injustice.

Le Sage reprit à son tour Et dit : Je l’avouerai , les attraits de l’amour De l’austere raison tolérant la rudesse ,

Semblent prolonger la jeunesse.

J’aime, j’aimai, et j’aimerai toujours;

On m’aime aussi. Dois-je passer mes jours A me priver? Non, non, la vraie sagesse Est de jouir des biens que le ciel nous donna ; Un peu de punch; une jolie maîtresse; Deux quelquefois , trois , quatre , et cetera : De toutes celles à qui je pourrai plaire, Aucune ne m’échappera :

Ma femme me le pardonna ;

Et tu voudrois ici trancher de la sévere.

Pour les échecs , si j’y suis le plus fort ,

Je m’y complais ; mais lorsque par caprice Fortune fuit, ils m’ennuient à la mort,

Et j’en ferois alors le sacrifice.

Par le secours de la philosophie,

Tout sage ainsi sait borner ses désirs.

Se consoler des peines de la vie.

Dupes et sots renoncent aux plaisirs.

Page 1