‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 30 sur 109 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MATHILDE, GÉRARD GÉRARD, gaiement. BoUJOUr, petite COUSiue !

MATHILDE. — C'cst toi, Gérard, Comme tu m'as effrayée ! J'ai cru que c'était Marie.

GÉRARD. — Ta bonne? On est donc en train de faire quelque sottise, qu'on a peur d'elle?

MATHILDE, choqitée. — Pas du tout, monsieup. Des sottises, moi!

GÉRARD. — Tu en es incapable?

MATHILDE. — Certainement.

GÉRARD. — Et pourtant aux vacances dernières je sais une demoiselle qui, avec Victor...

MATHILDE. — J'étais petite dans ce temps-là.

UNE BONNE ACTION

GÉRARD. — Tandis qu'aujourd'hui...

MATHiLDE. — Je suis raisonnable, et si Victor a besoin de quelqu'un pour l'aider à faire des malices, il pourra s'adresser à d'autres.

GÉRARD. — Voyez-vous ça. Quoi ! plus de niches, plus d'espiègleries? Que fais-tu donc à présent pour employer tes heures de liberté?

MATHILDE, fivrement. — A préscut, je fais dcS

bonnes actions, monsieur.

GÉRARD. — A merveille. Et c'est en faisant des bonnes actions que tu as mis tant de feuilles dans tes franges et fait ce grand accroc à ta jupe.

MATHILDE. — Un aCCrOC? [Elle regarde sa robe.) Ah !

oui. Tant pis ! Marie le recoudra, mais elle va me demander comment cela est arrivé ; ça sera embarrassant... Tu crois rire, toi? Eh bien, oui, c'est précisément en faisant une bonne action,

GÉRARD, riant. — Je scrais «uricux d'apprendre à quelle famille elle appartient.

MATHILDE. — Tu n'en sauras rien; les bonnes actions veulent qu'on les cache.

GÉRARD. — Absolument comme les mauvaises.

Bien, bien, je n'interroge plus; laissons dormir ta bonne action dans le plus profond mystère, et parlons d'autre chose. — Tu ne m'as seulement pas embrassé. J'arrive du collège avec quatre prix et deux accessits; je viens mettre mes lauriers à tes pieds et passer mes vacances avec toi; et, pour tout accueil et compliment, tu

me dis que je t'ai fait peur. Si tu n'es pas plus

contente que ça de me voir, je m'en retourne.

MATHiLDE. — Pardou, Gérard, tu sais bien

que je suis très contente de te revoir et très fîère

de tes succès. {Elle l'embrasse quatre fois pour les quatre prix et une seule fois pour les deux accessits.) MaiS J6 le Serai encore davantage quand tout sera rangé ici. Aide-moi, veux-tu?

GÉRARD. — Volontiers. Quel désordre! On dirait que les voleurs ont passé par là.

MATHILDE. — Chut !

GÉRARD allant à l'armoire. ToU armoirC CSt

presque vide ?

MATHILDE. — Chut !

GÉRARD. — Etle peu qu'il y a est tout pêle-mêle. C'est joli pour une demoiselle.

MATHILDE, piquée. — Ça n'a pas l'air joli, mais c'est très beau.

GÉRARD, riant. — Ah ! ah ! ah ! vraiment.

MATHILDE, qui a ramassé les divers objets de toilette épars dans la chambre et les a jetés dans l'armoire dont elle referme la

porte. — Oui, c'est très beau! Sais-tu, Gérard, combien j'avais de robes encore ce matin?

GÉRARD. — Beaucoup, ta maman t'en donne des collections.

MATHILDE. — Eh bien, je n'ai plus que celle que j'ai sur moi, et puis des toutes vieilles.

GÉRARD. — Que sont devenues les autres?

MATHILDE, rjravemenl. — C'cst UU SCCrct.

L'XE BONNE ACTION

GÉRARD. — Que tu brûles de m'apprendre.

MATHiLDE. — Mals pas du tout, les bonnes actions...

GÉRARD. — Encore... Je devine, tu as donné tes robe?

MATHILDE. — Oui, mais à qui?

GÉRARD. — Je n'en sais rien.

MATHILDE. — Voilà... Assicds-toi, que je te

raconte. {Tous deux prennent des chaises.] Il y a quelques jOUrS, un fiacre qui passait sur la place Neuve renversa une femme qui tenait un bébé. Ce bébé n'a pas eu de mal, la mère a eu le bras cassé ; c'était bien triste, mais enfin le malheur aurait pu être plus grand; si la pauvre femme avait été tuée, pense donc ! Le cocher était bien fâché, mais il est pauvre, il ne pouvait rien faire pour la femme. Papa, qui s'est trouvé là et qui le connaissait, lui a dit de ne s'inquiéter de rien, que nous payerions tous les frais.

GÉRARD. — Ça ne m'étonne pas, mon oncle est si bon.

MATHILDE. — N'cst-cc pas? Il avait sa voiture, il y a mis la femme et l'a reconduite chez elle. Un tout pauvre logis. Elle a son mari et trois enfants, sans compter le bébé. Ce sont des Romains, de bien braves gens; ils gagnent leur vie en donnant des concerts en ville. Maman a fait très bien soigner la brave femme qui va déjà mieux. Tous les jours le petit Giacomo, l'aîné des

enfants, vient à la maison chercher du bouillon et du poulet pour sa mère. Si tu voyais comme ilestjoli! Une tête toute bouclée comme un petit saint Jean. Ses sœurs aussi sont des bijoux.

GÉRARD. — Mais quel rapport a toute cette histoire avec tes robes ?

MATHiLDE. — Comme tu es pressé. Tout le monde de la maison leur a donné quelque chose, jusqu'à ma bonne. Moi, j'avais dépensé tout mon argent.

GÉRARD. — En babioles, suivant ton habitude.

MATHILDE, baissant le nez. — Oui ! (Le relevant.) Je ne

pouvais rien donner, ça me faisait beaucoup de peine. Alors il m'est venu une idée. J'ai envoyé Marie demander un livre à mon amie, Jenny, qui demeure assez loin; alors vite j'ai fait un paquet de mes meilleures robes et je l'ai donné à Giacomo pour ses sœurs.

GÉRARD. — C'est là ta belle action?

MATHILDE. Oui.

GÉRARD. — C'est ce qui te rend fière?

MATHILDE. — Il mc Semble qu'il y a de quoi. Pense donc, ma robe de popeline écossaise, ma robe de soie bleue, ma robe de percale rose, j'ai tout donné, tout; et pourtant je les aimais bien, mes robes.

GÉRARD. — Et que veux- tu que ces petites en fassent?

MATHILDE. — EUcs les mettront; elles n'ont

UNE BONNE ACTION

que des jupes absurdes, rouges, vertes, c'est sauvage; elles se feront belles ; dans leurs concerts, elles auront l'air de demoiselles, et on les payera plus cher.

GÉRARD. — Tu es folle! C'est pour leurs costumes et leurs couleurs voyantes bien plus que pour leur musique qu'on les accueille. On veut de petites Romaines et non de petites Françaises. On ne les prendra plus.

MATiiiLDE. — Eh bien, elles mettront leurs vieilles robes pour chanter et les belles pour la promenade.

GÉRARD. — Et tu as osé décider de tout cela sans la permission de matante?

MATHiLDE. — Je n'en avais pas besoin ; les robes étaient à moi ! D'ailleurs, on dit que la main gauche doit ignorer ce que fait la droite.

GÉRARD. — Tu confonds tout, Mathilde ; non, nos robes, nos vêtements, nos livres, rien n'est à nous. Les donner, quand tout cela peut et doit nous servir, c'est forcer nos parents à nous les remplacer ; c'est faire des cadeaux à leurs frais , ce n'est pas par nous, c'est par eux que, de fait; ils finissent par être payés, nos cadeaux. Nous ne pouvons donner que ceux des petits objets sans importance dont on peut nous permettre de nous priver. Encore est-il que, même pour les petites choses, il est préférable qu'une maman sache ce que fait sa fille.

MATiiiLDE. — Tu es enniiyeux, tu blâmes toujours tout; si j'avais su, je net'auraispas raconté mon histoire.

GÉRARD. — Ne le regrette pas; je vais te la payer d'une autre, tout à fait du même genre.

MATHiLDE. — Du même genre?

GÉRARD. — Oui; moi aussi, j'ai voulu, une fois, faire tout seul une bonne action.

MATHILDE. — Oll ! dis-Uloi.

GÉRARD. — Il y a deux ans, je passais les vacances dans le Jura chez mon parrain. Les enfants du village allaient pieds nus, mais il y en avait un, le petit Pierre, qui me faisait plus de pitié que les autres, parce qu'il avait l'air tout chétif. C'était mon protégé. Un jour, je le trouve aux champs gardant ses vaches ; il toussait beaucoup; j'avais des bottines neuves, quelque chose de fin, d'élégant; je les lui mets aux pieds. Le voilà bien content, moi de même. {Avec maUce.) On est toujours content, quand on fait une bonne action, tu le sais par expérience. Je retourne pieds nus à la maison, et fier... comme tu l'es en ce moment. J'ai attrapé une forte grondée, plus un gros rhume. Et une semaine après, mon Pierre, me rapportait mes bottines. Elles l'avaient blessé si fort, qu'il pouvait à peine se traîner.

MATHILDE. — Et puis ?

GÉRARD. — C'est tout, sauf que Pierre m'a

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gardé rancune, et que mon parrain avait été obligé de me racheter des bottines hors tour, et m'avait prié de ne plus faire de générosités mal entendues, à ses dépens.

MATHiLDE. — Tou parrain pouvait avoir raison, mais Pierre était un ingrat.

GÉRARD, riant. — Sovous justes : il ne pouvait pas me savoir gré d'une bienfaisance qui lui avait valu des cors aux pieds. Aussi, je me suis bien promis que cette bonne action serait la première et la dernière que je ferais...

MATHILDE. — Comment?

GÉRARD, indigné. — Saus cousulter ceux qui peuvent me bien conseiller. Si j'avais parlé à mon parrain de mon charitable projet, il m'aurait dit de garder mes bottines et de faire faire à petit Pierre chaussure à son pied.

MATHILDE. — Tou histoire est ridicule, elle n'a aucun rapport avec la mienne.

GÉRARD. — Tu crois?

MATHILDE. — Certcs I mcs robes ne peuvent...

GÉRARD. — Donner des durillons à tes protégées, c'est sûr; mais elles auront envie de les porter ; — toutes les petites filles sont coquettes. — Leurs parents, s'ils sont raisonnables, ne les leur laisseront point mettre, et elles auront du chagrin par ta faute. Sans compter que ta maman te grondera.

MATHILDE. — Je uc crois pas, maman veut

qu'on soit charitable. {Bruit de voix à la cantonade.)

GÉRARD. — Entends-tu? il me semble qu'on parle bien haut dans le vestibule.

MATHiLDE, écoutant. — C'est la voix de Matteo, le père de Giacomo. Il est avec maman. Oh ! je ne sais pas pourquoi, mais j'ai peur.

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