ERNEST, ROBERT
ERNEST. — Tu as l'air extraordinairement sérieux, Robert, à quoi songes-tu?
ROBERT. — Je cherche ce qu'on pourrait inventer pour faire peur à la vieille Brigitte et à ses deux nigauds de petits-enfants.
ERNEST. —Leur faire peur, pourquoi?
ROBERT. — Pour s'amuser, donc ! Ils sont si drôles quand ils ont peur.
ERNEST. — Un vilain amusement que de faire peur aux autres.
ROBERT. — Oh! toi, monsieur le moraliste, si on t'écoutait, on s'ennuierait toujours.
ERNEST. — Mais voyons, nous venons chez notre oncle de Kervez passer nos vacances de Pâques ; on nous reçoit parfaitement ; la bonne mère Brigitte se met en quatre pour nous régaler...
ROBERT. — Ça, c'est vrai; ses croquettes sont fameuses.
ERNEST. — Les deux enfants de Brigitte, Joël et Suzette, ne cherchent qu'à nous faire plaisir, et tu veux, toi, leur jouer de mauvais tours.
ROBERT. — Ils sont trop peureux.
ERNEST. — Élevés à la campagne, au fond de la Bretagne, ils ne peuvent pas être comme des enfants élevés dans les villes.
ROBERT. — Je veux les corriger d'être peureux et superstitieux. Si tu avais entendu hier Brigitte avec ses korigans et ses laveuses de nuit, et ses loups-garous, et ses revenants, et ceci et cela, tu serais aussi impatienté que moi.
ERNEST. — Pas du tout,j'aime les légendes, moi.
ROBERT. — Et tu y crois peut-être?
ERNEST. — Ça, c'est autre chose.
ROBERT. — Est-ce que cela t'amuse, les sauts
LE BAHUT
de Brigitte à chaque craquement de boiserie ; et les mines des petits en regardant ce bahut?
ERNEST. — Ce bahut?
ROBERT. — Eh oui ! il a une histoire que la bonne vieille nous a racontée. Ses petits enfants, qui doivent l'avoir entendue tous les jours de leur vie, tremblaient cependant comme la feuille quand elle l'a répétée devant eux.
ERNEST. — Elle est donc très effra vante, cette histoire?
ROBERT. — Juges-en. — H y a longtemps, longtemps qu'un seigneur de Kervez, vieux comme Hérode, épousa en troisièmes noces une demoiselle si jeune, si enfant qu'elle ne songeait qu'à jouer. Un jour, pendant que les parents et les amis de son vieux mari s'entretenaient gravement à table, la petite mariée, trouvant la conversation trop sérieuse, rassembla ses jeunes compagnes, elles se mirent à jouer à cache-cache. C'était à qui découvrirait, pour se cacher, les endroits les plus mystérieux. Gilberte, c'était le nom de l'héroïne, avisa le bahut...
ERNEST. — Je sais, elle y entra ; mais elle ne put ensuite soulever le couvercle ; on n'entendit pas ses gémissements, et elle mourut étouffée, C'est une vieille histoire que tout le monde sait ; mais ce n'est pas à Kervez qu'elle s'est passée.
ROBERT. — Brigitte prétend que si. Rien n'est
enrageant comme d'avoir prouvé aux gens qu'ils ont tort et de les voir s'obstiner dans ce tort: ta protégée Brigitte n'aura pas volé la belle peur que je lui ferai.
ERNEST. — Mauvais moyen de la corriger.
ROBERT. — Excellent, au contraire. Quand elle verra qu'elle aura bien tremblé devant quelque mannequin qui n'était autre que M. Robert, elle finira par comprendre qu'elle est une sotte.
ERNEST. — Avec les gens craintifs, il ne faut pas jouer de tels jeux ; on risque de leur faire du mal.
ROBERT. — Je saurai bien m'arréter à temps.
ERNEST. — Mon oncle se fâchera, Robert.
ROBER^f . — Il est absent,
ERNEST. — Mauvaise raison ! D'ailleurs, il revient demain, et Brigitte lui fera ses plaintes.
ROBERT. — Il sera le premier à rire de mon invention.
ERNEST. — J'en doute.
ROBERT. — Eh! je ne veux rien faire de si terrible.
ERNEST. — Terrible ou non, renonce à ton projet. Sois bon garçon. Tu me promets de laisser notre vieille Brigitte en repos ?
ROBERT. — Oui, si je ne trouve pas un moyen d'arriver à mes fins.
ERNEST. — Tu es toqué.
LE BAHUT. 7
ROBERT. — Mieux vaut être un peu toqué, à notre âge, que trop parfait, comme certain monsieur de ma connaissance.
ERNEST. — Sérieusement, tu as tort de vouloir effrayer Brigitte ; une peur peut être dangereuse pour une femme aussi âgée.
ROBERT. — Bah ! elle vit dans la peur comme le poisson dans l'eau, c'est son élément. Et puis, est-elle donc si vieille ?
ERNEST. — On n'est pas jeune quand on est grand'mère; d'ailleurs, tu n'as qu'à compter, elle a élevé notre oncle.
ROBERT, — C'est vrai. Allons, puisque c'est comme ça, je la laisserai tranquille.
ERNEST. — A la bonne heure !
ROBERT. — Tu m'approuves, jeune sage?
ERNEST. — Complètement, et, sur ce, je remonte à la bibliothèque. J'ai commencé l'histoire d'Ecosse, de Walter Scott. C'est très intéressant.
(// sort.)
ROBERT. — Va, mon cher, et bien du plaisir.