‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 72 sur 109 · SCÈNE III BERNARDIN, JEANNOT · texte numérisé non relu

SCÈNE III BERNARDIN, JEANNOT

JEANNOT. — Tiens! qu'est-ce que vous faites là, monsieur Bernardin?

BERNARDIN, majestueusemeiit. Je Suis ermite.

JEANNOT. — Comme ça? tout seul!

BERNARDIN. — Lcs ermitcs sont toujours seuls, tu devrais le savoir.

JEANNOT. — Oh ! moi, je n'ai pas étudié comme vous, monsieur Bernardin.

BERNARDIN. — Laissc-lù tou « mousicur ». Je

L ERMITE DE DIX ANS. li

te dis que je suis ermite. Il faut m'appeler maintenant Père Bernardin.

JEANNOT, riant. — Ah ! ah ! ah ! Père Bernardin! ah! ah ! ah!

BER>'ARDLN', offensé. — Qu'as-tu à rire?

JEAN>0T. — Ah ! ah ! ah !

BERNARDIN. — Que trouves-tu là de plaisant?

JEANNOT. — Ah! ah! ah!

BERNARDIN. — Tu u'as que faire de te moquer.

JEANNOT. — Je ne me moque pas; mais c'est que c'est si drôle, ce que vous dites là.

BERNARDIN, fâché. — Il n'y a rien de drôle. Je veux être bon et parfait; je me suis retiré du monde pour ne plus faire de péchés, et je te trouve bien insolent de venir rire au nez d'un solitaire.

JEANNOT, railleur. — Eh! mousicur le Père Bernardin, pour quelqu'un qui veut être parfait, il me semble que vous vous fâchez?

BERNARDIN. — C'cst tout natuTcl, quaud tu me fais mettre en colère avec ton rire.

JEANNOT. — Mon Dieu, je riais parce que je croyais que vous disiez tout ça pour rire.

BERNARDIN. — Tu croyais mal.

JEANNOT. — Ce n'est pas par plaisanterie que vous faites l'ermite?

BERNARDIN. — PaS du tOUt.

JEANNOT. — C'est tout de bon?

BERNARDIN. — Certainement.

JEANNOT. — Vous allez rester ici le jour, la nuit, toute la semaine, toute l'année?

BERNARDIN, fièrement. — Toute ma vis.

JEANNOT. — Vous avez des provisions?

BERNARDIN. — Je n'en ai point du tout. JEANNOT. — Qu'est-ce que vous mangerez?

BERNARDIN. — Ce que je trouverai.

JEANNOT. — Et qu'est-ce que vous trouverez?

BERNARDIN. DcS fruits.

JEANNOT. — Il n'y en a pas encore.

BERNARDIN. — Dcs racincs, alors.

JEANNOT. — Il n'y en a pas tant qui soient bonnes à manger.

BERNARDIN. — Eh bien, j'aurai ce que le bon Dieu m'enverra. Ne sais-tu pas que le prophète Élie fut nourri, dans le désert, par un corbeau qui lui apportait chaque jour sa nourriture?

JEANNOT. — Oui, mais un prophète...

BERNARDIN. — Quoi, uu prophète?

JEANNOT. — C'est bien plus qu'un solitaire, et alors...

BERNARDIN. — Saint Paul Ermite fut nourri de la même manière, et saint Norbert, quand il était missionnaire en Allemagne, eut un jour pour son dîner un poisson qu'un aigle emportait et qu'il laissa tomber aux pieds du saint.

JEANNOT. — Oui, mais il y a longtemps, longtemps...

BERNARDIN. — Et qu'cst-ce quc tu en conclus ?

l'ermite de dix ans. 13

JEANNOT. — Je ne sais pas ; mais, à votre place, je sais bien que je ne compterais pas trop sur un corbeau...

BERNARDIN. — Tu m'euHuies.

JEANNOT. — El que je m'en irais tout bonnement dîner chez nous.

BERNARDIN. — Tu peux garder tes conseils.

JEANNOT. — Comme vous êtes de mauvaise humeur! Nous étions bons amis, pourtant. Et tenez, si vous vouliez, je vous donnerais bien la moitié de mou pain et de mes pommes sèches.

BERNARDIN. — Grand merci, je n'en ai que faire.

JEAN-NOT. — Pourtant, ça vous aiderait à attendre votre dîner. Vous ne voulez pas? Allons, vous avez raison : quand on s'attend à goûter de la cuisine du paradis , faut garder tout son appétit.

BERNARDIN, se fâchant tout à fait. ^- Attends, petit moqueur. [Jeannot se sauve; nie poursuit.)

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