‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 71 sur 109 · SCÈNE II BERNARDIN seuL · texte numérisé non relu

SCÈNE II BERNARDIN seuL

La voilà partie. Quel bonheur! je suis ermite. {H saute de Joie.) Commc il cst joli, mou ermitage ! il est tapissé de lierre tout autour ; je le tapisserai de mousse en dedans, et j'aurai un nid douillet pour les jours froids. Quand il fera

beau, je me logerai plus haut. [Il grimpe sur Varbre.)

Voilà deux branches arrangées en fauteuil, j'y serai à merveille, et le vent me bercera. On aperçoit la mer. Qu'elle est belle, la grande mer bleue ! et ces vaisseaux qui fuient là-bas comme des oiseaux blancs. Où vont-ils? Bien loin, bien loin... J'aimerais aller sur un navire, voir des pays étrangers, des sauvages, des perroquets. S'ilavait voulum'emmener, mon oncle Godebout, le capitaine, nous aurions peut-être fait naufrage dans une lie. Ça aurait été bien amusant... Il serait venu des Indiens, nous les aurions faits chrétiens, et puis nous leur aurions donné un bon gouvernement... J'aurais été comme leur

L ERMITE DE DIX ANS

roi... Quel dommage!... Mais non, c'est bien mieux d'être ermite. (// redescend de l'arhre.) Je n'ai jamais vu un ruisseau si clair que celui-ci; les cailloux de son lit brillent comme des agates. Voilà des araignées d'eau; elles luisent comme dos bulles de vif-argeut, et vont plus vite que le plus fin voilier. Ces fleurs de menthe ont une odeur délicieuse. Je ne connais pas cette plantelà; ses feuilles sont aussi bien découpées que les broderies de maman ; cette autre est hérissée de petits dards. Ici sont des anémones blanches doublées de rose. La jolie petite fleur bleue ! c'est une campanule. Une cloche de lapis avec un battant d'or! Voici le sonneur qui s'y suspend, un scarabée orange avec deux taches noires ; c'est une coccinelle, je crois. Oh ! le charmant papillon ! Envolé I quand j'aurais eu tant de plaisir à voir ses couleurs. Cette bergeronnette s'envole aussi! N'ayez donc pas peur, gentilles créatures, je ne vous ferai point de mal. N'est-ce pas un écureuil sur cette branche? Petit! petit mignon! Il se sauve. Mais, petit, je suis ermite; les animaux ne redoutent pas les ermites, au contraire. C'est vrai que je commence seulement à l'être, et ils ne savent pas... Mais, quand ils me connaîtront, ils viendront autour de moi, comme ils faisaient pour saint Florent. C'est dommage que je n'aie pas une grande barbe et une robe de bure ! Si seulement j'avais la robe... J'aurais dû dire à

Marie de m'en faire une. Je l'en prierai quand elle reviendra. — Ah ! qu'on est heureux d'être ermite ! Il me semble que le ciel est plus beau que je ne l'ai jamais vu. Ces petits nuages blancs ressemblent à des ailes d'ange, et le grand soleil jette de la poussière d'or sur le feuillage vert. Que tout cela est admirable! qu'on est heureux de pouvoir contempler tout à son aise cette belle nature! C'est autrement amusant que de faire des thèmes latins et des pensums! Et puis on est si sage, si bon! Depuis que je suis ici, je n'ai pas fait une seule faute. Qu'on est donc heureux d'être ermite ! — Mais qui vient déjà troubler ma solitude? Ah! c'est Jeannot.

11 paraît qu'il garde ses vaches de ce côté.

Page 1