SCÈNE V BERNARDIN, FANCHETTE
FANCHETTE. — C'est-il vrai , monsieur Ber-; nardin, ce que mon frère vient de me dire, que vous êtes ermite?
BERNARDIN. — Oui, Fauchette.
FANCHETTE. — On uc VOUS vcrra plus à la ferme?
BERNARDIN. — Non, ccla ne conviendrait pas.
FANCHETTE. — Vous ne vicudrcz plus manger de la crème et des craquelets que vous aimez tant?
BERNARDIN. — Hélas ! HOU ; les ermites renoncent à tous les plaisirs.
FANCHETTE. — Pauvrcs ermitcs ! que font-ils donc?
L ERMITE DE DIX ANS. 13
BERNARDIN. — Ils passent leur vie à contempler et à prier. C'est très beau !
FANCHETTE. — Oui, c'est très beau ; mais VOUS allez bien vous ennuyer, tout seul.
BERNARDIN. — Pas du tout, Fauchette, les ermites ne s'ennuient jamais.
FANCHETTE. — Vous crovez? Mais moi, j'aurai tant de chagrin de ne plus Jouer avec vous! Je vous aime tant!
BERNARDIN. — Que veux-tu? 11 faut savoir faire des sacrifices à la sagesse.
FANCHETTE. — Mais pourtant vous ne pouvez rester ainsi sans personne qui vous soigne; Marie Talbot viendra avec vous.
BERNARDIN. — Par exemple! Un solitaire n'a plus besoin de bonne.
FANCHETTE. — Mais qui raccommodera vos habits?
BERNARDIN. — Mcs habits ! C'est juste, ils s'useront.
FANCHETTE. — Je crois bien; avec ça qu'en grimpant sur les arbres, vous aurez bientôt fait de les déchirer. Vous voyez bien qu'il vous faut quelqu'un. Laissez-moi rester avec vous.
BERNARDIN, à pari. — J'en ai bien envie. Elle est si douce, qu'avec elle je ne me fâcherais jamais, et puis nous pourrions jouer de temps en temps... Ah ! mais non; les ermites ne jouent
1v> THÉÂTRE A LA MAISON.
pas, ce serait mal employer leur temps. C'est encore une tentation ; il faut résister.
FANCHETTE, d'un ton câlin. VoUS VOUleZ bien?
BEP.^ARDiN. — Non, Fanchette, cela ne se» peut pas. Les solitaires doivent vivre seuls, autrement ils ne servaient pas des solitaires.
FANCHETTE. — Maisje suis si petite! je tiendrai si peu de place! je suis comme personne.
BERNARDIN. — Nou, HOU ; Ics ermitcs ne doivent avoir d'autres compagnons que les bêtes des bois et les oiseaux du ciel.
FANCHETTE. — Si je pouvais me changer en oiseau l Mais au moins vous voulez bien que je vienne vous voir?
BERNARDIN, à part. — Dois-jc le luî permettre? Non, un ermite qui reçoit des visites n'est ermite qu'à moitié. (Haut.) Non, Fanchette, ne reviens pas; j'ai beaucoup de plaisir à te voir, j'en ai trop; ça me distrairait de mes pensées.
FANCHETTE. — Pourtant!
BEPvNARDiN. — Dcpuis quc tu es là, j'ai une envie folle de jouer à cache-cache.
FANCHETTE. — Vrai! Eh bien, pourquoi pas? C'est si amusant de se cacher dans les arbres!
{Elle se cache dans les broussailles.) HoU ! lîOU !
BERNARDIN. Attcuds ! attends ! (// se met à la
chercher, puis revient en scène.) — Je l'avais bien dcvinô
tout de suite, c'est une tentation. Eh bien, non, je ne céderai pas.
L EP.MITE DS DIX ANS
FAJSCHETTE, cachée. HoU ! hoU ! hoU ! hoU !
(Il s'assied. — Elle revient en scène.) C'est COmme Ça que
VOUS me cherchez?
BERNARDIN. — Oui, c'cst commc ça. Il ferait beau voir un ermite jouer .à cache-cache ! Tu n'es venue ici que pour me tenter; c'est fort vilain. Je ne t'aime plus.
FANCHETTE. — Qu'cst-cc que jc vous ai fait?
BERNARDIN. — Tu m'as fait que tu n'avais pas besoin de me venir parler de jeu.
FANCHETTE. — Maisc'cst VOUS qui le premier. . .
BERNARDIN. — Laisse-moi en repos.
FANCHETTE. — Mou Dicu, mousicur Bernardin, que vous êtes méchant depuis que vous êtes ermite !
BERNARDIN. Va-t'eU !
FANCHETTE. — Oui, je m'cu vais; mais vous
me faitesbien du cha,gv'm.(Ellesortens essuyant les yeux.)