‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 75 sur 109 · BERNARDIN · texte numérisé non relu

BERNARDIN

Cette fois, j'ai résisté. Et cependant je ne suis pas content de moi. J'ai brusqué celte pauvre petite Fanchette; je l'ai fait pleurer, c'était mal. Mais aussi, pourquoi me voulait-elle faire faire des choses qui ne vont pas avec ma dignilé d'anachorète ! C'est égal, j 'aurais dû me défendre

plus doucement. (Soupirant.) Être ermite n'est pas si facileque je croyais; mais si c'était trop aisé, il n'y aurait point de mérite. Je ne veux pas me décourager. — Je commence à avoir faim. C'est qu'il y a longtemps que j'ai déjeuné. Le soleil est très haut ; il doit être bien près de midi. [On entend un carillon.) Je vais savoir l'heure. (Il compte.) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, midi ! Ce n'est pas étonnant si j'ai faim. On se meta table chez nous en ce moment. Il faut que je cherche mon dîner. Ce n'est pas le temps des fruits, c'est vrai. Essayons des racines; j'ai mon couteau.

(Il arrache quelques plantes et goûte les racines.) Fi ! quC

c'est amer! Celle-là est encore pire. Pouah!

(// les jette, puise de l'eau dans sa main et se rince la bouche.)

Puisque je ne ttouve rien, certainement le bon Dieu va m'envoyer à manger. Mon oiseau va venir. Que m'apportera-t-il? Je serais curieux de le savoir, (ii regarde en l' air.) Rien eucore. Voilà des hirondelles. Qu'elles volent bien ! quels grands cercles elles font! et ces cris de joie qu'elles jettent en passant ! Bonjour, petites ; je vous aime beaucoup, mais pourtant j'aurais plus de plaisir à voir mon corbeau. Le voilà ! le voilà! (// bat des mains.) Il a le bcc vidc. Auraitil mangé mon dîner? ou l'aurait-il laissé prendre par maître Renard? Ce serait bien mal à lui. Non, celui-ci est un corbeau ordinaire ; le mien

l'ermite de dix ans. 19

va venir. — On doit avoir fini le potage, chez nous. On va servir le rôti. Quel jour est-ce aujourd'hui? Jeudi. Jeudi I alors il y a du poulet! Il soupire. Ce corbeau revient encore avec son bec vide : couac l couac l On dirait qu'il se moque de moi. J'ai bien faim ! Le jeudi, Marie fait des beignets. C'est si bon, les beignets! Oh! que j'ai faim! Si j'avais seulement un peu de pain, {ii boU dans sa main.) J'ai bcau boire,

cela ne me rassasie pas du tout. (// regarde dans ta

coulisse.) Jeannot et Fanchette déjeunent là-bas, tandis que leurs vaches ruminent ; ils mordent de bon cœur dans leur pain bis. Je ferais bien comme eux. Si j'allais leur en demander? Ils m'en donneraient, bien sûr, car ils n'ont pas de rancune; mais ils se moqueraient de moi. Pas Fanchette, elle est trop bonne; mais Jeannot, rirait-il! Oh! non, je n'y vais pas. Pourquoi le bon Dieu ne m'envoie-t-il rien? « Qui dort dîne, » m'a répété souvent ma bonne. Essayons. (// se couche sur Vherhe.) QuC me VCUt Cette

fauvette qui chante là-haut? Tais-toi, petite laide ; tu as mangé, toi, et tu me réveilles quand j'allais dormir pour mon dîner ! Oh ! ce n'est pas amusant d'être solitaire à l'heure de midi, quand on n'a rien à manger. Pourquoi le bon Dieu ne m'envoie-t-il rien? C'est peut-être pour me punir de mètre fâché contre Fanchette et Jeannot. Ou bien il n'approuve pas que je me

fasse ermite. Il me trouve sans doute trop petit. Si j'en étais sûr... Faut-il retourner à la maison? C'est que je ne sais pas trop bien le chemin. Je pourrais le demander à Fanchette ou à Jeannot. Ils le connaissent bien, eux. Mais dire que je renonce à mon projet, quelle honle ! Non, il faut rester. Mais si te bon Dieu n'a point pitié de moi, si Marie ne vient pas bientôt, je mourrai de faim. Comme c'est triste ! Ah ! qu'on est malheureux d'être ermite!

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