SCÈNE VII
BERNARDIN, MARIE TALBOT MAmE. — Où es-tu, Bernardin?
BERNARDIN, d(?/imn< de /oie. Marie! c'csttoi, ma
bonne Marie ! Comme je suis content de te revoir !
MARIE. — Je suis bien fâchée de te troubler, mai.s...
BERNARDIN, vivement. — Papa et maman ne veulent pas que je sois ermite ?
MARIE. — Si: ils le laisseront l'être tant que tu voudras.
BERNARDIN, désappointé. Mais s'ils OUt trOp
de chagrin...
MARIE. — Non, ils n'en ont pas. Comme tu disais, c'est un grand honneur d'avoir un saint
l'ermite de dix ans. 21
dans sa famille; ils sont très contents de ta décision.
BERNARDIN', tristement. Ah !
MARIE. — Seulement M"" de Bayard vient d'arriver.
BERNARDIN. — Ma marraine !
MARIE. — Et ta mère pense que tu dois venir pour voir celle excellente baronne.
BERNARDIN. — Je crois bien. Allons vite. {ÂnxieusetJtent.) On a déjà dîné?
MARIE. — Pas encore. Ton père n'était pas revenu de la ville.
BERNARDIN. — Quel bonheuF !
MARIE. — Je viens de le rencontrer avec ton oncle Godebout.
BERNARDIN. — Le Capitaine est de retour de son grand voyage?
MARIE. — Il paraît.
BERNARDIN, à part. — Ah ! s'il voulait m'emmener quand il se rembarquera!
MARIE. — Aussi tu vas être gentil, venir à la niaison ; tu dîneras avec ton oncle et ta marraine comme un simple garçon, et puis lu reviendras te faire ermite.
BERNARDIN. — Demain ou après, ça ne presse pas.
MARIE. — Est-ce que tu as déjà changé d'idée ?
BERNARDIN, embarrassé. Non, mais... je CFOis
que je suis encore un peu petit. Et puis...
22 THÉAIRE A LA MAISON. MARIE. Et puis ?
BERNARDIN. — C'est presque aussi difficile d'être sage dans la solitude que dans le monde, parce que les tentations viennent vous chercher et qu'on y succombe, ou bien qu'on y résiste trop rudement et qu'on s'en repent après.
MARIE. — Alors?
BERNARDIN. — Je veux rester à la maison et faire mes thèmes latins.
MARIE. — A la bonne heure !
BERNARDIN. — Oui ; mais pourtant, si mon oncle Godebout veut m'emmener sur mer, j'irai, oh ! j'irai pour devenir Robinson !
MARIE, à part. — Un clou chasse l'autre. Si jamais ce garçon est raisonnable !
BERNARDIN. — Elle Sera si jolie, mon île déserte !
MARIE. — Que tu en oublies le dîner. Ah! mon pauvre Bernardin, tu auras beau grandir, tu iras d'aventure en aventure, de folie en folie, sans jamais rencontrer le bonheur, je le crains.
BERNARDIN. — Je m'en consolerai bien, Marie, si je puis trouver la sagesse.
^La toile tombe.)
PERSONNAGE
MARGUERITE, dix ans.
Une chambre élégante, au fond une porte. — Fenêtre à droite, armoire à gauche; dans un pan coupé une commode.
MARGUERITE, à la cantonade. Mon papa, je Sllis
prête toutde suite, attendez-moi. Lheureasonné, je sais bien, mais une minute, une toute petite minute, je n'ai plus qu'à mettre des gants. [Elle
entre en scène et court à la commode dont elle bouleverse les
tiroirs.) Si Seulement j'en trouvais!... De six paires que j'ai reçues il y a quinze jours, je n'en aurais plus une? ce serait fort!... Mais si, mais si, j'ai toujours les gris que j'ai commencés hier; seulement, où sont-ils? Oll sont-ils? [Elle recourt à la porte qu'elle entr'ouvre.) Atteudez-moi, mon papa, jC
vous en prie, je cherche mes gants, je... — Il ne me répond pas, il descend l'escalier, voudraitil ?... — Mon papa, mon cher papa ! (Eiie revient à
la commode.) Rien! {Elle court à l'armoire et y fourra je.)
Rien! c'est un fait exprès! comme toujours!...
[Elle va à la fenêtre et se penche en dehors ) De grâcC ,
cher petit père!... — Il monte en voiture. — Mon papa, je vous en supplie, attendez-moi, encore aujourd'hui, pour la dernière fois! — Voilà le cocher qui fouette. — Jacques ! . . . Parti ! oh !.. .
Parti! et je vais rester toute seule à la maison, comme si j'avais fait quelque chose de très mal, comme si j'avais mqrité d'être mise en pénitence!... Je n'aurais jamais cru ça de papa. {Eiie ^eure.) D'habitudc, il m'attend, car, c'est vrai, je ne suis jamais prête ; il me gronde, mais il m'attend; aujourd'hui, il ne me gronde pas, mais il me laisse. — C'est affreux!
Je sais bien qu'il m'avait dit ce matin d'un ton sérieux que si je n'étais pas toute prête à deux heures, il partirait sans moi; mais ce n'était pas une raison... Si papa avait été à ma place et moi ù la sienne, je l'aurais attendu, quand même j'aurais donné cent paroles du contraire. Je suis meilleure que lui, voilà. Aussi je le punirai : je ne l'embrasserai ni ce soir, ni demain, ni après ; je ne lui parlerai pas, je le bouderai longtemps, longtemps, toujours.
C'est terrible d'avoir un papa capitaine qui veut vous traiter comme ses soldats, qui entend qu'on soit à l'heure, à la minute, et qu'on ait de l'ordre. Il me cite toujours ses soldats comme exemple! Ils n'ont qu'un uniforme, toujours le
ARRA>'GEONS MON ARMOIRE. 2o
même; ils n'ont pas, comme nous autres, pauvres petites filles, tous ces menus objets de toilette qu'on ne trouve jamais quand on en a besoin. Pour moi, si je veux m'habiller, mes affaires sont toujours perdues; on dirait qu'un mauvais génie s'acharne après moi : mes gants, mes mouchoirs, mon parapluie, mon manchon, fout est toujours égaré; et on finit par retrouver les choses trop tard, et à des places impossibles. Ce n'était pas ainsi quand Rosalie s'occupait de moi; mais papa veut qu'à présent je m'en tire toute seule. Il voit bien que je ne m'en tire pas du tout. — Et c'est la même chose avec mes livres, mes plumes, mes crayons, enfin tout ce qui m'appartient; ma vie se passe à chercher, et j'arrive trop tard à mes leçons; et je suis toujours grondée, toujours punie; il n'y a pas dans l'univers une enfant plus malheureuse que moi.
Je sais bien que je n'ai pas d'ordre; mais si papa croit qu'en s'y prenant comme aujourd'hui il me corrigera, il se trompe bien. S'il m'avait attendue, j'aurais été touchée de sa bonté, j'aurais pris toutes sortes de bonnes résolutions, au lieu que... au lieu que je suis furieuse et je voudrais... je ne sais pas ce que je voudrais. — On ne dira plus que papa me gâte, maintenant I
Bon! voilà mes gants sous cette chaise! c'est bien la peine de vous montrer maintenant!
{EUe les ramasse, les froisse et les rejette.) Si OU avait VOUlu
26 THÉÂTRE A LA MAlSOiN.
m'attendre une toute petite minute. Jacques pouvait bien se faire répéter deux fois l'ordre de partir; il sait assez faire la sourde oreille quand ça lui convient. Moi qui lui ai tricoté des bas de laine et qui lui donne tant de joujoux pour sa petite lille, c'est joli ce qu'il a fait! Mais c'est encore plus laid de la part des chevaux; ils entendaient bien que je criais d'attendre et ils ont fait exprès de s'enlever plus vite que d'habitude. Les ingrats, ils ont oublié mon sucre!... Tout le monde est contre moi, parce que je n'ai pas d'ordre. Eh! j'en aurai, quand je serai grande; les enfants qui en ont, c'est contre nature. Je n'en connais point du tout, moi. Ah! si, Emma; mais elle est si raide; je suis bien sûre que papa ne la voudrait pas pour sa petite fille.
Il y a bien aussi mon cousin Raoul qui est très, très soigneux, et qui n'est ni ennuyeux ni raide; mais lui, c'est différent, c'est un garçon, et puis il a quatorze ans, c'est presque un homme. Quand j'aurai quatorze ans... {Elle s'approche de la fenêtre.) Commc il fait beau ! comme il fait bleu ! et rester au logis ! c'est trop dur ! quel dommage que papa devienne si sévère! Oh! il a bien changé... aller se promener et me laisser à la maison...
Une idée I A présent que j'ai des gants, si je m'en allais, moi aussi, me promener toute seule!... je pourrais m'arrêter à toutes les boutiques, tout regarder ! Ce serait très amu-
Sant. Allons! (Elle ramasse ses gants et les met.) C'est
que Paris est si grandi... S'il m'arrivait de me perdre?... Tant mieux, papa serait bien ip quiet, bien tourmenté, bien puni ! Et puis on mv. retrouverait, on retrouve toujours les enfants perdus, et un enfant qui a été perdu, on l'aime deux fois plus. Oh ! si je pouvais avoir une pareille chance! {Elle ouvre la porte et regarde à la cantonade.)
Est-ce ennuyeux ! voilà Rosalie qui travaille dans le vestibule ; pas moyen de passer sans qu'elle me voie. L'éloigner?... lui donner une
commission? laquelle? [Elle va regarder à la fenêtre.)
Bon ! le concierge qui lave les vitres de sa loge ! Je suis « bloquée », comme dirait papa.
J'aime autant cela, car de sortir sans permission... quelque chose me dit que ce ne serait pas bien. On a beau être en colère contre son papa, il faut respecter la discipline. Non, je ne veux pas déserter, et puisque notre capitaine nous a mise à la salle de police, restons à la
salle de police. [Elle ote ses gants et son chapeau.)
Je ne pense pas que papa fasse une longue promenade aujourd'hui ; il va s'ennuyer tout seul... 11 aime à être avec moi, je le sais; nous nous entendons très bien quand il n'est pas question d'heure. Bien sûr, il a du chagrin, lui aussi. Pauvre papa ! J'ai presque envie de lui pardonner. Faut-il? ?son, il fait trop beau ; si le ciel s'était couvert, à la bonne heure, mais il fait
trop beau... Toutes mes petites amies sont au Bois; quand elles verront papa sans moi, elles penseront qu'il m'a punie pour quelque chose de très mal. Henriette, qui est une inventeuse de première force, est capable d'imaginer une histoire qu'elle racontera demain au cours. Je passerai aux yeux de tout le monde pour une méchante fille; ces demoiselles se croiront bien meilleures que moi, et Dieu sait pourtant qu'elles ont de grands défauts, tandis que le mien est petit, tout petit; ce n'est presque pas un défaut. Il m'a pourtant fait plus de chagrin qu'il n'est gros. Ai-je assez pleuré à son sujet! et papa m'a-t-il assez grondée! d'abord doucement, puis plus fort, puis très fort. Pauvre papa, c'est quand il a vu que les exhortations ne faisaient rien qu'il s'est décidé à me punir. Et moi qui me fâchais contre lui, qui ai eu même un instant la vilaine pensée de me perdre dans la ville pour lui faire du chagrin ! Comme je suis mauvaise, et comme je mériterais que demain au cours tout le monde me tourne le dos!
Il faut réparer cela, Marguerite, et quand votre excellent papa reviendra, il faudra lui faire votre confession sincère, et lui demander pardon bien gentiment. Mais ce n'est pas assez, il faut faire quelque chose de sérieux pour lui plaire. Puisqu'il aime l'ordre et qu'il y attache un si grand prix, essayons d'en avoir, mais là
pour de bon. — Ma tante Élisa m'a dit cent ibis : « Aie pour chaque chose une place, toujours la même, tu retrouveras tout à l'instant. » C'est vrai, mais quand on revient du cours, de la promenade, on est pressée d'aller à table ou d'étudier son piano ; on jette ses affaires à droite, à gauche ; c'est plus vite fait, c'est quand on veut les retrouver que ça va moins vite! Oui, essayons de suivre le conseil de ma tante, qui est aussi celui de papa. — Pour cela, il faudrait commencer par arranger mon armoire et ma commode ; mais c'est effrayant, effrayant... Voyons, Marguerite, sois courageuse, puisque tu veux plaire à ton père.
Commençons par tout jeter bas. [EUe jette en tas
le contenu de l'armoire et de la commode.) C CSt fait! maiS
comment s'y reconnaître à présent? Il aurait mieux valu prendre tiroir par tiroir et rayon par' rayon; j'ai agi trop précipitamment, et à mes tentatives d'ordre je mêle encore du désordre. Enfin, comme dit papa, tout apprentissage se paye : mais me voilà pourtant bien empêchée au milieu de ce chaos.
Si on était au temps des fées, je suis sûre que l'une d'elles viendrait à mon secours. Elle donnerait là dedans un coup de baguette et tout se séparerait et irait de soi se mettre en place ; mais je n'ai à espérer nul secours merveilleux, il faut que je tâche de m'en tirer seule. Je sais
que la patience peut remplacer une baguette de fée ; mais la patience, c'est un peu comme l'ordre, j'en suis à faire sa connaissance. Essayons pourtant d'en avoir. {Elle range.) Le linge ici. A la bonne heure, quand je voudrai quelque chose: Un corsage? — Présent. — Un mouchoir? — Présent. — Un jupon? — Présent. Tout répondra à l'appel comme des soldats, et je ne perdrai pas une minute à chercher. Comme c'est joli d'avoir de l'ordre ! A autre chose.
Horreur! des bottines dans ma caisse à chapeau! Est-ce bien moi qui?... Hélas! qui, si ce n'était moi? Allez, allez, mesdemoiselles les bottines, quoique vous ayez des glands et des nœuds, vous ne devez pas vous faufiler dans la compagnie des chapeaux. Allez là, rejoindre vos pareilles : une, deux, trois, quatre paires, et alignez-vous. Oui, il faut en convenir, l'ordre est une bien jolie chose.
Les robes, à présent : ainsi suspendues, elles font un très bel effet ; mais c'est curieux, les choses bien arrangées font toujours penser à des soldats. Cette jupe bleue avec ses galons blancs, c'est le sergent de la compagnie, seulement ses hommes sont de toutes les couleurs. Si une fois les militaires de toutes les nations pouvaient aller ensemble comme cela, il n'y aurait plus de guerre et les papas capitaines ne risqueraient pas d'être tués. Comme ce serait bien !
.{Elle rêve un instant, puis recommence à arranger.)
AHRA-NG HONS MON ARMOIRE. 31
Maisj'avance, j'avance, j'ai presque fini. Ah! oui, c'est bien joli d'avoir de l'ordre. Et, chose étonnante, c'est amusant. Je n'aurais jamais cru qu'on pût avoir tant de plaisir à arranger une armoire. Quand papa rentrera, comme il sera content, comme il m'embrassera, et que je suis joyeuse! [Eiie saute et bat do! mains], y ai de l'ordrc !j'ai de l'ordre ! Que c'est joli d'avoir de l'ordre !
Encore ce fouillis! si je remettais à une autre fois!... Non, non, ce qu'on remet à demain ne se fait jamais, dit papa, et puis ce serait encore unlevaindedésordre.Ducourage,etfinissons-en.
Qu'est-ce qui attache donc ensemble ces dentelles et ces rubans? — Je vois : c'est un lacet, puis du fil blanc, puis du coton rouge, puis de la soie noire. [EUetire: Crac ! crac ! ce serait mieux de dénouer que de rompre, mais aujourd'hui je n'ai pas le temps.
Ça avance ! ça avance ! non, ce n'est pas vraiment si difficile d'avoir de l'ordre.
Qu'est-ce que cela? ma grammaire italienne que j'ai tant cherchée! papa a dû m'en, acheter une autre. Faut-il être... moi, pour jeter des livres dans une armoire, quand on a une jolie étagère pour les loger !
Te voilà aussi, ma pauvre Mira ! Comme ta es sale et déchirée, ma fille! Je t'ai bien mal élevée : pas souvent peignée, jamais raccommodée, cent fois laissée dans le jardin au soleil
OU à la pluie; tu es l'image vivante du desordre. Je veux réparer mon tort, je te nettoierai, je t'habillerai tout à neuf, et, en dépit de ton nez écorné, tu feras encore lajoie de quelque enfant.
Mais qu'est-ce qui brille ici? Mon médaillon ! mon médaillon que je croyais perdu. . . Cher médaillon qui contient les cheveux de ma pauvre maman, morte quand j'étais si petite! J'étais bien triste de la perte de ce cher bijou ; et je n'avais pas encore osé en parler à papa. Retrouvé! quel bonheur \ [Elle le baise.) Chère! chère maman!... Papa me dit souvent: « Si ta mère avait vécu, tu serais mieux élevée, ma fille, elle te donnerait l'exemple de toutes les qualités que je te prêche. » Il a les larmes aux yeux en parlant ainsi. Il dit aussi que j'ai les traits de maman, il faut que j'apprenne à lui ressembler tout à fait. Elle était parfaite: eh bien! je le serai, je le prendrai sur moi sérieusement ; mon médaillon m'aidera; je ne l'égarerai plus, je i'aurai toujours à mon cou, il sera mon talisman.
Que je suis heureuse, et comme le bon Dieu est bon de me l'avoir fait retrouver ! A peine j'essaie de faire quelque chose de bien que j'en suis récompensée. Si je ne persévérais pas après cela, je serais bien ingrate, bien indigne, mais je persévérerai.
Quelle bonne chance j'ai eue de rester à la maison, et que papa a eu raison de m'y laisser!