‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 79 sur 109 · PIERRE, JACQUES · texte numérisé non relu

PIERRE, JACQUES

Tous deux ont au dos le sac d'écolier.

PIERRE. — Chut! cachons-nous.

JACQUES. — Pourquoi?

PIERRE. — Chut! {Il le prend par le bras et le force à se blottir avec lui dans un saule creux.)

JACQUES. — Mais...

PIERRE. Chut!... {Après un instant de silence.) A

présent, nous pouvons sortir du gîte, {ils s'élancent

tous deux hors du saule.)

JACQUES. — Qu'est-ce donc qu'il y avait?

PIERRE. — Mon oncle qui passait là-bas sur la route ; un ancien militaire ! C'est lui qui nous aurait conduits à l'école par l'oreille, et vivement.

JACQUES, étonné. — A l'écolc ! Est-cc quc nous n'y allons pas?

PIERRE, riant. — Ah ! ah ! ail ! cette question ! Regarde un peu où nous sommes.

JACQUES. — Je ne sais pas... Si, si; j'y suis venu avec mon père : c'est le Creux aux Saules.

PIERRE. — Le Creux aux Saules, tu l'as dit.

JACQUES. — Mais alors... nous sommes très loin de l'école?

PIERRE. — Pas encore aussi loin que je voudrais, moi; les écoles, c'est toujours trop près.

JACQUES. -^ Oh ! Pierre, que c'est mal! Tu me disais que ce chemin y conduisait, et qu'il était plus joli que l'autre.

PIERRE. — C'était vrai; ce joh chemin nous abienamenésàl'école, seulement c'est àl'école... buissonnière.

JACQUES, stupéfait. — L'école buissonuière !

PIERRE. — J'y vais souvent, moi.

JACQUES. — Je sais.

PIERRE. — Et je m'y amuse tant, que j'ai voulu, par bonne amitié, te la faire connaître. Ose dire qu'elle n'est pas jolie, mon école! Au heu de murs qui vous cachent tout, des arbres verts ; au lieu de bancs durs où il faut se tenir droit

L Ér.OLE BUISSONNIÈRE.

comme des I, une bonne herbe où l'on peut s'étendre en X, sans que personne le trouve mauvais; au lieu d'un maître qui gronde, un ruisseau qui rit et des oiseaux qui chantent... Hein! qu'en dis-tu?

JACQUES, soupirant. — Bien SÛF que c'est joli, mais tout de même c'est mal; je veux m'en aller.

PIERRE. — Va, nigaud, si le cœur t'en dit. Coupe par ce sentier à gauche, tu seras bientôt à la vraie école, puisque tu y liens tant. Il paraît que tu t'y amuses, toi!

JACQUES. — Il faut faire son devoir.

PIERRE, moqueur. — C'cstjuste. Eh bien, va-t'en.

{Lui indiquant du doigt son chemin sur la gauche.) C est par là. (Il jette son sac sur r herbe, s'y étend lui-même et reste un instant comme s'il dormait, puis tout à coup : ) LiOmmeut,

.Jacques, tu n'es point parti?

JACQUES. Si, si, je m'en vais. (// fait quelque»

peu à gauche, du côté indiqué par Pierre, puis revient.) Tu

restes, toi?

PIERRE. — Oui, oui,certainement. Je suis pour la justice. Hier dimanche, il a plu toute la journée ; il me faut un dimanche ; si la pluie me le gâte, je me rattrape sur le lundi. Voilà comme je suis.

JACQUES. — C'est vrai qu'hier il a fallu garder la maison, c'était bien ennuyeux, {ii soupire.) Allons

pourtant. .. (// va de nouveau à gauche, puis revient.) PIERRE, soulevant la tête. — Tu eS CUCOrC là?

JACQUES. Non, je m'en vais. (// fait deux pas à

gauche et s'arrête.) CoKime les oiseaux s'en donnent !

PIERRE. — Dame! les petits drôles sont heureux ; tous les jours l'école buissonnière. On chanterait à moins.

JACQUES. — Oui, il fait bon icil

PIERRE. — Restes-y donc.

JACQUES. — Je n'ose pas.

PIERRE. — Capon, va!

JACQUES. — Mon père sera si fâché... Est-ce que ça ne fait rien au tien quand tu manques l'école?

PIERRE. — Si, si, et, à chaque fois que ça m'arrive, je reçois une fière correction ; mais qu'est-ce que ça fait, si j'ai eu du plaisir pour ça?

JACQUES. — Mon père ne me frappe jamais, lui; mais, quand je le mécontente, il me dit des paroles si tristes... Non, vois-tu, il faut que je m'en aille.

PIERRE. — Ne le dis pas tant, et fais-le une bonne fois.

JACQUES, tristement. — Adicu, Pierre.

PIERRE, sautant sur ses pieds et p7'enant Jacques par la main.

— Allons, reste, nigaud, tu en meurs d'envie aussi bien. S'il s'agissait de faire quelque chose de très, très mal, je comprendrais tes scrupules; | mais pour un jourd'école buissonnière... Reste, et je t'en ferai connaître tous les plaisirs.

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